Part 9
MONIPODIO. Ce vieux général est encore assez jeune pour m’employer à surveiller la Brancador; elle me paye pour être libre; et... comprends-tu comment je mène joyeuse vie en ne faisant pas de mal? QUINOLA. Et tu tâches de tout savoir, curieux, pour mettre le poing sous la gorge à l’occasion. =(Monipodio fait un signe affirmatif.)= Lothundiaz existe-t-il toujours? MONIPODIO. Voilà sa maison, et ce palais est à lui: toujours de plus en plus propriétaire. QUINOLA. J’espérais trouver l’héritière maîtresse d’elle-même.
Mon maître est perdu! MONIPODIO. Tu rapportes un maître? QUINOLA. Qui me rapportera plusieurs mines d’or. MONIPODIO. Ne pourrais-je entrer à son service? QUINOLA.
Je compte bien sur ta collaboration ici... Écoute, Monipodio? nous revenons changer la face du monde. Mon maître a promis au roi de faire marcher un des plus beaux vaisseaux, sans voiles, ni rames, contre le vent, plus vite que le vent. MONIPODIO, =après avoir tourné autour de Quinola=. On m’a changé mon ami. QUINOLA. Monipodio, souviens-toi que des hommes comme nous ne doivent s’étonner de rien. C’est petites gens. Le roi nous a donné le vaisseau, mais sans un doublon pour l’aller chercher; nous arrivons donc ici avec les deux fidèles compagnons du talent: la faim et la soif.
Un homme pauvre, qui trouve une bonne idée, m’a toujours fait l’effet d’un morceau de pain dans un vivier: chaque poisson vient lui donner un coup de dent. Nous pourrons arriver à la gloire, nus et mourants. MONIPODIO. Tu es dans le vrai. QUINOLA. A Valladolid, un matin, mon maître, las du combat, a failli partager avec un savant qui ne savait rien... je vous l’ai mis à la porte avec une proposition en bois vert que je lui ai démontrée, et vivement. MONIPODIO. Mais, comment pourrons-nous gagner honnêtement une fortune?
QUINOLA. Mon maître est amoureux. L’amour fait faire autant de sottises que de grandes choses; Fontanarès a fait les grandes choses, il pourrait bien faire les sottises. Il s’agit, à nous deux, de protéger notre protecteur. D’abord, mon maître est un savant qui ne sait pas compter... MONIPODIO. Oh! prenant un maître, tu l’as dû choisir... QUINOLA.
Le dévouement, l’adresse valent mieux pour lui que l’argent et la faveur; car pour lui la faveur et l’argent seront des trébuchets. Je le connais; il nous donnera ou nous laissera prendre de quoi finir nos jours en honnêtes gens. MONIPODIO. Eh! voilà mon rêve. QUINOLA. Déployons donc, pour une grande entreprise, nos talents jusqu’ici fourvoyés... Nous aurions bien du malheur si le diable s’en fâchait. MONIPODIO. Ça vaudra presque un voyage à Compostelle.
J’ai la foi du contrebandier: je tope. QUINOLA. Tu ne dois pas avoir rompu avec l’atelier des faux monnayeurs, et nos ouvriers en serrurerie. MONIPODIO. Dame! dans l’intérêt de l’État... QUINOLA. Mon maître va faire construire sa machine, j’aurai les modèles de chaque pièce, nous en fabriquerons une seconde... MONIPODIO.
Quinola? QUINOLA. Eh bien? =(Paquita se montre au balcon.)= MONIPODIO. Tu es le grand homme! QUINOLA. Je le sais bien. Invente, et tu mourras persécuté comme un criminel; copie, et tu vivras heureux comme un sot! Et d’ailleurs, si Fontanarès périssait, pourquoi ne sauverais-je pas son invention pour le bonheur de l’humanité?
MONIPODIO. D’autant plus que, selon un vieil auteur, nous sommes l’humanité... Il faut que je t’embrasse... SCÈNE II. =LES MÊMES=, PAQUITA. QUINOLA, =à part=. Après une dupe honnête je ne sais rien de meilleur qu’un fripon qui s’abuse. PAQUITA. Deux amis qui s’embrassent, ce ne sont pas donc des espions...
