Part 16
Je le sais bien... ça console de bien des petites misères, allez, Monsieur. DUPRÉ. Mon enfant, ce n’est pas tout!... vous êtes franche comme l’acier, vous êtes vive, et pour réussir... il faut de l’assurance... une volonté... PAMÉLA. Oh! Monsieur! vous verrez! DUPRÉ. N’allez pas vous troubler... osez tout avouer...
Courage! Figurez-vous la cour d’assises, le président, l’avocat général, l’accusé, moi, au barreau; le jury est là... N’allez pas vous épouvanter... Il y aura beaucoup de monde. PAMÉLA. Ne craignez rien. DUPRÉ. Un huissier vous a introduite; vous avez décliné vos noms et prénoms!...
Enfin le président vous demande depuis quand vous connaissez l’accusé Rousseau... que répondez-vous? PAMÉLA. La vérité!... Je l’ai rencontré un mois environ avant son arrestation, à l’Ile d’Amour, à Belleville. DUPRÉ. En quelle compagnie était-il? PAMÉLA. Je n’ai fait attention qu’à lui.
DUPRÉ. Vous n’avez pas entendu parler politique? PAMÉLA, =étonnée=. O Monsieur! les juges doivent penser que la politique est bien indifférente à l’Ile d’Amour. DUPRÉ. Bien, mon enfant; mais il vous faudra dire tout ce que vous savez sur Jules Rousseau! PAMÉLA. Eh mais, je dirai encore la vérité, tout ce que j’ai déclaré au juge d’instruction; je ne savais rien de la conspiration, et j’ai été dans le plus grand étonnement quand on est venu l’arrêter chez moi; à preuve que j’ai craint que M.
Jules ne fût un voleur, et que je lui en fais mes excuses. DUPRÉ. Il faut avouer que depuis le temps de votre liaison avec ce jeune homme, il est constamment venu vous voir... il faudra déclarer... PAMÉLA. La vérité, toujours!... il ne me quittait pas! il venait me voir par amour, je le recevais par amitié, et je lui résistais par devoir. DUPRÉ. Et plus tard? PAMÉLA, =se troublant=.
Plus tard! DUPRÉ. Vous tremblez? prenez garde!... tout à l’heure vous m’avez promis d’être vraie! PAMÉLA, =à part=. Vraie! ô mon Dieu! DUPRÉ. Moi aussi, je m’intéresse à ce jeune homme; mais je reculerais devant une imposture. Coupable, je le défendrais par devoir... innocent, sa cause sera la mienne.
Oui, sans doute, Paméla, ce que j’exige de vous est un grand sacrifice, mais il le faut. Les visites que vous faisait Jules avaient lieu le soir et à l’insu de vos parents! PAMÉLA. Oh! mais jamais! jamais! DUPRÉ. Comment! Mais alors plus d’espoir. PAMÉLA, =à part=.
Plus d’espoir! Lui ou moi perdu. =(Haut.)= Monsieur, rassurez-vous; j’ai peur parce que le danger n’est pas là!... mais quand je serai devant ses juges!... quand je le verrai, lui, Jules... et que son salut dépendra de moi... DUPRÉ. Oh! bien... bien... mais ce qu’il faut surtout qu’on sache, c’est que le 24 au soir il est venu ici... Oh! alors je triomphe, je le sauve; autrement je ne réponds de rien... il est perdu. PAMÉLA, =à part, très-émue, puis haut, avec exaltation=. Lui, Jules! oh! non, ce sera moi! Pardonnez-moi, mon Dieu!
Eh bien! oui, oui!... il est venu le 24... c’est le jour de ma fête... Je me nomme Louise Paméla... et il n’a pas manqué de m’apporter un bouquet en cachette de mon père et de ma mère; il est venu le soir, tard, et près de moi... Ah! ah! ne craignez rien, Monsieur... vous voyez, je dirai tout... =(A part.)= Tout ce qui n’est pas vrai!... DUPRÉ. Il sera sauvé! =(Rousseau paraît au fond.)= Ah! Monsieur! =(Courant à la porte de gauche.)= Venez, venez remercier votre libératrice. SCÈNE VI. ROUSSEAU, DE VERBY, MADAME DU BROCARD, GIRAUD, MADAME GIRAUD, =puis= BINET.
