Part 7
VAUTRIN. Pauvre ange! il pleurait. Je l’ai pris avec moi. LA DUCHESSE. Et vous l’avez nourri? VAUTRIN. Moi! j’ai volé pour le nourrir! LA DUCHESSE.
Oh! je l’aurais fait peut-être aussi, moi! VAUTRIN. J’ai fait mieux! LA DUCHESSE. Oh! il a donc bien souffert? VAUTRIN. Jamais! Je lui ai caché les moyens par lesquels je lui rendais la vie heureuse et facile.
Ah! je ne lui voulais pas un soupçon... ça l’aurait flétri. Vous le rendez noble avec des parchemins, moi je l’ai fait noble de cœur. LA DUCHESSE. Mais c’était mon fils!... VAUTRIN. Oui, plein de grandeur, de charmes, de beaux instincts: il n’y avait qu’à lui montrer le chemin. LA DUCHESSE, =serrant la main de Vautrin=. Oh! que vous devez être grand pour avoir accompli la tâche d’une mère!
VAUTRIN. Et mieux que vous autres! Vous aimez quelquefois bien mal vos enfants.—Vous me le gâterez!—Il était d’un courage imprudent, il voulait se faire soldat, et l’empereur l’aurait accepté. Je lui ai montré le monde et les hommes sous leur vrai jour. Aussi va-t-il me renier. LA DUCHESSE. Mon fils ingrat? VAUTRIN.
Non, le mien. LA DUCHESSE. Mais rendez-le-moi donc sur-le-champ! VAUTRIN. Et ces deux hommes là-haut, et moi, ne sommes-nous pas compromis? M. le duc ne doit-il pas nous assurer le secret et la liberté? LA DUCHESSE. Ces deux hommes sont à vous, vous veniez donc...
VAUTRIN. Dans quelques heures, du bâtard et du fils légitime, il ne devait vous rester qu’un enfant. Et ils pouvaient se tuer tous les deux. LA DUCHESSE. Ah! vous êtes une horrible providence. VAUTRIN. Et qu’auriez-vous donc fait? SCÈNE XIV. =LES MÊMES=, LE DUC, LAFOURAILLE, BUTEUX, SAINT-CHARLES, =TOUS LES DOMESTIQUES=.
LE DUC, =désignant Vautrin=. Emparez-vous de lui! =(il montre Saint-Charles)= et n’obéissez qu’à Monsieur! LA DUCHESSE. Mais vous lui devez la vie de votre Albert! Il a donné l’alarme. LE DUC. Lui! BUTEUX, =à Vautrin=.
Ah! tu nous as trahis! pourquoi donc nous amenais-tu? SAINT-CHARLES, =au duc=. Vous les entendez, monsieur le duc? LAFOURAILLE, =à Buteux=. Tais-toi donc. Devons-nous le juger? BUTEUX. Quand il nous condamne.
VAUTRIN, =au duc=. Monsieur le duc, ces deux hommes sont à moi, je les réclame. SAINT-CHARLES. Voilà les gens de M. Frescas. VAUTRIN, =à Saint-Charles=. Intendant de la maison de Langeac, tais-toi, tais-toi! =(Il montre Lafouraille.)= Voici Philippe Boulard. =(Lafouraille salue.)= Monsieur le duc, faites éloigner tout le monde. LE DUC.
Quoi! chez moi, vous osez commander? LA DUCHESSE. Ah! Monsieur, il est maître ici. LE DUC. Comment? ce misérable! VAUTRIN. Monsieur le duc veut de la compagnie, parlons donc du fils de doña Mendès...
LE DUC. Silence! VAUTRIN. Que vous faites passer pour celui de... LE DUC. Encore une fois, silence! VAUTRIN. Vous voyez bien, monsieur le duc, qu’il y avait trop de monde.
LE DUC. Sortez tous! VAUTRIN, =au duc=. Faites garder toutes les issues de votre hôtel, et que personne n’en sorte, excepté ces deux hommes. =(A Saint-Charles.)= Restez là. =(Il tire un poignard, et va couper les liens de Lafouraille et de Buteux.)= Sauvez-vous par la petite porte dont voici la clef, et allez chez la mère Giroflée. =(A Lafouraille.)= Tu m’enverras Raoul. LAFOURAILLE, =sortant=. Oh! notre véritable empereur. VAUTRIN. Vous recevrez de l’argent et des passe-ports.
