Part 2
Oh! les femmes conseillées par les bigots font des chemins sous terre comme le feu des volcans; on ne s’en aperçoit que quand il éclate. Elle a mon secret, je ne tiens plus son enfant, je puis être vaincu. =(Il sort.)= SCÈNE X. =LES MÊMES, excepté= LE DUC. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Louise, vous aimez l’enfant que vous n’avez jamais vu, vous haïssez celui qui est sous vos yeux. Ah! vous me direz vos raisons de haine contre Albert, à moins que vous ne teniez plus à mon estime ni à ma tendresse. LA DUCHESSE. Pas un mot de plus à ce sujet. MADEMOISELLE DE VAUDREY.
Le calme de votre mari, quand vous manifestez votre aversion pour votre fils, est étrange. LA DUCHESSE. Il y est habitué. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Vous ne pouvez être mauvaise mère? LA DUCHESSE. Mauvaise mère? Non. =(Elle réfléchit.)= Je ne puis me résoudre à perdre votre affection. =(Elle l’attire à elle.)= Albert n’est pas mon fils.
MADEMOISELLE DE VAUDREY. Un étranger a usurpé la place, le nom, le titre, les biens du véritable enfant? LA DUCHESSE. Étranger, non. C’est son fils. Après la fatale nuit où Fernand me fut enlevé, il y eut entre le duc et moi une séparation éternelle. La femme était aussi cruellement outragée que la mère. Mais il me vendit encore ma tranquillité. MADEMOISELLE DE VAUDREY.
Je n’ose comprendre. LA DUCHESSE. Je me suis prêtée à donner comme de moi cet Albert, l’enfant d’une courtisane espagnole. Le duc voulait un héritier. A travers les secousses que la révolution française causait à l’Espagne, cette supercherie n’a jamais été soupçonnée. Et vous ne voulez pas que tout mon sang bouillonne à la vue du fils de l’étrangère qui occupe la place de l’enfant légitime! MADEMOISELLE DE VAUDREY. Voilà que j’embrasse vos espérances.
Ah! je voudrais que vous eussiez raison, et que ce jeune homme fût votre fils. Eh bien! qu’avez-vous? LA DUCHESSE. Mais il est perdu, je l’ai signalé à son père, qui va le... Oh! mais, que faisons-nous donc là? Je veux savoir où il demeure, aller lui dire de ne pas venir demain matin ici. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Sortir à cette heure, Louise, êtes-vous folle?
LA DUCHESSE. Venez! car il faut le sauver à tout prix. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Qu’allez-vous faire? LA DUCHESSE. Aucune de nous deux ne pourra sortir demain sans être observée. Allons devancer le duc en achetant avant lui ma femme de chambre. MADEMOISELLE DE VAUDREY.
Ah! Louise! allez-vous employer de tels moyens? LA DUCHESSE. Si Raoul est l’enfant désavoué par son père, l’enfant que je pleure depuis vingt-deux ans, on verra ce que peut une femme, une mère injustement accusée. ACTE DEUXIÈME =Même décoration que dans l’acte précédent.= SCÈNE PREMIÈRE. JOSEPH, LE DUC. =Joseph achève de faire le salon.= JOSEPH, =à part=. Couché si tard, levé si matin, et déjà chez Madame: il y a quelque chose. Ce diable de Jacques aurait-il raison?
LE DUC. Joseph, je ne suis visible que pour une seule personne; si elle se présente, vous l’introduirez ici. C’est un M. de Saint-Charles. Sachez si Madame peut me recevoir. =(Joseph sort.)= Ce réveil d’une maternité que je croyais éteinte m’a surpris sans défense. Il faut que cette lutte encore secrète soit promptement étouffée. La résignation de Louise rendait notre vie supportable; mais elle est odieuse avec de pareils débats. En pays étranger, je pouvais dominer ma femme, ici ma seule force est dans l’adresse et dans le concours du pouvoir. J’irai tout dire au roi, je soumettrai ma conduite à son jugement, et madame de Montsorel sera forcée de lui obéir.
