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Part 10

Venez au Soleil-d’Or, je connais l’hôte, vous aurez crédit. QUINOLA. La bataille commence encore plus promptement que je ne le croyais. FONTANARÈS. Où trouver de l’argent? QUINOLA. On ne nous en prêtera pas, mais nous en achèterons. Eh! que vous faut-il?

FONTANARÈS. Deux mille écus d’or. QUINOLA. J’ai beau évaluer le trésor auquel je songe, il ne saurait être si dodu. MONIPODIO. Ohé! je trouve une bourse. QUINOLA. Tiens, tu n’as rien oublié.

Eh! Monsieur, vous voulez du fer, du cuivre, de l’acier, du bois... toutes ces choses-là sont chez les marchands. Oh! une idée! Je vais fonder la maison Quinola et compagnie, si elle ne fait pas de bonnes affaires, vous ferez toujours la vôtre. FONTANARÈS. Ah! sans vous, que serais-je devenu? MONIPODIO. La proie d’Avaloros.

FONTANARÈS. A l’ouvrage donc! l’inventeur va sauver l’amoureux. =(Ils sortent.)= =FIN DU PREMIER ACTE.= ACTE DEUXIÈME =Un salon du palais de madame Brancador.= SCÈNE PREMIÈRE. AVALOROS, SARPI, PAQUITA. AVALOROS. Notre souveraine serait-elle donc vraiment malade? PAQUITA. Elle est en mélancolie. AVALOROS.

La pensée est-elle donc une maladie? PAQUITA. Oui, mais vous êtes sûr de toujours bien vous porter. SARPI. Va dire à ma chère cousine que le seigneur Avaloros et moi nous attendons son bon plaisir. AVALOROS. Tiens, voici deux écus pour dire que je pense... PAQUITA.

Je dirai que vous dépensez. Je vais décider Madame à s’habiller. =(Elle sort.)= SCÈNE II. AVALOROS, SARPI. SARPI. Pauvre vice-roi! il est le jeune homme, et je suis le vieillard. AVALOROS. Pendant que votre petite cousine en fait un sot, vous déployez l’activité d’un politique, vous préparez au roi la conquête de la Navarre française. Si j’avais une fille, je vous la donnerais.

Le bonhomme Lothundiaz n’est pas un sot. SARPI. Ah! fonder une grande maison, inscrire un nom dans l’histoire de son pays: être le cardinal Granvelle ou le duc d’Albe. AVALOROS. Oui! c’est bien beau. Je pense à me donner un nom. L’empereur a créé les Fugger princes de Babenhausen, ce titre leur coûte un million d’écus d’or. Moi, je veux être un grand homme, à bon marché.

SARPI. Vous! comment? AVALOROS. Ce Fontanarès tient dans sa main l’avenir du commerce. SARPI. Vous, qui ne vous attachez qu’au positif, vous y croyez donc? AVALOROS. Depuis la poudre, l’imprimerie et la découverte du nouveau monde, je suis crédule.

On me dirait qu’un homme a trouvé le moyen d’avoir en dix minutes ici des nouvelles de Paris, ou que l’eau contient du feu, ou qu’il y a encore des Indes à découvrir, ou qu’on peut se promener dans les airs, je ne dirais pas non, et je donnerais... SARPI. Votre argent? AVALOROS. Non, mon attention à l’affaire. SARPI. Si le vaisseau marche, vous voulez être à Fontanarès ce qu’Améric est à Christophe Colomb. AVALOROS.

N’ai-je pas là dans ma poche de quoi payer dix hommes de génie? SARPI. Comment vous y prendrez-vous? AVALOROS. L’argent, voilà le grand secret. Avec de l’argent à perdre, on gagne du temps; avec le temps tout est possible; on rend à volonté mauvaise une bonne affaire; et, pendant que les autres en désespèrent, on s’en empare. L’argent, c’est la vie; l’argent c’est la satisfaction des besoins et des désirs: dans un homme de génie, il y a toujours un enfant plein de fantaisies, on use l’homme et l’on se trouve tôt ou tard avec l’enfant: l’enfant sera mon débiteur, et l’homme de génie ira en prison. SARPI.

