Chapter 22 of 31 · 3982 words · ~20 min read

Part 22

GERTRUDE. C’est une plaisanterie, nous étions à rire. N’est-ce pas, Pauline... tu riais, ma petite? PAULINE. Oui, papa. Ma chère maman et moi, nous étions en train de rire. VERNON, =bas, à Pauline=. Un bien gros mensonge!

LE GÉNÉRAL. Vous n’entendiez pas frapper?... PAULINE. Nous avons bien entendu, papa; mais nous ne savions pas que c’était toi. LE GÉNÉRAL, =à Vernon=. Comme elles s’entendent contre moi! =(Haut.)= Mais de quoi s’agissait-il donc? GERTRUDE. Eh! mon Dieu, mon ami, vous voulez tout savoir: les tenants, les aboutissants, à l’instant!...

Laissez-moi aller sonner pour le thé. LE GÉNÉRAL. Mais enfin! GERTRUDE. C’est d’une tyrannie! Eh bien! nous nous sommes enfermées pour ne pas être surprises, est-ce clair? VERNON. Dame! c’est très-clair.

GERTRUDE, =bas=. Je voulais tirer de votre fille ses secrets, car elle en a, c’est évident! et vous êtes venu, vous dont je m’occupe, car ce n’est pas mon enfant; vous arrivez, comme si vous chargiez sur des ennemis, nous interrompre au moment où j’allais savoir quelque chose. LE GÉNÉRAL. Madame la comtesse de Grandchamp, depuis l’arrivée de Godard... GERTRUDE. Allons, voilà Godard, maintenant. LE GÉNÉRAL. Ne ridiculisez pas ce que je vous dis!

Depuis hier, rien ne se passe ici comme à l’ordinaire! Et, sacrebleu! je veux savoir... GERTRUDE. Oh! des jurons, c’est la première fois que j’en entends, Monsieur... Félix, le thé... Vous lassez-vous donc de douze ans de bonheur? LE GÉNÉRAL. Je ne suis pas et ne serai jamais un tyran.

Tout à l’heure, j’arrivais mal à propos quand vous causiez avec Ferdinand! J’arrive encore mal à propos quand vous causez avec ma fille... Enfin, cette nuit... VERNON. Allons, général, vous querellerez Madame tant que vous voudrez, excepté devant du monde. =(On entend Godard.)= J’entends Godard. =(Bas au général.)= Est-ce là ce que vous m’aviez promis? Avec les femmes, et j’en ai bien confessé, comme médecin, avec elles, il faut les laisser se trahir, les observer..... Autrement, la violence amène les larmes, et une fois le système hydraulique en jeu, elles noyeraient des hommes de la force de trois Hercules. SCÈNE IX. =LES MÊMES=, GODARD.

GODARD. Mesdames, je suis déjà venu pour vous présenter mes hommages et mes respects, mais j’ai trouvé la porte close... Général, je vous souhaite le bonjour. =(Le général lit les journaux et le salue de la main.)= Ah! voilà mon adversaire d’hier. Vous venez prendre votre revanche, docteur? VERNON. Non, je viens prendre le thé. GODARD. Ah! vous avez ici cette habitude anglaise, russe et chinoise?

PAULINE. Préférez-vous le café? GERTRUDE. Marguerite, du café. GODARD. Non, non, permettez-moi de prendre du thé; je ne ferai pas comme tous les jours... D’ailleurs vous déjeunez, je le vois, à midi; le café au lait me couperait l’appétit pour le déjeuner. Et puis les Anglais, les Russes et les Chinois n’ont pas tout à fait tort.

VERNON. Le thé, Monsieur, est une excellente chose. GODARD. Quand il est bon. PAULINE. Celui-ci, Monsieur, est du thé de caravane. GERTRUDE. Docteur, tenez, voilà les journaux. =(A Pauline.)= Va causer avec M. de Rimonville, mon enfant; moi, je ferai le thé.

GODARD. Mademoiselle de Grandchamp ne veut peut-être pas plus de ma conversation que de ma personne?... PAULINE. Vous vous trompez, Monsieur. LE GÉNÉRAL. Godard..... PAULINE. Si vous me faites la faveur de ne plus vouloir de moi pour femme, vous possédez alors à mes yeux les qualités brillantes qui doivent séduire mesdemoiselles Boudeville, Clinville, Derville, et cætera.

