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Part 28

Tenez!... je ne soutiendrais pas la vue de votre malheur. JULIE. J’aurai du courage pour deux. Vous ne me verrez jamais que souriant. D’ailleurs, je ne vous serai point à charge. Ma peinture me procure autant d’argent que votre place vous en donne, et, sans être riche, je vous promets de faire régner l’aisance dans notre joli ménage. MINARD, =à part=. Il n’y a que les filles pauvres pour nous aimer ainsi...

JULIE. Que dites-vous donc là, monsieur? MINARD. Je ne vous ai jamais vue si belle! =(A part.)= L’amour la rend folle!... Il faut en finir. =(Haut.)= Mais... JULIE. Le mais, Adolphe, est un mot sournois. MINARD.

Votre père a fait un appel à ma délicatesse. Il m’a prouvé combien l’amour était une passion égoïste. JULIE. A deux. MINARD. A trois même! Il m’a montré la différence de votre sort, si vous étiez riche. Julie, il y a deux manières d’aimer...

JULIE. Il n’y en a qu’une. MINARD. L’amour qui vous livre à la misère est insensé, l’amour qui se sacrifie à votre bonheur est héroïque!... JULIE. Mon seul bonheur, Adolphe, est d’être à vous! MINARD. Ah! si vous aviez entendu votre père, il m’a demandé de renoncer à vous!

JULIE. Et vous avez renoncé?... MINARD. J’essaye, je le voudrais, je ne le puis. Il y a quelque chose en moi qui me dit que je ne serai jamais aimé comme je le suis par vous... JULIE. Oh! certes! monsieur, mon amour... Oh! pourquoi en parlerais-je encore?

MINARD. Je ne puis le reconnaître qu’en me sacrifiant... JULIE. Adieu, adieu, monsieur!... =(Adolphe sort.)= Il s’en va, il ne se retourne point! Oh, mon Dieu!... SCÈNE XII. JULIE. =Elle se regarde dans une glace.= Beauté, incomparable privilége, le seul qui ne se puisse acquérir, et qui cependant n’est qu’une chimère, qu’une promesse, oui, tu me manques! Oh! je le sais!

J’avais essayé de te remplacer par la tendresse, par la douceur, par la soumission, par le dévouement absolu qui fait qu’on donne sa vie comme un grain d’encens sur l’autel... Et voilà toutes les espérances de la pauvre fille laide envolées! Mon idole tant caressée vient de se briser, là, en éclats!... Ce mot:—«Je suis belle, je puis charmer, accomplir ma destinée de femme, donner le bonheur, le recevoir!» cette enivrante idée ne s’élèvera donc jamais de mon cœur pour le consoler!... Plus d’illusions, j’ai rêvé... =(Elle essuie quelques larmes.)= Mes larmes couleront sans être essuyées: je serai seule dans la vie! Il ne m’aimait pas! J’ai revêtu de mes propres qualités, de mes sentiments, un fantôme qui s’est évanoui!... et ma douleur paraîtrait si ridicule que je dois la cacher dans mon âme... Allons! un dernier soupir à ce premier amour et résignons-nous à devenir, comme tant d’autres femmes, le jouet des événements d’une vie inconnue!

Soyons madame de la Brive pour sauver mon père. Abdiquons la belle couronne de l’amour unique, vertueux et partagé!... FIN DU DEUXIÈME ACTE. ACTE TROISIÈME SCÈNE PREMIÈRE. MINARD, =seul=. Si j’étais seulement chef de bureau dans une administration, je ne rapporterais pas ces lettres! Avant de m’en séparer, je les ai relues; elles peignent une belle âme, une tendresse infinie. Oh! la misère! elle a dévoré peut-être autant de belles amours que de beaux génies!

Avec quel respect nous devons saluer les grands hommes qui la domptent, ils sont deux fois grands!... SCÈNE II. MINARD, JULIE. JULIE. Je vous ai vu entrer, et me voici. Oh! je suis sans fierté... MINARD. Et moi sans force.

