Chapter 6 of 31 · 3990 words · ~20 min read

Part 6

Ma chère, on nous trompe. =(A Raoul.)= Monsieur, vous n’êtes pas venu du Mexique, votre mère n’est pas morte, et vous avez été dès votre enfance abandonné, n’est-ce pas? RAOUL. Ma mère vivrait! VAUTRIN. Pardon, Madame, j’arrive moi, et si vous souhaitez apprendre des secrets, je me fais fort de vous en révéler qui vous dispenseront d’interroger monsieur. =(A Raoul.)= Pas un mot. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. C’est lui! Et cet homme en fait l’enjeu de quelque sinistre partie... =(Elle va au marquis.)= Mon fils...

LE MARQUIS. Vous les avez troublés, ma mère, et nous avons sur cet homme =(il montre Vautrin)= la même pensée; mais une femme a seule le droit de dire tout ce qui pourra faire découvrir cette horrible imposture. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Horrible! oui. Mais laissez-nous. LE MARQUIS. Mesdames, malgré tout ce qui s’élève contre moi, ne m’en veuillez pas si j’espère encore. =(A Vautrin.)= Entre la coupe et les lèvres il y a souvent... VAUTRIN.

La mort! =(Le marquis et Raoul se saluent, et le marquis sort.)= LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à madame de Christoval=. Chère duchesse, je vous en supplie, renvoyez Inès, nous ne saurions nous expliquer en sa présence. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à sa fille, en lui faisant signe de sortir=. Je vous rejoins dans un moment. RAOUL, =à Inès, en lui baisant la main=. C’est peut-être un éternel adieu! =(Inès sort.)= SCÈNE XI. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, LA DUCHESSE DE MONTSOREL, RAOUL, VAUTRIN. VAUTRIN, =à la duchesse de Christoval=.

Ne soupçonnez-vous donc pas quel intérêt amène ici madame? LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Depuis hier je n’ose me l’avouer. VAUTRIN. Moi, j’ai deviné cet amour à l’instant. RAOUL, =à Vautrin=. J’étouffe dans cette atmosphère de mensonge. VAUTRIN, =à Raoul=.

Un seul moment encore. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Madame, je sais tout ce que ma conduite a d’étrange en cet instant, et je n’essayerai pas de la justifier. Il est des devoirs sacrés devant lesquels s’abaissent toutes les convenances et même les lois du monde. Quel est le caractère? quels sont donc les pouvoirs de monsieur? LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à qui Vautrin a fait un signe=. Il m’est interdit de vous répondre. LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Eh bien! je vous le dirai: monsieur est ou le complice ou la dupe d’une imposture dont nous sommes les victimes. En dépit des lettres, en dépit des actes qu’il vous apporte, tout ce qui donne à Raoul un nom et une famille est faux. RAOUL. Madame, en vérité, je ne sais de quel droit vous vous jetez ainsi dans ma vie? LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Madame, vous avez sagement agi en renvoyant ma fille et le marquis. VAUTRIN, =à Raoul=. De quel droit? =(A madame de Montsorel.)= Mais vous ne devez pas l’avouer, et nous le devinons.

Je conçois trop bien, Madame, la douleur que vous cause ce mariage pour m’offenser de vos soupçons sur mon caractère et de vous voir contredire des actes authentiques, que madame de Christoval et moi nous sommes tenus de produire. =(A part.)= Je vais l’asphyxier. =(Il la prend à part.)= Avant d’être Mexicain, j’étais Espagnol, je sais la cause de votre haine contre Albert; et quant à l’intérêt qui vous amène ici, nous en causerons bientôt chez votre directeur. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Vous sauriez? VAUTRIN. Tout. =(A part.)= Il y a quelque chose. =(Haut.)= Allez voir les actes. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Eh bien! ma chère? LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Allons retrouver Inès. Et, je vous en conjure, examinons bien les pièces, c’est la prière d’une mère au désespoir. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Une mère au désespoir! LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =regardant Raoul et Vautrin=. Comment cet homme a-t-il mon secret et tient-il mon fils? LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Venez, Madame!