GODARD. Assez, Mademoiselle. Ah! comme vous vous moquez d’un amoureux éconduit qui cependant a quarante mille livres de rente! Plus je reste ici, plus j’ai de regrets. Quel heureux homme que M. Ferdinand de Charny! PAULINE. Heureux! et de quoi? pauvre garçon! d’être le commis de mon père.

GERTRUDE. M. de Rimonville. LE GÉNÉRAL. Godard... GERTRUDE. M. de Rimonville. LE GÉNÉRAL. Godard, ma femme vous parle.

GERTRUDE. Aimez-vous le thé peu ou beaucoup sucré? GODARD. Médiocrement. GERTRUDE. Pas beaucoup de crème? GODARD. Au contraire, beaucoup, madame la comtesse. =(A Pauline.)= Ah!

M. Ferdinand n’est pas celui qui..... que vous avez distingué..... Eh bien! moi, je puis vous assurer qu’il est fort du goût de votre belle-mère. PAULINE, =à part=. Quelle peste que ces curieux de province! GODARD, =à part=. Il faut que je m’amuse un peu avant de prendre congé! Je veux faire mes frais.

GERTRUDE. M. de Rimonville, si vous désirez quelque chose de substantiel, voilà des sandwich. GODARD. Merci, Madame! GERTRUDE, =à Godard=. Tout n’est pas perdu pour vous. GODARD. Oh!

Madame! j’ai fait bien des réflexions sur le refus de mademoiselle de Grandchamp. GERTRUDE. Ah! =(Au docteur.)= Docteur, le vôtre comme à l’ordinaire?... LE DOCTEUR. S’il vous plaît, Madame? GODARD, =à Pauline=. Pauvre garçon! avez-vous dit, Mademoiselle? Mais M.

Ferdinand n’est pas si pauvre que vous le croyez! il est plus riche que moi. PAULINE. D’où savez-vous cela? GODARD. J’en suis certain, et je vais tout vous expliquer. Ce M. Ferdinand, que vous croyez connaître, est un garçon excessivement dissimulé... PAULINE, =à part=.

Grand Dieu! saurait-il son nom? GERTRUDE, =à part=. Quelques gouttes d’opium versées dans son thé l’endormiront, et je serai sauvée. GODARD. Vous ne vous doutez pas de ce qui m’a mis sur la voie... PAULINE. Oh! Monsieur! de grâce...

GODARD. C’est le procureur du roi. Je me suis souvenu que chez les Boudeville, on disait que votre commis... PAULINE, =à part=. Il me met au supplice. GERTRUDE, =présentant une tasse à Pauline=. Tiens, Pauline. VERNON, =à part=.

Ai-je la berlue? j’ai cru lui voir mettre quelque chose dans la tasse de Pauline. PAULINE. Et que disait-on? GODARD. Ah! ah! comme vous m’écoutez!..... Je serais bien flatté de savoir que vous auriez cet air-là pendant que quelqu’un vous parlerait de moi, comme je vous parle de M. Ferdinand. PAULINE.

Quel singulier goût a le thé! Trouvez-vous le vôtre bon? GODARD. Vous vous en prenez à votre thé pour cacher l’intérêt que vous prêtez à ce que je vous dis. C’est connu! Eh bien! je viens exciter votre surprise à un haut degré... Apprenez que M. Ferdinand est...

PAULINE. Est... GODARD. Millionnaire! PAULINE. Vous vous moquez de moi, M. Godard. GODARD.

Sur ma parole d’honneur, Mademoiselle, il possède un trésor... =(A part.)= Elle est folle de lui. PAULINE, =à part=. Quelle peur ce sot m’a faite! =(Elle se lève avec sa tasse que Vernon saisit.)= VERNON. Donnez, mon enfant. LE GÉNÉRAL, =à sa femme=. Qu’as-tu, chère amie, tu me sembles?... VERNON. =Il a changé sa tasse contre celle de Pauline et rend la sienne à Gertrude.= =(A part.)= C’est du laudanum, la dose est légère heureusement; allons, il va se passer ici quelque chose d’extraordinaire... =(A Godard.)= M. Godard?... vous êtes un rusé compère. =(Godard prend son mouchoir et fait le geste de se moucher.

Vernon rit.)= Ah! GODARD. Docteur! sans rancune. VERNON. Voyons! vous sentez-vous capable d’emmener le général à la fabrique, et de l’y retenir une heure?... GODARD. Il me faudrait le petit. VERNON.

