Part 27
Allons! ceci est pour te faire comprendre que je n’ai pas besoin de caresses, ni de morale, mais d’argent! Hélas! je ne t’en demande pas pour moi, mon bon ami! mais je marie ma fille, et nous sommes arrivés ici secrètement à la misère... Tu te trouves dans une maison où règne l’indigence sous les apparences du luxe (les promesses, le crédit, tout est usé!): et, si je ne solde pas en argent quelques frais indispensables, ce mariage manquera! Enfin, il me faut ici quinze jours d’opulence, comme à toi vingt-quatre heures de mensonges à la Bourse. Verdelin, cette demande ne se renouvellera pas: je n’ai pas deux filles. Faut-il tout dire? Ma femme et Julie n’ont pas de toilettes! =(A part.)= Il hésite... VERDELIN, =à part=.
Il m’a joué tant de comédies, que je ne sais pas si sa fille se marie... Elle ne peut pas se marier! MERCADET. Il faut donner aujourd’hui même un dîner à mon futur gendre qu’un ami commun nous présente, et je n’ai plus mon argenterie: elle est... Tu sais... Non-seulement j’ai besoin d’un millier d’écus, mais encore j’espère que tu me prêteras ton service de table, et tu viendras dîner avec ta femme. VERDELIN. Mille écus!...
Mercadet!... Mais personne n’a mille écus... à prêter... A peine les a-t-on pour soi! Si on les prêtait toujours, on ne les aurait jamais... MERCADET, =à part=. Oh! il y viendra. =(Haut.)= Tu me croiras si tu veux, mais, une fois ma fille mariée, eh bien! tout me devient indifférent. Ma femme aura chez Julie un asile; moi, j’irai chercher fortune ailleurs, car tu as raison, et je me suis dit: Utile aux autres, je me suis funeste à moi-même! Dans les affaires où je perds, les autres gagnent!
Magnifique aux semailles de l’annonce et du prospectus, comprenant et satisfaisant les nécessités de l’organisation primitive, je n’entends rien à la récolte... VERDELIN. Veux-tu savoir le mot de cette énigme? MERCADET. Dis... VERDELIN. C’est que, si tu te trouves supérieur à toute espèce de position par l’esprit, tu es toujours au-dessous par le jugement. L’esprit nous vaut l’admiration, le jugement nous donne la fortune.
MERCADET, =à part=. Oui, je n’ai pas assez de jugement pour tuer une affaire à mon profit! =(Haut.)= Voyons, Verdelin!... j’aime ma femme et ma fille... Ces sentiments-là sont ma seule consolation au milieu de mes récents désastres. Ces femmes ont été si douces, si patientes! je les voudrais voir à l’abri des malheurs!... Oh! là sont mes vraies souffrances!... Tu dois concevoir qu’on puisse pleurer... =(Il s’essuie les yeux.)= Tu as une charmante petite fille, et tu ne voudrais pas un jour la savoir malheureuse, vieillissant dans les larmes et le travail... Voilà pourtant l’avenir de ma Julie, un ange de dévouement! Oh! cher ami! j’ai, dans ces derniers temps, bu des calices bien amers: j’ai trébuché sur le pavé de bois, j’ai créé des monopoles, et l’on m’en a dépouillé!
Eh bien! ce ne serait rien auprès de la douleur de me voir refusé par toi dans cette circonstance suprême! Enfin, ne te disons pas ce qui arriverait... car je ne veux rien devoir à ta pitié!... VERDELIN. Mille écus! Mais à quoi veux-tu les employer! MERCADET, =à part=. Je les aurai! =(Haut.)= Eh! mon cher, un gendre est un oiseau qu’un rien effarouche... une dentelle de moins sur une robe, c’est toute une révélation! Les toilettes sont commandées, les marchands vont les apporter...
