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Part 25

Vous ne connaissez pas monsieur Mercadet!... Moi qui suis chez lui depuis six ans, et qui le vois, depuis sa dégringolade, aux prises avec ses créanciers, je le crois capable de tout, même de devenir riche... Tantôt, je me disais: Le voilà perdu! Les affiches jaunes fleurissaient à la porte; il avait des rames de papier timbré que j’en vendais sans qu’il s’en aperçut! Brrr! il rebondissait, il triomphait! Et quelles inventions!... Vous ne lisez pas les journaux, vous autres! c’était du nouveau tous les jours: du bois en pavés; des pavés filés en soie; des duchés, des moulins, enfin jusqu’au blanchissage mis en actions... C’était du propre!...

Par exemple, je ne sais pas par où sa caisse est trouée! il a beau l’emplir, ça se vide comme un verre! Un jour, monsieur se couche abattu; le lendemain, il se réveille millionnaire, quand il a dormi, car il travaille à effrayer; il chiffre, il calcule, il écrit des prospectus qui sont comme des piéges à loups, il s’y prend toujours des actionnaires; mais il a beau lancer des affaires, il a toujours des créanciers, et il les promène, et il les retourne. Ah! quelquefois je les ai vus arrivant: ils vont tout emporter, le faire mettre en prison; il leur parle... Eh bien! ils finissent par rire ensemble, et ils sortent les meilleurs amis du monde. Les créanciers ont débuté par des cris de paon, par des mots plus que durs, et ils terminent par des:—«Mon cher Mercadet!» et des poignées de main. Voyez-vous, quand un homme peut maintenir paisibles des gens comme ce Pierquin... THÉRÈSE. Un tigre qui se nourrit de billets de mille francs...

JUSTIN. Un pauvre père Violette!... VIRGINIE. Ah! pauvre cher homme, j’ai toujours envie de lui donner un bouillon... JUSTIN. Un Goulard! THÉRÈSE. Goulard! un escompteur qui voudrait me... m’escompter!

JUSTIN. Il est riche, il est garçon! Laissez-vous... VIRGINIE. J’entends madame. JUSTIN. Soyons gentils, nous apprendrons quelque chose du mariage... SCÈNE III.

LES MÊMES, MADAME MERCADET. MADAME MERCADET. Avez-vous vu monsieur? THÉRÈSE. Madame s’est levée seule, sans me sonner. MADAME MERCADET. En ne trouvant pas monsieur Mercadet chez lui, l’inquiétude m’a saisie, et... Justin, savez-vous où est monsieur?

JUSTIN. J’ai trouvé monsieur en discussion avec monsieur Brédif, et ils sont... MADAME MERCADET. Bien... Assez, Justin. JUSTIN. Monsieur n’est pas sorti de la maison. MADAME MERCADET.

Merci. THÉRÈSE. Madame est sans doute chagrine de ce qu’on ait refusé de livrer les commandes. VIRGINIE. Madame sait que les fournisseurs ne veulent plus... MADAME MERCADET. Je comprends. JUSTIN.

C’est les créanciers qui sont la cause de tout le mal. Ah! si je savais quelque bon tour à leur jouer! MADAME MERCADET. Le meilleur, ce serait de les payer!... JUSTIN. Ils seraient bien étonnés! THÉRÈSE. Et malheureux, donc!...

Ils ne sauraient plus que faire de leur temps. MADAME MERCADET. Il est inutile de vous cacher l’inquiétude excessive que me causent les affaires de mon mari. Nous aurons sans doute besoin de votre discrétion; car nous pouvons compter sur vous, n’est-ce pas? TOUS. Ah! madame!... MADAME MERCADET. Monsieur ne veut que gagner du temps, il a tant de ressources dans l’esprit!...

Suivez bien ses instructions. THÉRÈSE. Ah! oui, madame! Virginie et moi nous passerions dans le feu pour vous!... VIRGINIE. Je disais tout à l’heure que nous avions de bons maîtres; et que, dans leur prospérité, ils se souviendraient de la manière dont nous nous conduisons dans leur malheur. JUSTIN. Moi, je disais que tant que j’aurais de quoi vivre je servirais monsieur; je l’aime, et je suis sûr que le jour où il aura une affaire vraiment bonne, il nous en fera profiter. =(Mercadet se montre.)= MADAME MERCADET.