Il est à l’école jusqu’au dîner. GODARD. Et pourquoi voulez-vous? VERNON. Je vous en prie, vous êtes un galant homme, il le faut... Aimez-vous Pauline? GODARD. Oh! je l’aimais hier, mais ce matin... =(A part.)= Je devinerai bien ce qu’il me cache. =(A Vernon.)= Ce sera fait!

Je vais aller au perron, je rentrerai dire au général que Ferdinand le demande; et soyez tranquille... Ah! voilà Ferdinand, bon! =(Il va au perron.)= PAULINE. C’est singulier, comme je me sens engourdie. =(Elle s’étend pour dormir; Ferdinand paraît et cause avec Godard.)= SCÈNE X. =LES MÊMES=, FERDINAND. FERDINAND. Général, il serait nécessaire que vous vinssiez au magasin et à la fabrique pour faire la vérification des comptes que je vous rends. LE GÉNÉRAL. C’est juste! PAULINE, =assoupie=.

Ferdinand! GODARD. Ah! général, je profiterai de cette occasion pour visiter avec vous votre établissement que je n’ai jamais vu. LE GÉNÉRAL. Eh bien, venez, Godard. GODARD. De Rimonville. GERTRUDE, =à part=.

Ils s’en vont, le hasard me protége. VERNON, =à part=. Le hasard!... c’est moi... SCÈNE XI. GERTRUDE, VERNON, PAULINE, MARGUERITE =est au fond=. GERTRUDE. Docteur, voulez-vous une autre tasse de thé? VERNON.

Merci, je suis tellement enfoncé dans les élections que je n’ai pas fini la première. GERTRUDE, =en montrant Pauline=. Oh! la pauvre enfant, la voilà qui dort. VERNON. Comment? elle dort! GERTRUDE. Cela n’est pas étonnant. Figurez-vous, docteur, qu’elle ne s’est pas endormie avant trois heures du matin.

Nous avons eu cette nuit une alerte. VERNON. Je vais vous aider. GERTRUDE. Non, c’est inutile. Marguerite, aidez-moi? Entrons-la dans sa chambre, elle y sera mieux. SCÈNE XII.

VERNON, FÉLIX. VERNON. Félix! FÉLIX. Monsieur, qu’y a-t-il pour votre service? VERNON. Se trouve-t-il ici quelque armoire où je puisse serrer quelque chose? FÉLIX, =montrant l’armoire=.

Là, Monsieur. VERNON. Bon! Félix... ne dis pas un mot de ceci à qui que ce soit au monde. =(A part.)= Il s’en souviendra. =(Haut.)= C’est un tour que je veux jouer au général, et ce tour-là manquerait si tu parlais. FÉLIX. Je serai muet comme un poisson. =(Le docteur prend la clef du meuble.)= VERNON. Maintenant, laisse-moi seul avec ta maîtresse qui va revenir, et veille à ce que personne ne vienne pendant un moment. FÉLIX, =sortant=.

Marguerite avait raison: il y a quelque chose, c’est sûr. MARGUERITE, =revient=. Ce n’est rien, Mademoiselle dort. =(Elle sort.)= SCÈNE XIII. VERNON. Ce qui peut brouiller deux femmes vivant en paix jusqu’à présent!... oh! tous les médecins, tant soit peu philosophes, le savent. Pauvre général, qui, toute sa vie, n’a pas eu d’autre idée que d’éviter le sort commun! Mais je ne vois personne que Ferdinand et moi?... Moi, ce n’est pas probable; mais Ferdinand... je n’ai rien encore aperçu...

Je l’entends! A l’abordage!... SCÈNE XIV. VERNON, GERTRUDE. GERTRUDE. Ah! je les ai... je vais les brûler dans ma chambre... =(Elle rencontre Vernon.)= Ah! VERNON. Madame, j’ai renvoyé tout le monde.

GERTRUDE. Et pourquoi? VERNON. Pour que nous soyons seuls à nous expliquer. GERTRUDE. Nous expliquer!... de quel droit, vous, vous le parasite de la maison, prétendez-vous avoir une explication avec la comtesse de Grandchamp? VERNON. Parasite, moi!