J’attendrai cependant encore. L’agent qu’on va m’envoyer pourra, s’il est habile, découvrir en peu de temps les raisons de cette révolte: je saurai si madame de Montsorel est seulement la dupe d’une ressemblance, ou si elle a revu son fils après me l’avoir soustrait et s’être jouée de moi depuis douze ans. Je me suis emporté cette nuit. Si je reste tranquille, elle sera sans défiance et livrera ses secrets. JOSEPH, =rentrant=. Madame la duchesse n’a pas encore sonné. LE DUC. C’est bien.
SCÈNE II. JOSEPH, LE DUC, FÉLICITÉ. =Le duc examine par contenance ce qu’il y a sur la table et trouve une lettre dans un livre.= LE DUC. «A mademoiselle Inès de Christoval.» =(Il se lève.)= Pourquoi ma femme a-t-elle caché une lettre si peu importante? Elle est sans doute écrite depuis notre querelle. Y serait-il question de ce Raoul? Cette lettre ne doit pas aller à l’hôtel de Christoval. FÉLICITÉ, =cherchant la lettre dans le livre=. Où donc est la lettre de Madame? l’aurait-elle oubliée? LE DUC.
Ne cherchez-vous pas une lettre? FÉLICITÉ. Ah!—Oui, monsieur le duc. LE DUC. N’est-ce pas celle-ci? FÉLICITÉ. Précisément. LE DUC.
Il est étonnant que vous sortiez au moment où Madame doit avoir besoin de vous; elle va se lever. FÉLICITÉ. Madame la duchesse a Thérèse; et, d’ailleurs, je sors par son ordre. LE DUC. Oh! c’est bien, vous n’avez pas de comptes à me rendre. SCÈNE III. LE DUC, JOSEPH, SAINT-CHARLES, FÉLICITÉ. =Joseph et Saint-Charles arrivent par la porte du fond en s’étudiant attentivement.= JOSEPH, =à part=. Le regard de cet homme est bien malsain pour moi. =(Au duc.)= M. le chevalier de Saint-Charles. =(Le duc fait signe que Saint-Charles peut approcher et l’examine.)= SAINT-CHARLES, =lui remet une lettre.
A part.= A-t-il eu connaissance de mes antécédents, ou veut-il seulement se servir de Saint-Charles? LE DUC. Mon cher... SAINT-CHARLES, =à part=. Je ne suis que Saint-Charles. LE DUC. On vous recommande à moi comme un homme dont l’habileté, sur un théâtre plus élevé, devrait s’appeler du génie. SAINT-CHARLES.
Que monsieur le duc daigne m’offrir une occasion, et je ne démentirai pas ce qu’une telle parole a de flatteur pour moi. LE DUC. A l’instant même. SAINT-CHARLES. Que m’ordonnez-vous? LE DUC. Vous voyez cette fille, elle va sortir, je ne veux pas l’en empêcher; elle ne doit pourtant pas franchir la porte de mon hôtel jusqu’à nouvel ordre. =(Appelant.)= Félicité! FÉLICITÉ.
Monsieur le duc. =(Le duc lui remet la lettre, elle sort.)= SAINT-CHARLES, =à Joseph=. Je te connais, je sais tout: que cette fille reste à l’hôtel avec la lettre, je ne te connaîtrai plus, je ne saurai rien, et te laisse dans cette maison si tu t’y comportes bien. JOSEPH, =à part=. L’un d’un côté, Jacques Collin de l’autre, tâchons de les servir tous deux honnêtement. =(Joseph sort, courant après Félicité.)= SCÈNE IV. LE DUC, SAINT-CHARLES. SAINT-CHARLES. C’est fait, monsieur le duc. Désirez-vous savoir ce que contient la lettre?