TOUS. Elle consent? ROUSSEAU. Vous sauvez mon fils! je ne l’oublierai jamais. MADAME DU BROCARD. Nous sommes tout à vous, mon enfant, et à toujours. ROUSSEAU. Ma fortune sera la vôtre.
DUPRÉ. Je ne vous dis rien, moi, mon enfant!... Nous nous reverrons!... BINET, =sortant vivement du cabinet=. Un moment!... un moment! J’ai tout entendu... et vous croyez que je souffrirai ça? J’étais ici, caché... Paméla que j’ai aimée au point d’en faire ma femme, vous voudriez lui laisser dire... =(A Dupré.)= C’est comme ça que vous gagnez mes quatorze cents francs, vous?
Moi aussi j’irai au tribunal, et je dirai que tout ça est un mensonge. TOUS. Grand Dieu! DUPRÉ. Malheureux! DE VERBY. Si tu dis un mot... BINET.
Oh! je n’ai pas peur. DE VERBY, =à Rousseau et à madame du Brocard=. Il n’ira pas!... s’il le faut, je le ferai suivre, et j’aposterai des gens qui l’empêcheront d’entrer. BINET. Ah bah! =(Entre un huissier qui s’avance vers Dupré.)= DUPRÉ. Que voulez-vous? L’HUISSIER. Je suis l’huissier audiencier de la cour d’assises...
Mademoiselle Paméla Giraud! =(Paméla s’avance.)= En vertu du pouvoir discrétionnaire de M. le président... vous êtes citée à comparaître demain à dix heures. BINET, =à de Verby=. Oh! oh! j’irai! L’HUISSIER. Le concierge m’a dit en bas que vous aviez ici M. Joseph Binet. BINET. Voilà! voilà!
L’HUISSIER. Voici votre citation. BINET. Je vous disais bien que j’irais!... =(L’huissier s’éloigne; tout le monde est effrayé des menaces de Binet. Dupré veut lui parler, le fléchir, Binet s’échappe et sort.)= FIN DU TROISIÈME ACTE. ACTE QUATRIÈME =Cour de la Sainte-Chapelle, dans un salon de chez madame du Brocard.= SCÈNE PREMIÈRE. MADAME DU BROCARD, MADAME ROUSSEAU, ROUSSEAU, BINET, DUPRÉ, JUSTINE. =Dupré est assis et parcourt son dossier.= MADAME ROUSSEAU. Monsieur Dupré!
DUPRÉ. Oui, Madame; si j’ai quitté un instant votre fils, c’est que j’ai voulu vous rassurer moi-même. MADAME DU BROCARD. Je vous le disais, ma sœur, il était impossible qu’on ne vînt pas bientôt nous apprendre... Ici, chez moi, cour de la Sainte-Chapelle, dans le voisinage du Palais, nous sommes à portée de savoir tout ce qui se passe à la cour d’assises. Mais, asseyez-vous donc, M. Dupré. =(A Justine.)= Justine, de l’eau sucrée,—vite... =(A Dupré.)= Ah! Monsieur, nos remercîments.
ROUSSEAU. Monsieur, vous avez plaidé!... =(A sa femme.)= Il a été magnifique! DUPRÉ. Monsieur... BINET, =pleurant=. Oui, vous avez été magnifique! il a été magnifique! DUPRÉ. Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, c’est cette enfant, cette Paméla, qui a montré tant de courage.
BINET. Et moi, donc! MADAME ROUSSEAU. Lui! =(A Dupré, montrant Binet.)= La menace qu’il nous a faite, l’aurait-il réalisée? DUPRÉ. Non. Binet vous a servis. BINET.