Madame, j’ai dix mille livres de rente outre ma pension; j’ai le grade de général, et ma fortune sera léguée aux enfants de mon vieil ami! Moi, parasite! Oh! mais je ne suis pas seulement ici comme ami, j’y suis comme médecin: vous avez versé des gouttes de Rousseau dans le thé de Pauline. GERTRUDE. Moi? VERNON. Je vous ai vue, et j’ai la tasse. GERTRUDE.

Vous avez la tasse?... je l’ai lavée. VERNON. Oui, la mienne que je vous ai donnée! Ah! je ne lisais pas le journal, je vous observais. GERTRUDE. Oh! Monsieur, quel métier! VERNON.

Avouez que ce métier vous est en ce moment bien salutaire, car vous allez peut-être avoir besoin de moi, si, par l’effet de ce breuvage Pauline se trouvait gravement indisposée. GERTRUDE. Gravement indisposée... mon Dieu! docteur, je n’ai mis que quelques gouttes. VERNON. Ah! vous avez donc mis de l’opium dans son thé. GERTRUDE. Docteur... vous êtes un infâme! VERNON.

Pour avoir obtenu de vous cet aveu?... Dans le même cas, toutes les femmes me l’ont dit, j’y suis accoutumé. Mais ce n’est pas tout, et vous avez bien d’autres confidences à me faire. GERTRUDE, =à part=. Un espion! il ne me reste plus qu’à m’en faire un complice. =(Haut.)= Docteur, vous pouvez m’être trop utile pour que nous restions brouillés; dans un moment, je vais vous répondre avec franchise. =(Elle entre dans sa chambre, et s’y renferme.)= VERNON. Le verrou mis! Je suis pris, joué! Je ne pouvais pas, après tout, employer la violence...

Que fait-elle?... elle va cacher son flacon d’opium... On a toujours tort de rendre à un homme les services que mon vieil ami, ce pauvre général, a exigé de moi... Elle va m’entortiller... Ah! la voici. GERTRUDE, =à part=. Brûlées!... Plus de traces... je suis sauvée!... =(Haut.)= Docteur! VERNON.

Madame? GERTRUDE. Ma belle-fille Pauline, que vous croyez être une fille candide, un ange, s’était emparée lâchement, par un crime, d’un secret dont la découverte compromettait l’honneur, la vie de quatre personnes. VERNON. Quatre. =(A part.)= Elle, le général... ah! son fils, peut-être... et l’inconnu. GERTRUDE. Ce secret, sur lequel elle est forcée de se taire, quand même il s’agirait de sa vie à elle... VERNON.

Je n’y suis plus. GERTRUDE. Eh bien! les preuves de ce secret sont anéanties! Et vous, docteur, vous, qui nous aimez, vous seriez aussi lâche, aussi infâme qu’elle... plus même, car vous êtes un homme, vous n’avez pas pour excuse les passions insensées de la femme! vous seriez un monstre, si vous faisiez un pas de plus dans la voie où vous êtes... VERNON. L’intimidation! Ah! Madame, depuis qu’il y a des sociétés, ce que vous semez n’a fait lever que des crimes.

GERTRUDE. Eh! il y a quatre existences en péril, songez-y. =(A part.)= Il revient..... =(Haut.)= Aussi, forte de ce danger, vous déclaré-je que vous m’aiderez à maintenir la paix ici, que tout à l’heure vous irez chercher ce qui peut faire cesser le sommeil de Pauline. Et ce sommeil, vous l’expliquerez vous-même, au besoin, au général. Puis, vous me rendrez la tasse, n’est-ce pas, car vous me la rendrez? Et à chaque pas que nous ferons ensemble, eh bien! je vous expliquerai tout. VERNON. Madame!... GERTRUDE.

Allez donc! le général peut revenir. VERNON, =à part=. Je te tiens toujours! j’ai une arme contre toi, et... =(Il sort.)= SCÈNE XV. GERTRUDE, =seule, appuyée sur le meuble où est enfermée la tasse=. Où peut-il avoir caché cette tasse? FIN DU TROISIÈME ACTE. ACTE QUATRIÈME =La scène se passe dans la chambre de Pauline.= SCÈNE PREMIÈRE. PAULINE, GERTRUDE. =Pauline endormie dans un grand fauteuil à gauche.= GERTRUDE, =entrant avec précaution=.