JULIE. Vous ne m’aimez pas autant que je vous aime, vous êtes un homme! Ah! si vous aviez seulement un regret, Adolphe?... MINARD. Eh bien? JULIE. Je ferais manquer ce mariage, sans que mon père sût par quel moyen. MINARD.

Et après? JULIE. L’avenir serait à nous! Et, à nous deux, nous saurions devenir riches... MINARD. Notre avenir a peu de chances favorables. Écoutez-moi, Julie. Après vous avoir quittée, j’ai éprouvé tant de peine, que je suis digne de pardon. Trouvez-moi cupide ou ambitieux, je serai sincère, du moins: je vous ai cru assez de fortune pour offrir un point d’appui aux efforts que je rêvais de tenter pour vous!

Je suis seul au monde, il était bien naturel de demander secours à celle de qui je voulais faire ma compagne. Peut-être même ai-je compté sur le plaisir que vous preniez à mes soins pour vous bien attacher à moi, tant j’avais besoin d’un point d’appui. Mais, en vous connaissant, j’ai ressenti pour vous une sérieuse affection, et ce que votre père m’a dit ne l’a pas éteinte... JULIE. Vrai!... MINARD. Oui, Julie, je sens que je vous aime; et, si j’avais autant de croyance en moi que d’amour pour vous, nous affronterions ensemble les malheurs de la vie!... JULIE.

Assez! assez! cet aveu suffit. Il m’en coûtait de vous savoir intéressé... Pas un mot de plus. Je suis heureuse. MINARD. En vérité, Julie, il me serait possible de beaucoup souffrir; mais vous? êtes-vous aguerrie contre le malheur? Nous n’aurions d’abord que des peines à échanger... JULIE.

Je vous pardonne votre ambition, vos calculs, pardonnez-moi ma persistance. Puisque vous m’aimez, tout me semble possible... MINARD. C’est donc moi qui suis le doute; et vous, vous êtes l’espérance. JULIE. Je tâcherai de rester libre encore quelque temps. J’ai dans le cœur une voix qui me dit que nous serons heureux. Vous avez reçu dernièrement une lettre de votre mère, qui ne vous a, dit-elle, abandonné que pour veiller à vos intérêts, et qui vous annonce des jours meilleurs!

Peut-être votre sort changera-t-il. SCÈNE III. MADAME MERCADET, JULIE, MINARD. MADAME MERCADET. Eh bien! Julie, votre père se fâcherait s’il vous voyait occupée à causer, surtout avec monsieur, au lieu de vous habiller. Vous allez vous laisser surprendre par messieurs de Méricourt et de la Brive. MINARD.

Madame, ma visite n’a rien d’indiscret. Je viens rendre ses lettres à mademoiselle et lui redemander les miennes, selon le désir de monsieur Mercadet. JULIE. Ma mère, vous savez maintenant que nous nous aimons. Ne pourriez-vous défendre votre fille contre le malheur?... MADAME MERCADET. Julie, votre père a besoin, dans sa situation, d’un gendre qui lui soit utile et qui le seconde dans ses opérations: il est perdu sans ce mariage... JULIE.

Et moi, ma vie est manquée. MINARD. Monsieur Duval, l’ancien caissier de messieurs Mercadet et Godeau... MADAME MERCADET. Il est aussi le créancier de monsieur Mercadet. MINARD. Oui, madame, mais je viens de lui confier la situation de monsieur Mercadet. =(Mouvement de madame Mercadet.)= Oh! il la connaissait, madame, et il ne la trouve pas désespérée; il se chargerait de sa liquidation. MADAME MERCADET.

