Part 4
PHILOSOPHE. Et moi banquier. FIL-DE-SOIE. Il veut être patenté. VAUTRIN. Soyez donc, à propos, aveugles et clairvoyants, adroits et gauches, niais et spirituels (comme tous ceux qui veulent faire fortune). Ne me jugez jamais, et n’entendez que ce que je veux dire. Vous me demandez ce qu’est Raoul de Frescas?
Je vais vous l’expliquer: il va bientôt avoir douze cent mille livres de rente, il sera prince, et je l’ai pris mendiant sur la grande route, prêt à se faire tambour; à douze ans, il n’avait pas de nom, pas de famille, il venait de Sardaigne, où il devait avoir fait quelque mauvais coup, il était en fuite. BUTEUX. Oh! dès que nous connaissons ses antécédents et sa position sociale... VAUTRIN. A ta loge! BUTEUX. La petite Nini, la fille à Giroflée, y est. VAUTRIN.
Elle peut laisser passer une mouche. LAFOURAILLE. Elle! c’est une petite fouine à laquelle il ne faudra pas indiquer les pigeons. VAUTRIN. Par ce que je suis en train de faire de Raoul, voyez ce que je puis. Ne devait-il pas avoir la préférence? Raoul de Frescas est un jeune homme resté pur comme un ange au milieu de notre bourbier, il est notre conscience; enfin, c’est ma création; je suis à la fois son père, sa mère, et je veux être sa providence. J’aime à faire des heureux, moi qui ne peux plus l’être.
Je respire par sa bouche, je vis de sa vie; ses passions sont les miennes, je ne puis avoir d’émotions nobles et pures que dans le cœur de cet être qui n’est souillé d’aucun crime. Vous avez vos fantaisies, voilà la mienne! En échange de la flétrissure que la société m’a imprimée, je lui rends un homme d’honneur, j’entre en lutte avec le destin; voulez-vous être de la partie? obéissez! TOUS. A la vie, à la mort! VAUTRIN, =à part=. Voilà mes bêtes féroces encore une fois domptées! =(Haut.)= Philosophe, tâche de prendre l’air, la figure et le costume d’un employé aux recouvrements, tu iras reporter les couverts empruntés par Lafouraille à l’ambassade. =(A Fil-de-Soie.)= Toi, Fil-de-Soie, M. de Frescas aura quelques amis, prépare un somptueux déjeuner, nous ne dînerons pas. Après, tu t’habilleras en homme respectable, aie l’air d’un avoué.
Tu iras rue Oblin, numéro 6, au quatrième étage, tu sonneras sept coups, un à un. Tu demanderas le père Giroflée. On te répondra: D’où venez-vous? Tu diras: D’un port de mer en Bohême. Tu seras introduit. Il me faut des lettres et divers papiers de M. le duc Christoval: voilà le texte et les modèles, je veux une imitation absolue dans le plus bref délai. Lafouraille, tu verras à faire mettre quelques lignes aux journaux sur l’arrivée... =(Il lui parle à l’oreille.)= Cela fait partie de mon plan. Laissez-moi.
LAFOURAILLE. Eh bien! êtes-vous content? VAUTRIN. Oui. PHILOSOPHE. Vous ne nous en voulez plus? VAUTRIN. Non.
FIL-DE-SOIE. Enfin, plus d’émeute, on sera sage. BUTEUX. Soyez tranquille, on ne se bornera pas à être poli, on sera honnête. VAUTRIN. Allons, enfants, un peu de probité, beaucoup de tenue, et vous serez considérés. SCÈNE IV. VAUTRIN, =seul=.
Il suffit, pour les mener, de leur faire croire qu’ils ont de l’honneur et un avenir. Ils n’ont pas d’avenir! que deviendront-ils? Bah! si les généraux prenaient leurs soldats au sérieux, on ne tirerait pas un coup de canon! Après douze ans de travaux souterrains, dans quelques jours j’aurai conquis à Raoul une position souveraine: il faudra la lui assurer. Lafouraille et Philosophe me seront nécessaires dans le pays où je vais lui donner une famille. Ah! cet amour a détruit la vie que je lui arrangeais. Je le voulais glorieux par lui-même, domptant, pour mon compte et par mes conseils, ce monde où il m’est interdit de rentrer. Raoul n’est pas seulement le fils de mon esprit et de mon fiel, il est ma vengeance.
