Part 19
RAMEL. Comment! par nécessité? FERDINAND. Par nécessité! Mon père a tout dissipé, même la fortune de ma pauvre mère, qui vit de sa pension de veuve d’un lieutenant général en Bretagne. RAMEL. Comment! ton père, commandant de la garde royale, dans une position si brillante, est mort sans te rien laisser, pas même une protection? FERDINAND.
A-t-on jamais trahi, changé de parti, sans des raisons... RAMEL. Voyons, voyons, ne parlons plus de cela. FERDINAND. Mon père était joueur... voilà pourquoi il eut tant d’indulgence pour mes folies... Mais toi, qui t’amènes ici? RAMEL. Depuis quinze jours je suis procureur du roi à Louviers.
FERDINAND. On m’avait dit... j’ai lu même un autre nom. RAMEL. De la Grandière. FERDINAND. C’est cela. RAMEL. Pour pouvoir épouser mademoiselle de Boudeville, j’ai obtenu la permission de prendre, comme toi, le nom de ma mère.
La famille Boudeville me protége, et, dans un an, je serai, sans doute, avocat général à Rouen... un marchepied pour aller à Paris. FERDINAND. Et pourquoi viens-tu dans notre paisible fabrique? RAMEL. Pour une instruction criminelle, une affaire d’empoisonnement. C’est un beau début. =(Entre Félix.)= FÉLIX. Ah! Monsieur, madame est d’une inquiétude...
FERDINAND. Dis que je suis en affaire. =(Félix sort.)= Mon cher Eugène, dans le cas où le général, qui est très-curieux, comme tous les vieux troupiers désœuvrés, te demanderait comment nous nous sommes rencontrés, n’oublie pas de dire que nous sommes venus par la grande avenue..... C’est capital pour moi..... Revenons à ton affaire. C’est pour la femme à Champagne, notre contre-maître, que tu es venu ici; mais il est innocent comme l’enfant qui naît! RAMEL. Tu crois cela, toi? La justice est payée pour être incrédule.
Je vois que tu es resté ce que je t’ai laissé, le plus noble, le plus enthousiaste garçon du monde, un poëte enfin! un poëte qui met la poésie dans sa vie au lieu de l’écrire, croyant au bien, au beau! Ah çà! et l’ange de tes rêves, et ta Gertrude, qu’est-elle devenue? FERDINAND. Chut! ce n’est pas seulement le ministre de la justice, c’est un peu le ciel qui t’a envoyé à Louviers; car j’avais besoin d’un ami dans la crise affreuse où tu me trouves. Écoute, Eugène, viens ici. C’est à mon ami de collége, c’est au confident de ma jeunesse que je vais m’adresser: tu ne seras jamais un procureur du roi pour moi, n’est-ce pas? Tu vas voir par la nature de mes aveux qu’ils exigent le secret du confesseur. RAMEL. Y aurait-il quelque chose de criminel?
FERDINAND. Allons donc! tout au plus des délits que les juges voudraient avoir commis. RAMEL. C’est que je ne t’écouterais pas; ou, si je t’écoutais... FERDINAND. Eh bien? RAMEL. Je demanderais mon changement.
FERDINAND. Allons, tu es toujours mon bon, mon meilleur ami... Eh bien! depuis trois ans j’aime tellement mademoiselle Pauline de Grandchamp, et elle... RAMEL. N’achève pas, je comprends. Vous recommencez Roméo et Juliette... en pleine Normandie. FERDINAND. Avec cette différence que la haine héréditaire qui séparait ces deux amants n’est qu’une bagatelle en comparaison de l’horreur de M. de Grandchamp pour le fils du traître Marcandal!
RAMEL. Mais voyons! mademoiselle Pauline de Grandchamp sera libre dans trois ans; elle est riche de son chef (je sais cela par les Boudeville); vous vous en irez en Suisse pendant le temps nécessaire à calmer la colère du général; et vous lui ferez, s’il le faut, les sommations respectueuses. FERDINAND. Te consulterais-je, s’il ne s’agissait que de ce vulgaire et facile dénoûment? RAMEL. Ah! j’y suis! mon ami. Tu as épousé ta Gertrude... ton ange... qui s’est comme tous les anges métamorphosée en... femme légitime. FERDINAND.