BUTEUX, =sortant=. J’aurai donc de quoi pour Adèle! LE DUC. Maintenant, comment savez-vous ces choses? VAUTRIN, =rendant des papiers au duc=. Voici ce que j’ai pris dans votre cabinet. LE DUC. Ma correspondance et les lettres de madame au vicomte de Langeac!
VAUTRIN. Fusillé par les soins de Charles Blondet, à Mortagne, en octobre 1792. SAINT-CHARLES. Mais vous savez bien, monsieur le duc. VAUTRIN. Lui-même m’a donné les papiers que voici, parmi lesquels vous remarquerez l’acte mortuaire du vicomte, qui prouve que madame et lui ne se sont pas vus depuis la veille du 10 août, car il a passé de l’Abbaye en Vendée accompagné de Boulard. LE DUC. Ainsi Fernand?
VAUTRIN. L’enfant déporté en Sardaigne est bien votre fils. LE DUC. Et madame?... VAUTRIN. Innocente. LE DUC. Ah! =(Tombant dans un fauteuil.)= Qu’ai-je fait?
LA DUCHESSE. Quelle horrible preuve!... mort. Et l’assassin est là. VAUTRIN. Monsieur le duc, j’ai été le père de Fernand, et je viens de sauver vos deux fils l’un de l’autre, vous seul êtes l’auteur de tout, ici. LA DUCHESSE. Arrêtez! je le connais, il souffre en cet instant tout ce que j’ai souffert en vingt ans. De grâce, mon fils?
LE DUC. Comment, Raoul de Frescas?... VAUTRIN. Fernand de Montsorel va venir. =(A Saint-Charles.)= Qu’en dis-tu? SAINT-CHARLES. Tu es un héros, laisse-moi être ton valet de chambre. VAUTRIN. Tu as de l’ambition.
Et tu me suivras? SAINT-CHARLES. Partout. VAUTRIN. Je le verrai bien. SAINT-CHARLES. Ah! quel artiste tu trouves et quelle perte le gouvernement va faire. VAUTRIN.
Allons, va m’attendre au bureau des passe-ports. SCÈNE XV. =LES MÊMES=, LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, INÈS, MADEMOISELLE DE VAUDREY. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Les voici! LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Ma fille a reçu, Madame, une lettre de M. Raoul, où ce noble jeune homme aime mieux renoncer à Inès que de nous tromper: il nous a dit toute sa vie. Il doit se battre demain avec votre fils, et comme Inès est la cause involontaire de ce duel, nous venons l’empêcher; car il est maintenant sans motif.
LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Ce duel est fini, Madame. INÈS. Il vivra donc! LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Et vous épouserez le marquis de Montsorel, mon enfant. SCÈNE XVI. =LES MÊMES=, RAOUL =et= LAFOURAILLE, =qui sort aussitôt=. RAOUL, =à Vautrin=.
M’enfermer pour m’empêcher de me battre! LE DUC. Avec ton frère? RAOUL. Mon frère? LE DUC. Oui. LA DUCHESSE DE MONTSOREL.
Tu étais donc bien mon enfant! Mesdames, =(elle saisit Raoul)= voici Fernand de Montsorel, mon fils, le... LE DUC, =prenant Raoul par la main et interrompant sa femme=. L’aîné, l’enfant qui nous avait été enlevé, Albert n’est plus que le comte de Montsorel. RAOUL. Depuis trois jours je crois rêver! vous, ma mère! vous, Monsieur... LE DUC. Eh bien! oui.
RAOUL. Oh! là, où on me demandait une famille... VAUTRIN. Elle s’y trouve. RAOUL. Et... y êtes-vous encore pour quelque chose? VAUTRIN, =à la duchesse de Montsorel=. Que vous disais-je? =(A Raoul.)= Souvenez-vous, monsieur le marquis, que je vous ai d’avance absous de toute ingratitude. =(A la duchesse.)= L’enfant m’oubliera, et la mère?
LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Jamais. LE DUC. Mais quels sont donc les malheurs qui vous ont plongé dans l’abîme? VAUTRIN. Est-ce qu’on explique le malheur? LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Mon ami, n’est-il pas en votre pouvoir d’obtenir sa grâce?
LE DUC. Des arrêts comme ceux qui l’ont frappé sont irrévocables. VAUTRIN. Ce mot me raccommode avec vous, il est d’un homme d’État. Eh! monsieur le duc, tâchez donc de faire comprendre que la déportation est votre dernière ressource contre nous. RAOUL. Monsieur... VAUTRIN.
Vous vous trompez, je ne suis pas même monsieur. INÈS. Je crois comprendre que vous êtes un banni, que mon ami vous doit beaucoup et ne peut s’acquitter. Au delà des mers, j’ai de grands biens, qui, pour être régis, veulent un homme plein d’énergie: allez-y exercer vos talents, et devenez... VAUTRIN. Riche, sous un nom nouveau? Enfant, ne venez-vous donc pas d’apprendre qu’il est en ce monde des choses impitoyables. Oui, je puis acquérir une fortune, mais qui me donnera le pouvoir?... =(Au duc de Montsorel.)= Le roi, monsieur le duc, peut me faire grâce; mais qui me serrera la main?
RAOUL. Moi! VAUTRIN. Ah! voilà ce que j’attendais pour partir. Vous avez une mère, adieu! SCÈNE XVII. =LES MÊMES=, UN COMMISSAIRE. =Les portes-fenêtres s’ouvrent: on voit un commissaire, un officier; dans le fond, des gendarmes.= UN COMMISSAIRE, =au duc=. Au nom du roi, de la loi, j’arrête Jacques Collin, convaincu d’avoir rompu... =Tous les personnages se jettent entre la force armée et Jacques, pour le faire sauver.= LE DUC. Messieurs, je prends sur moi de...
VAUTRIN. Chez vous, monsieur le duc, laissez passer la justice du roi. C’est une affaire entre ces messieurs et moi. =(Au commissaire.)= Je vous suis. =(A la duchesse.)= C’est Joseph qui les amène, il est des nôtres, renvoyez-le. RAOUL. Sommes-nous séparés à jamais? VAUTRIN. Tu te maries bientôt. Dans dix mois, le jour du baptême, à la porte de l’église, regarde bien parmi les pauvres, il y aura quelqu’un qui veut être certain de ton bonheur.
Adieu. =(Aux agents.)= Marchons! LES RESSOURCES DE QUINOLA COMÉDIE EN CINQ ACTES, EN PROSE, ET PRÉCÉDÉE D’UN PROLOGUE. Représentée sur le second Théâtre-Français (ODÉON), le samedi 10 mars 1842. PRÉFACE Quand l’auteur de cette pièce ne l’aurait faite que pour obtenir les éloges universels accordés par les journaux à ses livres, et qui peut-être ont dépassé ce qui lui était dû, _les Ressources de Quinola_ seraient une excellente spéculation littéraire; mais, en se voyant l’objet de tant de louanges et de tant d’injures, il a compris que ses débuts au théâtre seraient encore plus difficiles que ne l’ont été ses débuts en littérature, et il s’est armé de courage pour le présent comme pour l’avenir. Un jour viendra que cette pièce servira de bélier pour battre en brèche une pièce nouvelle, comme on a pris tous ses livres, et même sa pièce intitulée _Vautrin_, pour en accabler _les Ressources de Quinola_. Quelque calme que doive être sa résignation, l’auteur ne peut s’empêcher de faire ici deux remarques. Parmi cinquante faiseurs de feuilletons, il n’en est pas un seul qui n’ait traité comme une fable, inventée par l’auteur, le fait historique sur lequel repose cette pièce des _Ressources de Quinola_. Longtemps avant que M.
