Chapter 18 of 31 · 3968 words · ~20 min read

Part 18

Douce! elle a mon caractère, elle est violente. GERTRUDE. Elle, violente! Mais toi, voyons?... Ne fais-tu pas tout ce que je veux? LE GÉNÉRAL. Tu es un ange, tu ne veux jamais rien qui ne me plaise! A propos, Vernon dîne avec nous après son autopsie.

GERTRUDE. As-tu besoin de me le dire? LE GÉNÉRAL. Je ne t’en parle que pour qu’il trouve à boire les vins qu’il affectionne! FÉLIX, =entrant=. M. de Rimonville. LE GÉNÉRAL. Faites entrer.

GERTRUDE, =elle fait signe à Félix de ranger la jardinière=. Je passe chez Pauline pendant que vous causerez affaires, je ne suis pas fâchée de surveiller un peu l’arrangement de sa toilette. Ces jeunes personnes ne savent pas toujours ce qui leur sied le mieux. LE GÉNÉRAL. Ce n’est pas faute de dépense! car depuis dix-huit mois sa toilette coûte le double de ce qu’elle coûtait auparavant; après tout, pauvre fille, c’est son seul plaisir. GERTRUDE. Comment, son seul plaisir? et celui de vivre en famille comme nous vivons! Si je n’avais pas le bonheur d’être ta femme, je voudrais être ta fille!...

Je ne te quitterai jamais, moi! =(Elle fait quelques pas.)= Depuis dix-huit mois, tu dis? c’est singulier!... En effet, elle porte depuis ce temps-là des dentelles, des bijoux, de jolies choses. LE GÉNÉRAL. Elle est assez riche pour pouvoir satisfaire ses fantaisies. GERTRUDE. Et elle est majeure! =(A part.)= La toilette, c’est la fumée! y aurait-il du feu? =(Elle sort.)= SCÈNE II. LE GÉNÉRAL, =seul=. Quelle perle! après vingt-six campagnes, onze blessures et la mort de l’ange qu’elle a remplacé dans mon cœur; non, vraiment le bon Dieu me devait ma Gertrude, ne fût-ce que pour me consoler de la chute et de la mort de l’empereur!

SCÈNE III. GODARD, LE GÉNÉRAL. GODARD, =entrant=. Général! LE GÉNÉRAL. Ah! bonjour, Godard! Vous venez sans doute passer la journée avec nous? GODARD.

Mais peut-être la semaine, général, si vous êtes favorable à la demande que j’ose à peine vous faire. LE GÉNÉRAL. Allez votre train! je la connais votre demande... Ma femme est pour vous... Ah! Normand, vous avez attaqué la place par son côté faible. GODARD. Général, vous êtes un vieux soldat qui n’aimez pas les phrases, vous allez en toute affaire comme vous alliez au feu...

LE GÉNÉRAL. Droit, et à fond de train. GODARD. Ça me va! car je suis si timide... LE GÉNÉRAL. Vous! je vous dois, mon cher, une réparation: je vous prenais pour un homme qui savait trop bien ce qu’il valait. GODARD. Pour un avantageux! eh bien! général, je me marie parce que je ne sais pas faire la cour aux femmes. LE GÉNÉRAL, =à part=.

Pékin! =(Haut.)= Comment, vous voilà grand comme père et mère, et... mais, monsieur Godard, vous n’aurez pas ma fille. GODARD. Oh! soyez tranquille! Vous y entendez malice. J’ai du cœur, et beaucoup; seulement, je veux être sûr de ne pas être refusé. LE GÉNÉRAL. Vous avez du courage contre les villes ouvertes. GODARD.

Ce n’est pas cela du tout, mon général. Vous m’intimidez déjà avec vos plaisanteries. LE GÉNÉRAL. Allez toujours! GODARD. Moi, je n’entends rien aux simagrées des femmes! je ne sais pas plus quand leur non veut dire oui que quand le oui veut dire non; et, lorsque j’aime, je veux être aimé... LE GÉNÉRAL, =à part=. Avec ces idées-là, il le sera.