SCÈNE XII. RAOUL, VAUTRIN, LAFOURAILLE. VAUTRIN. J’ai cru que notre étoile pâlissait, mais elle brille. RAOUL. Suis-je assez humilié? Je n’avais au monde que mon honneur, je te l’ai livré. Ta puissance est infernale, je le vois.

Mais à compter de cette heure, je m’y soustrais, tu n’es plus en danger, adieu. LAFOURAILLE, =qui est entré pendant que Raoul parlait=. Personne! bon, il était temps! Ah! Monsieur, Philosophe est en bas, tout est perdu! l’hôtel est envahi par la police. VAUTRIN. Un autre se lasserait! Voyons?

Personne n’est pris? LAFOURAILLE. Oh! nous avons de l’usage. VAUTRIN. Philosophe est en bas, mais en quoi? LAFOURAILLE. En chasseur. VAUTRIN.

Bien, il montera derrière la voiture. Je vous donnerai mes ordres pour coffrer le prince d’Arjos, qui croit se battre demain. RAOUL. Vous êtes menacé, je le vois, je ne vous quitte plus et veux savoir... VAUTRIN. Rien. Ne te mêle pas de ton salut. Je réponds de toi, malgré toi.

RAOUL. Oh! je connais mon lendemain. VAUTRIN. Et moi aussi. LAFOURAILLE. Ça chauffe. VAUTRIN. Ça brûle. LAFOURAILLE. Pas d’attendrissement, il ne faut pas flâner, ils sont à notre piste, et vont à cheval.

VAUTRIN. Et nous donc? =(Il prend Lafouraille à part.)= Si le gouvernement nous fait l’honneur de loger ses gendarmes chez nous, notre devoir est de ne pas les troubler. On est libre de se disperser; mais qu’on soit à minuit chez la mère Giroflée au grand complet. Soyez à jeun, car je ne veux pas avoir de Waterloo, et voilà les Prussiens. Roulons! FIN DU QUATRIÈME ACTE. ACTE CINQUIÈME =La scène se passe à l’hôtel de Montsorel, dans un salon du rez-de-chaussée.= SCÈNE PREMIÈRE. JOSEPH, =seul=.

Il a fait ce soir la maudite marque blanche à la petite porte du jardin. Ça ne peut pas aller longtemps comme ça, le diable sait seul ce qu’il veut faire. J’aime mieux le voir ici que dans les appartements, du moins le jardin est là; et, en cas d’alerte, on peut se promener. SCÈNE II. JOSEPH, LAFOURAILLE, BUTEUX; =puis= VAUTRIN. =On entend pendant un instant faire prrrrrr.= JOSEPH. Allons, bon! v’là notre air national, ça me fait toujours trembler. =(Lafouraille entre.)= Qui êtes-vous? =(Lafouraille fait un signe.)= Un nouveau? LAFOURAILLE. Un vieux. JOSEPH.

Il est là. LAFOURAILLE. Est-ce qu’il attendrait? Il va venir. =(Buteux se montre.)= JOSEPH. Comment, vous serez trois! LAFOURAILLE, =montrant Joseph=. Nous serons quatre. JOSEPH.

Que venez-vous donc faire à cette heure? Voulez-vous tout prendre ici? LAFOURAILLE. Il nous croit des voleurs! BUTEUX. Ça se prouve quelquefois, quand on est malheureux; mais ça ne se dit pas... LAFOURAILLE. On fait comme les autres, on s’enrichit, voilà tout! JOSEPH.

Mais monsieur le duc va... LAFOURAILLE. Ton duc ne peut pas rentrer avant deux heures, et ce temps nous suffit; ainsi ne viens pas entrelarder d’inquiétudes le plat de notre métier que nous avons à servir... BUTEUX. Et chaud. VAUTRIN, =vêtu d’une redingote brune, pantalon bleu, gilet noir, les cheveux courts, un faux air de Napoléon en bourgeois. Il entre, éteint brusquement la chandelle et tire sa lanterne sourde.= De la lumière ici! vous vous croyez donc encore dans la vie bourgeoise! Que ce niais ait oublié les premiers éléments, cela se conçoit; mais vous autres? =(A Buteux, en lui montrant Joseph.)= Mets-lui du coton dans les oreilles, allez causer là-bas. =(A Lafouraille.)= Et le petit?