Elle dort, et le docteur qui m’avait dit qu’elle s’éveillerait aussitôt..... Ce sommeil m’effraye!..... Voilà donc celle qu’il aime!..... Je ne la trouve pas jolie du tout!..... Oh! si, cependant elle est belle!... Mais comment les hommes ne voient-ils pas que la beauté n’est qu’une promesse, et que l’amour est le..... =(On frappe.)= Allons, voilà du monde. VERNON, =du dehors=. Peut-on entrer, Pauline?

GERTRUDE. C’est le docteur! SCÈNE II. =LES MÊMES=, VERNON. GERTRUDE. Vous m’aviez dit qu’elle était éveillée. VERNON. Rassurez-vous... =(Appelant.)= Pauline? PAULINE, =s’éveillant=.

M. Vernon!... où suis-je? ah! chez moi... que m’est-il arrivé? VERNON. Mon enfant, vous vous êtes endormie en prenant votre thé. Madame de Grandchamp a eu peur, comme moi, que ce ne fût le commencement d’une indisposition; mais il n’en est rien, c’est tout bonnement, à ce qu’il paraît, le résultat d’une nuit passée sans sommeil. GERTRUDE. Eh bien! Pauline, comment te sens-tu?

PAULINE. J’ai dormi!..... Et madame était ici pendant que je dormais..... =(Elle se lève.)= Ah! =(Elle met la main sur sa poitrine.)= Ah! c’est infâme! =(A Vernon.)= Docteur, auriez-vous été complice de... GERTRUDE. De quoi? Qu’allez-vous lui dire? VERNON. Moi! mon enfant, complice d’une mauvaise action? et contre vous, que j’aime comme si vous étiez ma fille.

Allons donc!..... Voyons, dites-moi... PAULINE. Rien, docteur, rien! GERTRUDE. Laissez-moi lui dire deux mots. VERNON, =à part=. Quel est donc l’intérêt qui peut empêcher une jeune fille de parler, quand elle est victime d’un pareil guet-apens?

GERTRUDE. Eh! bien, Pauline, vous n’avez pas eu longtemps en votre possession les preuves de l’accusation ridicule que vous vouliez porter à votre père contre moi! PAULINE. Je comprends tout, vous m’avez endormie pour me dépouiller. GERTRUDE. Nous sommes aussi curieuses l’une que l’autre, voilà tout. J’ai fait ici ce que vous avez fait chez Ferdinand. PAULINE.

Vous triomphez, Madame, mais bientôt ce sera moi. GERTRUDE. Ah! la guerre continue. PAULINE. La guerre, Madame?... dites le duel! L’une de nous est de trop. GERTRUDE. Vous êtes tragique.

VERNON, =à part=. Pas d’éclats, pas la moindre mésintelligence apparente!... Ah! quelle idée!... Si j’allais chercher Ferdinand? =(Il veut sortir.)= GERTRUDE. Docteur! VERNON. Madame? GERTRUDE.

Nous avons à causer ensemble. =(Bas.)= Je ne vous quitte pas que vous ne m’ayez rendu... VERNON. J’ai mis une condition... PAULINE. Docteur! VERNON. Mon enfant? PAULINE.

Savez-vous que mon sommeil n’a pas été naturel? VERNON. Oui, vous avez été endormie par votre belle-mère, j’en ai la preuve... Mais, vous, savez-vous pourquoi? PAULINE. Oh! docteur! c’est... GERTRUDE. Docteur!

PAULINE. Plus tard, je vous dirai tout. VERNON. Maintenant, de l’une ou de l’autre, j’apprendrai quelque chose... Ah! pauvre général! GERTRUDE. Eh bien! docteur? SCÈNE III.

PAULINE, =seule=; =elle sonne=. Oui, fuir avec lui, voilà le seul parti qui me reste. Si nous continuons ce duel, ma belle-mère et moi, mon pauvre père est déshonoré; ne vaut-il pas mieux lui désobéir, et, d’ailleurs, je vais lui écrire... Je serai généreuse, puisque je triompherai d’elle... Je laisserai mon père croire en elle, et j’expliquerai ma fuite par la haine qu’il porte au nom de Marcandal et par mon amour pour Ferdinand. SCÈNE IV. PAULINE, MARGUERITE. MARGUERITE.