LE DUC. Mais, mon cher, vous exercez une puissance terrible et miraculeuse. SAINT-CHARLES. Vous nous remettez un pouvoir absolu, nous en usons avec adresse. LE DUC. Et si vous en abusez? SAINT-CHARLES. Impossible: on nous briserait.
LE DUC. Comment des hommes doués de facultés si précieuses les exercent-ils dans une pareille sphère? SAINT-CHARLES. Tout s’oppose à ce que nous en sortions: nous protégeons nos protecteurs, on nous avoue trop de secrets honorables, et l’on nous en cache trop de honteux pour qu’on nous aime; nous rendons de tels services, qu’on ne peut s’acquitter qu’en nous méprisant. On veut d’abord que pour nous les choses ne soient que des mots: ainsi la délicatesse est une niaiserie, l’honneur une convention, la traîtrise diplomatie! Nous sommes des gens de confiance; et cependant l’on nous donne beaucoup à deviner. Penser et agir, déchiffrer le passé dans le présent, ordonner l’avenir dans les plus petites choses, comme je viens de le faire, voilà notre programme, il épouvanterait un homme de talent. Le but une fois atteint, les mots redeviennent des choses, monsieur le duc, et l’on commence à soupçonner que nous pourrions bien être infâmes.
LE DUC. Tout ceci, mon cher, peut ne pas manquer de justesse; mais vous n’espérez pas, je crois, faire changer l’opinion du monde, ni la mienne? SAINT-CHARLES. Je serais un grand sot, monsieur le duc. Ce n’est pas l’opinion d’autrui, c’est ma position que je voudrais faire changer. LE DUC. Et, selon vous, la chose serait très-facile? SAINT-CHARLES.
Pourquoi pas, Monseigneur? Au lieu de surprendre des secrets de famille, qu’on me fasse espionner des cabinets; au lieu de surveiller des gens flétris, qu’on me livre les plus rusés diplomates; au lieu de servir de mesquines passions, laissez-moi servir le gouvernement: je serais heureux alors de cette part obscure dans une œuvre éclatante... Et quel serviteur dévoué vous auriez, monsieur le duc! LE DUC. Je suis vraiment désespéré, mon cher, d’employer de si grands talents dans un cercle si étroit, mais je saurai vous y juger, et plus tard nous verrons. SAINT-CHARLES, =à part=. Ah! nous verrons?—C’est tout vu. LE DUC.
Je veux marier mon fils... SAINT-CHARLES. A mademoiselle Inès de Christoval, princesse d’Arjos, beau mariage! Le père a fait la faute de servir Joseph Buonaparté, il est banni par le roi Ferdinand, serait-il pour quelque chose dans la révolution du Mexique? LE DUC. Madame de Christoval et sa fille reçoivent un aventurier qui a nom... SAINT-CHARLES. Raoul de Frescas.
LE DUC. Je n’ai donc rien à vous apprendre? SAINT-CHARLES. Si monsieur le duc le désire, je ne saurai rien. LE DUC. Parlez, au contraire, afin que je sache quels sont les secrets que vous nous permettez d’avoir. SAINT-CHARLES. Convenons d’une chose, monsieur le duc: quand ma franchise vous déplaira, appelez-moi chevalier, je rentrerai dans l’humble rôle d’observateur payé.
LE DUC. Continuez, mon cher. =(A part.)= Ces gens-là sont bien amusants! SAINT-CHARLES. M. de Frescas ne sera un aventurier que le jour où il ne pourra plus mener le train d’un homme qui a cent mille livres de rente. LE DUC. Quel qu’il soit, il faut que vous perciez le mystère dont il s’enveloppe. SAINT-CHARLES. Ce que demande monsieur le duc est chose difficile.
Nous sommes obligés à beaucoup de circonspection avec les étrangers, ils sont les maîtres; ils nous ont bouleversé notre Paris. LE DUC. Ah! quelle plaie! SAINT-CHARLES. Monsieur le duc serait de l’opposition? LE DUC. J’aurais voulu ramener le roi sans son cortége, voilà tout. SAINT-CHARLES.