Il doit vous donner une place dans sa première entreprise solide... il ne s’agit plus que d’un dernier effort. Hélas! nous ne devons pas laisser voir notre gêne momentanée, il se présente un riche parti pour mademoiselle Julie. THÉRÈSE. Mademoiselle mérite bien d’être heureuse; pauvre fille! elle est si bonne, si instruite, si bien élevée... VIRGINIE. Et quels talents! un vrai rossignol! JUSTIN. C’est un assassinat que d’ôter à une jeune personne tous ses moyens en lui refusant ses robes, ses chapeaux.

Thérèse, vous vous y serez mal prise! Si madame veut me dire le nom du prétendu, j’irai chez tous ces gens-là, je leur ferai sous-entendre que je puis envoyer chez eux ce monsieur... monsieur... MADAME MERCADET. De la Brive. JUSTIN. Monsieur de la Brive, pour la corbeille, et ils livreront... THÉRÈSE. Madame ne m’avait rien dit de ce mariage-là; sans cela, j’aurais tout obtenu, car l’idée de Justin est très-bonne...

VIRGINIE. Oh! c’est sûr, ils seront dedans. MADAME MERCADET. Mais ils ne perdront pas un centime! SCÈNE IV. LES MÊMES, MERCADET. MERCADET, =bas à sa femme=. Voilà comme vous parlez à vos domestiques? ils vous manqueront de respect demain. =(A Justin.)= Justin, allez à l’instant chez monsieur Verdelin, vous le prierez de venir me parler pour une affaire qui ne souffre aucun retard.

Soyez assez mystérieux; car il faut qu’il vienne.—Vous, Thérèse, retournez chez tous les fournisseurs de madame Mercadet, dites-leur sèchement d’apporter tout ce qui a été commandé par vos maîtresses, ils seront payés... oui, comptant. Allez! =(Justin et Thérèse sortent.)= SCÈNE V. MADAME MERCADET, VIRGINIE, MERCADET. MERCADET, =à Virginie=. Eh bien! madame vous a-t-elle donné ses ordres? VIRGINIE. Non, monsieur. MERCADET.

Il faut vous distinguer aujourd’hui! Nous avons à dîner quatre personnes: Verdelin et sa femme, monsieur de Méricourt et monsieur de la Brive. Ainsi nous serons sept. Ces dîners-là sont le triomphe des grandes cuisinières! Ayez pour relevé de potage un beau poisson, puis quatre entrées, mais finement faites. VIRGINIE. Monsieur!... MERCADET.

Au second service... VIRGINIE. Monsieur, les fournisseurs... MERCADET. Comment! vous me parlez des fournisseurs le jour où se fait l’entrevue de ma fille et de son prétendu! VIRGINIE. Mais ils ne veulent plus rien fournir. MERCADET.

Vous irez chez leurs concurrents à qui vous donnerez ma pratique et ils vous donneront des étrennes. VIRGINIE. Et ceux que je quitte, comment les payerai-je? MERCADET. Ne vous inquiétez pas de cela! ça les regarde! VIRGINIE. Et s’ils me demandent leur payement, à moi? Oh! d’abord, je ne réponds de rien...

MERCADET, =à part=. Cette fille a de l’argent! =(Haut.)= Virginie, aujourd’hui le crédit est toute la richesse des gouvernements; mes fournisseurs méconnaîtraient les lois de leur pays, ils seraient inconstitutionnels et radicaux, s’ils ne me laissaient pas tranquille! Ne me rompez donc pas la tête pour des gens en insurrection contre le principe vital de tous les États... bien ordonnés! Mais montrez-vous ce que vous êtes: un vrai cordon bleu! Si madame Mercadet, en comptant avec vous le lendemain du mariage de ma fille, se trouve vous devoir... je réponds de tout, moi! VIRGINIE. Monsieur... MERCADET.