LAFOURAILLE. Gardé à vue! VAUTRIN. Dans quel endroit? LAFOURAILLE. Dans l’autre pigeonnier de la femme à Giroflée, ici près, derrière les Invalides. VAUTRIN. Et qu’il ne s’en échappe pas comme cette anguille de Saint-Charles, cet enragé, qui vient de démolir notre établissement..... car je... je ne fais pas de menaces...

LAFOURAILLE. Pour le petit, je vous engage ma tête! Philosophe lui a mis des cothurnes aux mains et des manchettes aux pieds, il ne le rendra qu’à moi. Quant à l’autre, que voulez-vous? la pauvre Giroflée est bien faible contre les liqueurs fortes, et Blondet l’a deviné. VAUTRIN. Qu’a dit Raoul? LAFOURAILLE. Des horreurs! il se croit déshonoré.

Heureusement, Philosophe n’adore pas les métaphores. VAUTRIN. Conçois-tu que cet enfant veuille se battre à mort? Un jeune homme a peur, il a le courage de ne pas le laisser voir et la sottise de se laisser tuer. J’espère qu’on l’a empêché d’écrire? LAFOURAILLE, =à part=. Aïe! aïe! =(Haut.)= Il ne faut rien vous cacher: avant d’être serré le prince avait envoyé la petite Nini porter une lettre à l’hôtel de Christoval. VAUTRIN.

A Inès? LAFOURAILLE. A Inès. VAUTRIN. Ah! puff! des phrases! LAFOURAILLE. Ah! puff!... des bêtises! VAUTRIN, =à Joseph=.

Eh! là-bas! l’honnête homme! BUTEUX, =amenant Joseph à Vautrin=. Donnez donc à monsieur des raisons, il en veut. JOSEPH. Il me semble que ce n’est pas trop exiger que de demander ce que je risque et ce qui me reviendra. VAUTRIN. Le temps est court, la parole est longue, employons l’un et dispensons-nous de l’autre. Il y a deux existences en péril, celle d’un homme qui m’intéresse et celle d’un mousquetaire que je juge inutile: nous venons le supprimer.

JOSEPH. Comment! monsieur le marquis?—Je n’en suis plus. LAFOURAILLE. Ton consentement n’est pas à toi. BUTEUX. Nous l’avons pris. Vois-tu, mon ami, quand le vin est tiré... JOSEPH.

S’il est mauvais, il ne faut pas le boire. VAUTRIN. Ah! tu refuses de trinquer avec moi? Qui réfléchit calcule, et qui calcule trahit. JOSEPH. Vos calculs sont à faire perdre la tête. VAUTRIN. Assez, tu m’ennuies!

Ton maître doit se battre demain. Dans ce duel, l’un des deux adversaires doit rester sur le terrain; figure-toi que le duel a eu lieu, et que ton maître n’a pas eu de chance. BUTEUX. Comme c’est juste! LAFOURAILLE. Et profond! Monsieur remplace le Destin. JOSEPH.

Joli état. BUTEUX. Et pas de patente à payer. VAUTRIN, =à Joseph, lui désignant Lafouraille et Buteux=. Tu vas les cacher. JOSEPH. Où? VAUTRIN.

Je te dis de les cacher. Quand tout dormira dans l’hôtel, excepté nous, fais-les monter chez le mousquetaire. =(A Buteux et à Lafouraille.)= Tâchez d’y aller sans lui; vous serez deux et adroits; la fenêtre de sa chambre donne sur la cour. =(Il lui parle à l’oreille.)= Précipitez-le, comme tous les gens au désespoir. =(Il se tourne vers Joseph.)= Le suicide est une raison, personne ne sera compromis. SCÈNE III. VAUTRIN, =seul=. Tout est sauvé, il n’y avait de suspect chez nous que le personnel, je le changerai. Le Blondet en est pour ses frais de trahison, et comme les mauvais comptes font les bons amis, je le signalerai au duc comme l’assassin du vicomte de Langeac. Je vais donc enfin connaître les secrets des Montsorel et la raison de la singulière conduite de la duchesse. Si ce que je vais apprendre pouvait justifier le suicide du marquis, quel coup de professeur!

