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Part 23

PAULINE. Je l’épouserai. GERTRUDE. Et dans l’instant même échanger vos paroles. PAULINE. Allez le lui annoncer vous-même, Madame; venez ici avec mon père, et... GERTRUDE. Et...

PAULINE. Je donnerai ma parole; c’est donner ma vie. GERTRUDE, =à part=. Comme elle dit tout cela résolument, sans pleurer!... Elle a une arrière-pensée! =(A Pauline.)= Ainsi tu te résignes? PAULINE. Oui? GERTRUDE, =à part=.

Voyons!... =(A Pauline.)= Si tu es vraie... PAULINE. Vous êtes la fausseté même et vous voyez toujours le mensonge chez les autres... Ah! laissez-moi, Madame, vous me faites horreur. GERTRUDE. Ah! elle est franche! Je vais prévenir Ferdinand de votre résolution... =(Signe d’adhésion de Pauline.)= Mais il ne me croira pas. Si vous lui écriviez deux mots?

PAULINE. Pour lui dire de rester... =(Elle écrit.)= Tenez, Madame. GERTRUDE. «J’épouse M. de Rimonville..... Ainsi restez..... Pauline!.....» =(A part.)= Je n’y comprends plus rien..... Je crains un piége. Oh! je vais le laisser partir, il apprendra le mariage quand il sera loin d’ici! =(Elle sort.)= SCÈNE IX. PAULINE, =seule=.

Oh! oui, Ferdinand est bien perdu pour moi... Je l’ai toujours pensé: le monde est un paradis ou un cachot; et moi, jeune fille, je ne rêvais que le paradis. J’ai la clef du secrétaire, je puis la lui remettre après avoir pris ce qu’il faut pour en finir avec cette terrible situation... Eh bien!... allons... SCÈNE X. PAULINE, MARGUERITE. MARGUERITE. Mademoiselle, mes malles sont faites.

Je vais commencer ici. PAULINE. Oui!..... =(A part.)= Il faut la laisser faire. =(Haut.)= Tiens, Marguerite, prends cet or, et cache-le chez toi. MARGUERITE. Vous avez donc des raisons bien fortes de partir? PAULINE. Ah! ma pauvre Marguerite, qui sait si je le pourrai!... Va, continue... =(Elle sort.)= SCÈNE XI.

MARGUERITE, =seule=. Et moi qui croyais, au contraire, que la mégère ne voulait pas que mademoiselle se mariât! Est-ce que mademoiselle m’aurait caché un amour contrarié? Mais son père est si bon pour elle! il la laisse libre..... Si je parlais à monsieur..... Oh! non, je ne veux pas nuire à mon enfant. SCÈNE XII. MARGUERITE, PAULINE.

PAULINE. Personne ne m’a vue! Tiens! Marguerite, emporte d’abord l’argent? laisse-moi penser ensuite à ma résolution. MARGUERITE. A votre place, moi, Mademoiselle, je dirais tout à Monsieur. PAULINE. A mon père?

Malheureuse, ne me trahis pas! respectons les illusions dans lesquelles il vit. MARGUERITE. Ah! illusions! c’est bien le mot. PAULINE. Va, laisse-moi. =(Marguerite sort.)= SCÈNE XIII. PAULINE, =puis= VERNON. PAULINE, =tenant le paquet qu’on a vu au premier acte=. Voilà donc la mort!...

Le docteur nous disait hier, à propos de la femme à Champagne, qu’il fallait à cette terrible substance quelques heures, presque une nuit, pour faire ses ravages, et que, dans les premiers moments, on peut les combattre; si le docteur reste à la maison, il les combattra. =(On frappe.)= Qui est-ce? VERNON, =du dehors=. C’est moi! PAULINE. Entrez docteur! =(A part.)= La curiosité me l’amène, la curiosité le fera partir. VERNON. Eh bien! mon enfant, entre vous et votre belle-mère, il y a donc des secrets de vie et de mort?... PAULINE.