Allez! je vous ferai gagner de bons intérêts, à dix francs pour cent francs, tous les six mois! C’est un peu mieux que la caisse d’épargne... VIRGINIE. Elle donne à peine cent sous par an. MERCADET, =à madame Mercadet=. Quand je vous le disais! =(A Virginie.)= Comment! vous mettez votre argent entre des mains étrangères? Vous avez bien assez d’esprit pour le faire valoir vous-même; et ici, votre petit magot ne vous quitterait pas. VIRGINIE, =à part=.

Dix francs tous les six mois! =(Haut.)= Quant au second service, madame me le dira. Je vais faire le déjeuner. =(Elle sort.)= SCÈNE VI. MERCADET, MADAME MERCADET. MERCADET, =il regarde Virginie qui s’en va=. Cette fille a mille écus à la caisse d’épargne... qu’elle nous a volés; aussi maintenant, pouvons-nous être tranquilles de ce côté-là... MADAME MERCADET. Oh! monsieur, jusqu’où descendez-vous! MERCADET.

Je vous admire!... vous qui avez votre petite existence bien arrangée, qui allez presque tous les soirs au spectacle ou dans le monde avec notre ami Méricourt, vous me... MADAME MERCADET. Vous l’avez prié de m’accompagner... MERCADET. On ne peut pas être à sa femme et aux affaires. Enfin, vous faites la belle et l’élégante... MADAME MERCADET. Vous me l’avez ordonné.

MERCADET. Certes, il le faut bien! une femme est une enseigne pour un spéculateur... Quand à l’Opéra vous vous montrez avec une nouvelle parure, le public se dit: «Les Asphaltes vont bien, ou la Providence des Familles est en hausse, car madame Mercadet est d’une élégance!... Voilà des gens heureux!» Dieu veuille que ma combinaison sur les remplacements soit agréée par le ministre de la guerre, vous aurez voiture!... MADAME MERCADET. Croyez-vous, monsieur, que je sois indifférente à vos tourments, à votre lutte et à votre honneur?... MERCADET. Eh bien! ne jugez donc pas les moyens dont je me sers.

Là, tout à l’heure, vous vouliez prendre vos domestiques par la douceur: il fallait commander... comme Napoléon, brièvement. MADAME MERCADET. Ordonner quand on ne paye pas!... MERCADET. Précisément! on paye d’audace. MADAME MERCADET. On peut obtenir par l’affection des services qu’on refuse à... MERCADET.

Par l’affection! Ah! vous connaissez bien notre époque! Aujourd’hui, madame, tous les sentiments s’en vont, et l’argent les pousse. Il n’y a plus que des intérêts parce qu’il n’y a plus de famille, mais des individus! Voyez! l’avenir de chacun est dans une caisse publique! une fille, pour sa dot, ne s’adresse plus à une famille mais à une tontine. La succession du roi d’Angleterre était chez une assurance. La femme compte, non sur son mari, mais sur la caisse d’épargne! On paye sa dette à la patrie au moyen d’une agence qui fait la traite des blancs!

Enfin, tous nos devoirs sont en coupons! Les domestiques, dont on change comme de chartes, ne s’attachent plus à leurs maîtres: ayez leur argent, ils vous sont dévoués!... MADAME MERCADET. Oh! monsieur, vous si probe, si honorable, vous dites quelquefois des choses qui me... MERCADET. Et qui arrive à dire arrive à faire, n’est-ce pas? Eh bien! je ferai tout ce qui pourra me sauver, car =(il tire une pièce de cinq francs)= voici l’honneur moderne!... Ayez vendu du plâtre pour du sucre, si vous avez su faire fortune sans exciter de plainte, vous devenez député, pair de France ou ministre!