SCÈNE IV. VAUTRIN, JOSEPH. JOSEPH. Vos hommes sont casés dans la serre, mais vous ne comptez sans doute pas rester là? VAUTRIN. Non, je vais étudier dans le cabinet de M. de Montsorel. JOSEPH. Et s’il arrive, vous ne craignez pas...

VAUTRIN. Si je craignais quelque chose, serais-je votre maître à tous? JOSEPH. Mais où irez-vous? VAUTRIN. Tu es bien curieux! SCÈNE V. JOSEPH, =seul=.

Le voilà chambré pour l’instant, ses deux hommes aussi; je les tiens, et comme je ne veux pas tremper là-dedans, je vais... SCÈNE VI. JOSEPH, UN VALET; =puis= SAINT-CHARLES. LE VALET. Monsieur Joseph, quelqu’un vous demande. JOSEPH. A cette heure? SAINT-CHARLES.

C’est moi. JOSEPH. Laisse-nous, mon garçon. SAINT-CHARLES. Monsieur le duc ne peut revenir qu’après le coucher du roi. La duchesse va rentrer, je veux lui parler en secret, et je l’attends ici. JOSEPH. Ici?

SAINT-CHARLES. Ici. JOSEPH, =à part=. O mon Dieu! et Jacques... SAINT-CHARLES. Si ça te dérange... JOSEPH. Au contraire.

SAINT-CHARLES. Dis-le moi, tu pourrais attendre quelqu’un. JOSEPH. J’attends madame. SAINT-CHARLES. Et si c’était Jacques Collin? JOSEPH. Oh! ne me parlez donc pas de cet homme-là, vous me donnez le frisson.

SAINT-CHARLES. Collin est mêlé à des affaires qui peuvent l’amener ici. Tu dois l’avoir revu? entre vous autres, ça se fait, et je le comprends. Je n’ai pas le temps de te sonder, je n’ai pas besoin de te corrompre, choisis entre nous deux, et promptement. JOSEPH. Que voulez-vous donc de moi? SAINT-CHARLES. Savoir les moindres petites choses qui se passent ici.

JOSEPH. Eh bien! en fait de nouveauté, nous avons le duel du marquis: il se bat demain avec M. de Frescas. SAINT-CHARLES. Après? JOSEPH. Voici madame la duchesse qui rentre. SCÈNE VII. SAINT-CHARLES, =seul=.

Oh! le trembleur! Ce duel est un excellent prétexte pour parler à la duchesse. Le duc ne m’a pas compris, il n’a vu en moi qu’un instrument qu’on prend et qu’on laisse à volonté. M’ordonner le silence envers sa femme, n’était-ce pas m’indiquer une arme contre lui? Exploiter les fautes du prochain, voilà le patrimoine des hommes forts. J’ai déjà mangé bien des patrimoines, et j’ai toujours bon appétit. SCÈNE VIII. SAINT-CHARLES, LA DUCHESSE DE MONTSOREL, MADEMOISELLE DE VAUDREY. =Saint-Charles s’efface pour laisser passer les deux femmes, il reste en haut de la scène pendant qu’elles la descendent.= MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Vous êtes bien abattue. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =se laissant aller dans un fauteuil=. Morte! plus d’espoir! vous aviez raison. SAINT-CHARLES, =s’avançant=. Madame la duchesse. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Ah! j’avais oublié! Monsieur, il m’est impossible de vous accorder le moment d’audience que vous m’aviez demandé.

Demain... plus tard. MADEMOISELLE DE VAUDREY, =à Saint-Charles=. Ma nièce, Monsieur, est hors d’état de vous entendre. SAINT-CHARLES. Demain, Mesdames, il ne serait plus temps! la vie de votre fils, le marquis de Montsorel, qui se bat demain avec M. de Frescas, est menacée. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Mais ce duel est une horrible chose! MADEMOISELLE DE VAUDREY, =bas à la duchesse=.

Vous oubliez déjà que Raoul vous est étranger. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à Saint-Charles=. Monsieur, mon fils saura faire son devoir. SAINT-CHARLES. Viendrais-je, Mesdames, vous instruire de ce qui se cache toujours à une mère, s’il ne s’agissait que d’un duel? Votre fils sera tué sans combat. Son adversaire a pour valets des spadassins, des misérables auxquels il sert d’enseigne. LA DUCHESSE DE MONTSOREL.