Oui, de mort surtout. VERNON. Ah! diable, cela me regarde alors. Mais voyons?... vous aurez eu quelque violente querelle avec votre belle-mère. PAULINE. Oh! ne me parlez plus de cette créature, elle trompe mon père. VERNON. Je le sais bien.

PAULINE. Elle ne l’a jamais aimé. VERNON. J’en étais sûr. PAULINE. Elle a juré ma perte. VERNON. Comment, elle en veut à votre cœur?

PAULINE. A ma vie, peut-être. VERNON. Oh! quel soupçon! Pauline, mon enfant, je vous aime, moi. Eh bien, ne peut-on vous sauver? PAULINE. Pour me sauver, il faudrait que mon père eût d’autres idées.

Tenez, j’aime M. Ferdinand. VERNON. Je le sais encore; mais qui vous empêche de l’épouser? PAULINE. Vous serez discret? Eh bien, c’est le fils du général Marcandal!... VERNON.

Ah! bon Dieu! si je serai discret! Mais votre père se battrait à mort avec lui, rien que pour l’avoir eu pendant trois ans sous son toit. PAULINE. Là, vous voyez bien qu’il n’y a pas d’espoir. =(Elle tombe accablée dans un fauteuil à gauche.)= VERNON. Pauvre fille! allons, une crise! =(Il sonne et appelle.)= Marguerite, Marguerite! SCÈNE XIV. =LES MÊMES=, GERTRUDE, MARGUERITE, LE GÉNÉRAL. MARGUERITE, =accourant=. Que voulez-vous, Monsieur?

VERNON. Préparez une théière d’eau bouillante, où vous ferez infuser quelques feuilles d’oranger. GERTRUDE. Qu’as-tu, Pauline? LE GÉNÉRAL. Ma fille, chère enfant! GERTRUDE. Ce n’est rien!...

Oh! nous connaissons cela... c’est de voir sa vie décidée... VERNON, =au général=. Sa vie décidée... Et qu’y a-t-il? LE GÉNÉRAL. Elle épouse Godard! =(A part.)= Il paraît qu’elle renonce à quelque amourette dont elle ne veut pas me parler, à ce que dit ma femme, car le quidam serait inacceptable, et elle n’a découvert l’indignité de ce drôle qu’hier... VERNON. Et vous croyez cela?...

Ne précipitez rien, général. Nous en causerons ce soir... =(A part.)= Oh! je vais parler à madame de Grandchamp... PAULINE, =à Gertrude=. Le docteur sait tout... GERTRUDE. Ah! PAULINE; =elle remet le mouchoir et la clef dans la poche de Gertrude, pendant que Gertrude regarde Vernon qui cause avec le général=. Éloignez-le, car il est capable de dire tout ce qu’il sait à mon père, et il faut au moins sauver Ferdinand... GERTRUDE, =à part=.

Elle a raison! =(Haut.)= Docteur, on vient de me dire que François, un de nos meilleurs ouvriers, est tombé malade hier; on ne l’a pas vu ce matin, vous devriez bien l’aller visiter... LE GÉNÉRAL. François! Oh! vas-y, Vernon... VERNON. Ne demeure-t-il pas au Pré-l’Évêque?... =(A part.)= A plus de trois lieues d’ici... LE GÉNÉRAL. Tu ne crains rien pour Pauline?

VERNON. C’est une simple attaque de nerfs. GERTRUDE. Oh! je puis, n’est-ce pas docteur, je puis vous remplacer sans danger?... VERNON. Oui, Madame. =(Au général.)= Je gage que François est malade comme moi!... On me trouve trop clairvoyant, et l’on me donne une mission... LE GÉNÉRAL, =s’emportant=.

Qui?... Qu’est-ce que tu veux dire?... VERNON. Allez-vous vous emporter encore?... Du calme, mon vieil ami, ou vous vous prépareriez des remords éternels... LE GÉNÉRAL. Des remords... VERNON.