Mes drôles ne peuvent pas comprendre ces sentiments; ils sont heureux; il ne sont pas tombés, eux! ils sont nés de plain-pied avec le crime; mais moi, j’avais tenté de m’élever, et si l’homme peut se relever aux yeux de Dieu, jamais il ne se relève aux yeux du monde. On nous demande de nous repentir, et l’on nous refuse le pardon. Les hommes ont entre eux l’instinct des bêtes sauvages: une fois blessés, ils ne reviennent plus, et ils ont raison. D’ailleurs, réclamer la protection du monde quand on en a foulé toutes les lois aux pieds, c’est vouloir revenir sous un toit qu’on a ébranlé et qui vous écraserait. Avais-je assez poli, caressé le magnifique instrument de ma domination! Raoul était courageux, il se serait fait tuer comme un sot; il a fallu le rendre froid, positif, lui enlever une à une ses belles illusions et lui passer le suaire de l’expérience! le rendre défiant et rusé comme... un vieil escompteur, tout en l’empêchant de savoir qui j’étais. Et l’amour brise aujourd’hui cet immense échafaudage. Il devait être grand, il ne sera plus qu’heureux.
J’irai donc vivre dans un coin, au soleil de sa prospérité: son bonheur sera mon ouvrage. Voilà deux jours que je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que la princesse d’Arjos mourût d’une petite fièvre... cérébrale. C’est inconcevable, tout ce que les femmes détruisent. SCÈNE V. VAUTRIN, LAFOURAILLE. VAUTRIN. Que me veut-on? ne puis-je être un moment seul? ai-je appelé? LAFOURAILLE.
La griffe de la justice va nous chatouiller les épaules. VAUTRIN. Quelle nouvelle sottise avez-vous faite? LAFOURAILLE. Eh bien! la petite Nini a laissé entrer un monsieur bien vêtu qui demande à vous parler. Buteux siffle l’air: _Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille?_ Ainsi c’est un limier. VAUTRIN. Ce n’est que ça, je sais ce que c’est, fais-le attendre.
Tout le monde sous les armes! Allons, plus de Vautrin, je vais me dessiner en baron de Vieux-Chêne. Ainzi barle l’y ton hallemant, travaille-le, enfin le grand jeu! =(Il sort.)= SCÈNE VI. LAFOURAILLE, SAINT-CHARLES. LAFOURAILLE. Meinherr ti Vraissegasse n’y être basse, menne sire, hai zon haindandante, le paron de Fieil-Chêne, il être oguipai afecque ein hargidecde ki toite pattir eine crante odelle à nodre maidre. SAINT-CHARLES. Pardon, mon cher, vous dites?...
LAFOURAILLE. Ché tis paron de Fié-Chêne. SAINT-CHARLES. Baron! LAFOURAILLE. Fi! fi! SAINT-CHARLES. Il est baron?
LAFOURAILLE. Te Fieille-Chêne. SAINT-CHARLES. Vous êtes Allemand? LAFOURAILLE. Ti doute! ti doute! chez sis Halzazien, et il èdre ein crante tifferance. Lé Hâllemands d’Allemâgne tisent ein follére, les Halzaziens tisent haine follèrre. SAINT-CHARLES, =à part=.
Décidément, cet homme a l’accent trop allemand pour ne pas être un Parisien. LAFOURAILLE, =à part=. Je connais cet homme-là.—Oh! SAINT-CHARLES. Si M. le baron de Vieux-Chêne est occupé, j’attendrai. LAFOURAILLE, =à part=. Ah! Blondet, mon mignon, tu déguises ta figure et tu ne déguises pas ta voix! si tu te tires de nos pattes, tu auras de la chance. (Haut.) Ké toiche tire à mennesire pire l’encacher à guider zes okipazions? =(Il fait un mouvement pour sortir.)= SAINT-CHARLES.