QUINOLA. Tu es déjà dans les chausses du vice-roi, dans la poche de la Brancador. Ça va bien! Fais un miracle! habille-nous d’abord; puis, si nous ne trouvons pas à nous deux, en consultant un flacon de liqueur, quelque moyen de faire revoir à mon maître sa Marie Lothundiaz, je ne réponds de rien... Il ne me parle que d’elle depuis deux jours, et j’ai peur qu’il n’extravague tout à fait... MONIPODIO. L’infante est gardée comme un homme à pendre. Voici pourquoi. Lothundiaz a eu deux femmes: la première était pauvre et lui a donné un fils.
La fortune est à la seconde, qui en mourant a laissé tout à sa fille, de manière à ce qu’elle n’en puisse être dépouillée. Le bonhomme est d’une avarice dont le but est l’avenir de son fils. Sarpi, le secrétaire du vice-roi, pour épouser la riche héritière, a promis à Lothundiaz de le faire anoblir, et s’intéresse énormément à ce fils... QUINOLA. Bon! déjà un ennemi... MONIPODIO. Aussi faut-il beaucoup de prudence. Écoute, je vais te donner un mot pour Mathieu Magis, le plus fameux Lombard de la ville et à ma discrétion. Vous y trouverez tout, depuis des diamants jusqu’à des souliers.
Quand vous reviendrez ici, vous y verrez notre infante. SCÈNE III. PAQUITA, FAUSTINE. PAQUITA. Madame a raison, deux hommes sont en vedette sous son balcon, et ils s’en vont en voyant venir le jour. FAUSTINE. Ce vieux vice-roi finira par m’ennuyer! il me suspecte encore chez moi pendant qu’il me parle et me voit. SCÈNE IV.
FAUSTINE, DON FRÉGOSE. DON FRÉGOSE. Madame, vous risquez de prendre un rhume: il fait ici trop frais... FAUSTINE. Venez ici, Monseigneur. Vous avez foi, dites-vous, en moi; mais vous mettez Monipodio sous mes fenêtres. Cette excessive prudence n’est pas d’un jeune homme et doit irriter une honnête femme. Il y a deux sortes de jalousies: celle qui fait qu’on se défie de sa maîtresse, et celle qui fait qu’on se défie de soi-même; tenez-vous-en à la seconde.
DON FRÉGOSE. Ne couronnez pas, Madame, une si belle fête par une querelle que je ne mérite point. FAUSTINE. Monipodio, par qui vous voyez tout dans Barcelone, était-il sous mes fenêtres, oui ou non? répondez sur votre honneur de gentilhomme. DON FRÉGOSE. Il peut se trouver aux environs, afin d’empêcher qu’on ne fasse un méchant parti dans les rues à nos joueurs. FAUSTINE. Stratagème de vieux général!
Je saurai la vérité. Si vous m’avez trompée, je ne vous revois de ma vie! =(Elle le laisse.)= SCÈNE V. DON FRÉGOSE, =seul=. Ah! pourquoi ne puis-je me passer d’entendre et de voir cette femme. Tout d’elle me plaît, même sa colère, et j’aime à me faire gronder pour l’écouter. SCÈNE VI. PAQUITA, MONIPODIO, =en frère quêteur=, DOÑA LOPEZ. PAQUITA.
Madame me dit de savoir pour le compte de qui Monipodio se trouve là, mais... je ne vois plus personne. MONIPODIO. L’aumône, ma chère enfant, est un revenu qu’on se fait dans le ciel. PAQUITA. Je n’ai rien. MONIPODIO. Eh bien! promettez-moi quelque chose. PAQUITA.
Ce frère est bien jovial. MONIPODIO. Elle ne me reconnaît pas, je puis me risquer. =(Il va frapper à la porte de Lothundiaz.)= PAQUITA. Ah! si vous comptez sur les restes de notre propriétaire, vous seriez plus riche avec ma promesse. =(A la Brancador, qui paraît sur le balcon.)= Madame, les hommes sont partis. SCÈNE VII. MONIPODIO, DOÑA LOPEZ. DOÑA LOPEZ, =à Monipodio=. Que voulez-vous?
MONIPODIO. Les frères de notre Ordre ont eu des nouvelles de votre cher Lopez... DOÑA LOPEZ. Il vivrait? MONIPODIO. En conduisant la señorita Marie au couvent des Dominicains, faites le tour de la place, vous y verrez un homme échappé d’Alger qui vous parlera de Lopez. DOÑA LOPEZ. Bonté du ciel, pourrai-je le racheter?