Cent fois pis! Gertrude, mon cher, c’est... madame de Grandchamp. RAMEL. Ah çà! comment t’es-tu fourré dans un pareil guêpier? FERDINAND. Comme on se fourre dans tous les guêpiers, en croyant y trouver du miel. RAMEL. Oh! oh! ceci devient très-grave! alors ne me cache plus rien.
FERDINAND. Mademoiselle Gertrude de Meilliac, élevée à Saint-Denis, m’a sans doute aimé d’abord par ambition; très-aise de me savoir riche, elle a tout fait pour m’attacher de manière à devenir ma femme. RAMEL. C’est le jeu de toutes les orphelines intrigantes. FERDINAND. Mais comment Gertrude a fini par m’aimer?... c’est ce qui ne se peut exprimer que par les effets mêmes de cette passion, que dis-je passion? c’est chez elle ce premier, ce seul et unique amour qui domine toute la vie et qui la dévore. Quand elle m’a vu ruiné vers la fin de 1816, elle qui me savait, comme toi, poëte, aimant le luxe et les arts, la vie molle et heureuse, enfant gâté, pour tout dire, a conçu, sans me le communiquer d’ailleurs, un de ces plans infâmes et sublimes, comme tout ce que d’ardentes passions contrariées inspirent aux femmes, qui, dans l’intérêt de leur amour, font tout ce que font les despotes dans l’intérêt de leur pouvoir; pour elles, la loi suprême, c’est leur amour... RAMEL.
Les faits, mon cher?... Tu plaides, et je suis procureur du roi. FERDINAND. Pendant que j’établissais ma mère en Bretagne, Gertrude a rencontré le général Grandchamp, qui cherchait une institutrice pour sa fille. Elle n’a vu dans ce vieux soldat blessé grièvement, alors âgé de cinquante-huit ans, qu’un coffre-fort. Elle s’est imaginé être promptement veuve, riche en peu de temps, et pouvoir reprendre et son amour et son esclave. Elle s’est dit que ce mariage serait comme un mauvais rêve, promptement suivi d’un beau réveil. Et voilà douze ans que dure le rêve!
Mais tu sais comme raisonnent les femmes. RAMEL. Elles ont une jurisprudence à elles. FERDINAND. Gertrude est d’une jalousie féroce. Elle veut être payée par la fidélité de l’amant de l’infidélité qu’elle fait au mari, et comme elle souffrait, disait-elle, le martyre, elle a voulu... RAMEL. T’avoir sous son toit pour te garder elle-même.
FERDINAND. Elle a réussi, mon cher, à m’y faire venir. J’habite, depuis trois ans, une petite maison près de la fabrique. Si je ne suis pas parti la première semaine, c’est que le second jour de mon arrivée, j’ai senti que je ne pourrais jamais vivre sans Pauline. RAMEL. Grâce à cet amour, ta position ici me semble, à moi magistrat, un peu moins laide que je ne le croyais. FERDINAND. Ma position? mais elle est intolérable, à cause des trois caractères au milieu desquels je me trouve pris: Pauline est hardie, comme le sont les jeunes personnes très-innocentes dont l’amour est tout idéal et qui ne voient de mal à rien, dès qu’il s’agit d’un homme de qui elles font leur mari.
La pénétration de Gertrude est extrême: nous y échappons par la terreur que cause à Pauline le péril où nous plongerait la découverte de mon nom, ce qui lui donne la force de dissimuler! Mais Pauline vient à l’instant de refuser Godard. RAMEL. Godard, je le connais... C’est, sous un air bête, l’homme le plus fin, le plus curieux de tout le département. Et il est ici? FERDINAND. Il y dîne.
RAMEL. Méfie-toi de lui. FERDINAND. Bien! Si ces deux femmes, qui ne s’aiment déjà guère, venaient à découvrir qu’elles sont rivales, l’une peut tuer l’autre, je ne sais laquelle: l’une, forte de son innocence, de sa passion légitime; l’autre, furieuse de voir se perdre le fruit de tant de dissimulation, de sacrifices, de crimes même... =(Napoléon entre.)= RAMEL. Tu m’effrayes! moi, procureur du roi. Non, parole d’honneur, les femmes coûtent souvent plus qu’elles ne valent. NAPOLÉON.