C’est votre faute!... sans vous... ah!... bien... J’arrive, bien décidé à tout brouiller; mais de voir tout le monde, le président, les jurés, la foule, un silence à faire peur!... je tremble un moment... pourtant je prends une résolution... on m’interroge, je vas pour répondre, et puis v’là que mes yeux rencontrent ceux de mademoiselle Paméla, tout remplis de larmes... Je sens une barre là... De l’autre côté, je vois M. Jules... un beau garçon, une tête superbe, mais bien exposée! un air tranquille, il semblait être là par curiosité. Ça me démonte! «N’ayez pas peur, me dit le président... parlez...» Je n’y étais plus, moi! Cependant la crainte de me compromettre... et puis j’avais juré de dire la vérité; ma foi! voilà Monsieur qui fixe sur moi un œil... un œil qui semblait me dire... Je ne peux pas vous dire... ma langue s’entortille... il me prend une sueur, mon cœur se gonfle, et je me mets à pleurer comme un imbécile. Vous avez été magnifique... alors, c’était fini, voyez-vous... il m’avait retourné complétement... voilà que je patauge... je dis que le 24 au soir, à une heure indue, j’ai surpris M.
Jules chez Paméla... Paméla, que je devais épouser, que j’aime encore... de sorte que, si je l’épouse, on dira dans le quartier... voilà... Ça m’est égal! grand avocat! ça m’est égal! =(A Justine.)= Donnez-moi de l’eau sucrée! ROUSSEAU, MADAME ROUSSEAU =et= MADAME DU BROCARD, =à Binet=. Mon ami!... brave garçon! DUPRÉ. L’énergie de Paméla me donne bon espoir... Un moment j’ai tremblé pendant sa déposition; le procureur général la pressait vivement et refusait de croire à la vérité de son témoignage; elle a pâli! j’ai cru qu’elle allait s’évanouir. BINET.
Et moi, donc? DUPRÉ. Son dévouement a été complet... Vous ignorez tout ce qu’elle a fait pour vous, moi-même elle m’a trompé... elle s’est accusée, elle était innocente. Oh! j’ai tout deviné. Un seul instant elle a faibli; mais un regard rapide jeté sur Jules, un feu subit remplaçant la pâleur qui couvrait son visage, nous a fait deviner qu’elle le sauvait; malgré le danger dont on la menaçait, une fois encore, à la face de tous, elle a renouvelé son aveu, et elle est retombée en pleurant dans les bras de sa mère. BINET. Oh! bon cœur, va!
DUPRÉ. Mais je vous laisse; l’audience doit être reprise pour le résumé du président. ROUSSEAU. Partons! DUPRÉ. Un moment! pensez à Paméla, cette jeune fille qui vient de compromettre son honneur pour vous! pour lui! BINET. Quant à moi, je ne demande rien...
Ah! Dieu! mais enfin, on m’a promis quelque chose... MADAME DU BROCARD =et= MADAME ROUSSEAU. Ah! rien ne peut nous acquitter. DUPRÉ. Très-bien! venez, Messieurs, venez! SCÈNE II. =LES MÊMES=, =excepté= DUPRÉ =et= ROUSSEAU. MADAME DU BROCARD, =retenant Binet qui va sortir=. Écoute!
BINET. Plaît-il? MADAME DU BROCARD. Tu vois l’anxiété dans laquelle nous sommes; à la moindre circonstance favorable, ne manque pas de nous en instruire. MADAME ROUSSEAU. Oui, tenez-nous au courant de tout. BINET. Soyez tranquille...
Mais, voyez-vous, je n’aurai pas besoin de sortir pour ça, parce que je tiens à tout voir, à tout entendre; seulement, tenez, je suis placé près de cette fenêtre que vous voyez là-bas... Eh bien! ne la perdez pas de vue, et s’il y a grâce, j’agiterai mon mouchoir. MADAME ROUSSEAU. N’oubliez pas, surtout! BINET. Il n’y a pas de danger; je ne suis qu’un pauvre garçon, mais je sais ce que c’est qu’une mère, allez!... vous m’intéressez, vrai! Pour vous, pour Paméla, j’ai dit des choses... Mais que voulez-vous, quand on aime les gens!... et puis... on m’a promis quelque chose...
Comptez sur moi! =(Il sort en courant.)= SCÈNE III. MADAME ROUSSEAU, MADAME DU BROCARD, JUSTINE. MADAME ROUSSEAU. Justine, ouvrez cette fenêtre, et guettez attentivement le signal que nous a promis ce garçon... Mon Dieu! s’il allait être condamné! MADAME DU BROCARD. Monsieur Dupré nous a dit d’espérer. MADAME ROUSSEAU.