MONIPODIO. Sachez d’abord à quoi vous en tenir sur son compte: s’il était... musulman? DOÑA LOPEZ. Mon cher Lopez! je vais faire dépêcher la señorita. =(Elle rentre.)= SCÈNE VIII. MONIPODIO, QUINOLA, FONTANARÈS. FONTANARÈS. Enfin, Quinola, nous voilà sous ses fenêtres. QUINOLA.
Eh bien! où donc est Monipodille, se serait-il laissé berner par la duègne? =(Il regarde le frère.)= Seigneur pauvre? MONIPODIO. Tout va bien. QUINOLA. Sangodémi, quelle perfection de gueuserie? Titien te peindrait. =(A Fontanarès.)= Elle va venir. =(A Monipodio.)= Comment le trouves-tu? MONIPODIO. Bien.
QUINOLA. Il sera grand d’Espagne. MONIPODIO. Oh!... il est encore bien mieux... QUINOLA. Surtout, Monsieur, de la prudence, n’allez pas vous livrer à des hélas! qui pourraient faire ouvrir les yeux à la duègne. SCÈNE IX. =LES PRÉCÉDENTS=, DOÑA LOPEZ, MARIE. MONIPODIO, =à la duègne, en lui montrant Quinola=.
Voilà le chrétien qui sort de captivité. QUINOLA, =à la duègne=. Ah! Madame, je vous reconnais au portrait que le seigneur Lopez me faisait de vos charmes... =(Il l’emmène.)= SCÈNE X. MONIPODIO, MARIE, FONTANARÈS. MARIE. Est-ce bien lui? FONTANARÈS.
Oui, Marie, et j’ai réussi, nous serons heureux. MARIE. Ah! si vous saviez combien j’ai prié pour votre succès! FONTANARÈS. J’ai des millions de choses à vous dire; mais il en est une que je devrais vous dire un million de fois pour tout le temps de mon absence. MARIE. Si vous me parlez ainsi, je croirai que vous ne savez pas quel est mon attachement: il se nourrit bien moins de flatteries que de tout ce qui vous intéresse. FONTANARÈS.
Ce qui m’intéresse, Marie, est d’apprendre, avant de m’engager dans une affaire capitale, si vous aurez le courage de résister à votre père, qui, dit-on, veut vous marier. MARIE. Ai-je donc changé? FONTANARÈS. Aimer, pour nous autres hommes, c’est craindre! vous êtes si riche, je suis si pauvre. On ne vous tourmentait point en me croyant perdu, mais nous allons avoir le monde entre nous. Vous êtes mon étoile! brillante et loin de moi. Si je ne savais pas vous trouver à moi au bout de ma lutte, oh! malgré le triomphe, je mourrais de douleur.
MARIE. Vous ne me connaissez donc pas? Seule, presque recluse en votre absence, le sentiment si pur qui m’unit à vous depuis l’enfance a grandi comme... ta destinée! Quand ces yeux qui te revoient avec tant de bonheur seront à jamais fermés; quand ce cœur qui ne bat que pour Dieu, pour mon père et pour toi, sera desséché, je crois qu’il restera toujours de moi sur terre une âme qui t’aimera encore! Doutes-tu maintenant de ma constance? FONTANARÈS. Après avoir entendu de telles paroles, quel martyre n’endurerait-on pas! SCÈNE XI. =LES PRÉCÉDENTS=, LOTHUNDIAZ.
LOTHUNDIAZ. Cette duègne laisse ma porte ouverte... MONIPODIO, =à part=. Oh! ces pauvres enfants sont perdus! ..... =(A Lothundiaz.)= L’aumône est un trésor qu’on s’amasse dans le ciel. LOTHUNDIAZ. Travaille, et tu t’amasseras des trésors ici-bas. =(Il regarde.)= Je ne vois point ma fille et sa duègne dans leur chemin. =(Jeu de scène entre Monipodio et Lothundiaz.)= MONIPODIO. L’Espagnol est généreux. LOTHUNDIAZ.