GODARD. Il y a beaucoup d’hommes qui me ressemblent, et que la petite guerre des façons et des manières ennuie au suprême degré. LE GÉNÉRAL. Mais c’est ce qu’il y a de plus délicieux, c’est la résistance! On a le plaisir de vaincre. GODARD. Non, merci! Quand j’ai faim, je ne coquette pas avec ma soupe!

J’aime les choses jugées, et fais peu de cas de la procédure, quoique Normand. Je vois dans le monde des gaillards qui s’insinuent auprès des femmes en leur disant:—«Ah! vous avez là, Madame, une jolie robe.—Vous avez un goût parfait. Il n’y a que vous pour savoir vous mettre ainsi.» Et qui de là partent pour aller, aller... Et ils arrivent; ils sont prodigieux, parole d’honneur! Moi, je ne vois pas comment, de ces paroles oiseuses, on parvient à... Non... Je pataugerais des éternités avant de dire ce que m’inspire la vue d’une jolie femme. LE GÉNÉRAL.

Ah! ce ne sont pas là les hommes de l’empire. GODARD. C’est à cause de cela que je me suis fait hardi! Cette fausse hardiesse, accompagnée de quarante mille livres de rente, est acceptée sans protêt, et j’y gagne de pouvoir aller de l’avant. Voilà pourquoi vous m’avez pris pour un homme avantageux. Quand on n’a pas ça d’hypothèques sur de bons herbages de la vallée d’Auge, qu’on possède un joli château tout meublé, car ma femme n’aura que son trousseau à y apporter, elle trouvera même les cachemires et les dentelles de défunt ma mère. Quand on a tout cela, général, on a le moral qu’on veut avoir. Aussi, suis-je M. de Rimonville.

LE GÉNÉRAL. Non, Godard. GODARD. Godard de Rimonville. LE GÉNÉRAL. Godard tout court. GODARD. Général, cela se tolère.

LE GÉNÉRAL. Moi! je ne tolère pas qu’un homme, fût-il mon gendre! renie son père; le vôtre, fort honnête homme d’ailleurs, menait ses bœufs lui-même de Caen à Poissy, et s’appelait sur toute la route Godard, le père Godard. GODARD. C’était un homme bien distingué. LE GÉNÉRAL. Dans son genre... Mais je vois ce que c’est. Comme ses bœufs vous ont donné quarante mille livres de rente, vous comptez sur d’autres bêtes pour vous faire donner le nom de Rimonville.

GODARD. Tenez, général! consultez mademoiselle Pauline, elle est de son époque, elle. Nous sommes en 1829, sous le règne de Charles X. Elle aimera mieux, en sortant d’un bal, entendre dire: Les gens de madame de Rimonville, que: Les gens de madame Godard. LE GÉNÉRAL. Oh! si ces sottises-là plaisent à ma fille, comme c’est de vous qu’on se moquera, ça m’est parfaitement égal, mon cher Godard. GODARD. De Rimonville.

LE GÉNÉRAL. Godard! Tenez, vous êtes un honnête homme, vous êtes jeune, vous êtes riche, vous dites que vous ne ferez pas la cour aux femmes, que ma fille sera la reine de votre maison... Eh bien, ayez son agrément, vous aurez le mien; car, voyez-vous, Pauline n’épousera jamais que l’homme qu’elle aimera, riche ou pauvre... Ah! il y a une exception, mais elle ne vous concerne pas. J’aimerais mieux aller à son enterrement que de la conduire à la mairie, si son prétendu se trouvait fils, petit-fils, frère, neveu, cousin ou allié d’un des quatre ou cinq misérables qui ont trahi... car mon culte à moi, c’est... GODARD. L’empereur... on le sait...

LE GÉNÉRAL. Dieu, d’abord, puis la France ou l’empereur... c’est tout un pour moi... enfin, ma femme et mes enfants! Qui touche à mes dieux! devient mon ennemi; je le tue comme un lièvre, sans remords. Voilà mes idées sur la religion, le pays et la famille. Le catéchisme est court; mais il est bon. Savez-vous pourquoi en 1816, après leur maudit licenciement de l’armée de la Loire, j’ai pris ma pauvre petite orpheline dans mes bras, et je suis venu, moi, colonel de la jeune garde, blessé à Waterloo, ici, près de Louviers, me faire fabricant de draps? GODARD. Pour ne pas servir ceux-ci.