Arago ne mentionnât ce fait dans son histoire de la vapeur, publiée dans l’Annuaire du Bureau des longitudes, l’auteur, à qui le fait était connu, avait pressenti la grande comédie qui devait avoir précédé l’acte de désespoir auquel fut poussé l’inventeur inconnu qui, en plein seizième siècle, fit marcher par la vapeur un navire dans le port de Barcelone, et le coula lui-même en présence de deux cent mille spectateurs. Cette observation répond aux dérisions qu’a soulevées la prétendue supposition de l’invention de la vapeur avant le marquis de Worcester, Salomon de Caus et Papin. La deuxième observation porte sur l’étrange calomnie sous laquelle presque tous les faiseurs de feuilletons ont accablé Lavradi, l’un des personnages de cette comédie, et dont ils ont voulu faire une création hideuse. En lisant la pièce, dont l’analyse n’a été faite exactement par aucun critique, on verra que Lavradi, condamné pour dix ans aux présides, vient demander sa grâce au roi. Tout le monde sait combien les peines les plus sévères étaient prodiguées dans le seizième siècle pour les moindres délits, et avec quelle indulgence sont accueillis dans le vieux théâtre les valets dans la position où se trouve Quinola. On ferait plusieurs volumes avec les lamentations des critiques qui, depuis bientôt vingt ans, demandaient des comédies dans la forme italienne, espagnole ou anglaise: on en essaye une; et tous aiment mieux oublier ce qu’ils ont dit depuis vingt ans plutôt que de manquer à étouffer un homme assez hardi pour s’aventurer dans une voie si féconde, et que son ancienneté rend aujourd’hui presque nouvelle. N’oublions pas de rappeler, à la honte de notre époque, le hourra d’improbations par lequel fut accueilli le titre de duc de _Neptunado_, cherché par Philippe II pour l’inventeur, hourra auquel les lecteurs instruits refuseront de croire, mais qui fut tel, que les acteurs, en gens intelligents, retranchèrent ce titre dans le reste de la pièce. Ce hourra fut poussé par des spectateurs qui, tous les matins, lisent dans les journaux le titre de duc de la Victoire, donné à Espartero, et qui ne pouvaient pas ignorer le titre de prince de la Paix, donné au dernier favori de l’avant-dernier roi d’Espagne.
Comment prévoir une pareille ignorance? Qui ne sait que la plupart des titres espagnols, surtout au temps de Charles-Quint et de Philippe II, rappellent la circonstance à laquelle ils furent dus. Orendayes prit le titre de _la Paz_, pour avoir signé le traité de 1725. Un amiral prit celui de _Transport-Real_, pour avoir conduit l’Infant en Italie. Navarro prit celui de _la Vittoria_ après le combat naval de Toulon, quoique la victoire eût été indécise. Ces exemples, et tant d’autres, sont surpassés par le fameux ministre des finances, négociant parvenu, qui prit le titre de marquis de Rien-en-Soi (_l’Ensenada_). En produisant une œuvre faite avec toutes les libertés des vieux théâtres français et espagnol, l’auteur s’est permis une tentative appelée par les vœux de plus d’un _organe de l’opinion publique_ et de tous ceux qui assistent aux premières représentations: il a voulu convoquer un vrai public, et faire représenter la pièce devant une salle pleine de spectateurs payants. L’insuccès de cette épreuve a été si bien constaté par tous les journaux, que la nécessité des claqueurs en reste à jamais démontrée.
L’auteur était entre ce dilemme, que lui posaient les personnes expertes en cette matière: introduire douze cents spectateurs non payants, le succès ainsi obtenu sera nié; faire payer leur place à douze cents spectateurs, c’est rendre le succès presque impossible. L’auteur a préféré le péril. Telle est la raison de cette première représentation, où tant de personnes ont été mécontentes d’avoir été élevées à la dignité de juges indépendants. L’auteur rentrera donc dans l’ornière honteuse et ignoble que tant d’abus ont creusée aux succès dramatiques; mais il n’est pas inutile de dire ici que la première représentation des _Ressources de Quinola_ fut ainsi donnée au bénéfice des claqueurs, qui sont les seuls triomphateurs de cette soirée, d’où ils avaient été bannis. Pour caractériser les critiques faites sur cette comédie, il suffira de dire que sur cinquante journaux qui tous, depuis vingt ans, prodiguent au dernier vaudevilliste tombé cette phrase banale: _La pièce est d’un homme d’esprit qui saura prendre sa revanche_, aucun ne s’en est servi pour _les Ressources de Quinola_, que tous tenaient à enterrer. Cette remarque suffit à l’ambition de l’auteur. Sans que l’auteur eût rien fait pour obtenir de telles promesses, quelques personnes avaient d’avance accordé leurs encouragements à sa tentative, et celles-là se sont montrées plus injurieuses que critiques; mais l’auteur regarde de tels mécomptes comme les plus grands bonheurs qui puissent lui arriver, car on gagne de l’expérience en perdant de faux amis. Aussi, est-ce autant un plaisir qu’un devoir pour lui que de remercier publiquement les personnes qui lui sont restées fidèles comme monsieur Léon Gozlan, envers lequel il a contracté une dette de reconnaissance; comme monsieur Victor Hugo, qui a, pour ainsi dire, protesté contre le public de la première représentation, en revenant voir la pièce à la seconde; comme monsieur de Lamartine et madame de Girardin, qui ont maintenu leur premier jugement malgré l’irritation générale.