Eh! laisse-moi, je suis Catalan et suis soupçonneux. =(Il aperçoit sa fille et Fontanarès.)= Que vois-je?... ma fille avec un jeune seigneur. =(Il court à eux)= On a beau payer des duègnes pour avoir le cœur et les yeux d’une mère, elles vous voleront toujours. =(A sa fille.)= Comment, Marie, vous, héritière de dix mille sequins de rente, vous parlez à... Ai-je la berlue?... c’est ce damné mécanicien qui n’a pas un maravédis. =(Monipodio fait des signes à Quinola.)= MARIE. Alfonso Fontanarès, mon père, n’est plus sans fortune, il a vu le roi. LOTHUNDIAZ. Je plains le roi. FONTANARÈS. Seigneur Lothundiaz, je puis aspirer à la main de votre belle Marie. LOTHUNDIAZ.
Ah!... FONTANARÈS. Accepterez-vous pour gendre le duc de Neptunado, grand d’Espagne et favori du roi? =(Lothundiaz cherche autour de lui le duc de Neptunado.)= MARIE. Mais c’est lui, mon père. LOTHUNDIAZ. Toi! que j’ai vu grand comme ça, dont le père vendait du drap, me prends-tu pour un nigaud? SCÈNE XII. =LES MÊMES=, QUINOLA, DOÑA LOPEZ. QUINOLA.
Qui a dit nigaud? FONTANARÈS. Pour cadeau de noces, je vous ferai anoblir, et ma femme et moi, nous vous laisserons constituer, sur sa fortune, un majorat pour votre fils... MARIE. Eh bien! mon père? QUINOLA. Eh bien! Monsieur?
LOTHUNDIAZ. Oh! c’est ce brigand de Lavradi. QUINOLA. Mon maître a fait reconnaître mon innocence par le roi. LOTHUNDIAZ. M’anoblir est alors chose bien moins difficile... QUINOLA. Ah! vous croyez qu’un bourgeois devient grand seigneur avec les patentes du roi?
Voyons. Figurez-vous que je suis marquis de Lavradi. Mon cher, prête-moi cent ducats? LOTHUNDIAZ. Cent coups de bâton! Cent ducats?... le revenu d’une terre de deux mille écus d’or. QUINOLA. Là! voyez-vous?...
Et ça veut être noble! Autre chose. Comte Lothundiaz, avancez deux mille écus d’or à votre gendre, pour qu’il puisse accomplir ses promesses au roi d’Espagne. LOTHUNDIAZ, =à Fontanarès=. Et qu’as-tu donc promis? FONTANARÈS. Le roi d’Espagne, instruit de mon amour pour votre fille, vient à Barcelone voir marcher un vaisseau sans rames ni voiles, par une machine de mon invention, et nous mariera lui-même. LOTHUNDIAZ, =à part=.
Ils veulent me berner. =(Haut.)= Tu feras marcher les vaisseaux tout seuls, je le veux bien, j’irai voir ça. Ça m’amusera. Mais je ne veux pas pour gendre d’homme à grandes visées. Les filles élevées dans nos familles n’ont pas besoin de prodiges, mais d’un homme qui se résigne à s’occuper de son ménage, et non des affaires du soleil et de la lune. Être bon père de famille est le seul prodige que je veuille en ceci. FONTANARÈS. A l’âge de douze ans, votre fille, Seigneur, m’a souri comme Béatrix à Dante. Enfant, elle a vu d’abord un frère en moi; puis, quand nous nous sommes sentis séparés par la fortune, elle m’a vu concevant l’entreprise hardie de combler cette distance à force de gloire. Je suis allé pour elle en Italie, étudier avec Galilée. Elle a, la première, applaudi à mon œuvre, elle l’a comprise! elle a épousé ma pensée avant de m’épouser moi-même; elle est ainsi devenue pour moi le monde entier: comprenez-vous maintenant combien je l’idolâtre?
LOTHUNDIAZ. Et c’est justement pour cela que je ne te la donne pas! Dans dix ans, elle serait abandonnée pour quelque autre découverte à faire... MARIE. Quitte-t-on, mon père, un amour qui a fait faire de tels prodiges? LOTHUNDIAZ. Oui, quand il n’en fait plus. MARIE.
S’il devient duc, grand d’Espagne et riche?... LOTHUNDIAZ. Si! si! si!... Me prends-tu pour un imbécile? Les _si_ sont les chevaux qui mènent à l’hôpital tous ces prétendus découvreurs de mondes. FONTANARÈS. Mais voici les lettres par lesquelles le roi me donne un vaisseau. QUINOLA.