Bon ami! papa et maman s’impatientent après toi; ils disent qu’il faut laisser les affaires, et Vernon a parlé d’estomac. FERDINAND. Petit drôle, tu es venu m’écouter! NAPOLÉON. Maman m’a dit à l’oreille: Va donc voir ce qu’il fait, ton bon ami. FERDINAND. Va, petit démon! va, je te suis! =(A Ramel.)= Tu vois, elle fait de cet enfant un espion innocent. =(Napoléon sort.)= RAMEL. C’est l’enfant du général?
FERDINAND. Oui. RAMEL. Il a douze ans? FERDINAND. Oui. RAMEL. Voyons! tu dois avoir quelque chose de plus à me dire?
FERDINAND. Allons, je t’en ai dit assez. RAMEL. Eh bien! va dîner... Ne parle pas de mon arrivée, ni de ma qualité. Laissons-les dîner tranquillement. Va, mon ami, va. SCÈNE IX.
RAMEL, =seul=. Pauvre garçon! Si tous les jeunes gens avaient étudié les causes que j’ai observées en sept ans de magistrature, ils seraient convaincus de la nécessité d’accepter le mariage comme le seul roman possible de la vie... Mais si la passion était sage, ce serait la vertu. FIN DU PREMIER ACTE. ACTE DEUXIÈME SCÈNE PREMIÈRE. RAMEL, MARGUERITE; =puis= FÉLIX. =Ramel est abîmé dans ses réflexions et plongé dans le canapé de manière à ne pas être vu d’abord. Marguerite apporte des flambeaux et des cartes.
Dans l’entr’acte la nuit est venue.= MARGUERITE. Quatre jeux de cartes, c’est assez, quand même M. le curé, le maire et l’adjoint viendraient. =(Félix vient allumer les bougies des candélabres.)= Je parierais bien que ma pauvre Pauline ne se mariera pas encore cette fois-ci. Chère enfant!... si défunte sa mère la voyait ne pas être ici la reine de la maison, elle en pleurerait dans son cercueil! Moi, si je reste, c’est bien pour la consoler, la servir. FÉLIX, =à part=. Qu’est-ce qu’elle chante, la vieille?... =(Haut.)= A qui donc en voulez-vous, Marguerite? je gage que c’est à madame. MARGUERITE. Non, c’est à monsieur que j’en veux.
FÉLIX. A mon général? allez votre train alors, c’est un saint, cet homme-là. MARGUERITE. Un saint de pierre, car il est aveugle. FÉLIX. Dites donc aveuglé. MARGUERITE. Ah! vous avez bien trouvé cela, vous.
FÉLIX. Le général n’a qu’un défaut... il est jaloux. MARGUERITE. Et emporté donc! FÉLIX. Et emporté, c’est la même chose. Dès qu’il a un soupçon, il bûche. Et ça lui a fait tuer deux hommes, là, roide sur le coup...
Nom d’un petit bonhomme! avec un troupier de ce caractère-là, faut... quoi... l’étouffer de cajoleries... et madame l’étouffe... ce n’est pas plus fin que cela! Et alors avec ses manières elle lui a mis, comme aux chevaux ombrageux, des œillères; il ne peut voir ni à droite ni à gauche, et elle lui dit: «Mon ami, regarde devant toi!» Voilà. MARGUERITE. Ah! vous pensez comme moi qu’une femme de trente-deux ans n’aime un homme de soixante-dix ans qu’avec une idée... Elle a un plan. RAMEL, =à part=. Oh! les domestiques! des espions qu’on paye. FÉLIX.
Quel plan? elle ne sort pas d’ici, elle ne voit personne. MARGUERITE. Elle tondrait sur un œuf! elle m’a retiré les clefs, à moi qui avais la confiance de défunt madame; savez-vous pourquoi? FÉLIX. Tiens! parbleu, elle fait sa pelote. MARGUERITE. Oui! depuis douze ans, avec les revenus de mademoiselle et les bénéfices de la fabrique. Voilà pourquoi elle retarde l’établissement de ma chère enfant tant qu’elle peut, car faut donner le bien en la mariant.