Le roi n’est parti, monsieur le duc, que parce qu’on a désorganisé la magnifique police asiatique créée par Buonaparté! On veut la faire aujourd’hui avec des gens comme il faut, c’est à donner sa démission. Entravés par la police militaire de l’invasion, nous n’osons arrêter personne, dans la crainte de mettre la main sur quelque prince en bonne fortune ou sur quelque margrave qui a trop dîné. Mais pour vous, monsieur le duc, on fera l’impossible. Ce jeune homme a-t-il des vices? Joue-t-il? LE DUC. Oui, dans le monde.
SAINT-CHARLES. Loyalement? LE DUC. Monsieur le chevalier... SAINT-CHARLES. Ce jeune homme doit être bien riche. LE DUC. Prenez vous-même vos informations.
SAINT-CHARLES. Pardon, monsieur le duc; mais, sans les passions, nous ne pourrions pas savoir grand’chose. Monsieur le duc serait-il assez bon pour me dire si ce jeune homme aime sincèrement mademoiselle de Christoval? LE DUC. Une princesse! une héritière! Vous m’inquiétez, mon cher. SAINT-CHARLES. Monsieur le duc ne m’a-t-il pas dit que c’était un jeune homme?
D’ailleurs, l’amour feint est plus parfait que l’amour véritable: voilà pourquoi tant de femmes s’y trompent! Il a dû rompre alors avec quelques maîtresses, et délier le cœur, c’est déchaîner la langue. LE DUC. Prenez garde! votre mission n’est pas ordinaire, n’y mêlez point de femmes: une indiscrétion vous aliénerait ma bienveillance, car tout ce qui regarde M. de Frescas doit mourir entre vous et moi. Le secret que je vous demande est absolu, il comprend ceux que vous employez et ceux qui vous emploient. Enfin, vous seriez perdu, si madame de Montsorel pouvait soupçonner une seule de vos démarches. SAINT-CHARLES. Madame de Montsorel s’intéresse donc à ce jeune homme?
Dois-je la surveiller, car cette fille est sa femme de chambre. LE DUC. Monsieur le chevalier de Saint-Charles, l’ordonner est indigne de moi, le demander est bien peu digne de vous. SAINT-CHARLES. Monsieur le duc, nous nous comprenons parfaitement. Quel est maintenant l’objet principal de mes recherches? LE DUC. Sachez si Raoul de Frescas est le vrai nom de ce jeune homme; sachez le lieu de sa naissance, fouillez toute sa vie, et tenez tout ceci pour un secret d’État.
SAINT-CHARLES. Je ne vous demande que jusqu’à demain, Monseigneur. LE DUC. C’est peu de temps. SAINT-CHARLES. Non, monsieur le duc, c’est beaucoup d’argent. LE DUC. Ne croyez pas que je désire savoir des choses mauvaises; votre habitude, à vous autres, est de servir les passions au lieu de les éclairer, vous aimez mieux inventer que de n’avoir rien à dire.
Je serais enchanté d’apprendre que ce jeune homme a une famille... =(Le marquis entre, voit son père occupé et fait une démonstration pour sortir; le duc l’invite à rester.)= SCÈNE V. =LES MÊMES=, LE MARQUIS. LE DUC, =continuant=. Si M. de Frescas est gentilhomme, si la princesse d’Arjos le préfère décidément à mon fils, le marquis se retirera. LE MARQUIS. Mais j’aime Inès, mon père. LE DUC, =à Saint-Charles=. Adieu, mon cher. SAINT-CHARLES, =à part=.