Mais cette bonne, cette excellente Paméla... que faire pour elle? MADAME DU BROCARD. Il faut qu’elle soit heureuse! j’avoue que cette jeune personne est un secours du ciel! il n’y a que le cœur qui puisse inspirer un pareil sacrifice! il lui faut une fortune!... trente mille francs! trente mille francs!... on lui doit la vie de Jules. =(A part.)= Pauvre garçon, vivra-t-il? =(Elle regarde du côté de la fenêtre.)= MADAME ROUSSEAU. Eh bien! Justine? JUSTINE. Rien, Madame. MADAME ROUSSEAU.
Rien encore... Oh! vous avez raison, ma sœur, il n’y a que le cœur qui puisse dicter une pareille conduite. Je ne sais ce que mon mari et vous, penseriez... mais la conscience et le bonheur de Jules avant tout... et malgré cette brillante alliance avec les de Verby, si elle aimait mon fils, si mon fils l’aimait!... Il me semble que j’ai vu quelque chose... MADAME DU BROCARD =et= JUSTINE. Non! non! MADAME ROUSSEAU. Ah! répondez, ma sœur! elle l’a bien mérité, n’est-ce pas?
Il vient! =(Les deux femmes restées immobiles, se serrent la main en tremblant.)= SCÈNE IV. =LES MÊMES=, DE VERBY. JUSTINE, =au fond=. Monsieur le général de Verby. MADAME ROUSSEAU =et= MADAME DU BROCARD. Ah! DE VERBY. Tout va bien! ma présence n’était plus nécessaire, et je suis revenu près de vous. On espère beaucoup pour votre fils.
Le résumé du président semble pousser à l’indulgence. MADAME ROUSSEAU, =avec joie=. O mon Dieu! DE VERBY. Jules s’est bien conduit! mon frère, le comte de Verby, est dans les meilleures dispositions à son égard. Ma nièce le trouve un héros, et moi... et moi, je sais reconnaître le courage et l’honneur... Une fois cette affaire assoupie, nous presserons le mariage. MADAME ROUSSEAU.
Il faut pourtant vous avouer, Monsieur, que nous avons fait des promesses à cette jeune fille. MADAME DU BROCARD. Laissez donc, ma sœur! DE VERBY. Sans doute; elle mérite... vous la payerez bien quinze ou vingt mille francs... c’est honnête! MADAME DU BROCARD. Vous le voyez, ma sœur, M. de Verby est noble, généreux, et dès qu’il pense que cette somme... Moi je trouve que c’est assez.
JUSTINE, =au fond=. Voici M. Rousseau. MADAME DU BROCARD. Mon frère! MADAME ROUSSEAU. Mon mari! SCÈNE V. =LES MÊMES=, ROUSSEAU.
DE VERBY, =à Rousseau=. Bonne nouvelle? MADAME ROUSSEAU. Il est acquitté? ROUSSEAU. Non... mais le bruit se répand qu’il va l’être; les jurés délibèrent; moi, je n’ai pas pu rester; la résolution m’a manqué... j’ai dit à Antoine d’accourir dès que l’arrêt sera rendu. MADAME ROUSSEAU. Par cette fenêtre, nous saurons tout; nous sommes convenus d’un signal avec ce garçon, Joseph Binet.
ROUSSEAU. Ah! veillez bien, Justine... MADAME ROUSSEAU. Mais que fait Jules? qu’il doit souffrir! ROUSSEAU. Eh! non... le malheureux montre une fermeté qui me confond; il aurait dû employer ce courage-là à autre chose qu’à conspirer... Nous mettre dans une pareille position!... Je pouvais être un jour président du tribunal de commerce.
DE VERBY. Vous oubliez que notre alliance est au moins une compensation. ROUSSEAU, =frappé d’un souvenir=. Ah! général! quand je suis parti, Jules était entouré de ses amis, de M. Dupré et de cette jeune Paméla. Mademoiselle votre nièce et madame de Verby ont dû remarquer... Je compte sur vous pour effacer l’impression, Monsieur. =(Pendant que Rousseau parle au général, les femmes ont regardé si le signal se donne.)= DE VERBY. Soyez tranquille!...
