Part 3
LE DUC. Vous arrivez, au contraire, très à propos, nous parlions de votre famille et de ce vieux commandeur de Frescas que Madame et moi avons beaucoup vu jadis. RAOUL. Vous aviez la bonté de vous occuper de moi; mais c’est un honneur qui se paye ordinairement par un peu de médisance. LE DUC. On ne peut dire du mal que des gens qu’on connaît bien. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Et nous voudrions bien avoir le droit de médire de vous.
RAOUL. Il est de mon intérêt de conserver vos bonnes grâces. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Je connais un moyen sûr. RAOUL. Et lequel? LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Restez le personnage mystérieux que vous êtes.
LE MARQUIS, =revenant avec un journal=. Voici, Mesdames, quelque chose d’étrange: chez le feld-maréchal, où vous étiez sans doute, on a surpris un de ces soi-disant seigneurs étrangers qui volait au jeu. INÈS. Et c’est là cette grande nouvelle qui vous absorbait? RAOUL. En ce moment, qui est-ce qui n’est pas étranger? LE MARQUIS. Mademoiselle, ce n’est pas précisément la nouvelle qui me préoccupe, mais l’inconcevable facilité avec laquelle on accueille des gens sans savoir ce qu’ils sont ni d’où ils viennent.
LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à part=. Veulent-ils l’insulter chez moi? RAOUL. S’il faut se défier des gens qu’on connaît peu, n’en est-il pas qu’on connaît beaucoup trop en un instant? LE DUC. Albert, en quoi ceci peut-il nous intéresser? Admettons-nous jamais quelqu’un sans bien connaître sa famille? RAOUL.
Monsieur le duc connaît la mienne. LE DUC. Vous êtes chez madame de Montsorel, et cela me suffit. Nous savons trop ce que nous vous devons, pour qu’il vous soit possible d’oublier ce que vous nous devez. Le nom de Frescas oblige, et vous le portez dignement. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, =à Raoul=. Ne voulez-vous pas dire en ce moment qui vous êtes, sinon pour vous, du moins pour vos amis? RAOUL.
Je serais au désespoir, Messieurs, si ma présence ici devenait la cause de la plus légère discussion; mais comme certains ménagements peuvent blesser autant que les demandes les plus directes, nous finirons ce jeu, qui n’est digne ni de vous ni de moi. Madame la duchesse ne m’a pas, je crois, invité pour me faire subir des interrogatoires. Je ne reconnais à personne le droit de me demander compte d’un silence que je veux garder. LE MARQUIS. Et nous laissez-vous le droit de l’interpréter? RAOUL. Si je réclame la liberté de ma conduite, ce n’est pas pour enchaîner la vôtre. LA DUCHESSE DE MONTSOREL.
Il y va, Monsieur, de votre dignité de ne rien répondre. LE DUC, =à Raoul=. Vous êtes un noble jeune homme, vous avez des distinctions naturelles qui signalent en vous le gentilhomme, ne vous offensez pas de la curiosité du monde: elle est notre sauvegarde à tous. Votre épée ne fermera pas la bouche à tous les indiscrets, et le monde, si généreux pour des modesties bien placées, est impitoyable pour des prétentions injustifiables... RAOUL. Monsieur! LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =vivement et bas à Raoul=. Pas un mot sur votre enfance; quittez Paris, et que je sache seule où vous serez... caché!
Il y va de tout votre avenir. LE DUC. Je veux être votre ami, moi, quoique vous soyez le rival de mon fils. Accordez votre confiance à un homme qui a celle de son roi. Comment appartenez-vous à la maison de Frescas, que nous croyions éteinte? RAOUL, =au duc=. Monsieur le duc, vous êtes trop puissant pour manquer de protégés, et je ne suis pas assez faible pour avoir besoin de protecteurs. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.