Amuse le tapis, je reviens. LE GÉNÉRAL. Mais... GERTRUDE, =à Pauline=. Eh bien! comment te sens-tu, mon petit ange? LE GÉNÉRAL. Mais, regarde-les?... VERNON.

Eh! les femmes s’assassinent en se caressant. SCÈNE XV. =LES MÊMES=, =moins= VERNON, =puis= MARGUERITE. GERTRUDE, =au général qui est resté comme abasourdi par le dernier mot de Vernon=. Eh bien! qu’avez-vous? LE GÉNÉRAL, =passant devant Gertrude pour aller à Pauline=. Rien!... rien! Voyons, ma Pauline, épouses-tu Godard de ton plein gré? PAULINE.

De mon plein gré. GERTRUDE, =à part=. Ah! LE GÉNÉRAL. Il va venir. PAULINE. Je l’attends! LE GÉNÉRAL, =à part=.

Il y a bien du dépit dans ce mot-là. =(Marguerite paraît avec une tasse.)= GERTRUDE. C’est trop tôt, Marguerite, l’infusion ne sera pas assez forte!... =(Elle goûte=.) Je vais aller arranger cela moi-même. MARGUERITE. J’ai cependant l’habitude de soigner mademoiselle. GERTRUDE. Que signifie ce ton que vous prenez? MARGUERITE. Mais...

Madame... LE GÉNÉRAL. Marguerite, encore un mot et nous nous brouillerons, ma vieille. PAULINE. Allons, Marguerite, laisse faire madame de Grandchamp. =(Gertrude sort avec Marguerite.)= LE GÉNÉRAL. Voyons, nous n’avons donc pas confiance dans notre pauvre père qui nous aime? Eh bien! dis-moi pourquoi tu refusais si nettement Godard hier, et pourquoi tu l’acceptes aujourd’hui? PAULINE.

Une idée de jeune fille! LE GÉNÉRAL. Tu n’aimes personne? PAULINE. C’est bien parce que je n’aime personne que j’épouse votre M. Godard! =(Gertrude rentre avec Marguerite.)= LE GÉNÉRAL. Ah! GERTRUDE.

Tiens, ma chère petite, prends garde, c’est un peu chaud. PAULINE. Merci, ma mère! LE GÉNÉRAL. Sa mère!... En vérité, c’est à en perdre l’esprit! PAULINE. Marguerite, le sucrier? =(Elle profite du moment où Marguerite sort et où Gertrude cause avec le général, pour mettre le poison dans la tasse, et laisse tomber à terre le papier qui le contenait.)= GERTRUDE, =au général=.

Qu’avez-vous? LE GÉNÉRAL. Ma chère amie, je ne conçois rien aux femmes: je suis comme Godard. =(Rentre Marguerite.)= GERTRUDE. Vous êtes comme tous les hommes. PAULINE. Ah! GERTRUDE. Qu’as-tu, mon enfant?

PAULINE. Rien!... rien!... GERTRUDE. Je vais te préparer une seconde tasse... PAULINE. Oh! non, Madame... celle-ci suffit. Il faut attendre le docteur. =(Elle a posé la tasse sur un guéridon.)= SCÈNE XVI. =LES MÊMES=, GODARD, FÉLIX. FÉLIX.

M. Godard demande s’il peut être reçu? =(Du regard on interroge Pauline pour savoir s’il peut entrer.)= PAULINE. Certainement! GERTRUDE. Que vas-tu lui dire? PAULINE. Vous allez voir. GODARD, =entrant=.