Jules sera blanc comme neige!... Il est bien important d’expliquer l’affaire de la grisette... autrement la comtesse de Verby pourrait s’opposer au mariage... toute apparence d’amourette disparaîtra... on n’y verra qu’un dévouement payé au poids de l’or. ROUSSEAU. En effet, je remplirai mon devoir envers cette jeune fille... Je lui donnerai huit ou dix mille francs... Il me semble que c’est bien!... très-bien!... MADAME ROUSSEAU, =contenue par madame du Brocard, éclate à ces derniers mots=. Ah!
Monsieur!... et son honneur? ROUSSEAU. Eh bien!... on la mariera. SCÈNE VI. =LES MÊMES=, BINET. BINET, =accourant=. Monsieur! Madame!... de l’eau de Cologne! quelque chose... je vous en prie!... TOUS.
Quoi!... qu’y a-t-il? BINET. M. Antoine, votre domestique, amène ici mademoiselle Paméla. ROUSSEAU. Mais qu’est-il arrivé?... BINET. En voyant rentrer le jury, elle s’est trouvée mal!... le père et la mère Giraud, qui étaient dans la foule à l’autre bout, n’ont pas pu bouger... moi j’ai crié, et le président m’a fait mettre à la porte!...
MADAME ROUSSEAU. Mais Jules!... mon fils!... qu’a dit le jury? BINET. Je n’en sais rien!... moi je n’ai vu que Paméla... votre fils, c’est très-bien, je ne vous dis pas! mais écoutez donc, moi, Paméla... DE VERBY. Mais tu as dû voir sur la physionomie des jurés!... BINET. Ah! oui!... le monsieur... le chef du jury... avait l’air si triste... si sévère!... que je crois bien!... =(Mouvement de terreur.)= MADAME ROUSSEAU.
Mon pauvre Jules! BINET. Voilà M. Antoine et mademoiselle Paméla. SCÈNE VII. =LES MÊMES=, ANTOINE, PAMÉLA. =On fait asseoir Paméla: tout le monde l’entoure, on lui fait respirer des sels.= MADAME DU BROCARD. Ma chère enfant! MADAME ROUSSEAU. Ma fille!
ROUSSEAU. Mademoiselle! PAMÉLA. Je n’ai pu résister! tant d’émotions... cette incertitude cruelle! J’avais pris, repris de l’assurance... le calme de M. Jules pendant qu’on délibérait, le sourire fixé sur ses lèvres, m’avaient fait partager ce pressentiment de bonheur qu’il éprouvait!... Cependant quand je regardais M. Dupré, sa figure morne, impassible!... me faisait froid au cœur!... et puis cette sonnette annonçant le retour des jurés, ce murmure d’anxiété qui parcourut la salle... je n’eus plus de force!... une sueur froide inonda mon visage, et je m’évanouis.
BINET. Moi, je criai, et on me jeta dehors. DE VERBY, =à Rousseau=. Si un malheur... ROUSSEAU. Monsieur... DE VERBY, =à Rousseau et aux femmes=. S’il devenait nécessaire d’interjeter un appel... =(montrant Paméla)= peut-on compter sur... sur elle?
MADAME ROUSSEAU. Sur elle?... toujours, j’en suis sûre. MADAME DU BROCARD. Paméla! ROUSSEAU. Dites... vous, qui vous êtes montrée si bonne, si généreuse!... si nous avions besoin encore de votre dévouement, soutiendriez-vous... PAMÉLA. Tout, Monsieur!...
Je n’ai qu’un but, une pensée unique!... c’est de sauver M. Jules. BINET, =à part=. L’aime-t-elle! l’aime-t-elle! ROUSSEAU. Ah! tout ce que je possède est à vous. =(On entend du bruit, des cris. Effroi.)= TOUS. Ce bruit!... =(Paméla se lève toute tremblante.
Binet court près de Justine à la fenêtre.)= Écoutez ces cris! BINET. Une foule de monde se précipite sur l’escalier du Palais!... On court de ce côté. JUSTINE =et= BINET. Monsieur Jules!... Monsieur Jules!... ROUSSEAU et MADAME ROUSSEAU.