LE GÉNÉRAL. Pour ne pas mourir comme un assassin sur l’échafaud. GODARD. Ah! bon Dieu! LE GÉNÉRAL. Si j’avais rencontré un de ces traîtres, je lui aurais fait son affaire. Encore aujourd’hui, après bientôt quinze ans, tout mon sang bout dans mes veines si, par hasard, je lis leur nom dans un journal ou si quelqu’un les prononce devant moi. Enfin, si je me trouvais avec l’un d’eux, rien ne m’empêcherait de lui sauter à la gorge, de le déchirer, de l’étouffer...

GODARD. Vous auriez raison. =(A part.)= Faut dire comme lui. LE GÉNÉRAL. Oui, Monsieur, je l’étoufferais!... Et si mon gendre tourmentait ma chère enfant, ce serait de même. GODARD. Ah! LE GÉNÉRAL.

Oh! je ne veux pas qu’il se laisse mener par elle. Un homme doit être le roi dans son ménage, comme moi ici. GODARD, =à part=. Pauvre homme! comme il s’abuse! LE GÉNÉRAL. Vous dites? GODARD. Je dis, général, que votre menace ne m’effraye pas!

Quand on ne se donne qu’une femme à aimer, elle est joliment aimée. LE GÉNÉRAL. Très-bien, mon cher Godard. Quant à la dot... GODARD. Oh! LE GÉNÉRAL. Quant à la dot de ma fille, elle se compose...

GODARD. Elle se compose... LE GÉNÉRAL. De la fortune de sa mère et de la succession de son oncle Boncœur... C’est intact, et je renonce à tous mes droits. Cela fait alors 350,000 francs et un an d’intérêts, car Pauline a vingt-deux ans. GODARD. 367,500 francs. LE GÉNÉRAL.

Non. GODARD. Comment, non? LE GÉNÉRAL. Plus! GODARD. Plus?... LE GÉNÉRAL. 400,000 francs. =(Mouvement de Godard.)= Je donne la différence!.....

Mais après moi, vous ne trouverez plus rien... Vous comprenez? GODARD. Je ne comprends pas. LE GÉNÉRAL. J’adore le petit Napoléon. GODARD. Le petit duc de Reichstadt?

LE GÉNÉRAL. Non, mon fils, qu’ils n’ont voulu baptiser que sous le nom de Léon; mais j’ai écrit là =(il se frappe sur le cœur)= Napoléon!..... Donc, j’amasse le plus que je peux pour lui, pour sa mère. GODARD, =à part=. Surtout pour sa mère, qui est une fine mouche. LE GÉNÉRAL. Dites donc?... si ça ne vous convient pas, il faut le dire. GODARD, =à part=. Ça fera des procès. =(Haut.)= Au contraire, je vous y aiderai, général.

LE GÉNÉRAL. A la bonne heure! voilà pourquoi, mon cher Godard... GODARD. De Rimonville. LE GÉNÉRAL. Godard, j’aime mieux Godard. Voilà pourquoi, après avoir commandé les grenadiers de la jeune garde, moi, général, comte de Grandchamp, j’habille leurs pousse-cailloux. GODARD.

C’est très-naturel! Économisez, général, votre veuve ne doit pas rester sans fortune. LE GÉNÉRAL. Un ange, Godard. GODARD. De Rimonville. LE GÉNÉRAL. Godard, un ange à qui vous devez l’éducation de votre future; elle l’a faite à son image. Pauline est une perle, un bijou; ça n’a pas quitté la maison, c’est pur, innocent, comme dans le berceau.

GODARD. Général, laissez-moi faire un aveu! certes mademoiselle Pauline est belle. LE GÉNÉRAL. Je le crois bien. GODARD. Elle est très-belle; mais il y a beaucoup de belles filles en Normandie, et très-riches, il y en a de plus riches qu’elle... Eh bien! si vous saviez comme les pères et les mamans de ces héritières-là me pourchassent!... Enfin, c’en est indécent.