Mademoiselle se trouve-t-elle bien? PAULINE. Oui, de corps; mais d’esprit... Oh! je suis au désespoir. Ma pauvre Marguerite, une fille est bien malheureuse quand elle a perdu sa mère... MARGUERITE. Et que son père s’est remarié avec une femme comme madame de Grandchamp. Mais, Mademoiselle, ne suis-je donc pas pour vous une humble mère, une mère dévouée? car mon affection de nourrice s’est accrue de toute la haine que vous porte cette marâtre.

PAULINE. Toi, Marguerite!... tu le crois! mais tu t’abuses. Tu ne m’aimes pas tant que ça! MARGUERITE. Oh! Mademoiselle! mettez-moi à l’épreuve. PAULINE. Voyons?... quitterais-tu pour moi la France?

MARGUERITE. Pour aller avec vous, j’irais aux Grandes-Indes. PAULINE. Et sur-le-champ? MARGUERITE. Sur-le-champ!... Ah! mon bagage n’est pas lourd. PAULINE.

Eh bien, Marguerite, nous partirons cette nuit, secrètement. MARGUERITE. Nous partirons, et pourquoi? PAULINE. Pourquoi? Tu ne sais pas que madame de Grandchamp m’a endormie. MARGUERITE. Je le sais, Mademoiselle, et M.

Vernon aussi; car Félix m’a dit qu’il a mis sous clef la tasse où vous avez bu votre thé... mais pourquoi? PAULINE. Pas un mot là-dessus, si tu m’aimes! Et, si tu m’es dévouée comme tu le prétends, va chez toi, rassemble tout ce que tu possèdes, sans que personne puisse soupçonner que tu fais des préparatifs de voyage. Nous partirons après minuit. Tu prendras ici, et tu porteras chez toi, mes bijoux, enfin tout ce dont je puis avoir besoin pour un long voyage... Mets-y beaucoup d’adresse; car si ma belle-mère avait le moindre indice, je serais perdue. MARGUERITE.

Perdue!... Mais, Mademoiselle, que se passe-t-il? songez donc: quitter la maison? PAULINE. Veux-tu me voir mourir? MARGUERITE. Mourir... Oh! Mademoiselle! j’obéis.

PAULINE. Marguerite, tu prieras M. Ferdinand de m’apporter mes revenus de l’année; qu’il vienne à l’instant. MARGUERITE. Il était sous vos fenêtres quand je suis venue. PAULINE, =à part=. Sous mes fenêtres... Il croyait ne plus me revoir...

Pauvre Ferdinand! SCÈNE V. PAULINE, =seule=. Quitter le toit paternel, je connais mon père, il me cherchera partout pendant longtemps... Quels trésors a donc l’amour pour payer de pareilles dettes, car je livre tout à Ferdinand, mon pays, mon père, la maison! Mais enfin, cette infâme l’aura perdu sans retour! D’ailleurs, je reviendrai! Le docteur et M.

Ramel obtiendront mon pardon. Je crois entendre le pas de Ferdinand... Oh! c’est bien lui! SCÈNE VI. PAULINE, FERDINAND. PAULINE. Ah! mon ami, mon Ferdinand! FERDINAND.

Moi qui croyais ne plus te voir! Marguerite sait donc tout? PAULINE. Elle ne sait rien encore; mais cette nuit, elle apprendra notre fuite, car nous serons libres: tu emmèneras ta femme. FERDINAND. Oh! Pauline, ne me trompe pas! PAULINE.

Je comptais bien te rejoindre là où tu serais exilé; mais cette odieuse femme vient de précipiter ma résolution... Je n’ai plus de mérite, Ferdinand... Il s’agit de ma vie! FERDINAND. De ta vie!... Mais qu’a-t-elle fait? PAULINE. Elle a failli me tuer, elle m’a endormie afin de me prendre ses lettres que je portais sur moi!

Par ce qu’elle a osé, pour te conserver, je juge de ce qu’elle ferait encore. Donc, si nous voulons être l’un à l’autre, il n’y a plus pour nous d’autre moyen que la fuite. Ainsi, plus d’adieux! Cette nuit, nous serons réfugiés... Où?... Cela te regarde. FERDINAND. Ah! c’est à devenir fou de joie!

