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Part 24

GERTRUDE. Mais vous m’accusez donc?... et de quoi? LE JUGE. Madame, si vous ne vous disculpez pas du dernier fait, vous pourrez être prévenue du crime d’empoisonnement. Nous allons chercher les preuves de votre innocence ou de votre culpabilité. GERTRUDE. Où? LE JUGE.

Chez vous! Hier vous avez fait boire à mademoiselle de Grandchamp une infusion de feuilles d’oranger dans cette seconde tasse qui contient de l’arsenic. GERTRUDE. Oh! est-ce possible! LE JUGE. Vous nous avez déclaré avant-hier que la clef de votre secrétaire, où vous serriez le paquet de cette substance, ne vous quittait jamais. GERTRUDE. Elle est dans la poche de ma robe...

Oh! merci, Monsieur!... ce supplice va finir. LE JUGE. Vous n’avez donc fait encore aucun usage de... GERTRUDE. Non; vous allez trouver le paquet cacheté. RAMEL. Ah! Madame, je le souhaite.

LE JUGE. J’en doute; c’est une de ces audacieuses criminelles... GERTRUDE. La chambre est en désordre, permettez... LE JUGE. Oh! non, non, nous entrerons tous trois. RAMEL. Il s’agit de votre innocence.

GERTRUDE. Oh! entrons, Messieurs! SCÈNE VIII. VERNON, =seul=. Mon pauvre général! agenouillé près du lit de sa fille; il pleure, il prie!... Hélas! Dieu seul peut la lui rendre. SCÈNE IX.

VERNON, GERTRUDE, RAMEL, LE JUGE, LE GREFFIER. GERTRUDE. Je doute de moi, je rêve... je suis... RAMEL. Vous êtes perdue, Madame. GERTRUDE. Oui, Monsieur!... mais par qui? LE JUGE, =au greffier=. Écrivez que madame de Grandchamp nous ayant ouvert elle-même le secrétaire de sa chambre à coucher, et nous ayant elle-même présenté le paquet cacheté par le sieur Baudrillon, ce paquet, intact avant-hier, s’est trouvé décacheté... et qu’il y a été pris une dose plus que suffisante pour donner la mort.

GERTRUDE. La mort!... moi? LE JUGE. Madame, ce n’est pas sans raisons que j’ai saisi dans votre secrétaire ce papier déchiré. Nous avons saisi chez mademoiselle de Grandchamp ce fragment qui s’y adapte parfaitement, et qui prouve qu’arrivée à votre secrétaire, vous avez, dans le trouble où le crime jette tous les criminels, pris ce papier pour envelopper la dose que vous deviez mêler à l’infusion. GERTRUDE. Vous avez dit que vous étiez mon protecteur! eh bien! cela, voyez-vous... LE JUGE.

Attendez, Madame! devant de telles présomptions, je suis obligé de convertir le mandat d’amener, décerné contre vous, en un mandat de dépôt. =(Il signe.)= Maintenant, Madame, vous êtes en état d’arrestation. GERTRUDE. Eh bien! tout ce que vous voudrez!... Mais votre mission, avez-vous dit, est de chercher la vérité... cherchons-la... oh! cherchons-la. LE JUGE. Oui, Madame. GERTRUDE, =à Ramel en pleurant=. Oh!

Monsieur! Monsieur!... RAMEL. Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense qui puisse nous faire revenir sur cette terrible mesure? GERTRUDE. Messieurs, je suis innocente du crime d’empoisonnement, et tout est contre moi! Je vous en supplie, au lieu de me torturer, aidez-moi?... Tenez, on doit m’avoir pris ma clef, voyez-vous?

On doit être venu dans ma chambre... Ah! je comprends... =(A Ramel.)= Pauline aimait comme j’aime: elle s’est empoisonnée. RAMEL. Pour votre honneur, ne dites pas cela sans des preuves convaincantes, autrement... LE JUGE. Madame, est-il vrai qu’hier, sachant que le docteur Vernon devait dîner chez vous, vous l’ayez envoyé... GERTRUDE. Oh! vous, vos questions sont autant de coups de poignard pour mon cœur!