Ah! mon Dieu, mademoiselle est indisposée, j’ignorais, et je vais... =(On lui fait signe de s’asseoir.)= Mademoiselle, permettez-moi de vous remercier avant tout de la faveur que vous me faites en me recevant dans le sanctuaire de l’innocence. Madame de Grandchamp et monsieur votre père viennent de m’apprendre une nouvelle qui m’aurait comblé de bonheur hier, mais qui, je l’avoue, m’étonne aujourd’hui. LE GÉNÉRAL. Qu’est-ce à dire, monsieur Godard? PAULINE. Ne vous fâchez pas, mon père, monsieur a raison. Vous ne savez pas tout ce que je lui ai dit hier. GODARD.

Vous êtes trop spirituelle, Mademoiselle, pour ne pas trouver tout simple la curiosité d’un honnête jeune homme qui a quarante mille livres de rente et des économies, de savoir les raisons qui le font accepter à vingt-quatre heures d’échéance d’un refus... car, hier, c’était à cette heure-ci... =(il tire sa montre)= cinq heures et demie, que vous... LE GÉNÉRAL. Comment! vous n’êtes donc pas amoureux comme vous le disiez? Vous allez quereller une adorable fille au moment où elle vous... GODARD. Je ne querellerais pas, s’il ne s’agissait pas de se marier. Un mariage, général, est une affaire en même temps que l’effet d’un sentiment. LE GÉNÉRAL.

Pardonnez-moi, Godard, je suis un peu vif, vous le savez? PAULINE, =à Godard=. Monsieur... =(A part.)= Oh! quelles souffrances... =(Haut.)= Monsieur, pourquoi les pauvres jeunes filles... GODARD. Pauvre!... non, non, Mademoiselle, vous avez quatre cent mille francs... PAULINE. Pourquoi de faibles jeunes filles... GODARD.

Faibles? PAULINE. Allons, d’innocentes jeunes personnes ne s’inquiéteraient-elles pas un peu du caractère de celui qui se présente pour devenir leur seigneur et maître. Si vous m’aimez, vous punirez vous?... me punirez-vous?... d’avoir fait une épreuve. GODARD. Ah! vu comme cela... LE GÉNÉRAL. Oh! les femmes! les femmes!...

GODARD. Oh! vous pouvez bien dire aussi: Les filles! les filles! LE GÉNÉRAL. Oui. Allons, décidément la mienne a plus d’esprit que son père. SCÈNE XVII. =LES MÊMES=, GERTRUDE, NAPOLÉON. GERTRUDE. Eh bien! monsieur Godard?

GODARD. Ah! Madame! ah! général! je suis au comble du bonheur, et mon rêve est accompli! Entrer dans une famille comme la vôtre. Moi... ah! Madame! ah! général! ah! Mademoiselle! =(A part.)= Je veux pénétrer ce mystère, car elle m’aime très-peu. NAPOLÉON, =entrant=.

Papa, j’ai la croix de mérite... Bonjour, maman... Où est donc Pauline?... Tiens, tu es donc malade? Pauvre petite sœur!... Dis donc, je sais d’où vient la justice? GERTRUDE. Qui t’a dit cela!...

Oh! comme le voilà fait! NAPOLÉON. Le maître! Il a dit que la justice venait du bon Dieu! GODARD. Il n’est pas Normand, ton maître. PAULINE, =bas à Marguerite=. Oh!

Marguerite!... ma chère Marguerite! renvoie-les. MARGUERITE. Messieurs, mademoiselle a besoin de repos. LE GÉNÉRAL. Eh bien! Pauline, nous te laissons, tu viendras dîner. PAULINE. Si je puis...

Mon père, embrassez-moi!... LE GÉNÉRAL, =l’embrassant=. Oh! cher ange! =(A Napoléon.)= Viens, petit. =(Ils sortent tous, moins Pauline, Marguerite et Napoléon.)= NAPOLÉON, =à Pauline=. Eh bien? et moi, tu ne m’embrasses pas... quéqu’tas donc? PAULINE. Oh! je meurs! NAPOLÉON. Est-ce qu’on meurt?...