Monsieur, n’en veuillez pas à une mère d’avoir attendu cette discussion pour s’apercevoir qu’il y avait de l’imprudence à vous admettre souvent à l’hôtel de Christoval. INÈS. Une parole nous sauvait, et vous avez gardé le silence: il y a donc quelque chose que vous aimez mieux que moi? RAOUL. Inès, je pouvais tout supporter, hors ce reproche! =(A part.)= O! Vautrin, pourquoi m’avoir ordonné ce silence absolu? =(Il salue les femmes. A la duchesse de Montsorel.)= Vous me devez compte de tout mon bonheur. LA DUCHESSE DE MONTSOREL.
Obéissez-moi, je réponds de tout. RAOUL, =au marquis=. Je suis à vos ordres, Monsieur. LE MARQUIS. Au revoir, monsieur Raoul. RAOUL. De Frescas, s’il vous plaît. LE MARQUIS.
De Frescas, soit! =(Raoul sort.)= SCÈNE XI. =LES MÊMES, excepté= RAOUL. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =à la duchesse de Christoval=. Vous avez été bien sévère. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Vous ignorez, Madame, que ce jeune homme s’est pendant trois mois trouvé partout où allait ma fille, et que sa présentation s’est faite un peu trop légèrement peut-être. LE DUC, =à la duchesse de Christoval=. On pouvait facilement le prendre pour un prince déguisé. LE MARQUIS.
N’est-ce pas plutôt un homme de rien qui voudrait se déguiser en prince? LA DUCHESSE DE MONTSOREL. Votre père vous dira, Monsieur, que ces déguisements-là sont bien difficiles. INÈS, =au marquis=. Un homme de rien, Monsieur? On peut nous élever, mais nous ne savons pas descendre. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. Que dites-vous, Inès?
INÈS. Mais il n’est pas là, ma mère! Ou ce jeune homme est insensé, ou ces messieurs ont voulu manquer de générosité. MADAME DE CHRISTOVAL, =à la duchesse de Montsorel=. Je comprends, Madame, que toute explication est impossible, surtout devant M. de Montsorel; mais il s’agit de notre honneur, et je vous attends. LA DUCHESSE DE MONTSOREL. A demain donc. =(M. de Montsorel reconduit la duchesse de Christoval et sa fille.)= SCÈNE XII. LE MARQUIS, LE DUC.
LE MARQUIS. Mon père, l’apparition de cet aventurier vous cause, ainsi qu’à ma mère, des émotions bien violentes: on dirait qu’au lieu d’un mariage compromis, vos existences elles-mêmes sont menacées. La duchesse et sa fille s’en vont frappées... LE DUC. Ah! pourquoi sont-elles venues au milieu de ce débat? LE MARQUIS. Ce Raoul vous intéresse donc aussi? LE DUC.
Et toi donc? Ta fortune, ton nom, ton avenir et ton mariage; tout ce qui est plus que la vie, voilà ce qui s’est joué devant toi! LE MARQUIS. Si toutes ces choses dépendent de ce jeune homme, j’en aurai promptement raison. LE DUC. Un duel, malheureux! Si tu avais le triste bonheur de le tuer, c’est alors que la partie serait perdue. LE MARQUIS.
Que dois-je donc faire? LE DUC. Ce que font les politiques: attendre! LE MARQUIS. Si vous êtes en péril, mon père, croyez-vous que je puisse rester impassible? LE DUC. Laissez-moi ce fardeau, mon fils, il vous écraserait. LE MARQUIS.
Ah! vous parlerez, mon père, vous me direz... LE DUC. Rien! nous aurions trop à rougir tous deux. SCÈNE XIII. =LES MÊMES=, VAUTRIN. =Vautrin est habillé tout en noir; il affecte un air de componction et d’humilité pendant une partie de la scène.= VAUTRIN. Monsieur le duc, daignez m’excuser d’avoir forcé votre porte, mais =(bas et à lui seul)= nous venons d’être l’un et l’autre victimes d’un abus de confiance... Permettez-moi de vous dire deux mots à vous seul. LE DUC, =faisant un signe à son fils, qui se retire=. Parlez, Monsieur.