Ouvrez donc les yeux! Mon maître est à la fois homme de génie et joli garçon; le génie vous offusque et ne vaut rien en ménage, d’accord; mais il reste le joli garçon: que faut-il de plus à une fille pour être heureuse? LOTHUNDIAZ. Le bonheur n’est pas dans ces extrêmes. Joli garçon et homme de génie, voilà deux raisons pour dépenser les trésors du Mexique. Ma fille sera madame Sarpi. SCÈNE XIII. =LES MÊMES=, SARPI =sur le balcon=. SARPI, =à part=.
On a prononcé mon nom. Que vois-je? l’héritière et son père, à cette heure, sur la place! LOTHUNDIAZ. Sarpi n’est pas allé chercher un vaisseau dans le port de Valladolid, il a fait avancer mon fils d’un grade. FONTANARÈS. Par l’avenir de ton fils, Lothundiaz, ne t’avise pas de disposer de ta fille sans son consentement; elle m’aime, et je l’aime. Je serai dans peu =(Sarpi paraît.)= l’un des hommes les plus considérables de l’Espagne, et en état de me venger... MARIE.
Oh! contre mon père? FONTANARÈS. Eh bien! dites-lui donc, Marie, tout ce que je fais pour vous mériter. SARPI. Un rival? QUINOLA, =à Lothundiaz=. Monsieur, vous serez damné. LOTHUNDIAZ.
D’où sais-tu cela? QUINOLA. Ce n’est pas assez: vous serez volé, je vous le jure. LOTHUNDIAZ. Pour n’être ni volé, ni damné, je garde ma fille à un homme qui n’aura pas de génie, c’est vrai, mais du bon sens... FONTANARÈS. Attendez, du moins. SARPI.
Et pourquoi donc attendre? QUINOLA, =à Monipodio=. Qui est-ce? MONIPODIO. Sarpi. QUINOLA. Quel oiseau de proie! MONIPODIO.
Et difficile à tuer, c’est le vrai gouverneur de Catalogne. LOTHUNDIAZ. Salut, monsieur le secrétaire! =(A Fontanarès.)= Adieu, mon cher, votre arrivée est une raison pour moi de presser le mariage. =(A Marie.)= Allons, rentrez, ma fille. =(A la duègne.)= Et vous, sorcière, vous allez avoir votre compte. SARPI, =à Lothundiaz=. Cet hidalgo a donc des prétentions? FONTANARÈS, =à Sarpi=. Des droits! =(Marie, la duègne, Lothundiaz sortent.)= SCÈNE XIV. MONIPODIO, SARPI, FONTANARÈS, QUINOLA.
SARPI. Des droits?... Ne savez-vous pas que le neveu de Fra-Paolo Sarpi, parent des Brancador, créé comte au royaume de Naples, secrétaire de la vice-royauté de Catalogne, prétend à la main de Marie Lothundiaz? En se disant y avoir des droits, un homme fait une insulte à elle et à moi. FONTANARÈS. Savez-vous que, depuis cinq ans, moi, Alfonso Fontanarès, à qui le roi, notre maître, a promis le titre de duc de Neptunado, la grandesse et la Toison-d’Or, j’aime Marie Lothundiaz, et que vos prétentions à l’encontre de la foi qu’elle m’a jurée, seront, si vous n’y renoncez, une insulte et pour elle et pour moi? SARPI. Je ne savais pas, Monseigneur, avoir un si grand personnage pour rival.
Eh bien! futur duc de Neptunado, futur grand, futur chevalier de la Toison-d’Or, nous aimons la même femme; et si vous avez la promesse de Marie, j’ai celle du père; vous attendez des honneurs, j’en ai. FONTANARÈS. Tenez, restons-en là. Ne prononcez pas un mot de plus, ne vous permettez pas un regard qui puisse m’offenser... vous seriez un lâche. Eussé-je cent querelles, je ne veux me battre avec personne qu’après avoir terminé mon entreprise, et répondu par le succès à l’attente de mon roi. Je me bats en ce moment seul contre tous. Quand j’en aurai fini avec mon siècle, vous me retrouverez... près du roi. SARPI.