Mais ça m’amuse: je vais dans les châteaux; on me distingue... LE GÉNÉRAL. Fat! GODARD. Oh! ce n’est pas pour moi, allez! Je ne m’abuse pas! c’est pour mes beaux mouchoirs à bœufs non hypothéqués; c’est pour mes économies, et pour mon parti pris de ne jamais dépenser tout mon revenu. Savez-vous ce qui m’a fait rechercher votre alliance entre tant d’autres? LE GÉNÉRAL.

Non. GODARD. Il y a des riches qui me garantissent l’obtention d’une ordonnance de Sa Majesté, par laquelle je serais nommé comte de Rimonville et pair de France. LE GÉNÉRAL. Vous? GODARD. Oh! oui, moi! LE GÉNÉRAL.

Avez-vous gagné des batailles? avez-vous sauvé votre pays? l’avez-vous illustré? Ça fait pitié! GODARD. Ça fait pit... =(A part.)= Qu’est-ce que je dis donc? =(Haut.)= Nous ne pensons pas de même à ce sujet! Enfin, savez-vous pourquoi j’ai préféré votre adorable Pauline? LE GÉNÉRAL. Sacrebleu! parce que vous l’aimiez... GODARD. Oh! naturellement, mais c’est aussi à cause de l’union, du calme, du bonheur qui règnent ici! C’est si séduisant d’entrer dans une famille honnête, de mœurs pures, simples, patriarcales!

Je suis observateur. LE GÉNÉRAL. C’est-à-dire curieux... GODARD. La curiosité, général, est la mère de l’observation. Je connais l’envers et l’endroit de tout le département. LE GÉNÉRAL. Eh bien?

GODARD. Eh bien! dans toutes les familles dont je vous parlais, j’ai vu de vilains côtés. Le public aperçoit un extérieur décent, d’excellentes, d’irréprochables mères de famille, des jeunes personnes charmantes, de bons pères, des oncles modèles; on leur donnerait le bon Dieu sans confession, on leur confierait des fonds... Pénétrez là-dedans, c’est à épouvanter un juge d’instruction. LE GÉNÉRAL. Ah! vous voyez le monde ainsi? Moi, je conserve les illusions avec lesquelles j’ai vécu. Fouiller ainsi dans les consciences, ça regarde les prêtres et les magistrats; je n’aime pas les robes noires, et j’espère mourir sans les avoir jamais vues!

Mais, Godard, le sentiment qui nous vaut votre préférence me flatte plus que votre fortune... Touchez-là, vous avez mon estime, et je ne la prodigue pas. GODARD. Général, merci. =(A part.)= Empaumé, le beau-père! SCÈNE IV. =LES MÊMES=, PAULINE, GERTRUDE. LE GÉNÉRAL, =apercevant Pauline=. Ah! te voilà, petite? GERTRUDE.

N’est-ce pas qu’elle est jolie? GODARD. Mad... GERTRUDE. Oh! pardon, Monsieur, je ne voyais que mon ouvrage. GODARD. Mademoiselle est éblouissante. GERTRUDE.

Nous avons du monde à dîner, et je ne suis pas belle-mère du tout; j’aime à la parer, car c’est une fille pour moi. GODARD, =à part=. On m’attendait! GERTRUDE. Je vais vous laisser avec elle... faites votre déclaration. =(Au général.)= Mon ami, allons au perron voir si notre cher docteur arrive. LE GÉNÉRAL. Je suis tout à toi, comme toujours. =(A Pauline.)= Adieu, mon bijou. =(A Godard.)= Au revoir. =(Gertrude et le général vont au perron; mais Gertrude surveille Godard et Pauline. Ferdinand va pour sortir de la chambre de Pauline; sur un signe de cette dernière, il y rentre précipitamment.)= GODARD, =sur le devant de la scène=.

Voyons, que dois-je lui dire de fin? de délicat? Ah! j’y suis! =(A Pauline.)= Nous avons une bien belle journée, aujourd’hui, mademoiselle. PAULINE. Bien belle, en effet, Monsieur. GODARD. Mademoiselle? PAULINE. Monsieur?