Attendez, mon cher, vous parlez allemand, je parle français, nous pourrions nous tromper. =(Il lui met une bourse dans la main.)= Avec ça il n’y aura plus d’équivoque. LAFOURAILLE. Ya, menner. SAINT-CHARLES. Ce n’est qu’un à-compte. LAFOURAILLE, =à part=. Sur mes quatre-vingt mille francs. =(Haut.)= Et fous foulez que chespionne mon maidre? SAINT-CHARLES.
Non, mon cher, j’ai seulement besoin de quelques renseignements qui ne vous compromettront pas. LAFOURAILLE. Chapelle za haisbionner an pon allemante. SAINT-CHARLES. Mais non, c’est... LAFOURAILLE. Haisbionner. Et qué toische tire té fous à mennesir le paron?
SAINT-CHARLES. Annoncez M. le chevalier de Saint-Charles. LAFOURAILLE. Ninis andantons. Ché fais fous l’amenaire; mais nai lui tonnez boind te l’archant à stil indandante: il èdre plis honnède ké nous teusses. =(Il lui donne un petit coup de coude.)= SAINT-CHARLES. C’est-à-dire qu’il coûte davantage. LAFOURAILLE. Ia, meinherr. =(Il sort.)= SCÈNE VII.
SAINT-CHARLES, =seul=. Mal débuté! dix louis dans l’eau. Espionner?... appeler les choses tout de suite par leur nom, c’est trop bête pour ne pas être très-spirituel. Si le prétendu intendant, car il n’y a plus d’intendant, si le baron est de la force de son valet, ce n’est guère que sur ce qu’ils voudront me cacher que je pourrai baser mes inductions. Ce salon est très-bien. Ni portrait du roi, ni souvenir impérial, allons! ils n’encadrent pas leurs opinions. Les meubles disent-ils quelque chose? non. C’est même encore trop neuf pour être déjà payé.
Sans l’air que le portier a sifflé, et qui doit être un signal, je commencerais à croire aux Frescas. SCÈNE VIII. SAINT-CHARLES, VAUTRIN, LAFOURAILLE. LAFOURAILLE. Foilà, mennesir, le paron te Fieille-Chêne! =(Vautrin paraît vêtu d’un habit marron très-clair, d’une coupe très-antique, à gros boutons de métal; il a une culotte de soie noire, des bas de soie noire, des souliers à boucles d’or, un gilet carré à fleurs, deux chaînes de montre, cravate du temps de la Révolution, une perruque de cheveux blancs, une figure de vieillard, fin, usé, débauché, le parler doux et la voix cassée.)= VAUTRIN, =à Lafouraille=. C’est bien, laissez-nous. =(Lafouraille sort. A part.)= A nous deux, monsieur Blondet. =(Haut.)= Monsieur, je suis bien votre serviteur. SAINT-CHARLES, =à part=.
Un renard usé, c’est encore dangereux. =(Haut.)= Excusez-moi, monsieur le baron, si je vous dérange sans avoir l’honneur d’être connu de vous. VAUTRIN. Je devine, Monsieur, ce dont il s’agit. SAINT-CHARLES, =à part=. Bah! VAUTRIN. Vous êtes architecte, et vous venez traiter avec moi; mais j’ai déjà des offres superbes. SAINT-CHARLES.
Pardon, votre Allemand vous aura mal dit mon nom. Je suis le chevalier de Saint-Charles. VAUTRIN, =levant ses lunettes=. Oh! mais attendez donc... nous sommes de vieilles connaissances. Vous étiez au congrès de Vienne, et l’on vous nommait alors le comte de Gorcum... joli nom! SAINT-CHARLES, =à part=. Enfonce-toi, mon vieux! =(Haut.)= Vous y êtes donc allé aussi? VAUTRIN.
Parbleu! Et je suis charmé de vous retrouver, car vous êtes un rusé compère. Les avez-vous roulés!... ah! vous les avez roulés! SAINT-CHARLES, =à part=. Va pour Vienne! =(Haut.)= Moi, monsieur le baron, je vous remets parfaitement à cette heure, et vous y avez bien habilement mené votre barque... VAUTRIN. Que voulez-vous? nous avions les femmes pour nous! Ah çà! mais avez-vous encore votre belle Italienne?