Et vous allez, vous allez toujours. LE JUGE. L’avez-vous envoyé soigner un ouvrier au Pré-l’Évêque? GERTRUDE. Oui, Monsieur. LE JUGE. Cet ouvrier, Madame, était au cabaret et très-bien portant. GERTRUDE.

Champagne avait dit qu’il était malade. LE JUGE. Champagne, que nous avons interrogé, dément cette assertion, et n’a point parlé de maladie. Vous vouliez écarter les secours. GERTRUDE, =à part=. Oh! Pauline! c’est elle qui m’a fait renvoyer Vernon! Oh!

Pauline! tu m’entraînes avec toi dans la tombe, et j’y descendrais criminelle! Oh non! non! non! =(A Ramel.)= Monsieur, je n’ai plus qu’une ressource. =(A Vernon)= Pauline existe-t-elle encore? VERNON, =désignant le général=. Voici ma réponse! SCÈNE X. =LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL. LE GÉNÉRAL, =à Vernon=. Elle se meurt, mon ami! Si je la perds, je n’y survivrai pas.

VERNON. Mon ami! LE GÉNÉRAL. Il me semble qu’il y a bien du monde ici... Que fait-on? Sauvez-la! Où donc est Gertrude? =(On le fait asseoir au fond à gauche.)= GERTRUDE, =se traînant aux pieds du général=. Mon ami!..... pauvre père!.....

Ah! je voudrais que l’on me tuât à l’instant, sans procès..... =(Elle se lève.)= Non, Pauline m’a enveloppée dans son suaire, et je sens ses doigts glacés autour de mon cou..... Oh! j’étais résignée! j’allais, oui, j’allais ensevelir avec moi le secret de ce drame domestique, épouvantable, et que toutes les femmes devraient connaître! mais je suis lasse de cette lutte avec un cadavre qui m’étreint, qui me communique la mort! Eh bien! mon innocence sortira victorieuse de ces aveux aux dépens de l’honneur; mais je ne serai pas du moins une lâche et vile empoisonneuse. Ah! je vais tout dire. LE GÉNÉRAL, =se levant et s’avançant=. Ah! vous allez donc dire à la justice ce que vous me taisez si obstinément depuis deux jours... Oh! lâche et ingrate créature... mensonge caressant... Vous m’avez tué ma fille, qu’allez-vous me tuer encore!

GERTRUDE. Faut-il se taire!... Faut-il parler? RAMEL. Général, de grâce, retirez-vous? la loi le veut. LE GÉNÉRAL. La loi!... vous êtes la justice des hommes; moi, je suis la justice de Dieu, je suis plus que vous tous! je suis l’accusateur, le tribunal, l’arrêt et l’exécuteur... Allons, parlez, Madame.

GERTRUDE, =aux genoux du général=. Pardon, Monsieur... Oui, je suis... RAMEL, =à part=. Oh! la malheureuse! GERTRUDE, =à part=. Oh! non! non!..... pour son honneur, qu’il ignore toujours la vérité! =(Haut.)= Coupable pour tout le monde, à vous, je vous dirai jusqu’à mon dernier soupir que je suis innocente, et que quelque jour la vérité sortira de deux tombes, vérité cruelle, et qui vous prouvera que vous aussi, vous n’êtes pas exempt de reproches, que vous aussi, peut-être à cause de vos haines aveugles, vous êtes coupable. LE GÉNÉRAL.

Moi! moi!... Oh! ma tête se perd..... vous osez m’accuser..... =(Apercevant Pauline.)= Ah!... ah!... mon Dieu! SCÈNE XI. =LES PRÉCÉDENTS=, PAULINE, =appuyée sur= FERDINAND. PAULINE. On m’a tout dit! Cette femme est innocente du crime dont elle est accusée. La religion m’a fait comprendre qu’on ne peut pas trouver le pardon là-haut, en ne le laissant pas ici-bas. J’ai pris à Madame la clef de son secrétaire, je suis allée chercher moi-même le poison, j’ai déchiré moi-même cette feuille de papier pour l’envelopper, car j’ai voulu mourir.