Pauline, en quoi c’est-il fait la mort? PAULINE. La mort... C’est fait... comme ça. =(Elle tombe soutenue par Marguerite.)= MARGUERITE. Ah! mon Dieu! du secours! NAPOLÉON. Oh! Pauline, tu me fais peur... =(En s’enfuyant.)= Maman! maman!

FIN DU QUATRIÈME ACTE. ACTE CINQUIÈME =La chambre de Pauline.= SCÈNE PREMIÈRE. PAULINE, FERDINAND, VERNON. =Pauline est étendue dans son lit. Ferdinand tient sa main dans une pose de douleur et d’abandon complet. C’est le moment du crépuscule, il y a encore une lampe.= VERNON, =assis près du guéridon=. J’ai vu des milliers de morts sur le champ de bataille, aux ambulances; et pourquoi la mort d’une jeune fille sous le toit paternel me fait-elle plus d’impression que tant de souffrances héroïques?... La mort est peut-être un cas prévu sur le champ de bataille... on y compte même; tandis qu’ici il ne s’agit pas seulement d’une existence, c’est toute une famille que l’on voit en larmes, et des espérances qui meurent... Voilà cette enfant, que je chérissais, assassinée, empoisonnée... et par qui?...

Marguerite a bien deviné l’énigme de cette lutte entre ces deux rivales... Je n’ai pas pu m’empêcher d’aller tout dire à la justice..... Pourtant, mon Dieu, j’ai tout tenté pour arracher cette vie à la mort?..... =(Ferdinand relève la tête et écoute le docteur.)= J’ai même apporté ce poison qui pourrait neutraliser l’autre; mais il aurait fallu le concours des princes de la science! On n’ose pas tout seul un pareil coup de dé. FERDINAND =se lève et va au docteur=. Docteur, quand les magistrats seront venus, expliquez-leur cette tentative, ils la permettront; et, tenez, Dieu, Dieu m’écoutera..... il fera quelque miracle, il me la rendra!... VERNON. Avant que l’action du poison n’ait exercé tous ses ravages, j’aurais osé... maintenant, je passerais pour être l’empoisonneur.

Non, ceci =(il pose un petit flacon sur la table)= est inutile, et mon dévouement serait un crime. FERDINAND; =il a mis un miroir devant les lèvres de Pauline=. Mais tout est possible, elle respire encore. VERNON. Elle ne verra pas le jour qui se lève. PAULINE. Ferdinand! FERDINAND.

Elle vient de me nommer. VERNON. Oh! la nature à vingt-deux ans est bien forte contre la destruction! D’ailleurs, elle conservera son intelligence jusqu’à son dernier soupir. Elle pourrait se lever, parler, quoique les souffrances causées par ce poison terrible soient inouïes. SCÈNE II. =LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL, =d’abord en dehors=. LE GÉNÉRAL. Vernon!

VERNON, =à Ferdinand=. Le général. =(Ferdinand tombe accablé sur un fauteuil à gauche, au fond, masqué par les rideaux du lit. A la porte.)= Que voulez-vous? LE GÉNÉRAL. Voir Pauline! VERNON. Si vous m’écoutez, vous attendrez, elle est bien plus mal. LE GÉNÉRAL =force la porte=.

Eh! j’entre, alors. VERNON. Non, général, écoutez-moi. LE GÉNÉRAL. Non, non. Immobile, froide! Ah! Vernon!

VERNON. Voyons, général... =(A part.)= Il faut l’éloigner d’ici... =(Haut.)= Eh bien! je n’ai plus qu’un bien faible espoir de la sauver. LE GÉNÉRAL. Tu dis... Tu m’aurais donc trompé?... VERNON. Mon ami, il faut savoir regarder ce lit en face, comme nous regardions les batteries chargées à mitraille!... Eh bien! dans le doute où je suis, vous devez aller... =(A part.)= Ah! quelle idée! =(Haut.)= chercher vous-même les secours de la religion.