Et où en êtes-vous? AVALOROS. Il s’est défié de mes offres, non pas lui; mais son valet, et je vais traiter avec le valet. SARPI. Je vous tiens: j’ai l’ordre d’envoyer tous les vaisseaux de Barcelone sur les côtes de France; et, par une précaution des ennemis que Fontanarès s’est fait à Valladolid, cet ordre est absolu et postérieur à la lettre du roi. AVALOROS. Que voulez-vous dans l’affaire? SARPI.

Les fonctions de grand maître des constructions navales?... AVALOROS. Mais que reste-t-il donc alors? SARPI. La gloire. AVALOROS. Finaud! SARPI.

Gourmand! AVALOROS. Chassons ensemble, nous nous querellerons au partage. Votre main? =(A part.)= Je suis le plus fort, je tiens le vice-roi par la Brancador. SARPI, =à part=. Nous l’avons assez engraissé, tuons-le; j’ai de quoi le perdre. AVALOROS. Il faudrait avoir ce Quinola dans nos intérêts, et je l’ai mandé pour tenir conseil avec la Brancador.

SCÈNE III. =LES MÊMES=, QUINOLA. QUINOLA. Me voici comme... entre deux larrons; mais ceux-ci sont saupoudrés de vertus et caparaçonnés de belles manières. On nous pend, nous autres! SARPI. Coquin! tu devrais, en attendant que ton maître les fasse aller par d’autres procédés, conduire toi-même les galères. QUINOLA. Le roi, juste appréciateur des mérites, a compris qu’il y perdrait trop.

SARPI. Tu seras surveillé. QUINOLA. Je le crois bien, je me surveille moi-même. AVALOROS. Vous l’intimidez, c’est un honnête garçon. Voyons? tu t’es fait une idée de la fortune. QUINOLA.

Jamais, je l’ai vue à de trop grandes distances. AVALOROS. Et quelque chose comme deux mille écus d’or... QUINOLA. Quoi? plaît-il? J’ai des éblouissements. Cela existe donc, deux mille écus d’or? Être propriétaire, avoir sa maison, sa servante, son cheval, sa femme, ses revenus, être protégé par la Sainte-Hermandad, au lieu de l’avoir à ses trousses; que faut-il faire? AVALOROS.

M’aider à réaliser un contrat à l’avantage réciproque de ton maître et de moi. QUINOLA. J’entends! le boucler. Tout beau, ma conscience! Taisez-vous, ma belle, on vous oubliera pour quelques jours, et nous ferons bon ménage pour le reste de ma vie. AVALOROS, =à Sarpi=. Nous le tenons. SARPI, =à Avaloros=.

Il se moque de nous! il serait bien autrement sérieux. QUINOLA. Je n’aurai sans doute les deux mille écus d’or qu’après la signature du traité? SARPI, =vivement=. Tu peux les avoir auparavant. QUINOLA. Bah! =(Il tend la main.)= donnez! AVALOROS.

En me signant des lettres de change... échues. QUINOLA. Le Grand Turc ne présente pas le lacet avec plus de délicatesse. SARPI. Ton maître a-t-il son vaisseau? QUINOLA. Valladolid est loin, c’est vrai, monsieur le secrétaire; mais nous y tenons une plume qui peut signer votre disgrâce. SARPI.

Je t’écraserai. QUINOLA. Je me ferai si mince que vous ne pourrez pas. AVALOROS. Eh! maraud, que veux-tu donc? QUINOLA. Ah! voilà parler d’or. SCÈNE IV. =LES PRÉCÉDENTS=, FAUSTINE =et= PAQUITA.

PAQUITA. Messieurs, voici Madame. SCÈNE V. =LES PRÉCÉDENTS=, =moins= PAQUITA. QUINOLA =va au-devant de la Brancador=. Madame, mon maître parle de se tuer s’il n’a son vaisseau que le comte Sarpi lui refuse depuis un mois; le seigneur Avaloros lui demande la vie en lui offrant sa bourse, comprenez-vous?... =(A part.)= Une femme nous a sauvés à Valladolid, les femmes nous sauveront à Barcelone. =(Haut et à la Brancador.)= Il est bien triste! AVALOROS. Le misérable a de l’audace. QUINOLA.

Et sans argent, voilà de quoi vous étonner. SARPI, =à Quinola=. Entre à mon service. QUINOLA. Je fais plus de façons pour prendre un maître. FAUSTINE, =à part=. Il est triste! =(Haut.)= Eh quoi! vous Sarpi, vous Avaloros, pour qui j’ai tant fait, un pauvre homme de génie arrive, et au lieu de le protéger, vous le persécutez... =(Mouvement chez Avaloros et Sarpi.)= Fi!... fi!... vous dis-je. =(A Quinola.)= Tu vas bien m’expliquer leurs trames contre ton maître. SARPI, =à Faustine=.