Mon mari liquider! vous ne le connaissez pas! Semblable au joueur à la table fatale, il espère toujours dans un coup heureux, et je ne sais jusqu’où il irait pour conserver le droit de faire fortune; d’ailleurs, vous le voyez pour le mariage de sa fille!... Lui, liquider!... renoncer aux affaires: mais c’est sa vie!... Monsieur, je vous dis ce secret pour vous expliquer combien il y a peu de chances de le faire revenir sur sa détermination. Comme femme et comme mère, je voudrais vous voir heureux; mais puis-je blâmer monsieur Mercadet de ce qu’il marie richement sa fille quand je me vois si près de la misère?... Monsieur de la Brive a un nom, une famille... JULIE, =à sa mère=. Cessez, ma mère!... pensez à la situation d’Adolphe!...

SCÈNE IV. LES MÊMES, JUSTIN. JUSTIN. Messieurs de la Brive et de Méricourt. JULIE, =à Minard=. Monsieur, venez, je vais vous rendre vos lettres. MADAME MERCADET, =à Justin=. Faites-les attendre ici, je vais leur envoyer monsieur.

Allons nous habiller, ma fille. =(Tous sortent, moins Justin.)= SCÈNE V. JUSTIN, DE MÉRICOURT, DE LA BRIVE. JUSTIN. Ces dames sont encore à leur toilette et prient ces messieurs d’attendre un moment. Monsieur va venir. =(Il sort.)= MÉRICOURT. Enfin, mon cher, te voilà dans la place et tu vas être bientôt officiellement le prétendu de mademoiselle Mercadet. Conduis bien la barque, le père est un finaud. DE LA BRIVE.

Et c’est ce qui m’effraye! il sera difficile. MÉRICOURT. Je ne crois pas, Mercadet est un spéculateur. Riche aujourd’hui, demain il peut se trouver pauvre. D’après le peu que sa femme m’a dit de ses affaires, je crois qu’il est enchanté de mettre une portion de sa fortune sous le nom de sa fille, et d’avoir un gendre capable de l’aider dans ses conceptions. DE LA BRIVE. C’est une idée! elle me va; mais s’il voulait prendre trop de renseignements? MÉRICOURT.

J’en ai donné d’excellents à madame Mercadet... Une femme de quarante ans, mon cher, croit tout ce que lui dit celui qui la comble de soins... DE LA BRIVE. Ceci est tellement heureux que... MÉRICOURT. Vas-tu perdre ton aplomb de dandy? Je comprends bien tout ce que la situation a de périlleux. Il faut être arrivé au dernier degré du désespoir pour se marier.

Le mariage est le suicide des dandys après en avoir été la plus belle gloire. =(Il baisse la voix.)= Voyons, peux-tu tenir encore? DE LA BRIVE. Si je ne m’appelais pas de mon nom primitif, Michonnin pour les huissiers, et de la Brive pour le monde élégant, je serais déjà banni du boulevard. Les femmes et moi, nous nous sommes ruinés réciproquement; et, par les mœurs qui courent, rencontrer une Anglaise, une aimable douairière, un potose amoureux, c’est, comme les carlins, une espèce perdue! MÉRICOURT. Le jeu? DE LA BRIVE. Oh! le jeu n’est une ressource certaine que pour certains chevaliers, et je ne suis pas assez fou pour risquer le déshonneur contre quelques gains, qui toujours ont leur terme.

La publicité, mon cher, a perdu toutes les mauvaises carrières où jadis on faisait fortune. Donc, sur cent mille francs d’acceptations, l’usure ne me donnerait pas dix mille francs argent. Pierquin m’a renvoyé à un sous-Pierquin, un petit père Violette, qui a dit à mon courtier que ce serait acheter des timbres trop cher... Mon tailleur se refuse à comprendre mon avenir... mon cheval vit à crédit. Quant à ce petit malheureux si bien vêtu, mon tigre, je ne sais pas comment il respire ni où il se nourrit. Je n’ose pénétrer ce mystère. Or, comme nous ne sommes pas encore assez avancés en civilisation pour qu’on fasse une loi comme celle des Juifs, qui supprimait toutes les dettes à chaque demi-siècle, il faut payer de sa personne. On dira de moi des horreurs...