LE GÉNÉRAL. Vernon, je veux la voir, l’embrasser. VERNON. Prenez garde! LE GÉNÉRAL, =après avoir embrassé Pauline=. Oh! glacée! VERNON. C’est un effet de la maladie, général...

Courez au presbytère; car si je ne réussissais pas, votre fille, que vous avez élevée chrétiennement, ne doit pas être abandonnée par l’Église. LE GÉNÉRAL. Ah! ah! oui. J’y vais... =(Il va au lit.)= VERNON, =lui montrant la porte=. Par là! LE GÉNÉRAL. Mon ami, je n’ai plus la tête à moi, je suis sans idées..... Vernon, un miracle!...

Tu as sauvé tant de monde, et tu ne pourrais pas sauver une enfant! VERNON. Viens, viens... =(A part.)= Je l’accompagne, car s’il rencontrait les magistrats, ce seraient bien d’autres malheurs. =(Ils sortent.)= SCÈNE III. PAULINE, FERDINAND. PAULINE. Ferdinand! FERDINAND. Ah! mon Dieu! serait-ce son dernier soupir?

Oh! oui, Pauline, tu es ma vie même: si Vernon ne te sauve pas, je te suivrai, nous serons réunis. PAULINE. Alors, j’expire sans un seul regret. FERDINAND; =il prend le flacon=. Ce qui t’aurait sauvé, si le docteur était venu plus tôt, me délivrera de la vie. PAULINE. Non, sois heureux. FERDINAND.

Jamais sans toi! PAULINE. Tu me ranimes. SCÈNE IV. =LES MÊMES=, VERNON. FERDINAND. Elle parle, ses yeux se sont rouverts. VERNON. Pauvre enfant!... elle s’endort, quel sera le réveil? =(Ferdinand reprend sa place et la main de Pauline.)= SCÈNE V. =LES MÊMES=, RAMEL, LE JUGE D’INSTRUCTION, LE GREFFIER, UN MÉDECIN, UN BRIGADIER, MARGUERITE.

MARGUERITE. Monsieur Vernon, les magistrats sont là... Monsieur Ferdinand, retirez-vous! =(Ferdinand sort à gauche.)= RAMEL. Veillez, brigadier, à ce que toutes les issues de cette maison soient observées, et tenez-vous à nos ordres!... Docteur, pouvons-nous rester ici quelques instants sans danger pour la malade? VERNON. Elle dort, monsieur; et c’est du dernier sommeil. MARGUERITE.

Voici la tasse où se trouvent les restes de l’infusion, et qui contient de l’arsenic; je m’en suis aperçue au moment où j’allais la prendre. LE MÉDECIN, =examinant la tasse et goûtant le reste=. Il est évident qu’il y a une substance vénéneuse. LE JUGE. Vous en ferez l’analyse! =(Il aperçoit Marguerite ramassant un petit papier à terre.)= Quel est ce papier? MARGUERITE. Oh! ce n’est rien. RAMEL.

Rien n’est insignifiant en des cas pareils pour des magistrats!... Ah! ah! Messieurs, plus tard nous aurons à examiner ceci. Pourrions-nous éloigner M. de Grandchamp? VERNON. Il est au presbytère; mais il n’y restera pas longtemps. LE JUGE, =au médecin=. Voyez, Monsieur?... =(Les deux médecins causent au chevet du lit.)= RAMEL, =au juge=.

Si le général revient, nous agirons avec lui selon les circonstances. =(Marguerite pleure, agenouillée au pied du lit. Les deux médecins, le juge et Ramel se groupent sur le devant du théâtre.)= RAMEL, =au médecin=. Ainsi, Monsieur, votre avis est que la maladie de mademoiselle de Grandchamp, que nous avons vue avant-hier pleine de santé, de bonheur même, est l’effet d’un crime? LE MÉDECIN. Les symptômes d’empoisonnement sont de la dernière évidence. RAMEL. Et le reste de poison que contient cette tasse est-il assez visible, assez considérable pour fournir une preuve légale?... LE MÉDECIN.