Oui, j’ai eu l’imprudence de dire que je payerais tout, comptant sur toi!... Et le dîner!... Il faut des vins exquis!... l’amoureux ne peut perdre la tête que comme ça. Fais attention à ceci: nous paraissons riches; nous devons nous tenir sous les armes devant monsieur de la Brive! Verdelin, un millier d’écus ne te tuera pas, toi qui as soixante mille francs de rente! et ce sera la vie d’une pauvre enfant que tu aimes, car tu aimes Julie!... Elle est folle de ta petite, elles jouent ensemble comme des bienheureuses. Laisseras-tu l’amie de ta fille sécher sur pied? C’est contagieux, ça porte malheur!...
VERDELIN. Mon cher, je n’ai pas mille écus; je puis te prêter mon argenterie, mais je n’ai pas... MERCADET. Un bon sur la Banque, c’est bientôt signé... VERDELIN. Je... Non... MERCADET.
Oh! ma pauvre enfant!... tout est dit!... =(Il tombe abattu sur un fauteuil.)= O mon Dieu! pardonnez-moi de terminer le rêve pénible de mon existence, et laissez-moi me réveiller dans votre sein! VERDELIN. Mais si tu as trouvé un gendre, mon ami?... MERCADET, =se levant brusquement=. Si j’ai trouvé un gendre?... tu mets cela en doute?... Ah! refuse-moi durement les moyens de faire le bonheur de ma fille, mais ne m’insulte pas! Tu verras monsieur de la Brive!... Je suis donc tombé bien bas, pour que...
Oh! Verdelin... je ne voudrais pas pour mille écus avoir eu cette idée sur toi... tu ne peux être absous qu’en me les donnant... VERDELIN. Je vais aller voir si je puis... MERCADET. Non, ceci est une manière de refuser... VERDELIN. Et si le mariage manque... tiens, je n’y pensais pas, non, mon ami, je te les donnerai quand le mariage se fera, certainement...
MERCADET. Mais il ne se fera pas sans les mille écus! Comment, toi, à qui je les ai vu dépenser pour une chose de vanité, pour une amourette, tu ne les mettrais pas à une bonne action!... VERDELIN. En ce moment, il y a peu de bonnes actions... MERCADET. Ah! ah! ah!... il est joli!... tu ris... il y a réaction!... VERDELIN.
Ah! ah! ah!... =(Il laisse tomber son chapeau.)= MERCADET =ramasse le chapeau et le brosse avec sa manche=. Eh bien! mon vieux, deux amis qui ont tant roulé dans la vie! qui l’ont commencée ensemble!... En avons-nous dit et fait!... hein! Tu ne te souviens donc pas de notre bon temps, où c’était à la vie à la mort entre nous? VERDELIN. Te rappelles-tu notre partie à Rambouillet, où je me suis battu pour toi avec cet officier de la garde?... MERCADET. Je t’avais cédé Clarisse!
Ah! étions-nous gais, étions-nous jeunes! et aujourd’hui nous avons des filles, des filles à marier!... Si Clarisse vivait, elle te reprocherait ton hésitation!... VERDELIN. Si elle avait vécu, je ne me serais jamais marié!... MERCADET. Tu sais aimer, toi!... Ainsi je puis compter sur toi pour dîner, et tu me donneras ta parole d’honneur de m’envoyer... VERDELIN.
Le service... MERCADET. Et les mille écus... VERDELIN. Tu y reviens encore! Je t’ai dit que je ne le pouvais pas... MERCADET, =à part=. Cet homme ne mourra certes pas d’un anévrisme... =(Haut.)= Mais je serai donc assassiné par mon meilleur ami!...
Oh! c’est toujours ainsi!... Tu seras donc insensible au souvenir de Clarisse et au désespoir d’un père?... =(Il crie.)= Je suis au désespoir, je vais me brûler la cervelle!... SCÈNE V. LES MÊMES, JULIE, MADAME MERCADET. MADAME MERCADET. Qu’as-tu, mon ami?... JULIE. Mon père, ta voix m’a effrayée.