Un jeune homme très-compté parmi les élégants, assez heureux au jeu, de figure passable, qui n’a pas vingt-huit ans, se marier avec la fille d’un riche spéculateur... laide, dis-tu?... MÉRICOURT. Comme ça!... DE LA BRIVE. C’est un peu leste! mais je me lasse de la vie fainéante... Je le vois! le plus court chemin pour amasser du bien, c’est encore de travailler!... Mais... notre malheur, à nous autres, est de nous sentir aptes à tout et de n’être en définitive bons à rien! Un homme comme moi, capable d’inspirer des passions et de les justifier, ne peut pas être commis ni soldat.

La société n’a pas créé d’emploi pour nous. Eh bien! je ferai des affaires avec Mercadet. C’est un des plus grands faiseurs. A nous deux, nous remuerons le monde commercial. Tu es bien sûr qu’il ne peut pas donner moins de cent cinquante mille francs à sa fille? MÉRICOURT. Mon cher, d’après la tenue de madame Mercadet... enfin... tu la vois à toutes les premières représentations, aux Bouffes, à l’Opéra, elle est d’une élégance!... DE LA BRIVE.

Mais je suis assez élégant, et je n’ai... MÉRICOURT. C’est vrai, mais vois... tout annonce ici l’opulence. Oh! ils sont très-bien! DE LA BRIVE. C’est la splendeur bourgeoise... du cossu, ça promet... MÉRICOURT. Puis la mère a des principes solides! à quarante ans, elle a des scrupules!

Depuis dix-huit mois je n’ai rien vu dans sa conduite qui ne soit très... convenable. As-tu le temps de conclure? DE LA BRIVE. Je me suis mis en mesure. J’ai gagné hier au club de quoi faire les choses très-bien pour la corbeille: je donnerai quelque chose, et je devrai le reste... MÉRICOURT. Sans me compter, à quoi montent tes dettes? DE LA BRIVE.

Une bagatelle! Cent cinquante mille francs que mon beau-père fera réduire à cinquante mille! Il me restera donc cent mille francs et c’est de quoi lancer une première affaire. Je l’ai toujours dit: je ne deviendrai riche que lorsque je n’aurai plus le sou. MÉRICOURT. Mercadet est un homme fin, il te questionnera sur ta fortune, es-tu bien préparé? DE LA BRIVE. N’ai-je pas la terre de la Brive? trois mille arpents de terre dans les Landes, qui vaut trente mille francs, hypothéquée de quarante-cinq mille, et qui peut se mettre en action pour en extraire n’importe quoi, au chiffre de cent mille écus?...

Tu ne te figures pas ce qu’elle m’a rapporté, cette terre! MÉRICOURT. Ton nom, ta terre et ton cheval sont à deux fins. DE LA BRIVE. Pas si haut! MÉRICOURT. Ainsi, tu es bien décidé?... DE LA BRIVE.

D’autant plus que je veux être un homme politique... MÉRICOURT. Au fait, tu es bien assez habile pour cela. DE LA BRIVE. Je serai d’abord journaliste. MÉRICOURT. Toi qui n’as pas écrit deux lignes. DE LA BRIVE.

Il y a les journalistes qui écrivent et ceux qui n’écrivent point. Les uns, les rédacteurs, sont les chevaux qui traînent la voiture; les autres, les propriétaires, sont les entrepreneurs; ils donnent aux uns de l’avoine, et gardent les capitaux. Je serai propriétaire. On se pose dans sa cravate! On dit:—«La question d’Orient... question très-grave, qui nous mènera loin et dont on ne se doute pas!» On résume une discussion en s’écriant:—«L’Angleterre, monsieur, nous jouera toujours!» Ou bien on répond à un monsieur qui a parlé longtemps et qu’on n’a pas écouté:—«Nous marchons à un abîme. Nous n’avons pas encore accompli toutes les évolutions de la phase révolutionnaire!» A un ministériel:—«Monsieur, je pense que sur cette question il y a quelque chose à faire.» On parle fort peu, on court, on se rend utile, on fait les démarches qu’un homme au pouvoir ne peut pas faire lui-même... On est censé donner le sens des articles... remarqués!... Et puis, s’il le faut absolument... eh bien! l’on trouve à publier un volume jaune sur une utopie quelconque, si bien écrit, si fort, que personne ne l’ouvre, et que tout le monde dit l’avoir lu!