GERTRUDE. Oh! Pauline! prends ma vie, prends tout ce que j’aime..... Oh! docteur, sauvez-la! LE JUGE. Mademoiselle, est-ce la vérité? PAULINE. La vérité?... les mourants la disent...

LE JUGE. Nous ne saurons décidément rien de cette affaire-là. PAULINE, =à Gertrude=. Savez-vous pourquoi je viens vous retirer de l’abîme où vous êtes? c’est que Ferdinand vient de me dire un mot qui m’a fait sortir de mon cercueil. Il a tellement horreur d’être avec vous dans la vie, qu’il me suit, moi, dans la tombe, où nous reposerons ensemble, mariés par la mort. GERTRUDE. Ferdinand!... Ah! mon Dieu! à quel prix suis-je sauvée?

LE GÉNÉRAL. Mais malheureuse, enfant, pourquoi meurs-tu? ne suis-je pas, ai-je cessé un seul instant d’être un bon père? On dit que c’est moi qui suis coupable... FERDINAND. Oui, général. Et c’est moi seul qui peux vous donner le mot de l’énigme, et qui vous expliquerai comment vous êtes coupable. LE GÉNÉRAL. Vous, Ferdinand, vous à qui j’offrais ma fille, et qui l’aimez.....

FERDINAND. Je m’appelle Ferdinand, comte de Marcandal, fils du général Marcandal... Comprenez-vous? LE GÉNÉRAL. Ah! fils de traître, tu ne pouvais apporter sous mon toit que mort et trahison!... Défends-toi! FERDINAND. Vous battrez-vous, général, contre un mort? =(Il tombe.)= GERTRUDE, =s’élance vers Ferdinand en jetant un cri=.

Oh! =(Elle recule devant le général, qui s’avance vers sa fille, puis elle tire un flacon qu’elle jette aussitôt.)= Oh! non, je me condamne à vivre pour ce pauvre vieillard! =(Le général s’agenouille près de sa fille morte.)= Docteur, que fait-il?... perdrait-il la raison?... LE GÉNÉRAL, =bégayant comme un homme qui ne peut trouver les mots=. Je..... je..... je..... LE DOCTEUR. Général, que faites-vous? LE GÉNÉRAL. Je... je cherche à dire des prières pour ma fille!... =(Le rideau tombe.)= FIN DE LA MARATRE. LE FAISEUR COMÉDIE EN CINQ ACTES ET EN PROSE =Entièrement conforme au manuscrit de l’auteur.= PERSONNAGES.

AUGUSTE MERCADET, =spéculateur=. ADOLPHE MINARD, =teneur de livres=. MICHONNIN DE LA BRIVE, =jeune homme élégant=. DE MÉRICOURT, =autre jeune homme=. BRÉDIF, =propriétaire=. BERCHUT, =courtier marron=. VERDELIN, =ami de Mercadet=. GOULARD, =homme d’affaires, créancier de Mercadet=.

PIERQUIN, =usurier, créancier de Mercadet=. VIOLETTE, =courtier d’affaires, créancier de Mercadet=. JUSTIN, =valet de chambre=. MADAME MERCADET. JULIE MERCADET. THÉRÈSE, =femme de chambre=. VIRGINIE, =cuisinière=. =L’action se passe en 1839.—La scène représente, pendant toute la pièce, le salon principal de l’appartement de Mercadet.= [Illustration: IMP. S.

RAÇON. MERCADET. Messieurs, je n’ai rien. (LE FAISEUR.)] LE FAISEUR ACTE PREMIER SCÈNE PREMIÈRE. BRÉDIF =d’abord seul, puis= MERCADET. BRÉDIF. Un appartement de onze pièces, superbes, au cœur de Paris, rue de Grammont!... et pour deux mille cinq cents francs! J’y perds trois mille francs tous les ans... et cela, depuis la révolution de Juillet. Ah! le plus grand inconvénient des révolutions, c’est cette subite diminution des loyers qui...

Non, je n’aurais pas dû faire de bail en 1830!... Heureusement, monsieur Mercadet est en arrière de six termes, les meubles sont saisis, et en les faisant vendre... MERCADET, =qui a entendu les derniers mots=. Faire vendre mes meubles! Et vous vous êtes réveillé dès le jour pour causer un si violent chagrin à l’un de vos semblables?... BRÉDIF. Vous n’êtes, Dieu merci! pas mon semblable, monsieur Mercadet!... Vous êtes criblé de dettes, et moi je ne dois rien; je suis dans ma maison, et vous êtes mon locataire.