Il ne s’intéresse pas au mariage de son fils, il ne peut plus être jaloux de sa femme; il y a quelque chose de bien grave: ou je suis perdu, ou ma fortune est refaite. =(Il sort.)= SCÈNE VI. LE DUC, LE MARQUIS. LE DUC. Épouser une femme qui ne nous aime pas est une faute, Albert, que, moi vivant, vous ne commettrez jamais. LE MARQUIS. Mais rien ne dit encore, mon père, qu’Inès repousse mes vœux; et d’ailleurs, une fois qu’elle sera ma femme, m’en faire aimer est mon affaire, et, sans trop de vanité, je puis croire que je réussirai. LE DUC. Laissez-moi vous dire, mon fils, que ces opinions de mousquetaire sont ici tout à fait déplacées. LE MARQUIS.
En toute autre chose, mon père, vos paroles seraient des arrêts pour moi, mais chaque époque a son art d’aimer... Je vous en conjure, hâtez mon mariage. Inès est volontaire comme une fille unique, et la complaisance avec laquelle elle accueille l’amour d’un aventurier doit vous inquiéter. En vérité, vous êtes ce matin d’une froideur inconcevable. Mettez à part mon amour pour Inès, puis-je rencontrer mieux? Je serai, comme vous l’êtes, grand d’Espagne, et de plus je serai prince. En seriez-vous donc fâché, mon père? LE DUC, =à part=.
Le sang de sa mère reparaîtra donc toujours! Oh! Louise a bien su deviner où je suis blessé! =(Haut.)= Songez, Monsieur, qu’il n’y a rien au-dessus du glorieux titre de duc de Montsorel. LE MARQUIS. Vous aurais-je offensé? LE DUC. Assez! Vous oubliez que j’ai ménagé ce mariage dès mon séjour en Espagne.
D’ailleurs, madame de Christoval ne peut pas marier Inès sans le consentement du père. Le Mexique vient de proclamer son indépendance, et cette révolution explique assez le retard de la réponse. LE MARQUIS. Eh bien! mon père, vos projets seront déjoués. Vous n’avez donc pas vu hier ce qui s’est passé chez l’ambassadeur d’Espagne? Ma mère y a protégé visiblement ce Raoul de Frescas, Inès lui en a su gré. Savez-vous la pensée longtemps contenue en moi et qui s’est fait jour alors? c’est que ma mère me hait! Et, je ne puis le dire qu’à vous, mon père, à vous que j’aime, j’ai peur qu’il n’y ait rien là pour elle.
LE DUC, =à part=. Je recueille donc ce que j’ai semé: on se devine pour la haine aussi bien que pour l’amour! =(Au marquis.)= Mon fils, vous ne devez pas juger votre mère, vous ne pouvez pas la comprendre. Elle a vu chez moi pour vous une tendresse aveugle, elle tâche d’y remédier par sa sévérité. Que je n’entende pas une seconde fois semblables paroles, et brisons là! Vous êtes aujourd’hui de service au château, allez-y promptement: j’obtiendrai une permission pour ce soir, et vous serez libre d’aller au bal retrouver la princesse d’Arjos. LE MARQUIS. Avant de partir, ne puis-je voir ma mère, pour la supplier de prendre mes intérêts auprès d’Inès qui doit la venir voir ce matin? LE DUC.
Demandez si elle est visible, je l’attends moi-même. =(Le marquis sort.)= Tout m’accable à la fois; hier l’ambassadeur me demande où est mort mon premier fils; cette nuit, sa mère croit l’avoir retrouvé; ce matin, le fils de Juana Mendès me blesse encore! Ah! d’instinct la princesse le devine. Les lois ne peuvent jamais être impunément violées, la nature n’est pas moins impitoyable que le monde. Serai-je assez fort, même avec l’appui du roi, pour conduire les événements? SCÈNE VII. LE MARQUIS, LA DUCHESSE DE MONTSOREL, LE DUC. LA DUCHESSE. Des excuses!