Mon fils! MADAME DU BROCARD =et= PAMÉLA. Jules! =(Elles courent au devant de Jules.)= DE VERBY. Sauvé!!! SCÈNE VIII. =LES MÊMES=, JULES, =ramené par sa mère, sa tante et suivi de ses amis=. JULES. =Il se précipite dans les bras de sa mère; il ne voit pas d’abord Paméla qui est dans un coin du théâtre, près de Binet.= Ma mère!... ma tante!... mon bon père!... me voici rendu à la liberté!... =(A M. de Verby et aux amis qui l’ont accompagné.)= Général, et vous, mes amis, merci de votre intérêt! MADAME ROUSSEAU. Enfin, le voilà, mon enfant!...
Je ne suis pas encore remise de mes angoisses et de ma joie. BINET, =à Paméla=. Eh bien!... et vous? il ne vous dit rien... il ne vous voit seulement pas!... PAMÉLA. Tais-toi, Joseph! tais-toi! =(Elle se recule vers le fond.)= DE VERBY. Non-seulement vous êtes sauvé, mais vous êtes élevé aux yeux de tous ceux que cette affaire intéressait!... Vous avez montré une énergie, une discrétion!... dont on vous saura gré. ROUSSEAU.
Tout le monde s’est bien conduit... Antoine, tu t’es bien montré!... tu mourras à notre service. MADAME ROUSSEAU, =à Jules=. Fais-moi remercier ton ami, M. Adolphe Durand. =(Jules présente son ami.)= JULES. Oui... mais mon sauveur, mon ange gardien, c’est la pauvre Paméla!... Comme elle a compris sa situation et la mienne!... quel dévouement!... Ah! je me rappelle!... l’émotion, la crainte!... elle s’était évanouie!... je cours... =(Madame Rousseau, qui, toute au retour de Jules, n’a songé qu’à lui, cherche des yeux Paméla, l’aperçoit, l’amène devant son fils, qui pousse un cri.)= Ah!
Paméla!... Paméla!... ma reconnaissance sera éternelle!... PAMÉLA. Ah! M. Jules!... que je suis heureuse! JULES. Oh!... nous ne quitterons plus!... n’est-ce pas ma mère? elle sera votre fille.
DE VERBY, =à Rousseau, vivement=. Ma sœur et ma nièce attendent une réponse; il faut intervenir, Monsieur... Ce jeune homme a l’imagination vive, exaltée... il peut manquer sa carrière pour de vains scrupules... par une sotte générosité!... ROUSSEAU, =embarrassé=. C’est que... DE VERBY. Mais j’ai votre parole. MADAME DU BROCARD.
Parlez, mon frère! JULES. Ah! répondez, ma mère, et joignez-vous à moi. ROUSSEAU, =prenant la main de Jules=. Jules!... je n’oublierai pas le service que nous a rendu cette jeune fille... Je comprends ce que doit te dicter la reconnaissance; mais tu le sais, le comte de Verby a notre parole; tu ne saurais légèrement sacrifier ton avenir! Ce n’est pas l’énergie qui te manque... tu l’as prouvé... et un jeune conspirateur doit être assez fort pour se tirer d’une pareille affaire. DE VERBY, =à Jules, de l’autre côté=.
Sans doute!... un futur diplomate ne saurait échouer ici!... ROUSSEAU. D’ailleurs, ma volonté... JULES. Mon père! DUPRÉ, =paraissant=. Jules! c’est encore à moi de vous défendre. PAMÉLA =et= BINET.
M. Dupré! JULES. Mon ami!... MADAME DU BROCARD. Monsieur l’avocat!... DUPRÉ. Oh! je ne suis déjà plus mon cher Dupré.
MADAME DU BROCARD. Oh! toujours!... avant de nous acquitter envers vous, nous avons dû penser à cette jeune fille... et... DUPRÉ, =l’interrompant froidement=. Pardon, Madame... DE VERBY. Cet homme va tout brouiller!... DUPRÉ, =à Rousseau=. J’ai tout entendu... mon expérience est en défaut!...
Je n’aurais pas cru l’ingratitude si près du bienfait... Riche comme vous l’êtes... comme le sera votre fils, quelle plus belle tâche avez-vous à remplir que celle de satisfaire votre conscience?... En sauvant Jules, elle s’est déshonorée!... Allons, Monsieur, l’ambition ne saurait l’emporter!... Sera-t-il dit que cette fortune que vous avez acquise si honorablement aura glacé en vous tous les sentiments, et que l’intérêt seul... =(Il voit madame du Brocard faisant des signes à son frère.)= Ah! très-bien, Madame!... c’est vous ici qui donnez le ton! et j’oubliais, pour convaincre Monsieur, que vous seriez près de lui quand je ne serais plus là. MADAME DU BROCARD. Nous sommes engagés envers M. le comte et madame la comtesse de Verby!... Mademoiselle, qui toute sa vie peut compter sur moi, n’a pas sauvé mon neveu à la condition de compromettre son avenir.