FÉLIX. C’est la loi. MARGUERITE. Moi, je lui pardonnerais tout, si elle rendait mademoiselle heureuse; mais je surprends ma pauvre Pauline à pleurer, je lui demande ce qu’elle a:—«Rien, qu’a dit, rien, ma bonne Marguerite!» =(Félix sort.)= Voyons, ai-je tout fait? Oui, voilà la table de jeu... les bougies, les cartes... ah! le canapé. =(Elle aperçoit Ramel.)= Dieu de Dieu! un étranger! RAMEL. Ne vous effrayez pas, Marguerite. MARGUERITE.
Monsieur a tout entendu. RAMEL. Soyez tranquille, je suis discret par état, je suis le procureur du roi. MARGUERITE. Oh! SCÈNE II. =LES PRÉCÉDENTS=, PAULINE, GODARD, VERNON, NAPOLÉON, FERDINAND, M. ET MADAME de GRANDCHAMP. =(Gertrude se précipite sur Marguerite et lui arrache le coussin des mains.)= GERTRUDE. Marguerite, vous savez bien que c’est me causer de la peine que de ne pas me laisser faire tout ce qui regarde monsieur; d’ailleurs, il n’y a que moi qui sache les lui bien arranger, ses coussins.
MARGUERITE, =à Pauline=. Quelles giries! GODARD. Tiens, tiens, M. le procureur du roi! LE GÉNÉRAL. Le procureur du roi chez moi? GERTRUDE. Lui!
LE GÉNÉRAL, =à Ramel=. Monsieur, par quelle raison? RAMEL. J’avais prié mon ami... M. Ferdinand Mar... =(Ferdinand fait un geste, Gertrude et Pauline laissent échapper un mouvement.)= GERTRUDE, =à part=. C’est son ami Eugène Ramel. RAMEL.
Ferdinand de Charny, à qui j’ai dit le sujet de mon arrivée, de le cacher pour vous laisser dîner tranquillement. LE GÉNÉRAL. Ferdinand est votre ami? RAMEL. Mon ami d’enfance, et nous nous sommes rencontrés dans votre avenue. Après onze ans, on a tant de choses à dire quand on se revoit, que je suis la cause de son retard. LE GÉNÉRAL. Mais, Monsieur, à quoi dois-je votre présence ici?
RAMEL. A Jean Nicot, dit Champagne, votre contre-maître, inculpé d’un crime. GERTRUDE. Mais, Monsieur, notre ami, le docteur Vernon, a reconnu que la femme à Champagne était morte naturellement. VERNON. Oui, oui, du choléra, Monsieur le procureur du roi. RAMEL. La justice, Monsieur, ne croit qu’à ses expertises et à ses convictions...
Vous avez eu tort de procéder avant nous. FÉLIX. Madame, faut-il servir le café? GERTRUDE. Attendez! =(A part.)= Comme il est changé! Cet homme, devenu procureur du roi, n’est pas reconnaissable... Il me glace. LE GÉNÉRAL.
Mais, Monsieur, comment le prétendu crime de Champagne, un vieux soldat que je cautionnerais, peut-il vous amener ici? RAMEL. Dès que le juge d’instruction sera venu, vous le saurez. LE GÉNÉRAL. Prenez la peine de vous asseoir. FERDINAND, =à Ramel en montrant Pauline=. Tiens! la voilà. RAMEL.
On peut se faire tuer pour une si adorable fille! GERTRUDE, =à Ramel=. Nous ne nous connaissons pas? vous ne m’avez jamais vue! Ayez pitié de moi, de lui. RAMEL. Comptez sur moi. LE GÉNÉRAL, =qui a vu Ramel et Gertrude causant=. Ma femme est-elle donc nécessaire à cette instruction?
RAMEL. Précisément, général. C’est pour que madame ne fût pas avertie de ce que nous avons à lui demander, que je suis venu moi-même. LE GÉNÉRAL. Ma femme mêlée à ceci?... C’est abuser!... VERNON. Du calme, mon ami.
FÉLIX. Monsieur le juge d’instruction! LE GÉNÉRAL. Faites entrer. SCÈNE III. =LES MÊMES=, LE JUGE D’INSTRUCTION, CHAMPAGNE, BAUDRILLON. LE JUGE =salue=. Monsieur le procureur du roi, voici M. Baudrillon le pharmacien.