VAUTRIN. Monsieur le duc, en ce moment, c’est à qui s’agitera pour obtenir des emplois, et cette ambition a gagné toutes les classes. Chacun en France veut être colonel, et je ne sais ni où, ni comment on y trouve des soldats. Vraiment, la société tend à une dissolution prochaine, qui sera causée par cette aptitude générale pour les hauts grades et par ce dégoût pour l’infériorité... Voilà le fruit de l’égalité révolutionnaire. La religion est le seul remède à opposer à cette corruption. LE DUC. Où voulez-vous en venir?
VAUTRIN. Pardon, il m’a été impossible de ne pas expliquer à l’homme d’État avec lequel je vais travailler la cause d’une méprise qui me chagrine. Avez-vous, monsieur le duc, confié quelques secrets à celui de mes gens qui est venu ce matin à ma place dans la folle pensée de me supplanter et dans l’espoir de se faire connaître de vous en vous rendant service? LE DUC. Comment... vous êtes le chevalier de Saint-Charles? VAUTRIN. Monsieur le duc, nous sommes tout ce que nous voulons être. Ni lui, ni moi n’avons la simplicité d’être nous-mêmes... nous y perdrions trop.
LE DUC. Songez, Monsieur, qu’il me faut des preuves. VAUTRIN. Monsieur le duc, si vous lui avez confié quelque secret important, je dois le faire immédiatement surveiller. LE DUC, =à part=. Celui-ci a l’air, en effet, bien plus honnête homme et plus posé que l’autre. VAUTRIN. Nous appelons cela de la contre-police.
LE DUC. Vous auriez dû, Monsieur, ne pas venir ici sans pouvoir justifier vos assertions. VAUTRIN. Monsieur le duc, j’ai rempli mon devoir. Je souhaite que l’ambition de cet homme, capable de se vendre au plus offrant, vous soit utile. LE DUC, =à part=. Comment peut-il savoir si promptement le secret de mon entrevue de ce matin? VAUTRIN, =à part=.
Il hésite: Joseph a raison, il s’agit d’un secret important. LE DUC. Monsieur... VAUTRIN. Monsieur le duc... LE DUC. Il nous importe à l’un comme à l’autre de confondre cet homme. VAUTRIN.
Ce sera dangereux, s’il a votre secret; car il est rusé. LE DUC. Oui, le drôle a de l’esprit. VAUTRIN. A-t-il une mission? LE DUC. Rien de grave: je veux savoir ce qu’est au fond un M. de Frescas. VAUTRIN, =à part=.
Rien que cela! =(Haut.)= Je puis vous le dire, monsieur le duc, Raoul de Frescas est un jeune seigneur dont la famille est compromise dans une affaire de haute trahison, et qui ne veut pas porter le nom de son père. LE DUC. Il a un père? VAUTRIN. Il a un père. LE DUC. Et d’où vient-il? quelle est sa fortune? VAUTRIN.
Nous changeons de rôle, monsieur le duc, et vous me permettrez de ne pas répondre jusqu’à ce que je sache quelle espèce d’intérêt votre Seigneurie porte à M. de Frescas. LE DUC. Vous vous oubliez, Monsieur... VAUTRIN, =quittant son air humble=. Oui, monsieur le duc, j’oublie qu’il y a une distance énorme entre ceux qui font espionner et ceux qui espionnent. LE DUC. Joseph! VAUTRIN.
Ce duc a mis des espions après nous, il faut se dépêcher. =(Vautrin disparaît dans la porte de côté, par laquelle il est entré au premier acte.)= LE DUC, =revenant=. Vous ne sortirez pas d’ici. Eh bien! où est-il? =(Il sonne et Joseph paraît.)= Faites fermer toutes les portes de mon hôtel, il s’est introduit un homme ici. Allons, cherchez-le tous, et qu’il soit arrêté. =(Il entre chez la duchesse.)= JOSEPH, =regardant par la petite porte=. Il est déjà loin. FIN DU DEUXIÈME ACTE. ACTE TROISIÈME =Un salon chez Raoul de Frescas.= SCÈNE PREMIÈRE. LAFOURAILLE, =seul=.