SAINT-CHARLES. Vous la connaissez aussi? c’est une femme d’une adresse... VAUTRIN. Eh! mon cher, à qui le dites-vous? Elle a voulu savoir qui j’étais. SAINT-CHARLES. Alors, elle le sait. VAUTRIN.
Eh bien, mon cher!...—Vous ne m’en voudrez pas?—Elle n’a rien su. SAINT-CHARLES. Eh bien! baron, puisque nous sommes dans un moment de franchise, je vous avouerai de mon côté que votre admirable Polonaise... VAUTRIN. Aussi! vous? SAINT-CHARLES. Ma foi, oui! VAUTRIN, =riant=.
Ah! ah! ah! ah! SAINT-CHARLES, =riant=. Oh! oh! oh! oh! VAUTRIN. Nous pouvons en rire à notre aise, car je suppose que vous l’avez laissée là? SAINT-CHARLES. Comme vous, tout de suite. Je vois que nous sommes revenus tous deux manger notre argent à Paris, et nous avons bien fait; mais il me semble, baron, que vous avez pris une position bien secondaire, et qui cependant attire l’attention.
VAUTRIN. Ah! je vous remercie, chevalier. J’espère que nous voici maintenant amis pour longtemps? SAINT-CHARLES. Pour toujours. VAUTRIN. Vous pouvez m’être extrêmement utile, je puis vous servir énormément, entendons-nous! Que je sache l’intérêt qui vous amène, et je vous dirai le mien.
SAINT-CHARLES, =à part=. Ah çà, est-ce lui qu’on lâche sur moi, ou moi sur lui? VAUTRIN, =à part=. Ça peut aller longtemps comme ça. SAINT-CHARLES. Je vais commencer. VAUTRIN. Allons donc! SAINT-CHARLES.
Baron, de vous à moi, je vous admire. VAUTRIN. Quel éloge dans votre bouche! SAINT-CHARLES. Non, d’honneur! créer un de Frescas à la face de tout Paris, est une invention qui passe de mille piques celle de nos comtesses au congrès. Vous pêchez à la dot avec une rare audace. VAUTRIN. Je pêche à la dot?
SAINT-CHARLES. Mais, mon cher, vous seriez découvert, si ce n’était pas moi, votre ami, qu’on eût chargé de vous observer, car je vous suis détaché de très-haut. Comment aussi, permettez-moi de vous le reprocher, osez-vous disputer une héritière à la famille de Montsorel? VAUTRIN. Et moi, qui croyais bonnement que vous veniez me proposer de faire des affaires ensemble, et que nous aurions spéculé tous deux avec l’argent de M. de Frescas, dont je dispose entièrement!... et vous me dites des choses d’un autre monde! Frescas, mon cher, est un des noms légitimes de ce jeune seigneur qui en a sept. De hautes raisons l’empêchent encore pour vingt-quatre heures de déclarer sa famille, que je connais: leurs biens sont immenses, je les ai vus, j’en reviens. Que vous m’ayez pris pour un fripon, passe encore, il s’agit de sommes qui ne sont pas déshonorantes; mais pour un imbécile capable de se mettre à la suite d’un gentilhomme d’occasion, assez niais pour rompre en visière aux Montsorel avec un semblant de grand seigneur...
Décidément, mon cher, il paraîtrait que vous n’avez pas été à Vienne! Nous ne nous comprenons plus du tout. SAINT-CHARLES. Ne vous emportez pas, respectable intendant! cessons de nous entortiller de mensonges plus ou moins agréables, vous n’avez pas la prétention de m’en faire avaler davantage. Notre caisse se porte mieux que la vôtre, venez donc à nous! Votre jeune homme est Frescas comme je suis chevalier et comme vous êtes baron. Vous l’avez rencontré sur les côtes d’Italie; c’était alors un vagabond, aujourd’hui c’est un aventurier, voilà tout! VAUTRIN.