De telles approbations consoleraient d’une chute. Lagny, 2 avril 1842. PERSONNAGES DU PROLOGUE. PHILIPPE II. LE CARDINAL CIENFUEGOS, =grand inquisiteur=. LE CAPITAINE DES GARDES. LE DUC D’OLMÉDO. LE DUC DE LERME.
ALFONSO FONTANARÈS. QUINOLA. UN HALLEBARDIER. UN ALCADE DU PALAIS. UN FAMILIER DE L’INQUISITION =(personnage muet=.) LA REINE D’ESPAGNE. LA MARQUISE DE MONDÉJAR>. PERSONNAGES DE LA PIÈCE. DON FRÉGOSE, =vice-roi de Catalogne=.
LE GRAND INQUISITEUR. LE COMTE SARPI, =secrétaire de la vice-royauté=. DON RAMON, =savant=. AVALOROS, =banquier=. MATHIEU MAGIS, =Lombard=. LOTHUNDIAZ, =bourgeois=. ALFONSO FONTANARÈS. LAVRADI, QUINOLA, =ou valet=.
MONIPODIO, =ancien miquelet=. COPPOLUS, =marchand de métaux=. CARPANO, =serrurier (personnage muet.)= ESTEBAN, =ouvrier=. GIRONE, =autre ouvrier=. L’HOTE =du Soleil d’or=. UN HUISSIER. UN ALCADE. MADAME FAUSTINA BRANCADORI.
MARIE LOTHUNDIAZ. PAQUITA, =camériste de madame Faustina=. =L’action se passe en 1588.= LES RESSOURCES DE QUINOLA PROLOGUE =La scène est à Valladolid, dans le palais du roi d’Espagne. Le théâtre représente la galerie qui conduit à la chapelle. L’entrée de la chapelle est à gauche du spectateur, celle des appartements royaux est à droite. L’entrée principale est au fond. De chaque côté de la principale porte, il y a deux hallebardiers.= =Au lever du rideau, le capitaine des gardes et trois seigneurs sont en scène. Un alcade du palais est debout au fond de la galerie. Quelques courtisans se promènent dans le salon qui précède la galerie.= SCÈNE PREMIÈRE.
LE CAPITAINE DES GARDES, QUINOLA, =enveloppé dans son manteau=, UN HALLEBARDIER. LE HALLEBARDIER. =Il barre la porte à Quinola.= On n’andre bointe sans en affoir le troide. Ki ê dû? QUINOLA, =levant la hallebarde=. Ambassadeur. =(On le regarde.)= LE HALLEBARDIER. T’où? QUINOLA. =Il passe.= D’où! Du pays de misère.
LE CAPITAINE DES GARDES. Allez chercher le majordome du palais pour rendre à cet ambassadeur-là les honneurs qui lui sont dus. =(Au hallebardier.)= Trois jours de prison. QUINOLA, =au capitaine=. Voilà donc comment vous respectez le droit des gens! Écoutez, Monseigneur, vous êtes bien haut, je suis bien bas, avec deux mots, nous allons nous trouver de plain-pied. LE CAPITAINE. Tu es un drôle très-drôle. QUINOLA =le prend à part=. N’êtes-vous pas le cousin de la marquise de Mondéjar?