Ma chère cousine, il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour deviner quelle est la maladie qui vous tient depuis l’arrivée de ce Fontanarès. AVALOROS, =à Faustine=. Vous me devez, Madame, deux mille écus d’or, et vous aurez encore à puiser dans ma caisse. FAUSTINE. Moi! Que vous ai-je demandé? AVALOROS. Rien, mais vous acceptez tout ce que j’ai le bonheur de vous offrir.

FAUSTINE. Votre privilége pour le commerce des blés est un monstrueux abus. AVALOROS. Je vous dois, Madame, deux mille écus d’or. FAUSTINE. Allez m’écrire une quittance de ces deux mille écus d’or que je vous dois, et un bon de pareille somme, que je ne vous devrai pas. =(A Sarpi.)= Après vous avoir mis dans la position où vous êtes, vous ne seriez pas un politique bien fin, si vous ne gardiez mon secret. SARPI. Je vous ai trop d’obligations pour être ingrat.

FAUSTINE, =à part=. Il pense tout le contraire, il va m’envoyer le vice-roi furieux. =(Sort Sarpi.)= SCÈNE VI. =LES MÊMES=, =moins= SARPI. AVALOROS. Voici, Madame. FAUSTINE. C’est très-bien. AVALOROS. Serons-nous encore ennemis?

FAUSTINE. Votre privilége pour les blés est parfaitement légal. AVALOROS. Ah! Madame. QUINOLA, =à part=. Voilà ce qui s’appelle faire des affaires. AVALOROS.

Vous êtes, Madame, une noble personne, et je suis... QUINOLA, =à part=. Un vrai loup-cervier. FAUSTINE, =en tendant le bon à Quinola=. Tiens, Quinola, voici pour les frais de la machine de ton maître. AVALOROS, =à Faustine=. Ne lui donnez pas, Madame, il peut le garder pour lui. Et d’ailleurs, soyez prudente, attendez...

QUINOLA, =à part=. Je passe de la Torride au Groënland: quel jeu que la vie! FAUSTINE. Vous avez raison. =(A part.)= Il vaut mieux que je sois l’arbitre du sort de Fontanarès. =(A Avaloros.)= Si vous tenez à vos priviléges, pas un mot. AVALOROS. Rien de discret comme les capitaux. =(A part.)= Elles sont désintéressées jusqu’au jour où elles ont une passion. Nous allons essayer de la renverser, elle devient trop coûteuse. SCÈNE VII.

FAUSTINE, QUINOLA. FAUSTINE. Tu dis donc qu’il est triste? QUINOLA. Tout est contre lui. =(Il se fait un jeu de scène entre Faustine et Quinola à propos du bon de deux mille écus qu’elle tient à la main.)= FAUSTINE. Mais il sait lutter? QUINOLA. Voici deux ans que nous nageons dans les difficultés, et nous nous sommes vus quelquefois à fond: le gravier est bien dur.

FAUSTINE. Oui, mais quelle force, quel génie! QUINOLA. Voilà, Madame, les effets de l’amour. FAUSTINE. Et qui maintenant aime-t-il? QUINOLA. Toujours Marie Lothundiaz!

FAUSTINE. Une poupée! QUINOLA. Une vraie poupée! FAUSTINE. Les hommes de talents sont tous ainsi... QUINOLA. De vrais colosses à pied d’argile!

FAUSTINE. ... Ils revêtent de leurs illusions une créature et ils s’attrappent: ils aiment leur propre création, les égoïstes! QUINOLA, =à part=. Absolument comme les femmes! =(Haut.)= Tenez, Madame, je voudrais, par un moyen honnête, que cette poupée fût au fond... non... mais d’un couvent. FAUSTINE. Tu me parais être un brave garçon. QUINOLA. J’aime mon maître.

FAUSTINE. Crois-tu qu’il m’ait remarquée? QUINOLA. Pas encore. FAUSTINE. Parle-lui de moi. QUINOLA. Mais alors il parle de me rompre un bâton sur le dos.