Et quelle preuve en avez-vous? SAINT-CHARLES. Un soi-disant intendant de M. Frescas m’a offert des sommes énormes pour tremper dans la conspiration ourdie contre la famille de Christoval. Pour me tirer de ce repaire, j’ai feint d’accepter: mais au moment où j’allais prévenir l’autorité, dans la rue, deux hommes m’ont jeté par terre en courant, et si rudement que j’ai perdu connaissance; ils m’ont fait prendre à mon insu un violent narcotique, m’ont mis en voiture, et à mon réveil j’étais dans la plus mauvaise compagnie. En présence de ce nouveau péril, j’ai retrouvé mon sang-froid, je me suis tiré de ma prison, et me suis mis à la piste de ces hardis coquins. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Vous venez ici pour M. de Montsorel, à ce que nous a dit Joseph?

SAINT-CHARLES. Oui, Madame. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Et qui donc êtes-vous, Monsieur? SAINT-CHARLES. Un homme de confiance dont monsieur le duc se défie, et je reçois des appointements pour éclaircir les choses mystérieuses. MADEMOISELLE DE VAUDREY, =à la duchesse=. Oh!

Louise! LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =regardant fixement Saint-Charles=. Et qui vous a donné l’audace de me parler, Monsieur? SAINT-CHARLES. Votre danger, Madame. On me paye pour être votre ennemi. Ayez autant de discrétion que moi, daignez me prouver que votre protection sera plus efficace que les promesses un peu creuses de monsieur le duc, et je puis vous donner la victoire. Mais le temps presse, le duc va venir, et s’il nous trouvait ensemble, le succès serait étrangement compromis.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à Mademoiselle de Vaudrey=. Ah! quelle nouvelle espérance! =(A Saint-Charles.)= Et qu’alliez-vous donc faire chez M. de Frescas? SAINT-CHARLES. Ce que je fais en ce moment auprès de vous, Madame. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Ainsi, vous vous taisez. SAINT-CHARLES. Madame la duchesse ne me répond pas: le duc a ma parole et il est tout-puissant.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Et moi, Monsieur, je suis immensément riche; mais n’espérez pas m’abuser. =(Elle se lève.)= Je ne serai point la dupe de M. de Montsorel, je reconnais toute sa finesse dans cet entretien secret que vous me demandez; je vais compléter, Monsieur, vos documents. =(Avec finesse.)= M. de Frescas n’est pas un misérable, ses domestiques ne sont pas des assassins, il appartient à une famille aussi riche que noble et il épouse la princesse d’Arjos. SAINT-CHARLES. Oui, Madame, un envoyé du Mexique a produit des lettres de M. de Christoval, des actes extraordinairement authentiques. Vous avez mandé un secrétaire de la légation d’Espagne qui les a reconnus; les cachets, les timbres, les légalisations... ah! tout est parfait. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Oui, Monsieur, ces actes sont irrécusables. SAINT-CHARLES.

Vous aviez donc un bien grand intérêt, Madame, à ce qu’ils fussent faux? LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à mademoiselle de Vaudrey=. Oh! jamais pareille torture n’a brisé le cœur d’aucune mère. SAINT-CHARLES, =à part=. De quel côté passer? à la femme ou au mari. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Monsieur, la somme que vous me demanderez est à vous si vous pouvez me prouver que M. Raoul de Frescas...

SAINT-CHARLES. Est un misérable? LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Non, mais un enfant... SAINT-CHARLES. Le vôtre, n’est-ce pas? LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =s’oubliant=. Eh bien, oui!

Soyez mon sauveur, et je vous protégerai toujours, moi. =(A mademoiselle de Vaudrey.)= Eh! qu’ai-je donc dit? =(A Saint-Charles.)= Où est Raoul? SAINT-CHARLES. Disparu! Et cet intendant qui a fait faire ces actes, rue Oblin, et qui sans doute a joué le personnage de l’envoyé du Mexique, est un de nos plus rusés scélérats. =(La duchesse fait un mouvement.)= Oh! rassurez-vous, il est trop habile pour verser du sang; mais il est aussi redoutable que ceux qui le prodiguent! et cet homme est son gardien. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Ah! votre fortune contre sa vie. SAINT-CHARLES. Je suis à vous, Madame. =(A part.)= Je saurai tout et je pourrai choisir.