Savez-vous pourquoi les drames dont les héros sont des scélérats ont tant de spectateurs? C’est que tous les spectateurs s’en vont flattés en se disant:—Je vaux encore mieux que ces coquins-là... Mais moi, j’ai mon excuse. Je porte le poids du crime de Godeau! Enfin, qu’y a-t-il de déshonorant à devoir? Est-il un seul État en Europe qui n’ait ses dettes? Quel est l’homme qui ne meurt pas insolvable envers son père? Il lui doit la vie, et ne peut pas la lui rendre.

La terre fait constamment faillite au soleil! La vie, madame, est un emprunt perpétuel! Et n’emprunte pas qui veut! Ne suis-je pas supérieur à mes créanciers? J’ai leur argent, ils attendent le mien; je ne leur demande rien, et ils m’importunent! Un homme qui ne doit rien, mais personne ne songe à lui, tandis que mes créanciers s’intéressent à moi! MADAME MERCADET. Un peu trop!... devoir et payer, tout va bien: mais devoir et ne pouvoir rendre, mais emprunter quand on se sait hors d’état de s’acquitter!...

Je n’ose vous dire ce que j’en pense. MERCADET. Vous pensez qu’il y a là comme un commencement de... MADAME MERCADET. J’en ai peur... MERCADET. Vous ne m’estimez donc plus, moi, votre... MADAME MERCADET.

Je vous estime toujours, mais je suis au désespoir de vous voir vous consumant en efforts sans succès; j’admire la fertilité de vos conceptions, mais je gémis d’avoir à entendre les plaisanteries avec lesquelles vous essayez de vous étourdir. MERCADET. Un homme mélancolique se serait déjà noyé! Un quintal de chagrin ne paye pas deux sous de dettes... Voyons! pouvez-vous me dire où commence, où finit la probité dans le monde commercial? Tenez!... nous n’avons pas de capital, dois-je le dire? MADAME MERCADET. Non, certes.

MERCADET. N’est-ce pas une tromperie? personne ne nous donnerait un sou, le sachant! Eh bien! ne blâmez donc pas les moyens que j’emploie pour garder ma place au grand tapis vert de la spéculation, en faisant croire à ma puissance financière. Tout crédit implique un mensonge! Vous devez m’aider à cacher notre misère sous les brillants dehors du luxe. Les décorations veulent des machines, et les machines ne sont pas propres! Soyez tranquille, plus d’un qui pourrait murmurer a fait pis que moi. Louis XIV, dans sa détresse, a montré Marly à Samuel Bernard pour en obtenir quelques millions, et aujourd’hui les lois modernes nous ont conduits à dire tous comme lui: _L’État, c’est moi!_ MADAME MERCADET.

Pourvu que, dans votre détresse, l’honneur soit toujours sauf, vous savez bien, monsieur, que vous n’avez pas à vous justifier auprès de moi. MERCADET. Vous vous apitoyez sur mes créanciers, mais sachez donc enfin que nous n’avons dû leur argent qu’à... MADAME MERCADET. A leur confiance, monsieur!... MERCADET. A leur avidité! Le spéculateur et l’actionnaire se valent! tous les deux, ils veulent être riches en un instant.

J’ai rendu service à tous mes créanciers; tous croient encore tirer quelque chose de moi! Je serais perdu sans la connaissance intime de leurs intérêts et de leurs passions: aussi jouai-je à chacun sa comédie. MADAME MERCADET. Le dénoûment m’effraye! Il en est qui sont las de faire votre partie. Goulard, par exemple: que pouvez-vous contre une férocité pareille? il va vous forcer à déposer votre bilan... MERCADET. Jamais, de mon vivant! car les mines d’or ne sont plus au Mexique, mais place de la Bourse!

Et j’y veux rester jusqu’à ce que j’aie trouvé mon filon!... SCÈNE VII. LES MÊMES, GOULARD. GOULARD. Je suis ravi de vous rencontrer, mon cher monsieur. MADAME MERCADET, =à part=. Goulard! comment va-t-il faire?... =(A Mercadet.)= Auguste! =(Mercadet fait signe à sa femme de se tranquilliser.)= GOULARD. C’est chose rare, il faut s’y prendre dès le matin et profiter du moment où la porte est ouverte et les gardiens absents.