GODARD. Il dépend de vous de la rendre encore plus belle pour moi. PAULINE. Comment? GODARD. Vous ne comprenez pas? Madame de Granchamp, votre belle-mère, ne vous a-t-elle donc rien dit à mon sujet? PAULINE.

En m’habillant, tout à l’heure, elle m’a dit de vous un bien infini! GODARD. Et pensez-vous de moi quelque peu de ce bien qu’elle a eu la bonté de... PAULINE. Oh! tout, Monsieur! GODARD, =se plaçant dans un fauteuil=. =(A part.)= Cela va trop bien. =(Haut.)= Aurait-elle commis l’heureuse indiscrétion de vous dire que je vous aime tellement, que je voudrais vous voir la châtelaine de Rimonville? PAULINE. Elle m’a fait entendre vaguement que vous veniez ici dans une intention qui m’honore infiniment.

GODARD, =à genoux=. Je vous aime, Mademoiselle, comme un fou; je vous préfère à mademoiselle de Blondville, à mademoiselle de Clairville, à mademoiselle de Verville, à mademoiselle de Pont-de-Ville... à... PAULINE. Oh! assez, Monsieur! je suis confuse de tant de preuves d’un amour encore bien récent pour moi! C’est presque une hécatombe. =(Godard se lève.)= Monsieur votre père se contentait de conduire les victimes! mais vous, vous les immolez. GODARD, =à part=. Aïe, aïe! elle me persifle, je crois... Attends, attends!

PAULINE. Il faudrait au moins attendre; et, je vous l’avouerai... GODARD. Vous ne voulez pas vous marier encore... Vous êtes heureuse auprès de vos parents, et vous ne voulez pas quitter votre père. PAULINE. C’est cela précisément. GODARD.

En pareil cas, il y a des mamans qui disent aussi que leur fille est trop jeune; mais comme monsieur votre père vous donne vingt-deux ans, j’ai cru que vous pouviez avoir le désir de vous établir. PAULINE. Monsieur! GODARD. Vous êtes, je le sais, l’arbitre de votre destinée et de la mienne; mais, fort des vœux de votre père et de votre seconde mère, qui vous supposent le cœur libre, me permettez-vous l’espérance? PAULINE. Monsieur, la pensée que vous avez eue de me rechercher, quelque flatteuse qu’elle soit pour moi, ne vous donne pas un droit d’inquisition plus qu’inconvenant. GODARD, =à part=.

Aurais-je un rival?... =(Haut.)= Personne, Mademoiselle, ne renonce au bonheur sans combattre. PAULINE. Encore?... Je vais me retirer, Monsieur. GODARD. De grâce, Mademoiselle. =(A part.)= Voilà pour ta raillerie. PAULINE. Eh!

Monsieur, vous êtes riche, et personnellement si bien traité par la nature; vous êtes si bien élevé, si spirituel, que vous trouverez facilement une jeune personne et plus riche et plus belle que moi. GODARD. Mais quand on aime? PAULINE. Eh bien! monsieur, c’est cela même. GODARD, =à part=. Ah! elle aime quelqu’un... je vais rester pour savoir qui. (Haut.) Mademoiselle, dans l’intérêt de mon amour-propre, me permettez-vous au moins de demeurer ici quelques jours! PAULINE.

Mon père, Monsieur, vous répondra. GERTRUDE, =s’avançant, à Godard=. Eh bien? GODARD. Refusé net, durement et sans espoir; elle a le cœur pris. GERTRUDE, =à Godard=. Elle? une enfant que j’ai élevée, je le saurais; et d’ailleurs, personne ne vient ici... =(A part.)= Ce garçon vient de me donner des soupçons qui sont entrés comme des coups de poignard dans mon cœur... =(A Godard.)= Demandez-lui donc... GODARD.

Ah! bien, lui demander quelque chose?... Elle s’est cabrée au premier mot de jalousie. GERTRUDE. Eh bien! je la questionnerai, moi!... LE GÉNÉRAL. Ah! voilà le docteur!... nous allons savoir la vérité sur la mort de la femme à Champagne. SCÈNE V. =LES MÊMES=, LE DOCTEUR VERNON. LE GÉNÉRAL.