ROUSSEAU. Il faut quelque proportion dans une alliance. Mon fils aura un jour quatre-vingt mille livres de rente. BINET, =à part=. Ça me va, moi, j’épouserai!... Mais cet homme-là, ça n’est pas un père, c’est un changeur. DE VERBY, =à Dupré=. Je pense, Monsieur, qu’on ne saurait avoir trop d’admiration pour votre talent et d’estime pour votre caractère!... votre souvenir sera religieusement gardé dans la famille Rousseau; mais ces débats intérieurs ne sauraient avoir de témoins... Quant à moi, j’ai la parole de M.
Rousseau, je la réclame!... =(A Jules.)= Venez, mon jeune ami, venez chez mon frère!... ma nièce vous attend!... demain nous signerons le contrat. =(Paméla tombe sans force sur un fauteuil.)= BINET. Eh bien!... eh bien! mademoiselle Paméla! DUPRÉ =et= JULES, =s’élançant vers elle=. Ciel! DE VERBY, =prenant la main de Jules=. Venez... venez... DUPRÉ. Arrêtez!
J’aurais voulu n’être pas seul à la protéger!... Eh bien! rien n’est fini!... Paméla doit être arrêtée comme faux témoin! (=saisissant la main de Verby)= et vous êtes tous perdus!... =(Il emmène Paméla.)= BINET, =se cachant derrière le canapé=. Ne dites pas que je suis là. FIN DU QUATRIÈME ACTE. ACTE CINQUIÈME =La scène se passe chez Dupré, dans son cabinet: bibliothèque, bureaux de chaque côté d’une fenêtre avec deux rideaux.= SCÈNE PREMIÈRE. DUPRÉ, PAMÉLA, GIRAUD, MADAME GIRAUD. =Au lever du rideau, Paméla est assise dans un fauteuil, occupée à lire; la mère Giraud est debout près d’elle; Giraud regarde les tableaux du cabinet; Dupré se promène à grands pas; tout à coup il s’arrête.= DUPRÉ, =à Giraud=. Et en venant ce matin, vous avez pris les précautions d’usage.
GIRAUD. O Monsieur! vous pouvez être tranquille; quand je viens ici, je marche la tête tournée derrière moi!... C’est que la moindre imprudence ferait bien vite un malheur. Ton cœur t’a entraînée, ma fille; mais un faux témoignage, c’est mal, c’est sérieux! MADAME GIRAUD. Je crois bien... prends garde, Giraud; si on te suivait et qu’on vienne à découvrir que notre pauvre fille est ici, cachée, grâce à la générosité de M. Dupré... DUPRÉ.
C’est bien... c’est bien... =(Il continue de marcher à pas précipités.)= Quelle ingratitude!... cette famille Rousseau, ils ignorent ce que j’ai fait... tous croient Paméla arrêtée, et personne ne s’en inquiète!... On a fait partir Jules pour Bruxelles... M. de Verby est à la campagne, et M. Rousseau fait ses affaires de Bourse comme si de rien n’était... L’argent, l’ambition... c’est leur mobile... chez eux les sentiments ne comptent pour rien!... Ils tournent tous autour du veau d’or... et l’argent peut les faire danser devant leur idole... ils sont aveuglés dès qu’ils le voient. PAMÉLA, =qui l’a observé, se lève et vient à lui=. M.
Dupré, vous êtes agité, vous paraissez souffrir?... c’est encore pour moi, je le crains. DUPRÉ. N’êtes-vous donc pas révoltée comme moi de l’indifférence odieuse de cette famille, qui, une fois son fils sauvé, n’a plus vu en vous qu’un instrument... PAMÉLA. Et qu’y pourrions-nous faire, Monsieur? DUPRÉ. Chère enfant! vous n’avez aucune amertume dans le cœur? PAMÉLA.