RAMEL. M. Baudrillon n’a pas vu l’inculpé? LE JUGE. Non, il arrive, et le gendarme qui l’est allé chercher ne l’a pas quitté. RAMEL. Nous allons savoir la vérité! faites approcher M. Baudrillon et l’inculpé.
LE JUGE. Approchez, monsieur Baudrillon, =(à Champagne)= et vous aussi. RAMEL. Monsieur Baudrillon, reconnaissez-vous cet homme pour celui qui vous aurait acheté de l’arsenic, il y a deux jours? BAUDRILLON. C’est bien lui! CHAMPAGNE. N’est-ce pas, monsieur Baudrillon, que je vous ai dit que c’était pour les souris qui mangeaient tout, jusque dans la maison, et que je venais chercher cela pour madame?
LE JUGE. Vous l’entendez, Madame? Voici quel est son système: il prétend que vous l’avez envoyé chercher cette substance vous-même, et qu’il vous a remis le paquet tel que M. Baudrillon le lui a donné. GERTRUDE. C’est vrai, Monsieur. RAMEL. Avez-vous, Madame, fait déjà usage de cet arsenic.
GERTRUDE. Non, Monsieur. LE JUGE. Vous pouvez alors nous représenter le paquet livré par M. Baudrillon; le paquet doit porter son cachet, et s’il le reconnaît pour être sain et entier, les charges si graves qui pèsent sur votre contre-maître disparaîtraient en partie. Nous n’aurions plus qu’à attendre le rapport du médecin qui fait l’autopsie. GERTRUDE. Le paquet, Monsieur, n’a pas quitté le secrétaire de ma chambre à coucher. =(Elle sort.)= CHAMPAGNE.
Ah! mon général, je suis sauvé! LE GÉNÉRAL. Pauvre Champagne! RAMEL. Général, nous serons très-heureux d’avoir à constater l’innocence de votre contre-maître: au contraire de vous, nous sommes enchantés d’être battus. GERTRUDE, =revenant=. Voilà, Messieurs. =(Le juge examine avec Baudrillon et Ramel.)= BAUDRILLON =met ses lunettes=. C’est intact, Messieurs, parfaitement intact; voilà mon cachet deux fois, sain et entier.
LE JUGE. Serrez bien cela, Madame, car depuis quelque temps les cours d’assises n’ont à juger que des empoisonnements. GERTRUDE. Vous voyez, Monsieur, il était dans mon secrétaire, et c’est moi seule, ou le général, qui en avons la clef. =(Elle rentre dans la chambre.)= RAMEL. Général, nous n’attendrons pas le rapport des experts. La principale charge, qui, vous en conviendrez, était très-grave, car toute la ville en parlait, vient de disparaître, et comme nous croyons à la science et à l’intégrité du docteur Vernon =(Gertrude revient)=, Champagne, vous êtes libre. =(Mouvement de joie chez tout le monde.)= Mais vous voyez, mon ami, à quels fâcheux soupçons on est exposé, quand on fait mauvais ménage. CHAMPAGNE. Mon magistrat, demandez à mon général si je ne suis pas un agneau; mais ma femme, Dieu veuille lui pardonner, était la plus mauvaise qui ait été fabriquée... un ange n’aurait pas pu y tenir.
Si je l’ai quelquefois remise à la raison, le mauvais quart d’heure que vous venez de me faire passer en est une rude punition, mille noms de noms!... Être pris pour un empoisonneur, et se savoir innocent, se voir entre les mains de la justice... =(Il pleure.)= LE GÉNÉRAL. Eh bien! te voilà justifié. NAPOLÉON. Papa, en quoi c’est-il fait, la justice? LE GÉNÉRAL. Messieurs, la justice ne devrait pas commettre de ces sortes d’erreurs. GERTRUDE. Elle a toujours quelque chose de fatal, la justice!...