SCÈNE IX. =LES MÊMES=, LE DUC, UN VALET. LE DUC. Eh bien! vous triomphez, Madame: il n’est bruit que de la fortune et du mariage de M. de Frescas; mais il a sa famille... =(Bas à madame de Montsorel et pour elle seule.)= Il a une mère. =(Il aperçoit Saint-Charles.)= Vous ici, près de madame, Monsieur le chevalier? SAINT-CHARLES, =au duc, en le prenant à part=. Monsieur le duc m’approuvera. =(Haut.)= Vous étiez au château, ne devais-je pas avertir madame des dangers que court votre fils unique, monsieur le marquis? il sera peut-être assassiné. LE DUC. Assassiné? SAINT-CHARLES.

Mais si monsieur le duc daigne écouter mes avis... LE DUC. Venez dans mon cabinet, mon cher, et prenons sur-le-champ des mesures efficaces. SAINT-CHARLES, =en faisant un signe d’intelligence à la duchesse=. J’ai d’étranges choses à vous dire, monsieur le duc. =(A part.)= Décidément, je suis pour le duc. SCÈNE X. LA DUCHESSE, MADEMOISELLE DE VAUDREY, VAUTRIN. MADEMOISELLE DE VAUDREY.

Si Raoul est votre fils, dans quelle infâme compagnie se trouve-t-il? LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Un seul ange purifierait l’enfer. VAUTRIN =a entr’ouvert avec précaution une des portes-fenêtres du jardin=. =(A part.)= Je sais tout. Deux frères ne peuvent se battre. Ah! voilà ma duchesse. =(Haut.)= Mesdames... MADEMOISELLE DE VAUDREY. Un homme! au secours!

LA DUCHESSE DE MONTSOREL. C’est lui! VAUTRIN, =à la duchesse=. Silence! les femmes ne savent que crier. =(A mademoiselle de Vaudrey.)= Mademoiselle de Vaudrey, courez chez le marquis, il s’y trouve deux infâmes assassins! allez donc! empêchez qu’on ne l’égorge! Mais faites saisir les deux misérables sans esclandre. =(A la duchesse.)= Restez, Madame. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Allez, ma tante, et ne craignez rien pour moi. VAUTRIN.

Mes drôles vont être bien surpris! Que croiront-ils? Je vais les juger. =(On entend du bruit.)= SCÈNE XI. LA DUCHESSE, VAUTRIN. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Toute la maison est sur pied! Que dira-t-on en me sachant ici? VAUTRIN.

Espérons que ce bâtard sera sauvé. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Mais on sait qui vous êtes, et M. de Montsorel est avec... VAUTRIN. Le chevalier de Saint-Charles. Je suis tranquille, vous me défendrez. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Moi!

VAUTRIN. Vous. Ou vous ne reverrez jamais votre fils, Fernand de Montsorel. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Raoul est donc bien mon fils? VAUTRIN. Hélas! oui... Je tiens entre mes mains, Madame, les preuves complètes de votre innocence, et... votre fils.

LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Vous! mais alors vous ne me quitterez pas que... SCÈNE XII. =LES MÊMES=, MADEMOISELLE DE VAUDREY, =d’un côté=; SAINT-CHARLES, =de l’autre=; =DOMESTIQUES=. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Le voici! sauvez-la. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à mademoiselle de Vaudrey=. Vous perdez tout. SAINT-CHARLES, =aux gens=.

Voici leur chef et leur complice, quoi qu’il dise, emparez-vous de lui. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à tous les gens=. Je vous ordonne de me laisser seule avec cet homme. VAUTRIN, =à Saint-Charles=. Eh bien! chevalier? SAINT-CHARLES. Je ne te comprends plus, baron. VAUTRIN, =bas à la duchesse=.