MERCADET. Les gardiens! sommes-nous des bêtes curieuses? Vous êtes impayable!... GOULARD. Non, je suis impayé, monsieur Mercadet. MERCADET. Monsieur Goulard!... GOULARD.

Je ne saurais me contenter de paroles. MERCADET. Il vous faut des actions, je le sais: j’en ai beaucoup à vous donner en payement, si vous voulez. Je suis actionnaire de... GOULARD. Ne plaisantons pas, je viens avec l’intention d’en finir... MADAME MERCADET. En finir...

Monsieur, je vous offre... MERCADET. Ma chère, laissez parler monsieur Goulard. =(Goulard salue madame Mercadet.)= Vous êtes chez vous, écoutez-le. GOULARD. Pardon! madame, je suis enchanté de vous voir, car votre signature pourrait... MERCADET. Ma femme a tort de se mêler de notre conversation, les femmes n’entendent rien aux affaires! =(A sa femme.)= Monsieur est mon créancier, ma chère; il vient me demander le montant de sa créance en capital, intérêts et frais, car vous ne m’avez pas ménagé, Goulard... Ah! vous avez rudement poursuivi un homme avec qui vous faisiez des affaires considérables!

GOULARD. Des affaires où tout n’a pas été bénéfice... MERCADET. Où serait le mérite? si elles ne donnaient que des bénéfices, tout le monde ferait des affaires! GOULARD. Je ne viens pas chercher les preuves de votre esprit, je sais que vous en avez plus que moi, car vous avez mon argent... MERCADET. Eh bien! il faut que l’argent soit quelque part! =(A madame Mercadet.)= Tu vois en monsieur un homme qui m’a poursuivi comme un lièvre!

Allons! convenez-en, mon cher Goulard, vous vous êtes mal conduit. Un autre que moi se vengerait en ce moment, car je puis vous faire perdre une bien grosse somme... GOULARD. Si vous ne me payez pas, je le crois bien; mais vous me payerez, ou, demain, les pièces seront remises au garde du commerce... MERCADET. Oh! il ne s’agit pas de ce que je vous dois, vous n’avez là-dessus aucune inquiétude, ni moi non plus: mais il s’agit de capitaux bien plus considérables! Rien ne m’a étonné comme de vous savoir, vous, homme d’un coup d’œil si sûr, vous à qui je demanderais un conseil, de vous savoir encore engagé dans cette affaire-là!... vous!... Enfin nous avons tous nos moments d’erreur...

GOULARD. Mais quoi?... MERCADET, =à sa femme=. Tu ne le croirais jamais! =(A Goulard.)= Elle a fini par se connaître en spéculations, elle a un tact pour les juger!... =(A sa femme.)= Et bien! ma chère, Goulard y est pour une somme très-considérable. MADAME MERCADET. Monsieur!... GOULARD, =à part=. Ce Mercadet, il a le génie de la spéculation: mais veut-il encore m’amuser? =(A Mercadet.)= Que voulez-vous dire?

De quoi s’agit-il? MERCADET. Vous le savez bien!... On sait toujours où le bât nous blesse, quand on porte des actions. GOULARD. Seraient-ce les mines de la Basse-Indre? une affaire superbe... MERCADET. Superbe!... oui, pour ceux qui ont fait vendre hier...

GOULARD. On a vendu!... MERCADET. En secret, dans la coulisse! vous verrez la baisse aujourd’hui et demain. Oh! demain, quand on saura ce que l’on a trouvé... GOULARD. Merci! Mercadet, nous causerons plus tard de nos petites affaires.

Madame, mes hommages... MERCADET. Attendez donc, mon cher Goulard! =(Il retient Goulard par le bras.)= J’ai une nouvelle à vous donner qui vous rassurera sur... GOULARD. Sur quoi? MERCADET. Sur votre créance! Je marie ma fille...

GOULARD. =Il dégage sa main de celle de Mercadet.= Plus tard. MERCADET. =Il reprend Goulard.= Non, tout de suite, il s’agit d’un millionnaire. GOULARD. Je vous fais mes compliments... Oh! la mine! Puisse-t-elle être heureuse! Vous pouvez compter sur moi. MADAME MERCADET.