Voyez-vous, Madame, cette fille... FAUSTINE. Cette fille doit être à jamais perdue pour lui. QUINOLA. Mais s’il en mourait, Madame? FAUSTINE. Il l’aime donc bien! QUINOLA.

Ah! ce n’est pas ma faute! De Valladolid ici, je lui ai mille fois soutenu cette thèse, qu’un homme comme lui devait adorer les femmes, mais en aimer une seule! jamais... FAUSTINE. Tu es un bien mauvais drôle! Va dire à Lothundiaz de venir me parler et de m’amener lui-même ici sa fille: =(A part.)= Elle ira au couvent. QUINOLA, =à part=. Voilà l’ennemi, elle nous aime trop pour ne pas nous faire beaucoup de mal. =(Quinola sort en rencontrant don Frégose.)= SCÈNE VIII. FAUSTINE, FRÉGOSE.

FRÉGOSE. En attendant le maître, vous tâchiez de corrompre le valet. FAUSTINE. Une femme doit-elle perdre l’habitude de séduire? FRÉGOSE. Madame, vous avez des façons peu généreuses: j’ai cru qu’une patricienne de Venise ménagerait les susceptibilités d’un vieux soldat. FAUSTINE. Eh!

Monseigneur, vous tirez plus de parti de vos cheveux blancs qu’un jeune homme ne le ferait de la plus belle chevelure, et vous y trouvez plus de raisons que de... =(Elle rit.)= Quittez donc cet air fâché. FRÉGOSE. Puis-je être autrement en vous voyant vous compromettre, vous que je veux pour femme? N’est-ce donc rien qu’un des plus beaux noms de l’Italie à porter? FAUSTINE. Le trouvez-vous donc trop beau pour une Brancador? FRÉGOSE. Vous aimez mieux descendre jusqu’à un Fontanarès.

FAUSTINE. Mais s’il peut s’élever jusqu’à moi? quelle preuve d’amour! D’ailleurs, vous le savez par vous-même, l’amour ne raisonne point. FRÉGOSE. Ah! vous me l’avouez. FAUSTINE. Vous êtes trop mon ami pour ne pas savoir le premier mon secret. FRÉGOSE.

Madame!... oui, l’amour est insensé! je vous ai livré plus que moi-même!... Hélas! je voudrais avoir le monde pour vous l’offrir. Vous ne savez donc pas que votre galerie de tableaux m’a coûté presque toute ma fortune?... FAUSTINE. Paquita! FRÉGOSE. Et que je vous donnerais jusqu’à mon honneur. SCÈNE IX. =LES MÊMES=, PAQUITA.

FAUSTINE, =à Paquita=. Dis à mon majordome de faire porter les tableaux de ma galerie chez don Frégose. FRÉGOSE. Paquita, ne répétez pas cet ordre. FAUSTINE. L’autre jour, m’a-t-on dit, la reine Catherine de Médicis fit demander à madame Diane de Poitiers les bijoux qu’elle tenait de Henri II: Diane les lui a renvoyés fondus en un lingot. Paquita va chercher le bijoutier. FRÉGOSE.

N’en faites rien, et sortez. =(Sort Paquita.)= SCÈNE X. =LES MÊMES=, =moins= PAQUITA. FAUSTINE. Je ne suis point encore la marquise de Frégose, comment osez-vous donner des ordres chez moi? FRÉGOSE. C’est à moi d’en recevoir, je le sais. Ma fortune vaut-elle une de vos paroles? pardonnez à un mouvement de désespoir. FAUSTINE. On doit être gentilhomme jusque dans son désespoir; et le vôtre fait de Faustine une courtisane.

Ah! vous voulez être adoré?... Mais la dernière Vénitienne vous dirait que cela coûte très-cher. FRÉGOSE. J’ai mérité cette terrible colère. FAUSTINE. Vous dites aimer? Aimer! c’est se dévouer sans attendre la moindre récompense; aimer! c’est vivre sous un autre soleil auquel on tremble d’atteindre. N’habillez pas votre égoïsme des splendeurs du véritable amour.

Une femme mariée, Laure de Noves a dit à Pétrarque: Tu seras à moi sans espoir, reste dans la vie sans amour. Mais l’Italie a couronné l’amant sublime en couronnant le poëte, et les siècles à venir admireront toujours Laure et Pétrarque! FRÉGOSE. Je n’aimais déjà pas beaucoup les poëtes, mais celui-là, je l’exècre! Toutes les femmes jusqu’à la fin du monde le jetteront à la tête des amants qu’elles voudront garder sans les prendre. FAUSTINE. On vous dit général, vous n’êtes qu’un soldat. FRÉGOSE.