MERCADET. Ah! oui, l’égalité ne sera jamais qu’un mot! nous serons toujours divisés en deux castes: les débiteurs et les créanciers, si ingénieusement nommés les Anglais; allons, soyez Français, cher monsieur Brédif, touchez-là? BRÉDIF. J’aimerais mieux toucher mes loyers, mon cher monsieur Mercadet. MERCADET. Vous êtes le seul de mes créanciers qui possède un gage... réel! Depuis dix-huit mois vous avez saisi, décrit pièce à pièce, avec le plus grand soin, ce mobilier qui certes vaudra bien quinze mille francs, et je ne vous devrai deux années de loyer que... dans quatre mois. BRÉDIF.

Et les intérêts de mes fonds?... je les perds. MERCADET. Demandez les intérêts judiciairement! Je me laisserai condamner. BRÉDIF. Mon cher monsieur Mercadet, je ne fais pas de spéculation, moi! je vis de mes revenus; et si tous mes locataires vous ressemblaient... Ah! tenez, il faut en finir... MERCADET.

Comment, mon cher monsieur Brédif, moi qui suis depuis onze ans dans votre maison, vous m’en chasseriez? Vous qui connaissez tous mes malheurs, vous, le témoin de mes efforts! Enfin, vous savez que je suis la victime d’un abus de confiance. Godeau... BRÉDIF. Allez-vous encore me recommencer l’histoire de la fuite de votre associé; mais je la sais, et tous vos créanciers la savent aussi. Puis, après tout, monsieur Godeau... MERCADET.

Godeau?... J’ai cru, lorsqu’on lança le type si célèbre de Robert Macaire, que les auteurs l’avaient connu!... BRÉDIF. Ne calomniez pas votre associé! Godeau était un homme d’une rare énergie, et un bon vivant!... Il vivait avec une petite femme... délicieuse... MERCADET. De laquelle il avait un enfant, et qu’ils ont abandonné...

BRÉDIF. Mais Duval, votre ancien caissier, touché par les prières de cette charmante femme, ne s’est-il pas chargé de ce jeune homme? MERCADET. Et Godeau s’est chargé de notre caisse... BRÉDIF. Il vous a emprunté cent cinquante mille francs... violemment, j’en conviens, mais il vous a laissé toutes les autres valeurs de la liquidation... et vous avez continué les affaires! Depuis huit ans, vous en avez fait d’énormes! Vous avez gagné...

MERCADET. J’ai gagné des batailles à la Pyrrhus! Cela nous arrive souvent, à nous autres spéculateurs... BRÉDIF. Mais monsieur Godeau ne vous a-t-il pas promis de vous mettre pour la moitié dans les affaires qu’il allait entreprendre aux Indes?... il reviendra!... MERCADET. Eh bien! alors, attendez! Du moment où vous aurez les intérêts de vos loyers, ne sera-ce pas un placement?...

BRÉDIF. Vos raisons sont excellentes; mais si tous les propriétaires voulaient écouter leurs locataires, les locataires les payeraient tous en raisons de ce genre, et le gouvernement... MERCADET. Qu’est-ce que le gouvernement fait en ceci? BRÉDIF. Le gouvernement veut ses impôts et ne se paye pas avec des raisons. Je suis donc, à mon grand regret, forcé d’agir avec rigueur. MERCADET.

Vous? je vous croyais si bon! Ne savez-vous pas que je vais marier ma fille?... Laissez-moi conclure ce mariage! vous y assisterez... allons! madame Brédif dansera!... Peut-être vous payerai-je demain! BRÉDIF. Demain, c’est le cadet; aujourd’hui, c’est l’aîné. Je suis au désespoir d’effaroucher votre gendre; mais vous avez dû recevoir un petit commandement avant-hier, et si vous ne payez pas aujourd’hui, les affiches seront apposées demain... MERCADET.