Vous avez raison, cessons de nous entortiller de mensonges plus ou moins agréables, disons-nous la vérité. SAINT-CHARLES. Je vous la paye. VAUTRIN. Je vous la donne. Vous êtes une infâme canaille, mon cher. Vous vous nommez Charles Blondet; vous avez été l’intendant de la maison de Langeac; vous avez acheté deux fois le vicomte, et vous ne l’avez pas payé... c’est honteux! vous devez quatre-vingt mille francs à un de mes valets; vous avez fait fusiller le vicomte à Mortagne pour garder les biens que la famille vous avait confiés. Si le duc de Montsorel, qui vous envoie, savait qui vous êtes... hé! hé! il vous ferait rendre des comptes étranges!
Ote tes moustaches, tes favoris, ta perruque, tes fausses décorations et tes broches d’ordres étrangers..... =(Il lui arrache sa perruque, ses favoris, ses décorations.)= Bonjour, drôle! Comment as-tu fait pour dévorer cette fortune si spirituellement acquise? Elle était colossale; où l’as-tu perdue? SAINT-CHARLES. Dans les malheurs. VAUTRIN. Je comprends... Que veux-tu maintenant?
SAINT-CHARLES. Qui que tu sois, tape là, je te rends les armes, je n’ai pas de chance aujourd’hui: tu es le diable ou Jacques Collin. VAUTRIN. Je suis et ne veux être pour toi que le baron de Vieux-Chêne. Écoute bien mon ultimatum; je puis te faire enterrer dans une de mes caves à l’instant, à la minute; on ne te réclamera pas. SAINT-CHARLES. C’est vrai. VAUTRIN. Ce serait prudent!
Veux-tu faire pour moi chez les Montsorel ce que les Montsorel t’envoient faire ici? SAINT-CHARLES. Accepté! Quels avantages? VAUTRIN. Tout ce que tu prendras. SAINT-CHARLES. Des deux côtés?
VAUTRIN. Soit! Tu remettras à celui de mes gens qui t’accompagnera tous les actes qui concernent la famille de Langeac; tu dois les avoir encore. Si M. de Frescas épouse mademoiselle de Christoval, tu ne seras pas son intendant, mais tu recevras cent mille francs. Tu as affaire à des gens difficiles, ainsi marche droit, on ne te trahira pas. SAINT-CHARLES. Marché conclu. VAUTRIN.
Je ne le ratifierai qu’avec les pièces en main: jusque-là, prends garde! =(Il sonne; tous les gens paraissent.)= Reconduisez monsieur le chevalier avec tous les égards dus à son rang. =(A Saint-Charles, lui montrant Philosophe.)= Voici l’homme qui vous accompagnera. =(A Philosophe.)= Ne le quitte pas. SAINT-CHARLES, =à part=. Si je me tire sain et sauf de leurs griffes, je ferai main-basse sur ce nid de voleurs. VAUTRIN. Monsieur le chevalier, je vous suis tout acquis. SCÈNE IX. VAUTRIN, LAFOURAILLE. LAFOURAILLE.
Monsieur Vautrin! VAUTRIN. Eh bien! LAFOURAILLE. Vous le laissez aller? VAUTRIN. S’il ne se croyait pas libre, que pourrions-nous savoir? Mes instructions sont données: on va lui apprendre à ne pas mettre de cordes chez les gens à pendre.
Quand Philosophe me rapportera les pièces que cet homme doit lui remettre, on me les donnera partout où je serai. LAFOURAILLE. Mais après, le laisserez-vous en vie? VAUTRIN. Vous êtes toujours un peu trop vifs, mes mignons: ne savez-vous donc pas combien les morts inquiètent les vivants? Chut! j’entends Raoul... laisse-nous. SCÈNE X. VAUTRIN, RAOUL DE FRESCAS. =Vautrin rentre vers la fin du monologue: Raoul, qui est sur le devant de la scène, ne le voit pas.= RAOUL.