Feu mon digne père, qui me recommandait de ne voir que la bonne compagnie, aurait-il été content hier? toute la nuit avec des valets de ministres, des chasseurs d’ambassade, des cochers de prince, de ducs et pairs, rien que cela! tous gens bien posés, à l’abri du malheur: ils ne volent que leurs maîtres. Le nôtre a dansé avec un beau brin de fille dont les cheveux étaient saupoudrés d’un million de diamants, et il ne faisait attention qu’au bouquet qu’elle avait à sa main; simple jeune homme, va! nous aurons de l’esprit pour toi. Notre vieux Jacques Collin... Bon! me voilà encore pris, je ne peux pas me faire à ce nom de bourgeois, M. Vautrin y mettra bon ordre. Avant peu les diamants et la dot prendront l’air, et ils en ont besoin: toujours dans les mêmes coffres, c’est contre les lois de la circulation. Quel gaillard! il vous pose un jeune homme qui a des moyens.—Il est gentil, il gazouille très-bien, l’héritière s’y prend, le tour est fait, et nous partagerons. Ah! ce sera de l’argent bien gagné.
Voilà six mois que nous y sommes. Avons-nous pris des figures d’imbéciles! enfin tout le monde dans le quartier nous croit de bonnes gens tout simples. Enfin, pour Vautrin que ne ferait-on pas? Il nous a dit: «Soyez vertueux,» on l’est. J’en ai peur comme de la gendarmerie, et cependant je l’aime encore plus que l’argent. VAUTRIN, =appelant dans la coulisse=. Lafouraille? LAFOURAILLE.
Le voici! Sa figure ne me revient pas ce matin, le temps est à l’orage, j’aime mieux que ça tombe sur un autre, donnons-nous de l’air. =(Il va pour sortir.)= SCÈNE II. VAUTRIN, LAFOURAILLE. =Vautrin paraît en pantalon à pieds de molleton blanc, avec un gilet rond de pareille étoffe, pantoufles de maroquin rouge, enfin, la tenue d’un homme d’affaires, le matin.= VAUTRIN. Lafouraille? LAFOURAILLE. Monsieur. VAUTRIN. Où vas-tu?
LAFOURAILLE. Chercher vos lettres. VAUTRIN. Je les ai. As-tu encore quelque chose à faire? LAFOURAILLE. Oui, votre chambre... VAUTRIN.
Eh bien! dis donc tout de suite que tu désires me quitter. J’ai toujours vu que des jambes inquiètes ne portaient pas de conscience tranquille. Tu vas rester là, nous avons à causer. LAFOURAILLE. Je suis à vos ordres. VAUTRIN. Je l’espère bien. Viens ici.
Tu nous rabâchais, sous le beau ciel de la Provence, certaine histoire peu flatteuse pour toi. Un intendant t’avait joué par-dessous jambe: te rappelles-tu bien? LAFOURAILLE. L’intendant? ce Charles Blondet, le seul homme qui m’ait volé! Est-ce que cela s’oublie? VAUTRIN. Ne lui avais-tu pas vendu ton maître une fois? C’est assez commun.
LAFOURAILLE. Une fois? Je l’ai vendu trois fois, mon maître. VAUTRIN. C’est mieux. Et quel commerce faisait donc l’intendant? LAFOURAILLE. Vous allez voir.
J’étais piqueur à dix-huit ans dans la maison de Langeac... VAUTRIN. Je croyais que c’était chez le duc de Montsorel. LAFOURAILLE. Non; heureusement le duc ne m’a vu que deux fois, et j’espère qu’il m’a oublié. VAUTRIN. L’as-tu volé? LAFOURAILLE.
Mais, un peu. VAUTRIN. Eh bien! comment veux-tu qu’il t’oublie? LAFOURAILLE. Je l’ai vu hier à l’ambassade, et je puis être tranquille. VAUTRIN. Ah! c’est donc le même? LAFOURAILLE.
Nous avons chacun vingt-cinq ans de plus, voilà toute la différence. VAUTRIN. Eh bien! parle donc? Je savais bien que tu m’avais dit ce nom-là. Voyons. LAFOURAILLE. Le vicomte de Langeac, un de mes maîtres, et ce duc de Montsorel étaient les deux doigts de la main. Quand il fallut opter entre la cause du peuple et celle des grands, mon choix ne fut pas douteux: de simple piqueur, je passai citoyen, et le citoyen Philippe Boulard fut un chaud travailleur.
