Part 26
Il est moins âgé que vous... JULIE. Oh! de quelques mois!... MADAME MERCADET. Et je vous croyais trop raisonnable pour penser à un jeune étourdi de vingt-deux ans, qui ne peut apprécier vos qualités. JULIE. Mais il a pensé à moi le premier: car, si je l’avais aimé la première, il n’en aurait jamais rien su. Nous nous sommes vus, un soir, chez madame Duval.
MADAME MERCADET. Il n’y a que madame Duval pour recevoir chez elle des gens sans position!... MERCADET. Elle fait salon, elle veut des danseurs à tout prix! Les gens qui dansent n’ont jamais d’avenir. Aujourd’hui les jeunes hommes qui ont de l’ambition se donnent tous un air grave et ne dansent point. JULIE. Adolphe...
MERCADET. Et il se nomme Adolphe!... Ce monde, que des imbéciles nous disent en progrès et qui prennent des déplacements pour des perfectionnements, tourne donc sur lui-même? Enfants, vous croyez moins que jamais à l’expérience de vos pères... Apprenez, mademoiselle, qu’un employé à douze cents francs ne sait pas aimer, il n’en a pas le temps, il se doit au travail. Il n’y a que les propriétaires, les gens à tilbury, enfin les oisifs, qui peuvent et sachent aimer. MADAME MERCADET. Mais, malheureuse enfant!...
MERCADET, =à sa femme=. Laissez-moi lui parler. =(A Julie.)= Julie, je te marie à ton monsieur Minard... =(Mouvement de Julie.)= Attends! Tu n’as pas le premier sou, tu le sais: que devenez-vous le lendemain de votre mariage? Y avez-vous songé!... JULIE. Oui, mon père. MADAME MERCADET. Elle est folle!
MERCADET, =à sa femme=. Elle aime, la pauvre fille!... laissez-la dire. =(A Julie.)= Parle, Julie, je ne suis plus ton père, mais ton confident, je t’écoute. JULIE. Nous nous aimerons. MERCADET. Mais l’amour vous enverra-t-il des coupons de rentes au bout de ses flèches? JULIE. Oh! mon père, nous nous logerons dans un petit appartement, an fond d’un faubourg, à un quatrième étage, s’il le faut!
Au besoin, je serais sa servante... Ah! je m’occuperai des soins du ménage avec un plaisir infini, en songeant qu’en toute chose il s’agira de lui... Je travaillerai pour lui pendant qu’il travaillera pour moi! Je lui sauverai bien des ennuis, il ne s’apercevra jamais de notre gêne. Notre ménage sera propre, élégant même. Mon Dieu! l’élégance tient à si peu de chose, elle vient de l’âme, et le bonheur en est à la fois la cause est l’effet. Je puis gagner assez avec ma peinture sur porcelaine pour ne rien lui coûter et même contribuer aux charges de la vie. D’ailleurs, l’amour nous aidera à passer les jours difficiles!
Adolphe a de l’ambition comme tous les gens qui ont une âme élevée, et il est de ceux qui arrivent... MERCADET. On arrive garçon, mais marié, l’on se tue à solder un livre de dépense, à courir après mille francs, comme les chiens après une voiture. Et il a de l’ambition?... JULIE. Mon père, Adolphe a tant de volonté unie à tant de moyens, que je suis sûre de le voir un jour... ministre peut-être. MERCADET. Aujourd’hui, qui est-ce qui ne se voit pas plus ou moins ministre?
En sortant du collége, on se croit un grand poëte, un grand orateur, un grand ministre, comme sous l’Empire, on se voyait maréchal de France en partant sous-lieutenant. Sais-tu ce qu’il serait, ton Adolphe?... part de plusieurs enfants qui dérangeront tes plans de travail et d’économie, qui logeront Son Excellence rue de Clichy, et qui te plongeront dans une affreuse misère! Tu m’as fait là le roman et non l’histoire de la vie. MADAME MERCADET. Pauvre enfant! à son âge, il est si facile de prendre ses espérances pour des réalités!... MERCADET. Elle croit que l’amour est le seul élément de bonheur dans le mariage: elle se trompe comme tous ceux qui mettent leurs propres fautes sur le compte du hasard, l’éditeur responsable de nos folies, et alors on s’en prend de son malheur à la société, qu’on bouleverse. Bah! c’est une amourette qui n’a rien de sérieux.