Ah! vous voulez me vendre la protection que vous m’accordez par cette saisie, qui paralyse les poursuites de mes autres créanciers! Eh bien! que puis-je vous offrir pour gagner trois mois?... BRÉDIF. Peut-être une conscience stricte murmurerait-elle de cette involontaire complicité, car je contribue à laisser éblouir... MERCADET. Qui? BRÉDIF. Votre futur gendre...

MERCADET, =à part=. Vieux filou! BRÉDIF. Mais je suis bon homme; renoncez à votre droit de sous-location, et je vous donne trois mois de tranquillité. MERCADET. Ah! un homme dans le malheur ressemble à un morceau de pain jeté dans un vivier: chaque poisson y donne un coup de dent. Et quels brochets que les créanciers!... Ils ne s’arrêtent que quand le débiteur, de même que le morceau de pain, a disparu!

Ne sais-je pas que nous sommes en 1839? Mon bail a sept ans à courir, les loyers ont doublé... BRÉDIF. Heureusement pour nous autres!... MERCADET. Eh bien! dans trois mois vous me renverrez, et ma femme aura perdu la ressource de cette sous-location sur laquelle elle compte en cas de... BRÉDIF. De faillite!...

MERCADET. Oh! quel mot!... les gens d’honneur ne le supportent pas!... Monsieur Brédif?... Savez-vous ce qui corrompt les débiteurs les plus honnêtes!... Je vais vous le dire: c’est l’adresse cauteleuse de certains créanciers, qui, pour recouvrer quelques sous, côtoient la loi jusque sur la lisière du vol. BRÉDIF. Monsieur, je suis venu pour être payé, non pour m’entendre dire des choses qu’un honnête homme ne supporte point. MERCADET.

Oh! devoir!... Les hommes rendent la dette quelque chose de pire que le crime... Le crime vous donne un asile, la dette vous met à la porte, dans la rue. J’ai tort, monsieur, je suis à votre discrétion, je renoncerai à mon droit. BRÉDIF, =à part=. S’il l’avait fait de bonne grâce, je le ménagerais. Mais me dire que je lui vends... =(Haut.)= Monsieur, je ne veux pas d’un consentement ainsi donné... je ne suis pas un homme à tourmenter les gens. MERCADET.

Vous voulez que je vous remercie!... =(A part.)= Ne le fâchons pas. =(Haut.)= Peut-être ai-je été trop vif, cher monsieur Brédif, mais je suis cruellement poursuivi!... Non, pas un de mes créanciers ne veut comprendre que je lutte précisément pour pouvoir le payer. BRÉDIF. C’est-à-dire pour pouvoir faire des affaires... MERCADET. Mais oui, monsieur! Où donc en serais-je, si je ne conservais pas le droit d’aller à la Bourse? =(Justin se montre à la porte.)= BRÉDIF. Terminons sur-le-champ cette petite affaire!...

MERCADET. De grâce, rien devant mes domestiques. J’ai déjà bien du mal à avoir la paix chez moi... Descendons chez vous. BRÉDIF, =à part=. J’aurai donc mon appartement dans trois mois!... SCÈNE II. JUSTIN =seul, puis= VIRGINIE =et= THÉRÈSE.

JUSTIN. Il a beau nager, il se noiera, ce pauvre monsieur Mercadet! Quoiqu’il y ait bien des profits chez les maîtres embarrassés, comme il me doit une année de gages, il est temps de se faire mettre à la porte, car le propriétaire me semble bien capable de nous chasser tous. Aujourd’hui la déconsidération du maître tombe sur les domestiques. Je suis forcé de payer tout ce que j’achète!... c’est gênant... THÉRÈSE. Est-ce que ça ira longtemps comme ça, ici, monsieur Justin? VIRGINIE.

Ah! j’ai déjà servi dans plusieurs maisons bourgeoises, mais je n’en ai pas encore vu de pareilles à celle-ci! Je vais laisser les fourneaux, et me présenter à un théâtre pour y jouer la comédie. JUSTIN. Nous ne faisons pas autre chose ici!... VIRGINIE. Tantôt il faut prendre un air étonné, comme si l’on tombait de la lune, quand un créancier se présente ici.—«Comment, monsieur, vous ne savez pas?...—Non.—M. Mercadet est parti pour Lyon.—Il est allé?...—Oui, pour une affaire superbe; il a découvert des mines de charbon de terre.—Ah! tant mieux. Quand revient-il?—Mais nous l’ignorons!» Tantôt je compose mon air comme si j’avais perdu ce que j’ai de plus cher au monde...