MADAME MERCADET. Mais c’est Verdelin, tu ne saurais être en danger... JULIE. Bonjour, monsieur. De quoi s’agit-il donc entre vous et mon père?... MERCADET. Eh bien! tu vois, elles accourent comme deux anges gardiens à un seul éclat de voix. =(A part.)= Elles m’ont entendu! =(A sa femme et à sa fille qu’il prend par les mains.)= Vous m’attendrissez!... =(A Verdelin.)= Verdelin, allons! veux-tu tuer toute une famille? Cette preuve de tendresse me donne la force de tomber à tes genoux. =(Il fait le geste de se mettre à genoux.)= JULIE.
Oh! monsieur! =(Elle arrête son père.)= C’est moi qui vous implorerai pour lui, s’il s’agit (et je le vois bien) d’argent. Eh bien! je puis vous offrir une garantie dans mon travail. Obligez encore une fois mon père, il doit être dans de cruelles angoisses pour supplier ainsi... MERCADET. Chère enfant! =(A part.)= Quels accents!... Je n’étais pas nature comme ça! MADAME MERCADET. Monsieur Verdelin, rendez-lui ce service, nous saurons le reconnaître, j’engagerai le bien qui me reste.
VERDELIN, =à Julie=. Vous ne savez pas ce qu’il me demande? JULIE. Non. VERDELIN. Mille écus pour pouvoir vous marier. JULIE. Ah! monsieur, oubliez ce que je vous ai dit.
Je ne veux pas d’un mariage acheté par l’humiliation de mon père... MERCADET, =à part=. Elle est magnifique... VERDELIN. Je vais vous chercher l’argent. =(Il sort.)= SCÈNE VI. LES MÊMES, =moins= VERDELIN. MERCADET. Il est parti...
JULIE. Ah! mon père, pourquoi n’ai-je pas su? MERCADET. =Il embrasse sa fille.= Tu nous as sauvés! Ah! quand serai-je riche et puissant pour le faire repentir d’un pareil bienfait?... MADAME MERCADET. Mais il va vous donner la somme que vous lui demandez... MERCADET. Il me l’a vendue trop cher!...
Qui est-ce qui sait obliger? Oh! quand je le pouvais, moi, je le faisais avec une grâce! =(Il fait le geste d’étaler de l’argent.)= Il y a des ingratitudes qui sont des vengeances. Ah! mon petit Verdelin, tu rechignes à me prêter mille écus, je n’aurai plus de scrupule à t’en souffler cent mille!... MADAME MERCADET. Ne soyez pas injuste, Verdelin a cédé. MERCADET. Au cri de Julie, non à mes supplications. Ah! ma chère! il a eu pour plus de mille écus de bassesses!...
SCÈNE VII. LES MÊMES, VERDELIN. VERDELIN. J’avais de l’argent dans ma voiture pour Brédif, qui n’est pas chez lui; le voici en trois sacs... =(Justin apporte deux sacs.)= MERCADET. Ah!... MADAME MERCADET. Monsieur, comptez sur la reconnaissance d’une mère... VERDELIN.
Mais c’est à vous et à votre fille seulement que je prête cet argent, et vous aurez la complaisance de signer toutes deux le billet que va me faire Mercadet... JULIE. Signer mon malheur!... MADAME MERCADET. Tais-toi, ma fille. MERCADET. =Il écrit.= Mon bon Verdelin, je te reconnais enfin! Faut-il comprendre les intérêts? VERDELIN.
Non, non, sans intérêts... Je veux vous obliger et non faire une affaire... MERCADET. Ma fille, voilà ton second père!... SCÈNE VIII. LES MÊMES, JUSTIN, =puis= THÉRÈSE. JUSTIN. Monsieur Minard. =(Il sort.)= THÉRÈSE.
Madame, les marchands apportent tout... MADAME MERCADET. =Elle tend le billet à Verdelin.= J’y vais. MERCADET, =à Verdelin=. Tu vois, il était temps! VERDELIN. Eh bien! je vous laisse... =(Madame Mercadet sort avec Thérèse, Verdelin est reconduit par Mercadet, qui fait signe à Minard d’entrer.)= SCÈNE IX. MINARD, JULIE, MERCADET. JULIE, =à Minard=.