LE CAPITAINE. Après? QUINOLA. Quoiqu’en très-grande faveur, elle est sur le point de rouler dans un abîme... sans sa tête. LE CAPITAINE. Tous ces gens-là font des romans!... Écoute; tu es le vingt-deuxième, et nous sommes au dix du mois, qui tente de s’introduire ainsi près de la favorite, pour lui soutirer quelques pistoles. Détale... ou sinon... QUINOLA.
Monseigneur, il vaut mieux parler à tort vingt-deux fois à vingt-deux pauvres diables, que de manquer à entendre celui qui vous est envoyé par votre bon ange; et vous voyez, qu’à peu de chose près =(il ouvre son manteau)=, j’en ai le costume. LE CAPITAINE. Finissons, quelle preuve donnes-tu de ta mission? QUINOLA =lui tend une lettre=. Ce petit mot, remettez-le vous-même pour que ce secret demeure entre nous, et faites-moi pendre si vous ne voyez la marquise tomber en pâmoison à cette lecture. Croyez que je professe, avec l’immense majorité des Espagnols, une aversion radicale pour... la potence. LE CAPITAINE. Et si quelque femme ambitieuse t’avait payé ta vie pour avoir celle d’une autre?
QUINOLA. Serais-je en guenilles? Ma vie vaut celle de César. Tenez, Monseigneur =(il décachète la lettre, la sent, la replie, et la lui rend)=, êtes-vous content? LE CAPITAINE, =à part=. J’ai le temps encore. =(A Quinola.)= Reste là, j’y vais. [Illustration: IMP. S. RAÇON.
QUINOLA. LE CAPITAINE. Croyez que je professe, avec l’immense majorité des Espagnols, une aversion radicale pour ... la potence.] SCÈNE II. QUINOLA, =seul, sur le devant de la scène, en regardant le capitaine=. Marche donc! O mon cher maître, si la torture ne t’a pas brisé les os, tu vas donc sortir des cachots de la s... la très-sainte inquisition, délivré par votre pauvre caniche de Quinola! Pauvre!... qui est-ce qui a parlé de pauvre? Une fois mon maître libre, nous finirons bien par monnoyer nos espérances.
Quand on a su vivre à Valladolid, depuis six mois sans argent, et sans être pincé par les alguazils, on a de petits talents qui, s’ils s’appliquaient à... autre chose, mèneraient un homme où... ?... ailleurs enfin! Si nous savions où nous allons, personne n’oserait marcher... Je vais donc parler au roi, moi, Quinola. Dieu des gueux! donne-moi l’éloquence... de... d’une jolie femme, de la marquise de Mondéjar... SCÈNE III. QUINOLA, LE CAPITAINE. LE CAPITAINE, =à Quinola=. Voici cinquante doublons que t’envoie la marquise pour te mettre en état de paraître ici convenablement.
QUINOLA. =Il verse l’or d’une main dans l’autre.= Ah! ce rayon de soleil s’est bien fait attendre! Je reviens, Monseigneur, pimpant comme le valet de cœur, dont j’ai pris le nom; Quinola pour vous servir, Quinola, bientôt seigneur d’immenses domaines où je rendrai la justice, dès que... =(à part)= je ne la craindrai plus pour moi. SCÈNE IV. LES COURTISANS, LE CAPITAINE. LE CAPITAINE, =seul sur le devant de la scène=. Quel secret ce misérable a-t-il donc surpris? ma cousine a failli perdre connaissance. Il s’agit de tous ses amis, a-t-elle dit. Le roi doit être pour quelque chose dans tout ceci. =(A un seigneur.)= Duc de Lerme, y a-t-il quelque chose de nouveau dans Valladolid?
LE DUC DE LERME, =bas=. Le duc d’Olmédo aurait été, dit-on, assassiné ce matin, à trois heures, au petit jour, à quelques pas du jardin de l’hôtel Mondéjar. LE CAPITAINE. Il est bien capable de s’être fait un peu assassiner pour perdre ainsi ma cousine dans l’esprit du roi, qui, semblable aux grands politiques, tient pour vrai tout ce qui est probable. LE DUC DE LERME. On dit que l’inimitié du duc et de la marquise n’est qu’une feinte, et que l’assassin ne peut pas être poursuivi. LE CAPITAINE. Duc, ceci ne doit pas se répéter sans une certitude, et ne s’écrirait alors qu’avec une épée teinte de mon sang.