Eh bien? VERNON. J’en étais sûr, Mesdames. =(Il les salue.)= Règle générale, quand un homme bat sa femme, il se garde de l’empoisonner, il y perdrait trop. On tient à sa victime. LE GÉNÉRAL, =à Godard=. Il est charmant! GODARD. Il est charmant!

LE GÉNÉRAL, =au docteur, en lui présentant Godard=. M. Godard. GODARD. De Rimonville. VERNON =le regarde et se mouche. Continuant.= S’il la tue, c’est par erreur, pour avoir tapé trop fort; et il est au désespoir; tandis que Champagne est assez naïvement enchanté d’être naturellement veuf. En effet, sa femme est morte du choléra.

C’est un cas assez rare, mais qui se voit quelquefois, du choléra asiatique, et je suis bien aise de l’avoir observé; car, depuis la campagne d’Égypte, je ne l’avais plus vu... Si l’on m’avait appelé, je l’aurais sauvée. GERTRUDE. Ah! quel bonheur!... Un crime dans notre établissement, si paisible depuis douze ans, cela m’aurait glacée d’effroi. LE GÉNÉRAL. Voilà l’effet des bavardages. Mais es-tu bien certain, Vernon?

VERNON. Certain! Belle question à faire à un ancien chirurgien en chef qui a traité douze armées françaises de 1793 à 1815, qui a pratiqué en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Russie, en Pologne, en Égypte; à un médecin cosmopolite! LE GÉNÉRAL, =il lui frappe le ventre=. Charlatan, va!... il a tué plus de monde que moi, dans tous ces pays-là! GODARD. Ah çà! mais qu’est-ce qu’on disait donc? GERTRUDE.

Que ce pauvre Champagne, notre contre-maître, avait empoisonné sa femme. VERNON. Malheureusement, ils avaient eu la veille une conversation où ils s’étaient trouvés manche à manche... Ah! ils ne prenaient pas exemple sur leurs maîtres. GODARD. Un pareil bonheur devrait être contagieux; mais les perfections que madame la comtesse nous fait admirer sont si rares. GERTRUDE. A-t-on du mérite à aimer un être excellent et une fille comme celle-là?...

LE GÉNÉRAL. Allons, Gertrude, tais-toi!... cela ne se dit pas devant le monde. VERNON, =à part=. Cela se dit toujours ainsi, quand on a besoin que le monde le croie. LE GÉNÉRAL, =à Vernon=. Que grommelles-tu là? VERNON. Je dis que j’ai soixante-sept ans, que je suis votre cadet, et que je voudrais être aimé comme cela... =(A part.)= Pour être sûr que c’est de l’amour.

LE GÉNÉRAL, =au docteur=. Envieux! =(A sa femme.)= Ma chère enfant, je n’ai pas pour te bénir la puissance de Dieu, mais je crois qu’il me la prête pour t’aimer. VERNON. Vous oubliez que je suis médecin, mon cher ami; c’est bon pour un refrain de romance, ce que vous dites à madame. GERTRUDE. Il y a des refrains de romance, docteur, qui sont très-vrais. LE GÉNÉRAL. Docteur, si tu continues à taquiner ma femme, nous nous brouillerons: un doute sur ce chapitre est une insulte.

VERNON. Je n’ai aucun doute. =(Au général.)= Seulement, vous avez aimé tant de femmes avec la puissance de Dieu, que je suis en extase, comme médecin, de vous voir toujours si bon chrétien, à soixante-dix ans. =(Gertrude se dirige doucement vers le canapé où est assis le docteur.)= LE GÉNÉRAL. Chut! les dernières passions, mon ami, sont les plus puissantes. VERNON. Vous avez raison. Dans la jeunesse, nous aimons avec toutes nos forces qui vont en diminuant, tandis que dans la vieillesse nous aimons avec notre faiblesse qui va, qui va grandissant. LE GÉNÉRAL. Méchant philosophe!

GERTRUDE, =à Vernon=. Docteur, pourquoi, vous, si bon, essayez-vous de jeter des doutes dans le cœur de Grandchamp?... Vous savez qu’il est d’une jalousie à tuer sur un soupçon. Je respecte tellement ce sentiment que j’ai fini par ne plus voir que vous, M. le maire et M. le curé. Voulez-vous que je renonce encore à votre société, qui nous est si douce, si agréable?... Ah! voilà Napoléon. VERNON, =à part=. Une déclaration de guerre!...