Si vous voulez, Adolphe, que notre amour brille à tous les regards, dans les fêtes du monde comme dans nos cœurs, ayez autant de courage que j’en ai eu déjà. MINARD. Que s’est-il donc passé?... JULIE. Un jeune homme riche se présente, et mon père est sans pitié pour nous... MINARD. Je triompherai!... MERCADET, =revenant=.
Monsieur, vous aimez ma fille? MINARD. Oui, monsieur. MERCADET. Du moins elle le croit! Vous avez eu le talent de le lui persuader... MINARD. Votre manière de vous exprimer annonce un doute qui, venant de tout autre que de vous, m’offenserait.
Comment n’aimerais-je pas mademoiselle? Abandonné par mes parents, et sans autre protection que celle de ce bon monsieur Duval qui m’a servi de père depuis neuf ans, votre fille, monsieur, est la seule personne qui m’ait fait connaître les bonheurs de l’affection. Mademoiselle Julie est à la fois une sœur et une amie, elle est toute ma famille!... Elle seule m’a souri, m’a encouragé: aussi est-elle aimée au delà de toute expression. JULIE. Dois-je rester, mon père?... MERCADET, =à sa fille=. Gourmande! =(A Minard.)= Monsieur, j’ai sur l’amour, entre jeunes gens, les idées positives que l’on reproche aux vieillards.
Ma défiance est d’autant plus légitime, que je ne suis point de ces pères aveuglés par la paternité: je vois Julie comme elle est; sans être laide, elle ne possède pas cette beauté qui fait crier:—«Ah!» Elle n’est ni bien ni mal. MINARD. Vous vous trompez, monsieur. J’ose vous dire que vous ne connaissez pas votre Julie... MERCADET. Oh! parfaitement... comme si... MINARD. Non, monsieur, vous connaissez la Julie que tout le monde voit et connaît: mais l’amour la transfigure! la tendresse, le dévouement, lui communiquent une beauté ravissante que moi seul ai créée.
JULIE. Mon père, je suis honteuse... MERCADET. Dis donc heureuse... Et s’il vous répète ces choses-là... MINARD. Cent fois, mille fois, et jamais assez!... Il n’y a pas de crime à les dire devant un père!
MERCADET. Vous me flattez! Je me croyais son père, mais vous êtes le père d’une Julie avec laquelle je voudrais faire connaissance. Voyons, jeune homme, ouvrez les yeux! Les solides et belles qualités de son âme, je le conçois, peuvent changer l’expression de sa physionomie, mais le teint? Julie est modeste et résignée, elle sait qu’elle a le teint brun et les traits un peu... risqués... JULIE. Mon père!...
MINARD. Mais vous n’avez donc pas aimé!... MERCADET. Beaucoup! J’ai, comme tous les hommes, traîné ce boulet d’or. MINARD. Autrefois!... mais aujourd’hui nous aimons mieux... MERCADET.
Que faites-vous donc? MINARD. Nous nous attachons à l’âme, à l’idéal. MERCADET. Et c’est ce qui rend ma fille jolie!... Ainsi qu’une femme ait des hasards dans la taille, l’idéal la redresse! L’âme lui effile les doigts! l’idéal lui fait de beaux yeux et de petits pieds! l’âme éclaircit le teint!... MINARD.
Certainement. MERCADET. Nous autres gens élevés sous l’Empire, nous appelons cela... MINARD. L’amour! cela!... l’amour, le saint et pur amour!... MERCADET. Avoir le bandeau sur les yeux. JULIE.
Mon père, ne vous moquez pas de deux enfants... MERCADET. Très-grands... JULIE. Qui s’aiment comme on s’aime de leur temps, d’une passion vraie, pure, durable, parce qu’elle est appuyée sur la connaissance du caractère, sur la certitude d’une mutuelle ardeur à combattre les difficultés de la vie; enfin deux enfants qui vous aimeront bien. MINARD, =à Mercadet=. Quel ange!... MERCADET, =à part=.