J’avais de l’enthousiasme, j’eus de l’autorité dans le faubourg. VAUTRIN. Toi! tu as été un homme politique? LAFOURAILLE. Pas longtemps. J’ai fait une belle action, ça m’a perdu. VAUTRIN. Ah! mon garçon, il faut se défier des belles actions autant que des belles femmes: on s’en trouve souvent mal. Était-elle belle, au moins, cette action?
LAFOURAILLE. Vous allez voir. Dans la bagarre du 10 août, le duc me confie le vicomte de Langeac; je le déguise, je le cache, je le nourris, au risque de perdre ma popularité et ma tête. Le duc m’avait bien encouragé par des bagatelles, un millier de louis, et ce Blondet a l’infamie de venir me proposer davantage pour livrer notre jeune maître. VAUTRIN. Tu le livres? LAFOURAILLE. A l’instant.
On le coffre à l’Abbaye, et je me trouve à la tête de soixante bonnes mille livres en or, en vrai or. VAUTRIN. En quoi cela regarde-t-il le duc de Montsorel? LAFOURAILLE. Attendez donc. Quand je vois venir les journées de septembre, ma conduite me semble un peu répréhensible; et, pour mettre ma conscience en repos, je vais proposer au duc, qui partait, de resauver son ami. VAUTRIN. As-tu du moins bien placé tes remords?
LAFOURAILLE. Je le crois bien, ils étaient rares à cette époque-là! Le duc me promet vingt mille francs si j’arrache le vicomte aux mains de mes camarades, et j’y parviens. VAUTRIN. Un vicomte, vingt mille francs! c’était donné. LAFOURAILLE. D’autant plus que c’était alors le dernier. Je l’ai su trop tard.
L’intendant avait fait disparaître tous les autres Langeac, même une pauvre grand’mère qu’il avait envoyée aux Carmes. VAUTRIN. Il allait bien, celui-là! LAFOURAILLE. Il allait toujours! Il apprend mon dévouement, se met à ma piste, me traque et me découvre aux environs de Mortagne, où mon maître attendait, chez un de mes oncles, une occasion de gagner la mer. Ce gueux-là m’offre autant d’argent qu’il m’en avait déjà donné. Je me vois une existence honnête pour le reste de mes jours, je suis faible.
Mon Blondet fait fusiller le vicomte comme espion, et nous fait mettre en prison, mon oncle et moi, comme complices. Nous n’en sommes sortis qu’en regorgeant tout mon or. VAUTRIN. Voilà comment on apprend à connaître le cœur humain. Tu avais affaire à plus fort que toi. LAFOURAILLE. Peuh! il m’a laissé en vie, un vrai finassier. VAUTRIN.
En voilà bien assez! Il n’y a rien pour moi dans ton histoire. LAFOURAILLE. Je peux m’en aller? VAUTRIN. Ah çà! tu éprouves bien vivement le besoin d’être là où je ne suis pas. Tu as été dans le monde, hier; t’y es-tu bien tenu? LAFOURAILLE.
Il se disait des choses si drôles sur les maîtres, que je n’ai pas quitté l’antichambre. VAUTRIN. Je t’ai cependant vu rôdant près du buffet, qu’as-tu pris? LAFOURAILLE. Rien... Ah! si, un petit verre de vin de Madère. VAUTRIN. Où as-tu mis les douze couverts de vermeil que tu as consommés avec le petit verre?
LAFOURAILLE. Du vermeil! J’ai beau chercher, je ne trouve rien de semblable dans ma mémoire. VAUTRIN. Eh bien! tu les trouveras dans ta paillasse. Et Philosophe a-t-il eu aussi ses petites distractions? LAFOURAILLE. Oh! ce pauvre Philosophe, depuis ce matin, se moque-t-on assez de lui en bas?