Oh! nous ne nous quitterons pas. SCÈNE XV. =LES MÊMES=, FAUSTINE, DON FRÉGOSE, PAQUITA. FAUSTINE, =au balcon=. Que se passe-t-il donc, Monseigneur, entre ce jeune homme et votre secrétaire? descendons. QUINOLA, =à Monipodio=. Ne trouves-tu pas que mon homme a surtout le talent d’attirer la foudre sur sa tête? MONIPODIO. Il la porte si haut!
SARPI, =à don Frégose=. Monseigneur, il arrive en Catalogne un homme comblé, dans l’avenir, des faveurs du roi, notre maître, et que Votre Excellence, selon mon humble avis, doit accueillir comme il le mérite. DON FRÉGOSE, =à Fontanarès=. De quelle maison êtes-vous? FONTANARÈS, =à part=. Combien de sourires semblables n’ai-je pas déjà dévorés. =(Haut.)= Excellence, le roi ne me l’a pas demandé. Voici d’ailleurs sa lettre et celle de ses ministres... =(Il remet un paquet.)= FAUSTINE, =à Paquita=. Cet homme a l’air d’un roi.
PAQUITA. D’un roi qui fera des conquêtes. FAUSTINE, =reconnaissant Monipodio=. Monipodio! sais-tu quel est cet homme? MONIPODIO. Un homme qui va, dit-on, bouleverser le monde. FAUSTINE. Ah! voilà donc ce fameux inventeur dont on m’a tant parlé.
MONIPODIO. Et voici son valet. DON FRÉGOSE. Tenez, Sarpi, voici la lettre du ministre, je garde celle du roi. =(A Fontanarès.)= Eh bien! mon garçon, la lettre du roi me semble positive. Vous entreprenez de réaliser l’impossible! Quelque grand que vous vous fassiez, peut-être devriez-vous, dans cette affaire, prendre les conseils de don Ramon, un savant de Catalogne, qui, dans cette partie, a écrit des traités fort estimés... FONTANARÈS. En ceci, Excellence, les plus belles dissertations du monde ne valent pas l’œuvre.
DON FRÉGOSE. Quelle présomption! =(A Sarpi.)= Sarpi, vous mettrez à la disposition du cavalier que voici le navire qu’il choisira dans le port. SARPI, =au vice-roi=. Êtes-vous bien sûr que le roi le veuille? DON FRÉGOSE. Nous verrons. En Espagne, il faut dire un _Pater_ entre chaque pas qu’on fait. SARPI. On nous a d’ailleurs écrit de Valladolid.
FAUSTINE, =au vice-roi=. De quoi s’agit-il? DON FRÉGOSE. Oh! d’une chimère. FAUSTINE. Eh! mais, vous ne savez donc pas que je les aime? DON FRÉGOSE. D’une chimère de savant que le roi a prise au sérieux, à cause du désastre de l’Armada.
Si ce cavalier réussit, nous aurons la cour à Barcelone. FAUSTINE. Mais nous lui devrons beaucoup. DON FRÉGOSE, =à Faustine=. Vous ne me parlez pas si gracieusement, à moi! =(Haut.)= Il s’est engagé sur sa tête à faire aller comme le vent, contre le vent, un vaisseau sans rames ni voiles... FAUSTINE. Sur sa tête? Oh! mais, c’est un enfant!
SARPI. Et le seigneur Alfonso Fontanarès compte sur ce prodige pour épouser Marie Lothundiaz. FAUSTINE. Ah! il aime... QUINOLA, =tout bas, à Faustine=. Non, Madame, il idolâtre. FAUSTINE. La fille de Lothundiaz!
DON FRÉGOSE. Vous vous intéressez à lui bien subitement. FAUSTINE. Quand ce ne serait que pour voir la cour ici, je souhaite que ce cavalier réussisse. DON FRÉGOSE. Madame, ne voulez-vous pas venir prendre une collation à la villa d’Avaloros? Une tartane vous attend au port. FAUSTINE.
Non, Monseigneur, cette fête m’a fatiguée, et notre promenade en tartane serait de trop. Je n’ai pas comme vous l’obligation de me montrer infatigable; la jeunesse aime le sommeil, trouvez bon que j’aille me reposer. DON FRÉGOSE. Vous ne me dites rien sans y mettre de la raillerie. FAUSTINE. Tremblez que je ne vous traite sérieusement! =(Faustine, le gouverneur et Paquita sortent.)= SCÈNE XVI. AVALOROS, QUINOLA, MONIPODIO, FONTANARÈS, SARPI. SARPI, =à Avaloros=.