JUSTIN, =à part=. Son argent. VIRGINIE. —«Monsieur et sa fille sont dans un bien grand chagrin. Madame Mercadet, pauvre dame, il paraît que nous allons la perdre, ils l’ont conduite aux eaux...—Ah!» THÉRÈSE. Moi, je n’ai qu’une manière.—«Vous demandez M. Mercadet?—Oui, mademoiselle.—Il n’y est pas.—Il n’y est pas?—Non; mais si monsieur vient pour mademoiselle... Elle est seule!» Et ils se sauvent! Pauvre mademoiselle Julie, si elle était belle, on en ferait... quelque chose.

JUSTIN. C’est qu’il y a des créanciers qui vous parlent comme si nous étions les maîtres. VIRGINIE. Mais que gagne-t-on à se faire créancier? Je les vois tous ne jamais se lasser d’aller, venir, guetter monsieur et rester des heures entières à l’écouter. JUSTIN. Un fameux métier! Ils sont tous riches.

THÉRÈSE. Mais ils ont cependant donné leur argent à monsieur, qui ne le leur rend pas? VIRGINIE. C’est voler, ça! JUSTIN. Emprunter n’est pas voler. Virginie, le mot n’est pas parlementaire. Écoutez! Je prends de l’argent dans votre sac, à votre insu, vous êtes volée.

Mais si je vous dis:—«Virginie, j’ai besoin de cent sous, prêtez-les moi.» Vous me les donnez, je ne vous les rends pas, je suis gêné, je vous les rendrai plus tard; vous devenez ma créancière! Comprenez-vous, la Picarde? VIRGINIE. Non. Si je n’ai mon argent ni d’une manière ni d’une autre, que m’importe! Ah! mes gages me sont dus, je vais demander mon compte et faire régler mon livre de dépense. Mais c’est que les fournisseurs ne veulent plus rien donner sans argent. Et donc je ne prête pas le mien.

THÉRÈSE. J’ai déjà dit deux ou trois insolences à madame, elle n’a pas eu l’air de les entendre!... JUSTIN. Demandons nos gages. VIRGINIE. Mais est-ce là des bourgeois? Les bourgeois, c’est des gens qui dépensent beaucoup pour leur cuisine... JUSTIN.

Qui s’attachent à leurs domestiques... VIRGINIE. Et qui leur laissent un viager! Voilà ce que doivent être les bourgeois, relativement aux domestiques... THÉRÈSE. Bien dit, la Picarde! Eh bien! moi, je ne m’en irai pas d’ici. Je veux savoir comment ça finira, car ça m’amuse!

Je lis les lettres de mademoiselle, je tourmente son amoureux, ce petit Minard qu’elle va sans doute épouser; elle en aura dit quelque chose à son père. On a commandé des robes, des bonnets, des chapeaux, enfin des toilettes pour madame et pour sa fille; puis, hier, les marchands n’ont rien voulu livrer. VIRGINIE. Mais s’il y a un mariage, nous aurons tous des gratifications; il faut rester jusqu’au lendemain des noces. JUSTIN. Croyez-vous que ce soit à ce petit teneur de livres, qui ne gagne pas plus de dix-huit cents francs, que M. Mercadet mariera sa fille? =(Justin lit les journaux.)= THÉRÈSE. J’en suis sûre!

Ils s’adorent. Madame, qui sort tous les soirs sans sa fille, ne se doute pas de cette intrigue. Le petit Minard vient dès que mademoiselle est seule, et comme ils ne m’ont pas mise dans la confidence, j’entre, je les dérange, je les écoute. Oh! ils sont bien sages. Mademoiselle, comme toutes les demoiselles un peu laides, veut être sûre d’être aimée pour elle-même. Elle travaille à sa peinture sur porcelaine, pendant que le petit a l’air de lui lire des romans, mais c’est le même depuis trois mois... Mademoiselle en est quitte pour dire à sa mère, le soir: «Maman, M. Minard est venu pour vous voir, je l’ai reçu.» VIRGINIE.