Figurez-vous, il avise un cocher très-jeune, et il lui découd ses galons. En dessous, c’est tout faux! Les maîtres, aujourd’hui, volent la moitié de leur considération. On n’est plus sûr de rien, ça fait pitié. VAUTRIN, =il siffle=. Ça n’est pas drôle de prendre comme ça! Vous allez me perdre la maison, il est temps d’en finir. Ici, père Buteux! holà, Philosophe! à moi, Fil-de-Soie! Mes bons amis, expliquons-nous à l’amiable.
Vous êtes tous des misérables. SCÈNE III. =LES MÊMES=, BUTEUX, PHILOSOPHE =et= FIL-DE-SOIE. BUTEUX. Présent! est-ce le feu? FIL-DE-SOIE. Est-ce un curieux? BUTEUX. J’aime mieux le feu, ça s’éteint!
PHILOSOPHE. L’autre, ça s’étouffe. LAFOURAILLE. Bah! il s’est fâché pour des niaiseries. BUTEUX. Encore de la morale, merci! FIL-DE-SOIE. Ce n’est pas pour moi, je ne sors point.
VAUTRIN, =à Fil-de-Soie=. Toi! le soir que je t’ai fait quitter ton bonnet de coton, empoisonneur... FIL-DE-SOIE. Passons les titres. VAUTRIN. Et que tu m’as accompagné en chasseur chez le feld-maréchal, tu as, tout en me passant ma pelisse, enlevé sa montre à l’hetman des Cosaques. FIL-DE-SOIE. Tiens! les ennemis de la France.
VAUTRIN. Toi, Buteux, vieux malfaiteur, tu as volé la lorgnette de la princesse d’Arjos, le soir où elle avait mis votre jeune maître à notre porte. BUTEUX. Elle était tombée sur le marchepied. VAUTRIN. Tu devais la rendre avec respect; mais l’or et les perles ont réveillé tes griffes de chat-tigre. LAFOURAILLE. Ah çà, l’on ne peut donc pas s’amuser un peu?
Que diable! Jacques, tu veux... VAUTRIN. Hein? LAFOURAILLE. Vous voulez, monsieur Vautrin, pour trente mille francs, que ce jeune homme mène un train de prince? Nous y réussissons à la manière des gouvernements étrangers, par l’emprunt et par le crédit. Tous ceux qui viennent demander de l’argent nous en laissent, et vous n’êtes pas content.
FIL-DE-SOIE. Moi, si je ne peux plus rapporter de l’argent du marché quand je vais aux provisions sans le sou, je donne ma démission. PHILOSOPHE. Et moi donc, j’ai vendu cinq mille francs notre pratique à plusieurs carrossiers, et le favorisé va tout perdre. Un soir, M. de Frescas part brouetté par deux rosses, et nous le ramenons, Lafouraille et moi, avec deux chevaux de dix mille francs qui n’ont coûté que vingt petits verres de schnick. LAFOURAILLE. Non, c’était du kirsch! PHILOSOPHE.
Enfin, si c’est pour ça que vous vous emportez... FIL-DE-SOIE. Comment entendez-vous tenir votre maison? VAUTRIN. Et vous comptez marcher longtemps de ce train-là? Ce que j’ai permis pour fonder notre établissement, je le défends aujourd’hui. Vous voulez donc tomber du vol dans l’escamotage? Si je ne suis pas compris, je chercherai de meilleurs valets.
BUTEUX. Et où les trouvera-t-il? LAFOURAILLE. Qu’il en cherche! VAUTRIN. Vous oubliez donc que je vous ai répondu de vos têtes à vous-mêmes! Ah çà, vous ai-je triés comme des graines sur un volet, dans trois résidences différentes, pour vous laisser tourner autour du gibet comme des mouches autour d’une chandelle? Sachez-le bien, chez nous une imprudence est toujours un crime.
Vous devez avoir un air si complétement innocent, que c’était à toi, Philosophe, à te laisser découdre tes galons. N’oubliez donc jamais votre rôle: vous êtes des honnêtes gens, des domestiques fidèles, et qui adorez M. Raoul de Frescas, votre maître. BUTEUX. Vous faites de ce jeune homme un dieu? vous nous avez attelés à sa brouette; mais nous ne le connaissons pas plus qu’il ne nous connaît. PHILOSOPHE. Enfin, est-il des nôtres? FIL-DE-SOIE.