Et on causera toujours en mal pour ce pauvre homme de votre arrivée ici. RAMEL. Madame, la justice criminelle n’a rien de fatal pour les innocents. Vous voyez que Champagne a été promptement mis en liberté... =(En regardant Gertrude.)= Ceux qui vivent sans reproches, qui n’ont que des passions nobles, avouables, n’ont jamais rien à redouter de la justice. GERTRUDE. Monsieur, vous ne connaissez pas les gens de ce pays-ci... Dans dix ans, on dira que Champagne a empoisonné sa femme, que la justice est venue... et que sans notre protection... LE GÉNÉRAL.
Allons, allons, Gertrude... ces messieurs ont fait leur devoir. =(Félix prépare sur un guéridon, au fond à gauche, ce qu’il faut pour le café.)= Messieurs, puis-je vous offrir une tasse de café? LE JUGE. Merci, général; l’urgence de cette affaire nous a fait partir à l’improviste, et ma femme m’attend pour dîner à Louviers. =(Il va au perron causer avec le médecin.)= LE GÉNÉRAL, =à Ramel=. Et vous, Monsieur, l’ami de Ferdinand? RAMEL. Ah! vous avez en lui, général, le plus noble cœur, le plus probe garçon et le plus charmant caractère que j’aie jamais rencontrés. PAULINE. Il est bien aimable, ce procureur du roi!
GODARD. Et pourquoi? Serait-ce parce qu’il fait l’éloge de M. Ferdinand?... Tiens, tiens, tiens! GERTRUDE, =à Ramel=. Toutes les fois, Monsieur, que vous aurez quelques instants à vous, venez voir M. de Charny. =(Au général.)= N’est-ce pas, mon ami, nous en profiterons? LE JUGE, =il revient du perron=.
M. de la Grandière, notre médecin, a reconnu, comme le docteur Vernon, que le décès a été causé par une attaque de choléra asiatique. Nous vous prions, madame la comtesse, et vous, monsieur le comte, de nous excuser d’avoir troublé pour un moment votre charmant et paisible intérieur. =(Le général reconduit le juge.)= RAMEL, =à Gertrude sur le devant de la scène=. Prenez garde! Dieu ne protége pas des tentatives aussi téméraires que la vôtre. J’ai tout deviné. Renoncez à Ferdinand, laissez-lui la vie libre, et contentez-vous d’être heureuse femme et heureuse mère. Le sentier que vous suivez conduit au crime. GERTRUDE.
Renoncer à lui, mais autant mourir! RAMEL, =à part=. Allons! je le vois, il faut enlever d’ici Ferdinand. =(Il fait un signe à Ferdinand, le prend par le bras et sort avec lui.)= LE GÉNÉRAL. Enfin, nous en voilà débarrassés! =(A Gertrude.)= Fais servir le café. GERTRUDE. Pauline, sonne pour le café. =(Pauline sonne.)= SCÈNE IV. =LES MÊMES=, =moins= FERDINAND, RAMEL, LE JUGE =et= BAUDRILLON. GODARD. Je vais savoir, dans l’instant, si Pauline aime M.
Ferdinand. Ce gamin, qui demande en quoi est faite la justice, me paraît très-farceur, il me servira. =(Félix paraît.)= GERTRUDE. Le café. =(Félix apporte le guéridon où les tasses sont déposées.)= GODARD, =qui a pris Napoléon à part=. Veux-tu faire une bonne farce? NAPOLÉON. Je crois bien. Vous en savez? GODARD.
Viens, je vais te dire comment il faut t’y prendre. =(Godard va jusqu’au perron avec Napoléon.)= LE GÉNÉRAL. Pauline, mon café. =(Pauline le lui apporte.)= Il n’est pas assez sucré. =(Pauline lui donne du sucre.)= Merci, petite. GERTRUDE. Monsieur de Rimonville? LE GÉNÉRAL. Godard?... GERTRUDE. Monsieur de Rimonville?
LE GÉNÉRAL. Godard, ma femme vous demande si vous voulez du café? GODARD. Volontiers, madame la comtesse. =(Il vient à une place d’où il peut observer Pauline.)= LE GÉNÉRAL. Oh! que c’est agréable de prendre son café bien assis! NAPOLÉON. Maman, maman! mon bon ami Ferdinand vient de tomber; s’est cassé la jambe, car on le porte. VERNON.