Il n’y a plus de promenade en mer. AVALOROS. Peu m’importe, j’ai gagné cent écus d’or. =(Sarpi et Avaloros se parlent.)= FONTANARÈS, =à Monipodio=. Quel est ce personnage? MONIPODIO. Avaloros, le plus riche banquier de la Catalogne; il a confisqué la Méditerranée à son profit. QUINOLA. Je me sens plein de tendresse pour lui.
MONIPODIO. C’est notre maître à tous! AVALOROS, =à Fontanarès=. Jeune homme, je suis banquier; et si votre affaire est bonne, après la protection de Dieu et celle du roi, rien ne vaut celle d’un millionnaire. SARPI, =au banquier=. Ne vous engagez à rien... à nous deux, nous saurons bien nous en rendre maîtres. AVALOROS, =à Fontanarès=. Eh bien! mon cher, vous viendrez me voir. =(Monipodio lui prend sa bourse.)= SCÈNE XVII.
MONIPODIO, FONTANARÈS, QUINOLA. QUINOLA. Vous vous faites dès l’abord de belles affaires? MONIPODIO. Don Frégose est jaloux de vous. QUINOLA. Sarpi va vous faire échouer! MONIPODIO.
Vous vous posez en géant devant des nains qui ont le pouvoir! Attendez donc le succès pour être fier! On se fait tout petit, on s’insinue, on se glisse. QUINOLA. La gloire?... mais, Monsieur, il faut la voler. FONTANARÈS. Vous voulez que je m’abaisse? MONIPODIO.
Tiens! pour parvenir. FONTANARÈS. Bon pour un Sarpi! Je dois tout emporter de haute lutte. Mais que voyez-vous entre le succès et moi? Ne vais-je pas dans le port choisir une magnifique galère? QUINOLA. Ah! je suis superstitieux en cet endroit.
Monsieur, ne prenez pas de galère! FONTANARÈS. Je ne vois aucun obstacle. QUINOLA. Vous n’en avez jamais vu! Vous avez bien autre chose à découvrir. Eh! Monsieur, nous sommes sans argent, sans une auberge où nous ayons crédit, et si je n’avais rencontré ce vieil ami qui m’aime, car on a des amis qui vous détestent, nous serions sans habits...
FONTANARÈS. Mais elle m’aime! =(Marie agite son mouchoir à la fenêtre.)= Tiens, vois, mon étoile brille. QUINOLA. Eh Monsieur, c’est un mouchoir! Êtes-vous assez dans votre bon sens pour écouter un conseil?... Au lieu de cette espèce de madone, il vous faudrait une marquise de Mondéjar! une de ces femmes à corsage frêle, mais doublé d’acier, capables par amour de toutes les ruses que nous inspire la détresse, à nous... Or, la Brancador... FONTANARÈS. Si tu veux me voir laisser tout là, tu n’as qu’à me parler ainsi!
Sache-le bien: l’amour est toute ma force, il est le rayon céleste qui m’éclaire. QUINOLA. Là, là, calmez-vous. MONIPODIO. Cet homme m’inquiète! il me paraît mieux posséder la mécanique de l’amour que l’amour de la mécanique. SCÈNE XVIII. =LES MÊMES=, PAQUITA. PAQUITA, =à Fontanarès=. Ma maîtresse vous fait dire, Seigneur, que vous preniez garde à vous.
Vous vous êtes attiré des haines implacables. MONIPODIO. Ceci me regarde. Allez sans crainte par les rues de Barcelone; quand on voudra vous tuer, je le saurai le premier. FONTANARÈS. Déjà? PAQUITA. Vous ne me dites rien pour elle.
QUINOLA. Ma mie, on ne pense pas à deux machines à la fois!... Dis à ta céleste maîtresse que mon maître lui baise les pieds. Je suis garçon, mon ange, et veux faire une heureuse fin. =(Il l’embrasse.)= PAQUITA =lui donne un soufflet=. Fat! QUINOLA. Charmante! =(Elle sort.)= SCÈNE XIX. =LES MÊMES=, =moins= PAQUITA. MONIPODIO.