Eh bien! en quoi puis-je imiter ce maudit Pétrarque? FAUSTINE. Si vous dites m’aimer, vous éviterez à un homme de génie, =(mouvement de surprise chez don Frégose)= oh! il en a, le martyre que veulent lui faire subir des Myrmidons. Soyez grand, servez-le! Vous souffrirez, je le sais, mais servez-le: je pourrai croire alors que vous m’aimez, et vous serez plus illustre par ce trait de générosité que par votre prise de Mantoue. FRÉGOSE. Devant vous, ici, tout m’est possible; mais vous ne savez donc pas dans quelles fureurs je tomberai tout en vous obéissant? FAUSTINE.

Ah! vous vous plaindriez de m’obéir? FRÉGOSE. Vous le protégez, vous l’admirez, soit; mais vous ne l’aimez pas? FAUSTINE. On lui refuse le vaisseau donné par le roi, vous lui en ferez la remise, irrévocable, à l’instant. FRÉGOSE. Et je l’enverrai vous remercier. FAUSTINE.

Eh bien! vous voilà comme je vous aime. SCÈNE XI. FAUSTINE, =seule=. Et il y a pourtant des femmes qui souhaitent d’être hommes! SCÈNE XII. FAUSTINE, PAQUITA, LOTHUNDIAZ, MARIE. PAQUITA. Madame, voici Lothundiaz et sa fille. =(Sort Paquita.)= SCÈNE XIII. =LES MÊMES=, =moins= PAQUITA.

LOTHUNDIAZ. Ah! Madame, vous avez fait de mon palais un royaume!... FAUSTINE, =à Marie=. Mon enfant, mettez-vous là près de moi. =(A Lothundiaz.)= Vous pouvez vous asseoir. LOTHUNDIAZ. Vous êtes bien bonne, Madame; mais permettez-moi d’aller voir cette fameuse galerie dont on parle dans toute la Catalogne. =(Il sort.)= SCÈNE XIV. FAUSTINE, MARIE.

FAUSTINE. Mon enfant, je vous aime et sais en quelle situation vous vous trouvez. Votre père veut vous marier à mon cousin Sarpi, tandis que vous aimez Fontanarès. MARIE. Depuis cinq ans, Madame. FAUSTINE. A seize ans on ignore ce que c’est que d’aimer. MARIE.

Qu’est-ce que cela fait, si j’aime? FAUSTINE. Aimer, mon ange, pour nous, c’est se dévouer. MARIE. Je me dévouerai, Madame. FAUSTINE. Voyons? renonceriez-vous à lui, pour lui, dans son intérêt? MARIE.

Ce serait mourir, mais ma vie est à lui. FAUSTINE, =à part et en se levant=. Quelle force dans la faiblesse de l’innocence! =(Haut.)= Vous n’avez jamais quitté la maison paternelle, vous ne connaissez rien du monde ni de ses nécessités, qui sont terribles! Souvent un homme périt pour avoir rencontré soit une femme qui l’aime trop, soit une femme qui ne l’aime pas: Fontanarès peut se trouver dans cette situation. Il a des ennemis puissants; sa gloire, qui est toute sa vie, est entre leurs mains: vous pouvez les désarmer. MARIE. Que faut-il faire? FAUSTINE.

En épousant Sarpi, vous assureriez le triomphe de votre cher Fontanarès; mais une femme ne saurait conseiller un pareil sacrifice; il doit venir, il viendra de vous. Agissez d’abord avec ruse. Pendant quelque temps, quittez Barcelone. Retirez-vous dans un couvent. MARIE. Ne plus le voir? Si vous saviez, il passe tous les jours à une certaine heure sous mes fenêtres, cette heure est toute ma journée. FAUSTINE, =à part=.

Quel coup de poignard elle me donne! Oh! elle sera comtesse Sarpi! SCÈNE XV. =LES MÊMES=, FONTANARÈS. FONTANARÈS, =à Faustine=. Madame. =(Il lui baise la main.)= MARIE, =à part=. Quelle douleur! FONTANARÈS. Vivrai-je jamais assez pour vous témoigner ma reconnaissance!