JULIE. C’est, mon père, de part et d’autre, un amour auquel nous sacrifierons tout... MADAME MERCADET. Comment! Julie, tu ne sacrifierais pas cet amour naissant pour sauver ton père? pour lui rendre plus que la vie qu’il t’a donnée, l’honneur que les familles doivent garder intact! MERCADET. Mais à quoi servent donc les romans dont tu t’abreuves, malheureuse enfant, si tu n’y puises pas le désir d’imiter les dévouements qu’on y prêche (car les romans sont devenus des sermons sociaux)! Votre Adolphe connaît-il ta position de fortune? lui as-tu peint votre belle vie au quatrième étage, avec un parc sur la fenêtre et des cerises à manger le soir comme faisait Jean-Jacques avec une fille d’auberge?
JULIE. Mon père, je suis incapable d’avoir commis la moindre indiscrétion qui pût vous compromettre. MERCADET. Il nous croit riches? JULIE. Il ne m’a jamais parlé d’argent. MERCADET, =à part à sa femme=. Bien, j’y suis. =(A Julie.)= Julie, vous allez lui écrire, à l’instant, de venir me parler.
JULIE. Ah! mon père!... =(Elle l’embrasse.)= MERCADET. Aujourd’hui même, un jeune homme élégant, ayant une grande existence, un beau nom, vient dîner ici. Ce jeune homme a des intentions et vous recherche. Voilà mon prétendu. Vous ne serez pas madame Minard, vous serez madame de la Brive; au lieu d’aller au quatrième étage, dans un faubourg, vous habiterez une belle maison dans la Chaussée-d’Antin. Vous avez des talents, de l’instruction, vous pourrez jouer un rôle brillant à Paris. Si vous n’êtes pas la femme d’un ministre, vous serez peut-être la femme d’un pair de France.
Je suis fâché, ma fille, de n’avoir pas mieux à vous offrir... JULIE. Ne raillez pas mon amour, mon père, et permettez-moi d’accepter le bonheur et la pauvreté plutôt que le malheur de la richesse. MADAME MERCADET. Julie, votre père et moi nous sommes comptables de votre avenir envers vous-même, et nous ne voulons point un jour être accusés justement par vous, car l’expérience des parents doit être la leçon des enfants. Nous faisons, en ce moment, une rude épreuve des choses de la vie. Va, ma fille, marie-toi richement. MERCADET.
Dans ce cas-là, l’union fait la force! la maxime des écus de la République. MADAME MERCADET. S’il n’y a pas de bonheur possible dans la misère, il n’y a pas de malheur que la fortune n’adoucisse. JULIE. Et c’est vous, ma mère, qui me dites ces tristes paroles! Mon père, je vais vous parler votre langage amer et positif. Ne vous ai-je pas entendu parler de gens riches, oisifs et par conséquent sans force contre le malheur, ruinés par leurs vices ou leur laisser-aller, plongeant leur famille dans une misère irréparable? N’aurait-il pas mieux valu marier alors la pauvre fille à un homme sans fortune, mais capable d’en gagner une?
Monsieur de la Brive peut, je le sais, être riche, spirituel et plein de talent, mais vous étiez tout cela, vous avez perdu votre fortune et vous avez pris en ma mère une fille riche et belle, tandis que moi... MERCADET. Ma fille, vous pourrez juger monsieur de la Brive comme je jugerai monsieur Minard. Mais vous n’aurez pas le choix. Monsieur Minard renoncera lui-même à vous. JULIE. Oh! jamais, mon père, il vous gagnera le cœur... MADAME MERCADET.
Mon ami, si elle était aimée... MERCADET. Elle est trompée. JULIE. Je demanderais à l’être toujours ainsi. MADAME MERCADET. On sonne! et nous n’avons personne pour aller ouvrir la porte! MERCADET.
Eh bien! laissez sonner. MADAME MERCADET. Je m’imagine toujours que Godeau peut revenir. MERCADET. Godeau!... Mais sachez donc qu’avec ses principes de faire fortune _quibuscumque viis_... (allons! je leur parle latin), Godeau ne peut être que pendu à la grande vergue d’une frégate. Après huit ans sans nouvelles, vous espérez encore Godeau! Vous me faites l’effet de ces soldats qui attendent toujours Napoléon.