Où ça nous mène-t-il? LAFOURAILLE. Nous vous obéissons à la condition de reconstituer la _Société des Dix Mille_, de ne jamais nous attribuer moins de dix mille francs d’un coup, et nous n’avons pas encore le moindre fonds social. FIL-DE-SOIE. Quand serons-nous capitalistes? BUTEUX. Si les camarades savaient que je me déguise en vieux portier depuis six mois, gratis, je serais déshonoré. Si je veux bien risquer mon cou, c’est afin de donner du pain à mon Adèle, que vous m’avez défendu de voir, et qui depuis six mois sera devenue sèche comme une allumette.
LAFOURAILLE, =aux deux autres=. Elle est en prison. Pauvre homme! ménageons sa sensibilité. VAUTRIN. Avez-vous fini? Ah çà, vous faites la noce ici depuis six mois, vous mangez comme des diplomates, vous buvez comme des Polonais, rien ne vous manque. BUTEUX. On se rouille!
VAUTRIN. Grâce à moi, la police vous a oubliés! c’est à moi seul que vous devez cette existence heureuse! j’ai effacé sur vos fronts cette marque rouge qui vous signalait. Je suis la tête qui conçoit, vous n’êtes que les bras. PHILOSOPHE. Suffit! VAUTRIN. Obéissez-moi tous aveuglément! LAFOURAILLE.
Aveuglément. VAUTRIN. Sans murmurer. FIL-DE-SOIE. Sans murmurer. VAUTRIN. Ou rompons notre pacte et laissez-moi! Si je dois trouver de l’ingratitude chez vous autres, à qui désormais peut-on rendre service?
PHILOSOPHE. Jamais, mon empereur! LAFOURAILLE. Plus souvent, notre grand homme! BUTEUX. Je t’aime plus que je n’aime Adèle. FIL-DE-SOIE. On t’adore.
VAUTRIN. Je veux vous assommer de coups! PHILOSOPHE. Frappe sans écouter. VAUTRIN. Vous cracher au visage, et jouer votre vie comme des sous au bouchon. BUTEUX. Ah! mais ici, je joue des couteaux!
VAUTRIN. Eh bien! tue-moi donc tout de suite. BUTEUX. On ne peut pas se fâcher avec cet homme-là. Voulez-vous que je rende la lorgnette? c’était pour Adèle! TOUS, =l’entourant=. Nous abandonnerais-tu, Vautrin? LAFOURAILLE.
Vautrin! notre ami. PHILOSOPHE. Grand Vautrin! FIL-DE-SOIE. Notre vieux compagnon, fais de nous tout ce que tu voudras. VAUTRIN. Oui, je puis faire de vous tout ce que je veux. Quand je pense à ce que vous dérangez pour prendre des breloques, j’éprouve l’envie de vous renvoyer d’où je vous ai tirés.
Vous êtes ou en dessus ou en dessous de la société, la lie ou l’écume; moi, je voudrais vous y faire rentrer. On vous huait quand vous passiez, je veux qu’on vous salue; vous étiez des scélérats, je veux que vous soyez plus que d’honnêtes gens. PHILOSOPHE. Il y a donc mieux? BUTEUX. Il y a ceux qui ne sont rien du tout. VAUTRIN. Il y a ceux qui décident de l’honnêteté des autres.
Vous ne serez jamais d’honnêtes bourgeois, vous ne pouvez être que des malheureux ou des riches; il vous faut donc enjamber la moitié du monde! Prenez un bain d’or, et vous en sortirez vertueux. FIL-DE-SOIE. Oh! moi, quand je n’aurai besoin de rien, je serai bon prince. VAUTRIN. Eh bien! toi, Lafouraille, tu peux être, comme l’un de nous, comte de Sainte-Hélène; et toi, Buteux, que veux-tu? BUTEUX. Je veux être philanthrope, on devient millionnaire.