Si je suis quelque chose, si je me fais un nom, si j’ai le bonheur, ce sera par vous. FAUSTINE. Ce n’est rien encore! Je veux vous aplanir le chemin. J’éprouve tant de compassion pour les malheurs que rencontrent les hommes de talent, que vous pouvez entièrement compter sur moi. Oui, j’irais, je crois, jusqu’à vous servir de marche-pied pour vous faire atteindre à votre couronne. MARIE =tire Fontanarès par son manteau=. Mais je suis là, moi! =(il se retourne)= et vous ne m’avez pas vue.

FONTANARÈS. Marie! Je ne lui ai pas parlé depuis dix jours. =(A Faustine.)= Oh! Madame, mais vous êtes donc un ange? MARIE, =à Fontanarès=. Dites donc un démon. =(Haut.)= Madame me conseillait d’entrer dans un couvent. FONTANARÈS. Elle!

MARIE. Oui. FAUSTINE. Mais, enfants que vous êtes, il le faut. FONTANARÈS. Je marche donc de piéges en piéges, et la faveur cache des abîmes! =(A Marie.)= Qui donc vous a conduite ici? MARIE. Mon père!

FONTANARÈS. Lui! est-il donc aveugle? Vous, Marie, dans cette maison. FAUSTINE. Monsieur!... FONTANARÈS. Ah! au couvent, pour se rendre maître de son esprit, pour torturer son âme! SCÈNE XVI. =LES MÊMES=, LOTHUNDIAZ.

FONTANARÈS. Et vous amenez cet ange de pureté chez une femme pour qui don Frégose dissipe sa fortune, et qui accepte de lui des dons insensés, sans l’épouser... FAUSTINE. Monsieur! FONTANARÈS. Vous êtes venue ici, Madame, veuve du cadet de la maison Brancador, à qui vous aviez sacrifié le peu que vous a donné votre père, je le sais; mais ici vous avez bien changé... FAUSTINE. De quel droit jugez-vous de mes actions?

LOTHUNDIAZ. Eh! tais-toi donc: Madame est une noble dame qui a doublé la valeur de mon palais. FONTANARÈS. Elle!... mais c’est une... FAUSTINE. Taisez-vous. LOTHUNDIAZ. Ma fille, voilà votre homme de génie, extrême en toutes choses et plus près de la folie que du bon sens.

Monsieur le mécanicien, Madame est la parente et la protectrice de Sarpi. FONTANARÈS. Mais emmenez donc votre fille de chez la marquise de Mondéjar, de la Catalogne. SCÈNE XVII. FAUSTINE, FONTANARÈS. FONTANARÈS. Ah! votre générosité, Madame, était donc une combinaison pour servir les intérêts de Sarpi? Nous sommes quittes alors! adieu...

SCÈNE XVIII. FAUSTINE, PAQUITA. FAUSTINE. Comme il était beau dans sa colère, Paquita! PAQUITA. Ah! Madame, qu’allez-vous devenir si vous l’aimez ainsi? FAUSTINE.

Mon enfant, je m’aperçois que je n’ai jamais aimé, et je viens, là, dans un instant, d’être métamorphosée comme par un coup de foudre. J’ai, dans un moment, aimé pour tout le temps perdu? Peut-être ai-je mis le pied dans un abîme. Envoie un de mes valets chez Mathieu Magis le Lombard. SCÈNE XIX. FAUSTINE, =seule=. Je l’aime déjà trop pour confier ma vengeance au stylet de Monipodio, car il m’a trop méprisée pour que je ne lui fasse pas regarder comme le plus grand honneur de m’avoir pour sa femme! Je veux le voir soumis à mes pieds, ou nous nous briserons dans la lutte.

SCÈNE XX. FAUSTINE, FRÉGOSE. FRÉGOSE. Eh bien! je croyais trouver ici Fontanarès heureux d’avoir par vous son navire? FAUSTINE. Vous le lui avez donc donné? Vous ne le haïssez donc pas? J’ai cru, moi, que vous trouveriez le sacrifice au-dessus de vos forces.

J’ai voulu savoir si vous aviez plus d’amour que d’obéissance. FRÉGOSE. Ah! Madame... FAUSTINE. Pouvez-vous le lui reprendre? FRÉGOSE. Que je vous obéisse ou ne vous obéisse pas, je ne sais rien faire à votre gré.