On devient alors un homme sérieux, et l’on finit par se trouver quelqu’un au lieu d’être quelque chose! MÉRICOURT. Hélas! ton programme a souvent eu raison de notre temps. DE LA BRIVE. Mais nous en voyons d’éclatantes preuves! Pour vous appeler au partage du pouvoir, on ne vous demande pas aujourd’hui ce que vous pouvez faire de bien, mais ce que vous pouvez faire de mal! Il ne s’agit pas d’avoir des talents, mais d’inspirer la peur! On est très-craintif en politique, à cause des tas de linge sale qu’on a dans des petits coins, et qu’on ne peut pas blanchir...

Je connais parfaitement notre époque. En dînant, en jouant, en faisant des dettes, je faisais mon cours de droit politique; j’étudiais les petits coins: aussi, le lendemain de mon mariage, aurai-je un air grave, profond, et des principes! Je puis choisir. Nous avons en France une carte de principes aussi variée que celle d’un restaurateur. Je serai socialiste. Le mot me plaît. A toutes les époques, mon cher, il y a des adjectifs qui sont le passe-partout des ambitions! Avant 1789, on se disait économiste; en 1805, on était libéral.

Le parti de demain s’appelle social, peut-être parce qu’il est insocial: car en France, il faut toujours prendre l’envers du mot pour en trouver la vraie signification!... MÉRICOURT. Tu plaçais tes dissipations à gros intérêts. DE LA BRIVE. Tu as dit le mot. MÉRICOURT. Mais, entre nous, tu n’as que le jargon du bal masqué, qui passe pour de l’esprit auprès de ceux qui ne parlent pas. Comment feras-tu, car il faut un peu de savoir?...

DE LA BRIVE. Mon ami, dans toutes parties, en commerce, en sciences, dans les arts, dans les lettres, il faut une mise de fonds, des connaissances spéciales, et prouver sa capacité. Mais en politique, mon cher, l’on a tout et l’on est tout avec un seul mot... MÉRICOURT. Lequel? DE LA BRIVE. Celui-ci: «Les principes de mes amis... L’opinion à laquelle j’appartiens.»—Cherchez!...

SCÈNE VI. LES MÊMES, MINARD, =ils se saluent=. MINARD. Monsieur est sans doute monsieur de la Brive? DE LA BRIVE. Oui, monsieur. MÉRICOURT. C’est le petit jeune homme dont nous a parlé la femme de chambre, et qui fait la cour à l’héritière.

DE LA BRIVE. A l’héritage... MÉRICOURT. Et qu’on a refusé pour toi... =(De la Brive lorgne Minard.)= MINARD. Vous êtes heureux, monsieur; vous avez les priviléges de la richesse: une jeune personne vous plaît, vous l’épousez... DE LA BRIVE. Permettez-moi de croire, monsieur, que, sans aucune fortune, j’aurais encore des chances personnelles... MINARD.

Ah! si j’avais votre fortune!... MÉRICOURT, =à de la Brive=. Pauvre garçon! il n’aurait pas grand’chose. MINARD. Je ne céderais certes à personne ce trésor de grâce et de perfection; vous avez pour vous l’autorité d’un père. DE LA BRIVE. Et vous, monsieur!... MINARD.

Ah! monsieur, malheureusement je n’ai rien que mon amour pour mademoiselle Julie. SCÈNE VII. LES MÊMES, MERCADET, =il écoute un moment=. DE LA BRIVE. Monsieur, je ne vois pas en quoi je puis alors vous être utile ou agréable. MINARD. Monsieur, puisque le hasard fait que nous nous rencontrons, je me sens la force de vous dire: Rendez-la riche et heureuse. MERCADET, =à part=.