Avoir entrevu le ciel et rester sur la terre, voilà mon histoire! je suis perdu: Vautrin, ce génie à la fois infernal et bienfaisant, cet homme, qui sait tout et qui semble tout pouvoir, cet homme, si dur pour les autres et si bon pour moi, cet homme qui ne s’explique que par la féerie, cette providence, je puis dire maternelle, n’est pas, après tout, la providence. =(Vautrin paraît avec une perruque noire, simple, un habit bleu, pantalon de couleur grisâtre, gilet ordinaire, noir, la tenue d’un agent de change.)= Oh! je connaissais l’amour; mais je ne savais pas encore ce que c’était que la vengeance, et je ne voudrais pas mourir sans m’être vengé de ces deux Montsorel! VAUTRIN. Il souffre. Raoul, qu’as-tu, mon enfant? RAOUL. Eh! je n’ai rien, laissez-moi. VAUTRIN. Tu me rebutes encore? tu abuses du droit que tu as de maltraiter ton ami...
A quoi pensais-tu là? RAOUL. A rien. VAUTRIN. A rien! Ah çà, Monsieur, croyez-vous que celui qui vous a enseigné ce flegme anglais, sous lequel un homme de quelque valeur doit couvrir ses émotions, ne connaisse pas le défaut de cette cuirasse d’orgueil? Dissimulez avec les autres; mais avec moi, c’est plus qu’une faute; en amitié, les fautes sont des crimes. RAOUL.
Ne plus jouer, ne plus rentrer ivre, quitter la ménagerie de l’Opéra, devenir un homme sérieux, étudier, vouloir une position... tu appelles cela dissimuler. VAUTRIN. Tu n’es encore qu’un pauvre diplomate, tu seras grand quand tu m’auras trompé. Raoul, tu as commis la faute contre laquelle je t’avais mis le plus en garde. Mon enfant, qui devait prendre les femmes pour ce qu’elles sont, des êtres sans conséquence, enfin s’en servir et non les servir, est devenu un berger de M. de Florian; mon Lovelace se heurte contre une Clarisse. Ah! les jeunes gens doivent frapper longtemps sur ces idoles, avant d’en reconnaître le creux. RAOUL. Un sermon?
VAUTRIN. Comment! moi qui t’ai formé la main au pistolet, qui t’ai montré à tirer l’épée, qui t’ai appris à ne pas redouter l’ouvrier le plus fort du faubourg, moi qui ai fait pour ta cervelle comme pour le corps, moi qui t’ai voulu mettre au-dessus de tous les hommes, enfin moi qui t’ai sacré roi, tu me prends pour une ganache? Allons, un peu plus de franchise. RAOUL. Voulez-vous savoir ce que je pensais?... Mais non, ce serait accuser mon bienfaiteur. VAUTRIN. Ton bienfaiteur! tu m’insultes.
T’ai-je offert mon sang, ma vie? suis-je prêt à tuer, à assassiner ton ennemi, pour recevoir de toi cet intérêt exorbitant appelé reconnaissance? Pour t’exploiter, suis-je un usurier? Il y a des hommes qui vous attachent un bienfait au cœur, comme on attache un boulet au pied des... suffit! ces hommes-là, je les écraserais comme des chenilles sans croire commettre un homicide! Je t’ai prié de m’adopter pour ton père, mon cœur doit être pour toi ce que le ciel est pour les anges, un espace où tout est bonheur et confiance; tu peux me dire toutes tes pensées, même les mauvaises. Parle, je comprends tout, même une lâcheté. RAOUL. Dieu et Satan se sont entendus pour fondre ce bronze-là! VAUTRIN.
C’est possible. RAOUL. Je vais tout te dire. VAUTRIN. Eh bien! mon enfant, asseyons-nous. RAOUL. Tu as été cause de mon opprobre et de mon désespoir. VAUTRIN.
Où? quand? Sang d’un homme! qui t’a blessé? qui t’a manqué? Dis le lieu, nomme les gens... la colère de Vautrin passera par là! RAOUL. Tu ne peux rien. VAUTRIN. Enfant, il y a deux espèces d’hommes qui peuvent tout. RAOUL.
Et qui sont? VAUTRIN. Les rois, qui sont ou doivent être au-dessus des lois. Et... tu vas te fâcher... les criminels, qui sont au-dessous. RAOUL. Et comme tu n’es pas roi... VAUTRIN. Eh bien! je règne en dessous.