Mais, Albert, je suis trop heureuse. Quelle surprise! vous venez embrasser votre mère avant d’aller au château, uniquement par tendresse. Ah! si jamais une mère pouvait douter de son fils, cet élan, auquel vous ne m’avez pas habituée, dissiperait toute crainte, et je vous en remercie, Albert. Enfin nous nous comprenons. LE MARQUIS. Ma mère, je suis heureux de ce mot-là; si je paraissais manquer à un devoir, ce n’était pas oubli, mais la crainte de vous déplaire. LA DUCHESSE, =apercevant le duc=. Eh quoi! vous aussi, monsieur le duc, comme votre fils, vous vous êtes empressé...
Mais c’est une fête aujourd’hui que mon lever. LE DUC. Et que vous aurez tous les jours. LA DUCHESSE, =au duc=. Ah! je comprends... =(Au marquis.)= Adieu! le roi devient sévère pour sa maison rouge, je serais désespérée d’être la cause d’une réprimande. LE DUC. Pourquoi le renvoyer? Inès va venir.
LA DUCHESSE. Je ne le pense pas, je viens de lui écrire. SCÈNE VIII. =LES MÊMES=, JOSEPH. JOSEPH, =annonçant=. Madame la duchesse de Christoval et la princesse d’Arjos. LA DUCHESSE, =à part=. Quelle affreuse contrariété..... LE DUC, =à son fils=.
Reste, je prends tout sur moi. Nous sommes joués. SCÈNE IX. =LES MÊMES=, LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, LA PRINCESSE D’ARJOS. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Ah! Madame, c’est bien gracieux à vous de m’avoir devancée. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Je suis venue ainsi pour qu’il ne soit jamais question d’étiquette entre nous.
LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à Inès=. Vous n’avez pas lu cette lettre? INÈS. Une de vos femmes me la remet à l’instant. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à part=. Ainsi, Raoul peut venir. LE DUC, =à la duchesse de Christoval, la conduisant au canapé=. Nous est-il permis de voir dans cette visite sans cérémonie un commencement à notre intimité de famille?
LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Ne donnons pas tant d’importance à ce que je regarde comme un plaisir. LE MARQUIS. Vous craignez donc bien, madame, d’encourager mes espérances? N’ai-je donc pas été assez malheureux hier? Mademoiselle ne m’a rien accordé, pas même un regard. INÈS. Je ne pensais pas, Monsieur, avoir le plaisir de vous rencontrer sitôt, je vous croyais de service; je suis toute heureuse de me justifier; je ne vous ai aperçu qu’en sortant du bal, et mon excuse =(elle montre la duchesse de Montsorel)=, la voici.
LE MARQUIS. Vous avez deux excuses, Mademoiselle, et je vous sais un gré infini de ne parler que de ma mère. LE DUC. Mademoiselle, ne voyez dans ce reproche qu’une excessive modestie. Albert a des craintes comme si M. de Frescas devait lui en inspirer! A son âge, la passion est une fée qui grandit des riens. Mais ni votre mère, ni vous, Mademoiselle, vous ne pouvez prendre au sérieux un jeune homme dont le nom est problématique et qui se tait si soigneusement sur sa famille. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=.
Ignorez-vous également le lieu de sa naissance? LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Nous n’en sommes pas encore à lui demander de semblables renseignements. LE DUC. Nous sommes cependant trois ici qui ne serions pas fâchés de les avoir. Vous seules, Mesdames, seriez discrètes: la discrétion est une vertu qui ne profite qu’à ceux qui la recommandent. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Et moi, Monsieur, je ne crois pas à l’innocence de certaines curiosités.
LE MARQUIS. Ma mère, la mienne est-elle donc hors de propos? Et ne puis-je m’enquérir auprès de Madame si les Frescas d’Aragon ne sont pas éteints? LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =au duc=. Nous avons connu tous deux le vieux commandeur à Madrid, le dernier de cette maison. LE DUC. Il est mort nécessairement sans enfant. INÈS.