Riche? Que dit-il? Il peut tout compromettre! =(Il se montre.)= DE LA BRIVE, =à Méricourt=. Il est amusant, ce petit jeune homme; il faut l’encourager, car si ma femme est trop laide!... MERCADET. Bonjour, mon cher Méricourt, avez-vous vu ma femme? =(A de la Brive.)= Ces dames vous font attendre? Ah!... les toilettes!... =(Il regarde Minard.)= Monsieur Minard, je vous croyais homme de bon goût, et nous nous sommes assez nettement expliqués. MINARD.

Pardon! monsieur. MERCADET. La passion explique bien des choses, mais il est certaines délicatesses qui ne doivent jamais être foulées aux pieds... MINARD. Je vous comprends, monsieur. MÉRICOURT, =à Mercadet=. Oh! il n’est pas dangereux! MERCADET, =bas à Minard=.

Vous n’êtes pas assez chagrin. =(Haut.)= Adieu, mon cher? =(Bas.)= Allons donc! un soupir. MINARD, =aux jeunes gens=. Adieu, messieurs! =(A Mercadet.)= Soyez indulgent, monsieur, pour un homme qui perd son bonheur!... =(Mercadet le conduit.)= SCÈNE VIII. LES MÊMES, =moins= MINARD. MERCADET. Pauvre jeune homme! j’ai peut-être été sévère, et je le plains, il adore ma fille! Que voulez-vous? Il n’a que dix mille livres de rentes et une place...

DE LA BRIVE. On ne va pas loin avec cela! MERCADET. On végète! Ah! il avait bien deviné tout ce que vaut Julie; et, comme il a de l’entregent, il avait mis ma femme de son parti; mais il a le défaut d’être orphelin du vivant de son père et de sa mère, dont il se soucie plus qu’ils ne se soucient de lui. Dans cette situation-là, je ne comprends pas qu’on s’attaque à la fille d’un homme qui connaît les affaires. DE LA BRIVE. Vous n’êtes pas homme à donner une fille riche et spirituelle au premier venu.

MERCADET. Non, certes. Mais, monsieur, avant que ces dames ne viennent, nous pouvons traiter les affaires sérieuses. DE LA BRIVE, =à Méricourt=. Voilà la crise! MERCADET. Aimez-vous bien ma fille? DE LA BRIVE.

Passionnément. MERCADET, =à part=. Ceci va mal. =(Haut.)= Passionnément!... C’est trop pour être heureux en ménage. MÉRICOURT, =à de la Brive=. Tu vas trop loin. =(A Mercadet.)= Mon ami adore la musique, et la voix de mademoiselle Julie l’a transporté. MERCADET. Monsieur a entendu ma fille?

Mais où?... DE LA BRIVE. Chez un banquier, ancien quelque chose... MERCADET. Ah! Verdelin!... DE LA BRIVE. Verdelin.

MÉRICOURT. Oui, Verdelin. DE LA BRIVE. Elle a tant d’âme, mademoiselle Julie!... MERCADET. Oh! il n’y a que l’âme et l’idéal. Je suis de mon époque. Je conçois cela, moi!

L’idéal, fleur de la vie! Monsieur, c’est un effet de la loi des contrastes. Comme jamais il n’y a eu plus de positif dans les affaires, on a senti le besoin de l’idéal dans les sentiments. Ainsi, moi, je vais à la Bourse et ma fille se jette dans les nuages. Elle est d’une poésie!... oh! elle est toute âme! Vous êtes, je le vois, de l’école des lacs... DE LA BRIVE. Non, monsieur.

MERCADET. Comment alors aimez-vous Julie, si vous ne cultivez pas l’idéal? MÉRICOURT, =à de la Brive=. Trouve-lui des raisons. DE LA BRIVE, =à Méricourt=. Attends! =(A Mercadet.)= Monsieur, je suis ambitieux... MERCADET. Ah! c’est mieux.