Mon Dieu! lui reprendre le navire! mais il y a mis un monde d’ouvriers, et ils en sont déjà les maîtres. FAUSTINE. Vous ne savez donc pas que je le hais, et que je veux?... FRÉGOSE. Sa mort! FAUSTINE. Non, son ignominie. FRÉGOSE.

Ah! je vais donc pouvoir me venger de tout un mois d’angoisses. FAUSTINE. Gardez-vous bien de toucher à ma proie, laissez-la-moi. Et d’abord, don Frégose, reprenez les tableaux de ma galerie. =(Mouvement d’étonnement chez don Frégose.)= Je le veux. FRÉGOSE. Vous refusez donc d’être marquise de... FAUSTINE. Je les brûle en pleine place publique, ou les fais vendre pour en donner le prix aux pauvres.

FRÉGOSE. Enfin quelle est votre raison? FAUSTINE. J’ai soif d’honneur, et vous avez compromis le mien. FRÉGOSE. Mais alors acceptez ma main. FAUSTINE. Eh! laissez-moi donc.

FRÉGOSE. Plus on vous donne de pouvoir, plus vous en abusez. SCÈNE XXI. FAUSTINE, =seule=. Maîtresse d’un vice-roi! Oh! je vais ourdir, avec Avaloros et Sarpi, une trame de Venise. SCÈNE XXII. FAUSTINE, MATHIEU MAGIS.

MATHIEU MAGIS. Madame a besoin de mes petits services? FAUSTINE. Qui donc êtes-vous? MATHIEU MAGIS. Mathieu Magis, pauvre Lombard de Milan, pour vous servir. FAUSTINE. Vous prêtez?

MATHIEU MAGIS. Sur de bons gages, des diamants, de l’or, un bien petit commerce. Les pertes nous écrasent, Madame. L’argent dort souvent. Ah! c’est un dur travail que de cultiver les maravédis. Une seule mauvaise affaire emporte le profit de dix bonnes, car nous hasardons mille écus dans les mains d’un prodigue pour en gagner trois cents, et voilà ce qui renchérit ce prêt. Le monde est injuste à notre égard. FAUSTINE. Êtes-vous juif?

MATHIEU MAGIS. Comment l’entendez-vous? FAUSTINE. De religion? MATHIEU MAGIS. Je suis Lombard et catholique, Madame. FAUSTINE. Ceci me contrarie.

MATHIEU MAGIS. Madame m’aurait voulu... FAUSTINE. Oui, dans les griffes de l’Inquisition. MATHIEU MAGIS. Et pourquoi? FAUSTINE. Pour être sûre de votre fidélité.

MATHIEU MAGIS. J’ai bien des secrets dans ma caisse, Madame. FAUSTINE. Si j’avais votre fortune entre les mains... MATHIEU MAGIS. Vous auriez mon âme. FAUSTINE, =à part=. Il faut se l’attacher par l’intérêt, cela est clair. (Haut.) Vous prêtez...

MATHIEU MAGIS. Au denier cinq. FAUSTINE. Vous vous méprenez toujours. Écoutez: vous prêtez votre nom au seigneur Avaloros. MATHIEU MAGIS. Je connais le seigneur Avaloros, un banquier; nous faisons quelques affaires, mais il a un trop beau nom sur la place et trop de crédit dans la Méditerranée pour avoir jamais besoin du pauvre Mathieu Magis... FAUSTINE. Tu es discret, Lombard.

Si je veux agir sous ton nom dans une affaire considérable... MATHIEU MAGIS. La contrebande? FAUSTINE. Que t’importe? Quelle serait la garantie de ton absolu dévouement? MATHIEU MAGIS. La prime à gagner.

FAUSTINE, =à part=. Quel beau chien de chasse! =(Haut.)= Eh bien! venez, vous allez être chargé d’un secret où il y va de la vie, car je vais vous donner un grand homme à dévorer. MATHIEU MAGIS. Mon petit commerce est alimenté par les grandes passions: belle femme, belle prime. FIN DU DEUXIÈME ACTE. ACTE TROISIÈME =Le théâtre représente un intérieur d’écurie. Dans les combles, du foin; le long des murs, des roues, des tubes, des pivots, une longue cheminée en cuivre, une vaste chaudière. A gauche du spectateur, un pilier sculpté, où se trouve une Madone.