LE DUC DE LERME. Vous m’avez demandé des nouvelles... =(Le duc se retire.)= SCÈNE V. =LES MÊMES=, LA MARQUISE DE MONDÉJAR. LE CAPITAINE. Ah! mais voici ma cousine! =(A la marquise.)= Chère marquise, vous êtes encore bien agitée. Au nom de notre salut, contenez-vous, on va vous observer. LA MARQUISE. Cet homme est-il revenu? LE CAPITAINE.
Mais comment un homme placé si bas peut-il vous causer de telles alarmes? LA MARQUISE. Il tient ma vie dans ses mains; plus que ma vie, car il tient aussi celle d’un autre qui, malgré les plus habiles précautions, excite la jalousie... LE CAPITAINE. Du roi... Aurait-il donc fait assassiner le duc d’Olmédo, comme on le dit. LA MARQUISE. Hélas... je ne sais plus qu’en penser...
Me voilà seule, sans secours... et peut-être bientôt abandonnée. LE CAPITAINE. Comptez sur moi... Je vais être au milieu de tous nos ennemis, comme le chasseur à l’affût. SCÈNE VI. =LES PRÉCÉDENTS=, QUINOLA. QUINOLA. Je n’ai plus que trente doublons, mais je fais de l’effet pour soixante... Hein! quel parfum?
La marquise pourra me parler sans crainte... LA MARQUISE, =montrant Quinola=. Est-ce là notre homme? LE CAPITAINE. Oui. LA MARQUISE. Mon cousin, veillez à ce que je puisse causer sans être écoutée... =(A Quinola.)= Qui êtes-vous, mon ami? QUINOLA, =à part=.
Son ami! Tant qu’on a le secret d’une femme, on est toujours son ami. =(Haut.)= Madame, je suis un homme au-dessus de toutes les considérations et de toutes les circonstances. LA MARQUISE. On va bien haut ainsi! QUINOLA. Est-ce une menace ou un avis? LA MARQUISE. Mon cher, vous êtes un impertinent!
QUINOLA. Ne prenez pas la perspicacité pour de l’impertinence. Vous voulez m’étudier avant d’en venir au fait, je vais vous dire mon caractère: mon vrai nom est Lavradi. En ce moment, Lavradi devrait être en Afrique pour dix ans, aux présides, une erreur des alcades de Barcelone, Quinola est la conscience, blanche comme vos belles mains, de Lavradi. Quinola ne connaît pas Lavradi. L’âme connaît-elle le corps? Vous pourriez faire rejoindre l’âme—Quinola, au corps—Lavradi, d’autant plus facilement que ce matin, Quinola se trouvait à la petite porte de votre jardin, avec les amis de l’aurore qui ont arrêté le duc d’Olmédo... LA MARQUISE.
Que lui est-il arrivé? QUINOLA. Lavradi profiterait de ce moment plein d’ingénuité, pour demander sa grâce; mais Quinola est gentilhomme. LA MARQUISE. Vous vous occupez beaucoup trop de vous... QUINOLA. Et pas assez de lui... c’est juste. Le duc nous a pris pour de vils assassins, nous lui demandions seulement, d’un peu trop bonne heure, un emprunt hypothéqué sur nos rapières.
Le fameux Majoral qui nous commandait, vivement pressé par le duc, a été forcé de le mettre hors de combat par une petite botte dont il a le secret. LA MARQUISE. Ah! mon Dieu!... QUINOLA. Le bonheur vaut bien cela, Madame. LA MARQUISE, =à part=. Du calme, cet homme a mon secret. QUINOLA.
Quand nous avons vu que le duc n’avait pas un maravédis,—quelle imprudence!—on l’a laissé là. Comme j’étais de tous ces braves gens le moins compromis, on m’a chargé de le reconduire; en remettant ses poches à l’endroit, j’ai trouvé le billet que vous lui avez écrit; et, en m’informant de votre position à la cour, j’ai compris... LA MARQUISE. Que ta fortune était faite? QUINOLA. Du tout... que ma vie était en danger. LA MARQUISE. Eh bien?