Je vais t’en donner de l’ange! =(A sa fille.)= Tais-toi, ma fille. =(A Minard.)= Ainsi, monsieur, vous adorez Julie. Elle est charmante, elle a de l’âme, de l’esprit, du cœur. Enfin, c’est la beauté comme vous l’entendez, elle est la perfection rêvée... MINARD. Ah! vous comprenez donc!... MERCADET. Un ange qui tient néanmoins un peu à la matière... MINARD.
Pour mon bonheur!... MERCADET. Vous l’aimez sans aucune arrière-pensée? MINARD. Aucune. JULIE. Que vous ai-je dit? MERCADET. =Il les prend par les mains et les attire à lui.= Heureux enfants!
Vous vous aimez donc?... Quel joli roman!... =(A Minard.)= Vous la voulez pour femme?... MINARD. Oui, monsieur. MERCADET. Malgré tous les obstacles? MINARD. Je suis venu pour les vaincre.
MERCADET. Rien ne vous découragera? MINARD. Rien. JULIE. Ne vous ai-je pas dit qu’il m’aimait? MERCADET. Cela y ressemble!
Où trouver un plus beau spectacle? Il n’y a rien de plus doux pour un père que de voir sa fille aimée comme elle le mérite, et de la voir heureuse... JULIE. Ne me saurez-vous pas gré, mon père, d’un choix qui vous donne un fils plein de sentiments élevés, doué d’une âme forte et?... MINARD. Mademoiselle!... JULIE. Oui, monsieur, oui, je parlerai aussi, moi!
MERCADET. Ma fille, va voir ta mère; laisse-moi parler d’affaires beaucoup moins immatérielles. Quelle que soit la puissance de l’idéal sur la beauté des femmes, elle n’a malheureusement aucune influence sur les rentes... =(Julie sort.)= SCÈNE X. MINARD, MERCADET. MERCADET. Nous sommes entre nous, nous allons parler français. Monsieur, vous n’aimez pas ma fille! MINARD.
Dites, monsieur, que vous avez en vue un riche parti pour mademoiselle Mercadet, que vous ne tenez aucun compte des inclinations de votre fille, et je vous comprendrai: mais sachez-le! je ne suis venu demander sa main qu’après avoir obtenu son cœur... MERCADET. Son cœur? malheureux! Que voulez-vous dire?... MINARD. Monsieur, Julie est respectueusement aimée... MERCADET. Bien!
C’est heureusement idéal! mais vous me devez une confidence entière au point où nous en sommes... Vous êtes-vous écrit?... MINARD. Oui, monsieur, des lettres pleines d’amour. MERCADET, =à part=. Ah! pauvre fille! elle a lu des lettres d’amour! Elle! C’est la tête alors et non le cœur qui souffrira!... =(Haut.)= Monsieur, les anges ont mille perfections, mais ils n’ont pas de rentes sur l’État, et Julie...
MINARD. Ah! monsieur, je suis prêt à tous les sacrifices, je ne veux que Julie. MERCADET. Vous avez dit que vous ne seriez effrayé par aucun obstacle... MINARD. Aucun. MERCADET. Eh bien! je vais vous confier un secret d’où dépendent l’honneur et le repos de la famille dans laquelle vous voulez absolument entrer.
MINARD, =à part=. Que va-t-il me dire? MERCADET. Je suis sans ressources, monsieur, ruiné... ruiné totalement. Si vous voulez Julie, elle sera bien à vous, elle sera mieux chez vous, quelque pauvre que vous soyez, que dans la maison paternelle... Non-seulement elle est sans dot, mais elle est dotée de parents pauvres... plus que pauvres... MINARD. Plus que pauvres... il n’y a rien au delà!