Mais il existe une branche à Naples. LE MARQUIS. Oh! Mademoiselle, comment ignorez-vous que les Médina-Cœli, vos cousins, en ont hérité? LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Mais vous avez raison, il n’y a plus de Frescas. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Eh bien! si ce jeune homme est sans nom, sans famille, sans pays, ce n’est pas un rival dangereux pour Albert, et je ne vois pas pourquoi vous vous en occupez.
LE DUC. Mais il occupe beaucoup les femmes. INÈS. Je commence à ouvrir les yeux... LE MARQUIS. Ah!... INÈS. ... Oui, ce jeune homme n’est peut-être point tout ce qu’il veut paraître: il est spirituel, il est même instruit, n’exprime que de nobles sentiments, il est avec nous d’un respect chevaleresque, il ne dit de mal de personne; évidemment, il joue le gentilhomme, et il exagère son rôle.
LE DUC. Il exagère aussi, je crois, sa fortune; mais c’est un mensonge difficile à soutenir longtemps à Paris. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=. Vous allez, m’a-t-on dit, donner des fêtes superbes? LE MARQUIS. M. de Frescas, Mesdames, parle-t-il espagnol? INÈS. Absolument comme nous.
LE DUC. Taisez-vous, Albert: ne voyez-vous donc pas que M. de Frescas est un jeune homme accompli? LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Il est vraiment très-aimable, et si vos doutes étaient fondés, je vous avoue, mon cher duc, que je serais presque chagrine de ne plus le recevoir. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=. Vous êtes aussi belle ce matin qu’hier; vraiment j’admire que vous résistiez ainsi aux fatigues du monde. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à Inès=. Ma fille, ne parlez plus de M. de Frescas, ce sujet de conversation déplaît à madame de Montsorel.
INÈS. Il lui plaisait hier. SCÈNE X. =LES MÊMES=, JOSEPH, RAOUL. JOSEPH, =à la duchesse de Montsorel=. Mademoiselle de Vaudrey n’y est pas, M. de Frescas se présente: madame la duchesse veut-elle le recevoir? LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Raoul, ici! LE DUC.
Déjà chez elle! LE MARQUIS, =à son père=. Ma mère nous trompe. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Je n’y suis pas. LE DUC. Si vous avez déjà prié M. de Frescas de venir, pourquoi commencer par une impolitesse avec un si grand personnage? =(La duchesse de Montsorel fait un geste. A Joseph.)= Faites entrer! =(Au marquis.)= Soyez prudent et calme.
LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à part=. En voulant le sauver, c’est moi qui l’aurai perdu. JOSEPH. M. Raoul de Frescas. RAOUL. Mon empressement à me rendre à vos ordres vous prouve, madame la duchesse, combien je suis fier de cette faveur et désireux de la mériter. LA DUCHESSE DE MONTSOREL.
Je vous sais gré, Monsieur, de votre exactitude. =(A part, bas.)= Mais elle peut vous être funeste. RAOUL, =saluant la duchesse de Christoval et sa fille, à part=. Comment! Inès chez eux? =(Raoul salue le duc, qui lui rend son salut; mais le marquis a pris les journaux sur la table, et feint de ne pas voir Raoul.)= LE DUC. Je ne m’attendais pas, je vous l’avoue, Monsieur de Frescas, à vous rencontrer chez madame de Montsorel; mais je suis heureux de l’intérêt qu’elle vous témoigne, puisqu’il me procure le plaisir de voir un jeune homme dont le début obtient tant de succès et jette tant d’éclat. Vous êtes un de ces rivaux de qui l’on est fier si l’on est vainqueur, et par lesquels on peut être vaincu sans trop de déplaisir. RAOUL. Partout ailleurs que chez vous, monsieur le duc, l’exagération de ces éloges, auxquels je me refuse, serait de l’ironie: mais il m’est impossible de ne pas y voir un courtois désir de me mettre à l’aise =(en regardant le marquis qui lui tourne le dos)=, là où je pouvais me croire importun.