Vous voyez dans cet homme l’assassin du vicomte que vous aimiez tant. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Lui! VAUTRIN, =à la duchesse=. Faites-le garder bien étroitement, car il vous coule dans les mains comme de l’argent. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Joseph! VAUTRIN, =à Joseph=.

Qu’est-il arrivé là-haut? JOSEPH. M. le marquis examinait ses armes; attaqué par derrière, il s’est défendu, et n’a reçu que deux blessures peu dangereuses. M. le duc est auprès de lui. LA DUCHESSE, =à sa tante=. Retournez auprès d’Albert, je vous en prie. =(A Joseph, lui montrant Saint-Charles.)= Vous me répondez de cet homme. VAUTRIN, =à Joseph=. Tu m’en réponds aussi.

SAINT-CHARLES, =à Vautrin=. Je comprends, tu m’as prévenu. VAUTRIN. Sans rancune, bonhomme! SAINT-CHARLES, =à Joseph=. Mène-moi près du duc. =(Ils sortent.)= SCÈNE XIII. VAUTRIN, LA DUCHESSE DE MONTSOREL. VAUTRIN, =à part=.

Il a un père, une famille, une mère. Quel désastre! A qui puis-je maintenant m’intéresser, qui pourrais-je aimer? Douze ans de paternité, ça ne se refait pas. LA DUCHESSE, =venant à Vautrin=. Eh bien? VAUTRIN. Eh bien! non, je ne vous rendrai pas votre fils, Madame, je ne me sens pas assez fort pour survivre à sa perte ni à son dédain.

Un Raoul ne se retrouve pas! je ne vis que par lui, moi! LA DUCHESSE. Mais peut-il vous aimer, vous, un criminel que nous pouvons livrer... VAUTRIN. A la justice, n’est-ce pas? Je vous croyais meilleure. Mais vous ne voyez donc pas que je vous entraîne, vous, votre fils et le duc dans un abîme, et que nous y roulerons ensemble? LA DUCHESSE.

Oh! qu’avez-vous fait de mon pauvre enfant? VAUTRIN. Un homme d’honneur. LA DUCHESSE. Et il vous aime? VAUTRIN. Encore. LA DUCHESSE.

Mais a-t-il dit vrai, ce misérable, en découvrant qui vous êtes et d’où vous sortez? VAUTRIN. Oui, Madame. LA DUCHESSE. Et vous avez eu soin de mon fils? VAUTRIN. Votre fils? notre fils. Ne l’avez-vous pas vu, il est pur comme un ange.

LA DUCHESSE. Ah! quoi que tu aies fait, sois béni! que le monde te pardonne! Mon Dieu!... =(elle plie le genou sur un fauteuil)= la voix d’une mère doit aller jusqu’à vous, pardonnez! pardonnez tout à cet homme. =(Elle le regarde.)= Mes pleurs laveront ses mains! Oh! il se repentira! =(Se tournant vers Vautrin.)= Vous m’appartenez, je vous changerai! Mais les hommes se sont trompés, vous n’êtes pas criminel, et d’ailleurs toutes les mères vous absoudront! VAUTRIN. Allons, rendons-lui son fils. LA DUCHESSE.

Vous aviez encore l’horrible pensée de ne pas le rendre à sa mère? Mais je l’attends depuis vingt-deux ans. VAUTRIN. Et moi, depuis dix ans, ne suis-je pas son père? Raoul, mais c’est mon âme! Que je souffre, que l’on me couvre de honte; s’il est heureux et glorieux, je le regarde, et ma vie est belle. LA DUCHESSE. Ah! je suis perdue!

Il l’aime comme une mère. VAUTRIN. Je ne me rattachais au monde et à la vie que par ce brillant anneau, pur comme de l’or. LA DUCHESSE. Et... sans souillure?... VAUTRIN. Ah! nous nous connaissons en vertu, nous autres!... et—nous sommes difficiles. A moi l’infamie, à lui l’honneur!

Et songez que je l’ai trouvé sur la grande route de Toulon à Marseille, à douze ans, sans pain, en haillons. LA DUCHESSE. Nu-pieds, peut-être? VAUTRIN. Oui. Mais joli! les cheveux bouclés... LA DUCHESSE. Vous l’avez vu ainsi?