Pour la noce? GOULARD. =Il dégage de nouveau son bras du bras de Mercadet.= En toute occasion. MERCADET. Écoutez! encore un mot. GOULARD. Non, adieu! Je vous souhaite bon succès dans cette affaire. MERCADET. =Il fait revenir Goulard par un signe.= Si vous voulez me rendre quelques titres, je vous dirai à qui vous pourrez vendre vos actions. GOULARD.

Mon cher Mercadet! Mais nous allons nous entendre. MERCADET, =à sa femme=. Le voyez-vous prêt à voler le prochain? Est-ce un honnête homme? GOULARD. Eh bien? MERCADET.

Avez-vous mes valeurs sur vous? GOULARD. Non. MERCADET. Que veniez-vous donc faire? GOULARD. Je venais savoir comment vous vous portiez. MERCADET.

Comme vous voyez. GOULARD. Enchanté. Adieu! =(Mercadet suit Goulard en essayant de le retenir.)= MADAME MERCADET, =seule un instant=. Cela tient du prodige. SCÈNE VIII. MERCADET, MADAME MERCADET. MERCADET. =Il revient en riant.= Impossible de le retenir!

Il m’a tourné le dos comme un ivrogne à une fontaine. MADAME MERCADET, =riant aussi=. Mais est-ce vrai, ce que vous lui avez dit? car je ne sais plus démêler le sens de ce que vous leur dites... MERCADET. Il est dans l’intérêt de mon ami Verdelin d’organiser une panique sur les actions de la Basse-Indre, entreprise jusqu’à présent douteuse, et devenue excellente tout à coup. =(A part.)= S’il réussit à tuer l’affaire, je me ferai ma part... =(Haut.)= Ceci nous ramène à notre grande affaire: le mariage de Julie! Oui, j’ai besoin d’un second moi-même pour ce que je sème. MADAME MERCADET. Ah! monsieur, si vous m’aviez prise pour votre caissier, nous aurions aujourd’hui trente mille francs de rentes!...

MERCADET. Le jour où j’aurais eu trente mille livres de rentes, j’eusse été ruiné. Voyons! si, comme vous le vouliez, nous nous étions enfouis dans une province, avec le peu qui nous serait resté lors de l’emprunt forcé que nous a fait ce monstre de Godeau, où en serions-nous? Auriez-vous connu Méricourt qui vous plaît tant et de qui vous avez fait votre chevalier? Ce lion (car c’est un lion) va nous débarrasser de Julie! Ah! la pauvre enfant n’est pas notre plus belle affaire... MADAME MERCADET. Il y a des hommes sensés qui pensent que la beauté passe...

MERCADET. Il y en a de plus sensés qui pensent que la laideur reste. MADAME MERCADET. Julie est aimante... MERCADET. Mais je ne suis pas monsieur de la Brive!... Et je sais mon rôle de père, allez! Je suis même assez inquiet de la passion subite de ce jeune homme: je voudrais savoir de lui ce qui l’a charmé dans ma fille.

MADAME MERCADET. Julie a une voix délicieuse, elle est musicienne. MERCADET. Peut-être est-il un de nos dilettanti les moins savants, car il va, je crois, aux Bouffes sans entendre un mot d’italien. MADAME MERCADET. Julie est instruite. MERCADET. Vous voulez dire qu’elle lit des romans; et, ce qui prouve qu’elle est une fille d’esprit, c’est qu’elle n’en écrit pas.

J’espère que Julie, malgré ses lectures, comprendra le mariage comme il doit être compris: en affaire! Nous l’avons à peu près laissée maîtresse de ses volontés depuis deux ans: elle se faisait si grande! MADAME MERCADET. Pauvre enfant! elle est si bien dans le secret de notre position, qu’elle a su se donner un talent, celui de la peinture sur porcelaine, afin de ne plus nous être à charge... MERCADET. Vous n’avez pas rempli vos obligations envers elle =(mouvement de madame Mercadet)=: il fallait la faire jolie. MADAME MERCADET. Elle est mieux, elle est vertueuse...