MERCADET. Si, monsieur, nous avons des dettes, beaucoup de dettes; il y en a de criardes... MINARD, =à part=. Ruse de comédie! il veut m’éprouver. =(Haut.)= Eh bien! monsieur, je suis jeune, j’ai le monde devant moi, je ne manque ni d’énergie, ni d’ambition; aujourd’hui personne ne vient d’assez loin pour me demander autre chose que mon nom. J’arriverai... j’aurai le bonheur d’enrichir celle que j’aime. MERCADET. Je connais cela. Je me suis ruiné pour madame Mercadet, pour lui continuer l’opulence à laquelle elle était habituée.
J’ai sacrifié dans mon temps à l’idéal: aussi ai-je des créanciers qui ne comprennent pas la fantaisie, l’imagination, le bonheur! MINARD, =à part=. Il raille, il est riche. MERCADET. Ainsi ma confidence ne vous effraye pas? MINARD. Non, monsieur. Aucune pensée d’intérêt n’entache mon amour...
MERCADET. Bien dit, jeune homme. Oh! vous avez dit cette dernière phrase à merveille. =(A part.)= Il est têtu. =(Haut.)= Vous aimez ma fille assez pour acheter cher le bonheur de l’épouser?... MINARD. Que peut-on donner de plus que sa vie? MERCADET. Un amour si sincère doit être récompensé. MINARD.
Enfin... MERCADET. J’ai une entière confiance en vous. MINARD. Je la mérite, monsieur. MERCADET. Attendez! =(Il sort.)= MINARD, =un moment seul=. A ma place, bien des jeunes gens dans ma position auraient tremblé, auraient faibli!
Quand un père si riche a une fille qui n’est pas belle (car Julie est passable, voilà tout), il a bien raison de chercher à savoir si elle n’est pas épousée uniquement pour sa fortune... Oh! pour un garçon timide, j’ai été superbe! Il a du bon sens, le père. Certainement Julie m’aime, je suis le seul qui lui aie parlé d’amour, et, à force de parler, je me suis laissé prendre à ce que je disais. Mais je la rendrai heureuse, je l’aime comme on doit aimer sa femme; oui, je l’aime! Peut-être qu’à force d’étudier une personne, on finit par la bien comprendre, et alors on voit son âme à travers le voile de la chair. Julie a une belle âme. En effet, ce sont les qualités et non la beauté d’une femme qui font les mariages heureux.
D’ailleurs on en épouse de plus laides. Et puis, la femme qui nous aime sait se faire jolie!... MERCADET, =revenant=. Tenez! mon gendre, voici des papiers de famille qui attesteront notre fortune... MINARD. Monsieur... MERCADET. Oh! négative... lisez.
Voici copie du procès-verbal de la saisie de notre mobilier; j’achète assez cher du propriétaire le droit de le conserver ici. Ce matin il voulait faire vendre. Voici des commandements en masse, et, hélas! une signification de contrainte par corps faite hier... Vous voyez bien que cela devient très-sérieux... Enfin, voici tous mes protêts, mes jugements, tous mes dossiers classés par ordre: car, jeune homme, retenez bien ceci: c’est surtout dans le désordre qu’il faut avoir de l’ordre. Un désordre bien rangé, on s’y retrouve, on le domine! Que peut dire un créancier qui voit sa dette inscrite à son numéro? Je me suis modelé sur le gouvernement: tout suit l’ordre alphabétique.
Je n’ai pas encore entamé la lettre A. MINARD. Vous n’avez rien payé... MERCADET. A peu près: mais ne suis-je pas loyal? MINARD. Très-loyal... MERCADET.
Vous connaissez l’état de mes charges, vous savez la tenue des livres... Tenez! total: trois cent quatre-vingt mille... MINARD. Oui, monsieur, la récapitulation est là. MERCADET. Vous avez lu... Vous ne vous plaindrez pas? Un père enchanté de se défaire de sa fille aurait cherché à vous tromper; il aurait promis une dot imaginaire, une rente à servir.