Vous les entendez? THÉRÈSE. Dame! mademoiselle, qui se donne le genre de craindre une surprise, laisse les portes ouvertes... VIRGINIE. J’aimerais à savoir ce que se disent les bourgeois en se faisant la cour. THÉRÈSE. Des bêtises! Ils ne se parlent que de l’idéal!...

JUSTIN. Un calembour... THÉRÈSE. Tenez!... J’ai là une de ses lettres que j’ai copiée pour savoir si ça pourrait me servir... VIRGINIE. Lisez-moi donc ça... THÉRÈSE. «Mon ange...» VIRGINIE.

Oh! mon ange! THÉRÈSE. Ah! quand on vous prend la taille en disant mon ange! c’est très-gentil!... «Mon ange, oui, je vous aime; mais aimez-vous un pauvre être déshérité comme je le suis? Vous m’aimeriez, si vous pouviez savoir ce qu’il y a d’amour dans l’âme d’un jeune homme jusqu’à présent dédaigné, quand l’amour est toute sa fortune. J’ai lu hier, sur votre front, de lumineuses espérances; j’ai cru à quelque heureux avenir; vous avez converti mes doutes en certitude, ma faiblesse en puissance; enfin vos regards m’ont guéri de la maladie du doute...» VIRGINIE. Ça brouillasse dans ma tête!... On ne voit pas clair dans ces phrases-là!... Est-ce que l’amour baragouine?... il va droit au fait, l’amour! Tenez, parlez-moi d’une lettre que j’ai reçue d’un joli jeune homme, quelque étudiant du quartier latin... Ça n’a pas de mystères, c’est net, et l’on ne peut s’en fâcher.

Je la sais par cœur: «Femme charmante! (ça vaut bien un ange!) femme charmante! accordez-moi un rendez-vous, je vous en conjure. En pareil cas, on annonce qu’on a mille choses à dire; moi, je n’en ai qu’une, que je vous dirai mille fois, si vous voulez ne pas m’arrêter à la _première_.» Et c’était signé Hippolyte. JUSTIN. Eh bien! a-t-il parlé? l’avez-vous arrêté? VIRGINIE. Je ne l’ai jamais revu; il m’avait rencontrée à la Chaumière, il aura su qui j’étais, et l’imbécile a rougi de mon _tabellier_. JUSTIN. Eh bien! écoutez ce que le père Grumeau vient de me dire!...

Hier, pendant que nous faisions nos commissions, il est venu deux beaux jeunes gens en cabriolet; leur groom a dit au père Grumeau que l’un de ces messieurs allait épouser Mademoiselle Mercadet. Or, monsieur avait donné cent francs au père Grumeau!... VIRGINIE =et= THÉRÈSE, =étonnées=. Cent francs!... JUSTIN. Oui, cent francs, pas promis, donnés, en argent! Et il lui a fait le bec si bien, que le père Grumeau a eu l’air de se laisser tirer les vers du nez en expliquant au groom que monsieur était si riche, qu’il ne connaissait pas lui-même sa fortune. VIRGINIE.

Ce serait ces deux jeunes gens à gants jaunes, à beaux gilets de soie à fleurs; leur cabriolet reluisait comme du satin, leur cheval avait des roses là =(elle montre son oreille)=; il était tenu par un enfant de huit ans, blond, frisé, des bottes à revers, un air de souris qui ronge des dentelles, un amour qui avait du linge éblouissant et qui jurait comme un sapeur. Et ce beau jeune homme qui a tout cela, de gros diamants à sa cravate, épouserait mademoiselle Mercadet!... Allons donc! THÉRÈSE. Mademoiselle?... qui a une figure d’héritière sans héritage!... allons donc! VIRGINIE. Ah! elle chante bien! quelquefois je l’écoute, et elle me fait plaisir. Ah! je voudrais bien savoir chanter comme elle: _La fortune, m’importune!_ JUSTIN.