Oui, Monsieur. LE JUGE, =à Vernon=. La femme que voici prétend, Monsieur, qu’hier, à quatre heures, vous avez ordonné à mademoiselle de Grandchamp une infusion de feuilles d’oranger, pour calmer une irritation survenue après une explication entre la belle-fille et sa belle-mère; elle ajoute que madame de Grandchamp, qui vous aurait aussitôt envoyé à quatre lieues d’ici, sous un vain prétexte, a insisté pour tout préparer et tout donner à sa belle-fille; est-ce vrai? VERNON. Oui, Monsieur! MARGUERITE. Mon insistance à vouloir soigner mademoiselle a été l’occasion d’un reproche de la part de mon pauvre maître. RAMEL, =à Vernon=.

Où madame de Grandchamp vous a-t-elle envoyé? VERNON. Tout est fatal, Messieurs, dans cette affaire mystérieuse. Madame de Grandchamp a si bien voulu m’éloigner, que l’ouvrier chez qui l’on m’envoyait à trois lieues d’ici, était au cabaret. J’ai grondé Champagne d’avoir trompé madame de Grandchamp, et Champagne m’a dit qu’effectivement l’ouvrier n’était pas venu, mais qu’il ne savait rien de cette prétendue maladie. FÉLIX. Messieurs, le clergé se présente. RAMEL.

Nous pouvons emporter les deux pièces à conviction dans le salon, et nous y transporter pour dresser le procès-verbal. VERNON. Par ici, Messieurs! par ici! =(Ils sortent. La scène change.)= SCÈNE VI. =Le salon.= RAMEL, LE JUGE, LE GREFFIER, VERNON. RAMEL. Ainsi, voilà qui demeure établi. Comme le prétendent Félix et Marguerite, hier madame de Grandchamp a d’abord administré à sa belle-fille une dose d’opium; et vous, monsieur Vernon, vous étant aperçu de cette manœuvre criminelle, vous auriez pris et serré la tasse. VERNON.

C’est vrai, Messieurs, mais... RAMEL. Comment, monsieur Vernon, vous qui avez été témoin de cette coupable entreprise, n’avez-vous pas arrêté madame de Grandchamp dans la voie funeste où elle s’engageait? VERNON. Croyez, Monsieur, que tout ce que la prudence exige, que tout ce qu’une vieille expérience peut suggérer a été tenté de ma part. LE JUGE. Votre conduite, Monsieur, est singulière, et vous aurez à l’expliquer. Vous avez fait votre devoir hier en conservant cette preuve; mais pourquoi vous êtes-vous arrêté dans cette voie?...

RAMEL. Permettez, monsieur Cordier: monsieur est un vieillard sincère et loyal! =(Il prend Vernon à part.)= Vous avez dû pénétrer la cause de ce crime? VERNON. C’est la rivalité de deux femmes, poussées aux dernières extrémités par des passions impitoyables... et je dois me taire. RAMEL. Je sais tout. VERNON. Vous?

Monsieur! RAMEL. Et, comme vous, sans doute, j’ai tout fait pour prévenir cette catastrophe; car Ferdinand devait partir cette nuit. J’ai connu mademoiselle Gertrude de Meilhac autrefois chez mon ami. VERNON. Oh! Monsieur, soyez clément! ayez pitié d’un vieux soldat, criblé de blessures et plein d’illusions... Il va perdre sa fille et sa femme... qu’il ne perde pas son honneur.