On fait de ces tours-là!... souvent! Beaucoup de pères profitent d’un amour comme le vôtre et l’exploitent! Mais ici vous traitez avec un homme honorable... On peut avoir des dettes, on doit rester homme d’honneur... Vous me faisiez frémir quand vous vous enferriez devant ma fille avec vos belles protestations; car épouser une fille pauvre, quand, comme vous, on n’a que deux mille francs d’appointements, c’est marier le protêt avec la saisie. MINARD. Vous croyez, monsieur? Je ferais donc alors le malheur de votre fille!...
MERCADET. Ah! jeune homme! ma fille a maintenant son vrai teint... MINARD. Oui, monsieur. MERCADET. Touchez là! vous avez mon estime. Vous êtes un garçon d’espérance, vous mentez avec un aplomb... MINARD.
Monsieur... MERCADET. Vous pourriez être ministre, une chambre vous croirait... MINARD. Monsieur!... MERCADET. Eh bien! allez-vous me quereller? N’est-ce pas moi qui ai lieu de me plaindre, jeune homme? vous avez troublé la paix de ma famille, vous avez mis dans la tête de ma fille des idées exagérées de l’amour, qui peuvent rendre son bonheur difficile en la laissant se forger un idéal... ridicule.
Julie a plusieurs mois de plus que vous, votre faux amour lui offre des séductions auxquelles aucune fille, dans sa position, ne résiste... MINARD. Monsieur, si notre mutuelle misère nous sépare, je suis du moins sans reproche! J’aime mademoiselle Julie! un pauvre garçon, déshérité comme je le suis, peut-il trouver mieux? MERCADET. Des phrases! Vous avez fait le mal, il s’agit de le réparer. MINARD.
Croyez, monsieur... MERCADET. Pas un mot de plus... des preuves... Vous me rendrez les lettres que ma fille vous a écrites... MINARD. Aujourd’hui même... MERCADET. Et vous aiderez un malheureux père à marier sa fille.
Si vous aimez Julie, efforcez-vous de me seconder. Il s’agit pour elle d’avoir une fortune et un nom. Quand vous resteriez ostensiblement épris d’elle, il n’y aurait rien de déshonorant à jouer le rôle d’amant malheureux. En France, chacun veut de ce que tout le monde désire. Une jeune personne courtisée, disputée, emprunte des attraits à l’idéal. Oui, si notre bonheur désespère quelqu’un, il nous en semble meilleur. L’envie est au fond du cœur humain comme une vipère dans son trou. Ah! vous m’avez compris...
Quant à ma fille =(il appelle Julie)=, je vous laisse le soin de la préparer à votre changement: elle ne me croirait pas, si je lui disais que vous renoncez à elle... MINARD. Le pourrais-je après tout ce que je lui ai dit et écrit? =(Mercadet sort.)= Je voudrais être à cent pieds sous terre. L’épouser? j’ai dix-huit cents francs d’appointements et je n’ai point de quoi vivre pour un, que deviendrions-nous trois? La voici... Elle ne me semble plus être la même! je m’étais habitué à la voir à travers trois cent mille francs de dot!... Allons!... SCÈNE XI.
MINARD, JULIE. JULIE. Et bien! Adolphe?... MINARD. Mademoiselle?... JULIE. Mademoiselle?
Ne suis-je plus Julie? Avez-vous tout arrangé avec mon père?... MINARD. Oui... C’est-à-dire... JULIE. Oh! l’argent a toujours blessé l’amour; mais j’espère que vous aurez vaincu mon père... MINARD.
Ah! Julie, votre père a des raisons... judiciai... judicieuses... JULIE. Que s’est-il donc passé entre vous et lui? Adolphe, vous n’avez plus l’air de m’aimer... MINARD. Oh! toujours... JULIE.
Ah! j’avais le cœur déjà serré... MINARD. Il s’est opéré un grand changement dans notre situation. JULIE. Vous n’avez pas surmonté tous les obstacles? MINARD. Votre père ne nous a pas dit sa situation, elle est horrible, Julie, car elle nous voue à la misère. Il y a des hommes à qui la misère donne de l’énergie: moi, vous ne connaissez pas mon caractère, je suis de ceux qu’elle abat...