MERCADET. Spirituelle et vertueuse! son mari aura bien... MADAME MERCADET. Monsieur!... MERCADET. Bien de l’agrément! Allez la chercher, car il faut lui expliquer le sens du dîner d’aujourd’hui et l’inviter à prendre monsieur de la Brive au sérieux. MADAME MERCADET.

Les difficultés avec nos fournisseurs m’ont empêchée de lui en parler hier. Je vais vous amener Julie: elle est éveillée, car elle se lève au jour pour peindre. =(Elle sort.)= SCÈNE IX. MERCADET. Dans cette époque, marier une fille jeune et belle, la bien marier, entendons-nous, est un problème assez difficile à résoudre; mais marier une fille d’une beauté douteuse et qui n’apporte que ses vertus en dot, je le demande aux mères les plus intrigantes, n’est-ce pas une œuvre diabolique? Méricourt doit avoir de l’affection pour nous; ma femme fait encore de lui ce qu’elle veut, et c’est ce qui me rassure... Oui, peut-être se croit-il obligé de marier Julie avantageusement. Quant à monsieur de la Brive, rien qu’à le voir fouettant son cheval aux Champs-Élysées, au style du tigre, l’ensemble de l’équipage, son attitude à l’Opéra, le père le plus exigeant serait satisfait. J’ai dîné chez lui: charmant appartement, belle argenterie, un dessert en vermeil, à ses armes; ce n’était pas emprunté.

Qui peut donc engager un coryphée de la jeunesse dorée à se marier?... Car il a eu des succès de femmes... Oh! peut-être est-il las des succès... Puis il a entendu, m’a dit Méricourt, Julie chez Duval, où elle a chanté à ravir... Après tout, ma fille fait un bon mariage. Et lui?... Oh! lui... SCÈNE X.

MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE. MADAME MERCADET. Julie, votre père et moi, nous avons à vous parler sur un sujet toujours agréable à une fille: il se présente pour vous un parti. Tu vas peut-être te marier, mon enfant... JULIE. Peut-être!... Mais cela doit être sûr. MERCADET.

Les filles à marier ne doutent jamais de rien! JULIE. Monsieur Minard vous a donc parlé, mon père? MERCADET. Monsieur Minard?... Hein?... Qu’est-ce qu’un monsieur Minard? Vous attendiez-vous, madame, à trouver un monsieur Minard établi dans le cœur de votre fille Julie?

Julie, serait-ce par hasard ce petit employé que Duval, mon ancien caissier, m’a plusieurs fois recommandé pour des places? Un pauvre garçon dont la mère seule est connue... =(A part.)= Le fils naturel de Godeau..... =(A Julie.)= Répondez. JULIE. Oui, papa. MERCADET. Vous l’aimez? JULIE. Oui, papa.

MERCADET. Il s’agit bien d’aimer, il faut être aimée. MADAME MERCADET. Vous aime-t-il? JULIE. Oui, maman. MERCADET. «Oui, papa, oui, maman,» pourquoi pas nanan, dada? Quand les filles sont ultra-majeures, elles parlent comme si elles sortaient de nourrice!...

Faites à votre mère la politesse de l’appeler madame, afin qu’elle ait les bénéfices de sa fraîcheur et de sa beauté. JULIE. Oui, monsieur. MERCADET. Oh! appelez-moi mon père, je ne m’en fâcherai pas! Quelles preuves avez-vous donc d’être aimée?... JULIE. Mais... on se sent aimée!

MERCADET. Quelles preuves en avez-vous? JULIE. Mais la meilleure preuve, c’est qu’il veut m’épouser. MERCADET. C’est vrai! Ces filles ont, comme les petits enfants, des réponses à vous casser les bras. MADAME MERCADET.

Où l’avez-vous donc vu? JULIE. Ici. MADAME MERCADET. Quand? JULIE. Le soir, quand vous êtes sortie. MADAME MERCADET.