Ah! bah! LE GÉNÉRAL. Quel malheur! PAULINE. Ah! mon Dieu! =(Elle tombe sur un fauteuil.)= GERTRUDE. Que dis-tu donc là? NAPOLÉON. C’est pour rire!
Je voulais voir si vous aimiez mon bon ami. GERTRUDE. C’est bien mal, ce que tu fais là; tu n’es pas capable d’inventer de pareilles noirceurs? NAPOLÉON, =tout bas=. C’est Godard. GODARD. Il est aimé, elle a été prise à ma souricière, qui est infaillible. GERTRUDE, =à Godard, à qui elle tend un petit verre=.
Savez-vous, Monsieur, que vous seriez un détestable précepteur? C’est bien mal à vous d’apprendre de semblables méchancetés à un enfant. GODARD. Vous trouverez que j’ai très-bien fait, quand vous saurez que par ce petit stratagème de société j’ai pu découvrir mon rival. =(Il montre Ferdinand, qui entre.)= GERTRUDE, =elle laisse tomber le sucrier=. Lui! GODARD, =à part=. Elle aussi! GERTRUDE, =haut=.
Vous m’avez fait peur. LE GÉNÉRAL, =qui s’est levé=. Qu’as-tu donc, ma chère enfant? GERTRUDE. Rien; une espièglerie de monsieur, qui m’a dit que le procureur du roi revenait. Félix, emportez ce sucrier, et donnez-en un autre. VERNON. C’est la journée aux événements.
GERTRUDE. Monsieur Ferdinand, vous allez avoir du sucre. =(A part.)= Il ne la regarde pas. =(Haut.)= Eh bien! Pauline, tu ne prends pas un morceau de sucre dans le café de ton père? NAPOLÉON. Ah! bien, oui, elle est trop émue; elle a fait: Ah! PAULINE. Veux-tu te taire, petit menteur! tu ne cesses de me taquiner. =(Elle s’assied sur son père et prend un canard.)= GERTRUDE. Ce serait vrai? et moi qui l’ai si bien habillée! =(A Godard.)= Si vous aviez raison, votre mariage se ferait dans quinze jours. =(Haut.)= Monsieur Ferdinand, votre café.
GODARD. J’en ai donc pris deux dans ma souricière! Et le général si calme, si tranquille, et cette maison si paisible!... Ça va devenir drôle... je reste, je veux faire le whist! Oh! je n’épouse plus. =(Montrant Ferdinand.)= En voilà-t-il un homme heureux! aimé de deux femmes charmantes, délicieuses! quel factotum! Mais qu’a-t-il donc de plus que moi, qui ai quarante mille livres de rente? GERTRUDE. Pauline, ma fille, présente les cartes à ces messieurs pour le whist. Il est bientôt neuf heures... s’ils veulent faire leur partie, il ne faut pas perdre de temps. =(Pauline arrange les cartes.)= Allons, Napoléon, dites bonsoir à ces messieurs, et donnez bonne opinion de vous, en ne gaminant pas comme vous faites tous les soirs.
NAPOLÉON. Bonsoir, papa. Comment donc est faite la justice? LE GÉNÉRAL. Comme un aveugle! Bonne nuit, mon mignon! NAPOLÉON. Bonsoir, monsieur Vernon!
De quoi est donc faite la justice? VERNON. De tous nos crimes. Quand tu as commis une sottise, on te donne le fouet; voilà la justice. NAPOLÉON. Je n’ai jamais eu le fouet. VERNON. On ne t’a jamais fait justice, alors!
NAPOLÉON. Bonsoir, mon bon ami! bonsoir, Pauline! adieu, monsieur Godard..... GODARD. De Rimonville. NAPOLÉON. Ai-je été gentil? =(Gertrude l’embrasse.)= LE GÉNÉRAL. J’ai le roi. VERNON.
Moi, la dame. FERDINAND, =à Godard=. Monsieur, nous sommes ensemble. GERTRUDE, =voyant Marguerite=. Dis bien tes prières, ne fais pas enrager Marguerite... va, cher amour. NAPOLÉON. Tiens, cher amour!... en quoi c’est y fait l’amour? =(Il s’en va.)= SCÈNE V. =LES MÊMES=, =moins= NAPOLÉON. LE GÉNÉRAL.