RAOUL. Quelle affreuse plaisanterie me fais-tu là, Vautrin? VAUTRIN. N’as-tu pas dit que le diable et Dieu s’étaient cotisés pour me fondre? RAOUL. Ah! Monsieur, vous me glacez. VAUTRIN.
Rassieds-toi! Du calme, mon enfant. Tu ne dois t’étonner de rien, sous peine d’être un homme ordinaire. RAOUL. Suis-je entre les mains d’un démon ou d’un ange? Tu m’instruis sans déflorer les nobles instincts que je sens en moi; tu m’éclaires sans m’éblouir; tu me donnes l’expérience des vieillards, et tu ne m’ôtes aucune des grâces de la jeunesse; mais tu n’as pas impunément aiguisé mon esprit, étendu ma vue, éveillé ma perspicacité. Dis-moi d’où vient ta fortune? a-t-elle des sources honorables? pourquoi me défends-tu d’avouer les malheurs de mon enfance? pourquoi m’avoir imposé le nom du village où tu m’as trouvé? pourquoi m’empêcher de chercher mon père ou ma mère? Enfin, pourquoi me courber sous des mensonges?
On s’intéresse à l’orphelin, mais on repousse l’imposteur! Je mène un train qui me fait l’égal d’un fils de duc et pair, tu me donnes une grande éducation et pas d’état, tu me lances dans l’empyrée du monde, et l’on m’y crache au visage qu’il n’y a plus de Frescas. On m’y demande une famille, et tu me défends toute réponse. Je suis à la fois un grand seigneur et un paria, je dois dévorer des affronts qui me poussent à déchirer vivants des marquis et des ducs: j’ai la rage dans l’âme, je veux avoir vingt duels, et je périrai! Veux-tu qu’on m’insulte encore? Plus de secrets pour moi: Prométhée infernal, achève ton œuvre, ou brise-la. VAUTRIN. Eh! qui resterait froid devant la générosité de cette belle jeunesse?
Comme son courage s’allume! Allez, tous les sentiments, au grand galop! Oh! tu es l’enfant d’une noble race. Eh bien! Raoul, voilà ce que j’appelle des raisons. RAOUL. Ah! VAUTRIN.
Tu me demandes des comptes de tutelle? les voici. RAOUL. Mais en ai-je le droit? sans toi vivrais-je? VAUTRIN. Tais-toi. Tu n’avais rien, je t’ai fait riche. Tu ne savais rien, je t’ai donné une belle éducation. Oh! je ne suis pas encore quitte envers toi.
Un père... tous les pères donnent la vie à leurs enfants, moi, je te dois le bonheur... Mais est-ce bien là le motif de ta mélancolie? n’y a-t-il pas là... dans ce coffret... =(Il montre un coffret)= certain portrait et certaines lettres cachées, et que nous lisons avec des... Ah!... RAOUL. Vous avez... VAUTRIN. Oui, j’ai... Tu es donc touché à fond?
RAOUL. A fond. VAUTRIN. Imbécile! L’amour vit de tromperie, et l’amitié de confiance.—Enfin, sois heureux à ta manière. RAOUL. Eh! le puis-je? Je me ferai soldat, et... partout où grondera le canon, je saurai conquérir un nom glorieux, ou mourir.
VAUTRIN. Hein!... de quoi? qu’est-ce que cet enfantillage? RAOUL. Tu t’es fait trop vieux pour pouvoir comprendre, et ce n’est pas la peine de te le dire. VAUTRIN. Je te le dirai donc. Tu aimes Inès de Christoval, de son chef princesse d’Arjos, fille d’un duc banni par le roi Ferdinand, une Andalouse qui t’aime et qui me plaît, non comme femme, mais comme un adorable coffre-fort qui a les plus beaux yeux du monde, une dot bien tournée, la plus délicieuse caisse, svelte, élégante comme une corvette noire à voiles blanches, apportant les galions d’Amérique si impatiemment attendus et versant toutes les joies de la vie, absolument comme la Fortune peinte au-dessus des bureaux de loterie: je t’approuve, tu as tort de l’aimer, l’amour te fera faire mille sottises... mais je suis là. RAOUL.