Elle a renvoyé tout le monde, elle me renverra. GODARD. Docteur, vous, qui êtes presque de la maison, dites-moi donc ce que vous pensez de mademoiselle Pauline. =(Le docteur se lève, le regarde, se mouche et gagne le fond. On entend sonner pour le dîner.)= SCÈNE VI. =LES MÊMES=, NAPOLÉON, FÉLIX. NAPOLÉON, =accourant=. Papa, papa, n’est-ce pas que tu m’as permis de monter Coco? LE GÉNÉRAL. Certainement.

NAPOLÉON, =à Félix=. Ah! vois-tu? GERTRUDE, =elle essuie le front de son fils=. A-t-il chaud! LE GÉNÉRAL. Mais à condition que quelqu’un t’accompagnera. FÉLIX. Eh bien! j’avais raison, monsieur Napoléon.

Mon général, le petit coquin voulait aller sur le poney, tout seul par la campagne. NAPOLÉON. Il a peur pour moi! Est-ce que j’ai peur de quelque chose, moi? =(Félix sort. On sonne pour le dîner.)= LE GÉNÉRAL. Viens que je t’embrasse pour ce mot-là... Voilà un petit milicien qui tient de la jeune garde. LE DOCTEUR, =en regardant Gertrude=.

Il tient de son père! GERTRUDE, =vivement=. Au moral, c’est tout son portrait; car, au physique, il me ressemble. FÉLIX. Madame est servie... GERTRUDE. Eh bien! où donc est Ferdinand!... il est toujours si exact... Tiens, Napoléon, va voir dans l’allée de la fabrique s’il vient, et cours lui dire qu’on a sonné.

LE GÉNÉRAL. Mais nous n’avons pas besoin d’attendre Ferdinand. Godard, donnez le bras à Pauline. =(Vernon va offrir le bras à Gertrude.)= Eh! eh! permets, Vernon?... Tu sais bien que personne que moi ne prend le bras de ma femme. VERNON, =à lui-même=. Décidément, il est incurable. NAPOLÉON. Ferdinand, je l’ai vu là-bas dans la grande avenue.

VERNON. Donne-moi la main, tyran? NAPOLÉON. Tiens, tyran!... c’est moi qui vas te tirer, et joliment. =(Il fait tourner Vernon.)= SCÈNE VII. FERDINAND. =Il sort avec précaution de chez Pauline.= Le petit m’a sauvé, mais je ne sais pas par quel hasard il m’a vu dans l’avenue! Encore une imprudence de ce genre, et nous sommes perdus!... Il faut sortir de cette situation à tout prix... Voici Pauline demandée en mariage... elle a refusé Godard.

Le général, et Gertrude surtout, vont vouloir connaître les motifs de ce refus! Voyons, gagnons le perron, pour avoir l’air de venir de la grande allée, comme l’a dit Léon. Pourvu que personne ne me voie de la salle à manger... =(Il rencontre Ramel.)= Eugène Ramel! SCÈNE VIII. FERDINAND, RAMEL. RAMEL. Toi ici, Marcandal! FERDINAND.

Chut! ne prononce plus jamais ici ce nom-là! Si le général m’entendait appeler Marcandal, s’il apprenait que c’est mon nom, il me tuerait à l’instant comme un chien enragé. RAMEL. Et pourquoi? FERDINAND. Parce que je suis le fils du général Marcandal. RAMEL. Un général à qui les Bourbons ont, en partie, dû leur second voyage.

FERDINAND. Aux yeux du général Grandchamp, avoir quitté Napoléon pour servir les Bourbons, c’est avoir trahi la France. Hélas! mon père lui a donné raison, car il est mort de chagrin. Ainsi, songe bien à ne m’appeler que Ferdinand Charny, du nom de ma mère. RAMEL. Et que fais-tu donc ici? FERDINAND. J’y suis le directeur, le caissier, le maître Jacques de la fabrique.