RAMEL. Nous nous comprenons! Tant que Gertrude ne fera pas d’aveux qui nous forcent à ouvrir les yeux, je tâcherai de démontrer au juge d’instruction, et il est bien fin, bien intègre, il a dix ans de pratique; eh bien, je lui ferai croire que la cupidité seule a guidé la main de madame Grandchamp! Aidez-moi. =(Le juge s’approche, Ramel fait un signe à Vernon et prend un air sévère.)= Pourquoi madame de Grandchamp aurait-elle endormi sa belle-fille? Allons, vous devez le savoir, vous, l’ami de la maison. VERNON. Pauline devait me confier ses secrets, sa belle-mère a deviné que j’allais savoir des choses qu’elle avait intérêt à tenir cachées; et voilà, Monsieur, pourquoi, sans doute, elle m’a fait partir pour aller soigner un ouvrier bien portant, et non pour éloigner les secours à donner à Pauline, car Louviers n’est pas si loin... LE JUGE.

Quelle préméditation!... =(A Ramel.)= Elle ne pourra pas s’en tirer si nous trouvons les preuves du crime dans le secrétaire... Elle ne nous attend pas, elle sera foudroyée!... SCÈNE VII. =LES MÊMES=, GERTRUDE, MARGUERITE. GERTRUDE. Des chants d’église!... Quoi! la justice encore ici?... Que se passe-t-il donc?... =(Elle va sur la porte de la chambre de Pauline et recule épouvantée devant Marguerite.)= Ah! MARGUERITE.

On prie sur le corps de votre victime! GERTRUDE. Pauline! Pauline! morte!... LE JUGE. Et vous l’avez empoisonnée, Madame!... GERTRUDE. Moi! moi! moi!

Ah çà! suis-je éveillée?... =(A Ramel.)= Ah! quel bonheur pour moi! car vous savez tout, vous! Me croyez-vous capable d’un crime?... Comment, je suis donc accusée?... Moi, j’aurais attenté à ses jours... mais je suis femme d’un vieillard plein d’honneur, et j’ai un enfant... un enfant devant qui je ne voudrais pas rougir... Ah! la justice sera pour moi..... Marguerite, que l’on ne sorte pas! Oh! Messieurs!...

Ah çà! que s’est-il donc passé, depuis hier au soir que j’ai laissé Pauline un peu souffrante?... LE JUGE. Madame, recueillez-vous! Vous êtes en présence de la justice de votre pays. GERTRUDE. Ah! je me sens toute froide... LE JUGE. La justice, en France du moins, est la plus parfaite des justices criminelles: elle ne tend jamais de piéges, elle marche, elle agit, elle parle à visage découvert, car elle est forte de sa mission, qui est de chercher la vérité.

Dans ce moment, vous n’êtes qu’inculpée, et vous devez ne voir en moi qu’un protecteur. Mais dites la vérité, quelle qu’elle soit. Le reste ne nous regarde plus... GERTRUDE. Eh! Monsieur, menez-moi là, et devant Pauline je vous crierai ce que je vous crie: Je suis innocente de sa mort!... LE JUGE. Madame!...

GERTRUDE. Voyons, pas de ces longues phrases où vous enveloppez les gens. Je souffre des douleurs inouïes! Je pleure Pauline comme si c’était ma fille, et... je lui pardonne tout! Que voulez-vous? Allez, je répondrai. RAMEL. Que lui pardonnez-vous?...

GERTRUDE. Mais je... RAMEL, =bas=. De la prudence! GERTRUDE. Ah! vous avez raison. Partout des précipices! LE JUGE, =au greffier=.

Vous écrirez plus tard les nom et prénoms, prenez les notes pour le procès-verbal de cet interrogatoire. =(A Gertrude.)= Avez-vous hier administré, vers midi, de l’opium dans du thé à mademoiselle de Grandchamp? GERTRUDE. Ah! docteur... Vous! RAMEL. N’accusez pas le docteur, il s’est déjà trop compromis pour vous! répondez au juge! GERTRUDE. Eh bien, c’est vrai!

LE JUGE, =il présente la tasse=. Reconnaissez-vous ceci? GERTRUDE. Oui, Monsieur. Après? LE JUGE. Madame a reconnu la tasse, et avoue y avoir mis de l’opium. Cela suffit, quant à présent, sur cette phase de l’instruction.