PAULINE. Oh! Ferdinand! prends bien toutes les précautions; cours à Louviers, chez ton ami, le procureur du roi, car ne faut-il pas une voiture, des passe-ports?... Oh! que mon père, excité par cette marâtre, ne puisse pas nous rejoindre! il nous tuerait; car je viens de lui dire dans cette lettre le fatal secret qui m’oblige à le quitter ainsi. FERDINAND. Sois tranquille. Depuis hier, Eugène a tout préparé pour mon départ. Voici la somme que ton père me devait. =(Il montre un portefeuille.)= Fais-moi ta quittance =(il met de l’or sur un guéridon)=, car je n’ai plus que le compte de la caisse à présenter pour être libre...

Nous serons à Rouen à trois heures; et au Havre pour l’heure à laquelle part un navire américain qui retourne aux Etats-Unis. Eugène a dépêché quelqu’un de discret pour arrêter mon passage à bord. Les capitaines de ce pays-là trouvent tout naturel qu’un homme emmène sa femme, ainsi nous ne rencontrerons aucun obstacle. SCÈNE VII. =LES MÊMES=, GERTRUDE. GERTRUDE. Excepté moi! PAULINE. Oh! perdus!

GERTRUDE. Ah! vous partiez sans me le dire, Ferdinand!... Oh!... j’ai tout entendu. FERDINAND, =à Pauline=. Mademoiselle, ayez la bonté de me donner votre quittance: elle est indispensable pour le compte que je vais rendre à monsieur votre père sur l’état de la caisse avant mon départ. =(A Gertrude.)= Madame, vous pouvez, peut-être, empêcher Mademoiselle de partir! mais moi, moi qui ne veux plus rester ici, je partirai. GERTRUDE. Vous devez y rester, et vous y resterez, Monsieur. FERDINAND.

Malgré moi? GERTRUDE. Ce que Mademoiselle veut faire, je le ferai moi, et hardiment. Je vais faire venir monsieur de Grandchamp, et vous allez voir que vous serez obligé de partir, mais avec mon enfant et moi. =(Félix paraît.)= Priez monsieur de Grandchamp de venir ici. FERDINAND, =à Pauline=. Je la devine. Retiens-la, je vais rejoindre Félix et l’empêcher de parler au général. Eugène te tracera ta conduite.

Une fois loin d’ici, Gertrude ne pourra rien contre nous. =(A Gertrude.)= Adieu Madame. Vous avez attenté tout à l’heure à la vie de Pauline, vous avez ainsi rompu les derniers liens qui m’attachaient à vous. GERTRUDE. Vous ne savez que m’accuser!... Mais vous ignorez donc ce que Mademoiselle voulait dire à son père de vous et de moi? FERDINAND. Je l’aime et l’aimerai toute ma vie; je saurai la défendre contre vous, et je compte assez sur elle pour m’expatrier afin de l’obtenir. Adieu.

PAULINE. Oh! cher Ferdinand! SCÈNE VIII. GERTRUDE, PAULINE. GERTRUDE. Maintenant que nous sommes seules, voulez-vous savoir pourquoi j’ai fait appeler votre père? c’est pour lui dire le nom et quelle est la famille de Ferdinand. PAULINE. Madame, qu’allez-vous faire?

Mon père, en apprenant que le fils du général Marcandal a séduit sa fille, ira tout aussi promptement que Ferdinand au Havre... il l’atteindra, et alors... GERTRUDE. J’aime mieux Ferdinand mort que de le voir à une autre que moi, surtout lorsque je me sens au cœur pour cette autre autant de haine que j’ai d’amour pour lui. Tel est le dernier mot de notre duel. PAULINE. Oh! Madame, je suis à vos genoux, comme vous étiez naguère aux miens. Tuons-nous si vous voulez, mais ne l’assassinons pas, lui!...

Oh! sa vie, sa vie au prix de la mienne. GERTRUDE. Eh bien! renoncez-vous? PAULINE. Oui, Madame. GERTRUDE, =elle laisse tomber son mouchoir dans le mouvement passionné de sa phrase=. Tu me trompes! tu me dis cela, à moi, parce qu’il t’aime, qu’il vient de m’insulter en me l’avouant, et que tu crois qu’il ne m’aimera plus jamais... Oh! non, Pauline, il me faut des gages de ta sincérité.

PAULINE, =à part=. Son mouchoir!... et la clef de son secrétaire... C’est là qu’est renfermé le poison... Oh!... =(Haut.)= Des gages de sincérité, dites-vous?... Je vous en donnerai... Qu’exigez-vous? GERTRUDE. Voyons, je ne crois qu’à une seule preuve: il faut épouser cet autre.