DE LA BRIVE. Et j’ai vu en mademoiselle Julie une personne très-distinguée, pleine d’esprit, douée de charmantes manières, qui ne sera jamais déplacée en quelque lieu que me porte ma fortune; et c’est une des conditions essentielles à un homme politique. MERCADET. Je vous comprends! On trouve toujours une femme, mais il est très-rare qu’un homme qui veut être ministre ou ambassadeur rencontre (disons le mot, nous sommes entre hommes?) sa femelle!... Vous êtes un homme d’esprit, monsieur... DE LA BRIVE. Monsieur, je suis socialiste.

MERCADET. Quelque nouvelle entreprise?... Mais parlons d’intérêts, maintenant... MÉRICOURT. Il me semble que cela regarde les notaires. DE LA BRIVE. Monsieur a raison, cela nous regarde bien davantage! MERCADET.

Monsieur a raison. DE LA BRIVE. Monsieur, je possède pour toute fortune la terre de la Brive: elle est dans ma famille depuis cent cinquante ans, et n’en sortira jamais, je l’espère. MERCADET. Aujourd’hui peut être vaut-il mieux avoir des capitaux. Les capitaux sont sous la main. S’il éclate une révolution, et nous en avons vu bien des révolutions, les capitaux nous suivent partout; la terre, au contraire, la terre paye alors pour tout le monde, elle reste là comme une sotte à recevoir les impôts, tandis que le capital s’esquive. Mais ce ne sera pas un obstacle.

Quelle est son importance? DE LA BRIVE. Trois mille arpents, sans enclaves. MERCADET. Sans enclaves?... MÉRICOURT. Que vous ai-je dit? MERCADET.

Monsieur!... DE LA BRIVE. Un château... MERCADET. Monsieur!... DE LA BRIVE. Des marais salants qu’on pourrait exploiter dès que l’administration voudra le permettre, et qui alors donneraient des produits énormes!... MERCADET.

Monsieur!... pourquoi nous sommes-nous connus si tard!... Cette terre est donc au bord de la mer?... DE LA BRIVE. A une demi-lieue. MERCADET. Elle est située?... MÉRICOURT. Près de Bordeaux...

MERCADET. Vous avez des vignes?... DE LA BRIVE. Non, monsieur, non heureusement, car on est très-embarrassé de placer ses vins: et puis la vigne veut tant de frais!... Non, ma terre exige peu de frais... Elle fut plantée en pins par mon grand-père, homme de génie qui eut l’esprit de se sacrifier à la fortune de ses enfants... Ah! j’ai le mobilier que vous me connaissez... MERCADET.

Monsieur, un moment! Un homme d’affaires met les points sur les i. DE LA BRIVE, =à Méricourt=. Aïe! aïe! MERCADET. Vos terres, vos marais, car je vois tout le parti qu’on peut tirer de ces marais! On peut former une société en commandite pour l’exploitation des marais salants de la Brive! Il y a là plus d’un million, monsieur.

DE LA BRIVE. Je le sais bien, monsieur, il ne s’agit que de se le faire offrir. MERCADET, =à part=. Voilà un mot qui révèle une certaine intelligence. =(Haut.)= Mais avez-vous des dettes? Est-ce hypothéqué? car on peut posséder visiblement une terre dont la propriété se trouve appartenir secrètement à nos créanciers. MÉRICOURT. Vous n’estimeriez pas mon ami, s’il n’avait pas de dettes... DE LA BRIVE.

Je serai franc, monsieur. Il y a pour quarante-cinq mille francs d’hypothèques sur la terre de la Brive... MERCADET, =à part=. Innocent jeune homme! =(Haut.)= Vous pouviez... =(Il lui prend les mains.)= Vous avez mon agrément, vous serez mon gendre, vous êtes l’époux de mon choix! Vous ne connaissez pas votre fortune! DE LA BRIVE, =à Méricourt=. Mais cela va trop bien! MÉRICOURT, =à de la Brive=.