MADAME MERCADET. On sonne toujours. MERCADET. C’est une sonnerie de créancier!... Va voir, Julie! Et, quoi qu’on te dise, réponds que la mère et moi nous sommes sortis. Ce créancier aura peut-être de la pudeur, il croira sans doute une jeune personne... SCÈNE XI.
MADAME MERCADET, MERCADET. MADAME MERCADET. Cet amour, vrai chez elle, du moins, m’a émue... MERCADET. Vous êtes toutes romanesques! MADAME MERCADET. Un premier amour donne bien de la force!... MERCADET.
La force de s’endetter! Et c’est bien assez que le beau-père... SCÈNE XII. PIERQUIN, JULIE, MERCADET, MADAME MERCADET. JULIE, =entrant la première=. Mon père, monsieur Pierquin. MERCADET. Allons! la jeune garde est en déroute!...
JULIE. Mais il prétend qu’il s’agit d’une bonne affaire pour vous. MERCADET. C’est-à-dire pour lui. Qu’elle se laisse aller à écouter son Adolphe, ça se conçoit; mais un créancier!... Je sais comment le prendre, celui-là! Laissez-nous. =(Les femmes sortent.)= SCÈNE XIII. PIERQUIN, MERCADET.
PIERQUIN. Je ne viens pas vous demander d’argent, mon cher monsieur, je sais que vous faites un superbe mariage. Votre fille épouse un millionnaire, le bruit s’en est répandu... MERCADET. Oh! millionnaire! Il a quelque chose... PIERQUIN. Ce magnifique prospectus va calmer vos créanciers.
Tenez!... moi-même, j’ai repris mes pièces que j’avais remises aux gardes du commerce. MERCADET. Vous alliez me faire arrêter? PIERQUIN. Ah! vous aviez deux ans! Je ne garde jamais de dossiers si longtemps; mais pour vous je m’étais départi de mes principes. Si ce mariage est une invention, je vous en fais mon compliment... Le retour de Godeau s’usait diablement!...
Un gendre vous fera gagner du temps. Ah! mon cher, vous nous avez promenés avec des relais d’espérances à désespérer des vaudevillistes! Ma foi! je vous aime, vous êtes ingénieux! A fille sans dot riche mari, c’est hardi. MERCADET, =à part=. Où veut-il en venir? PIERQUIN. Goulard a gobé l’hameçon: mais qu’avez-vous mis dessus? car il est fin.
MERCADET. Mon gendre est monsieur de la Brive, un jeune homme... PIERQUIN. Il y a un vrai jeune homme? MERCADET. Je vous le ferai voir... PIERQUIN. Alors, combien payez-vous le jeune homme?
MERCADET. Ah! assez d’insolence! Autrement, mon cher, je vous demanderais de régler nos comptes; et, mon cher monsieur Pierquin, vous y perdriez beaucoup au prix où vous me vendez l’argent!... PIERQUIN. Monsieur! MERCADET. Monsieur, je vais être assez riche pour ne plus souffrir la plaisanterie de personne, pas même d’un créancier. Quelle affaire venez-vous me proposer?
PIERQUIN. Si vous voulez régler, j’aimerais autant cela... MERCADET. Je ne le crois pas: je vous rapporte autant qu’une ferme en Beauce. PIERQUIN. Je venais vous proposer une échéance de valeurs, contre laquelle je vous accorderais un sursis de trois mois. MERCADET. C’est là la bonne affaire?
PIERQUIN. Oui. MERCADET, =à part=. Que flaire ce renard des poules aux œufs d’or? =(Haut.)= Expliquez-vous nettement. PIERQUIN. Vous savez, moi, je suis lucide, limpide, l’on y voit clair. MERCADET. Pas de phrases!
Je ne vous ai jamais reproché de faire l’usure: car je considère un fort intérêt comme une prime donnée au capital d’une affaire. L’usurier, c’est un capitaliste qui se fait sa part d’avance... PIERQUIN. Voici près de cinquante mille francs de lettres de change d’un joli jeune homme nommé Michonnin, garçon coulant... MERCADET. Et coulé... PIERQUIN. Oui, elles sont en règle: protêt, jugement par défaut, jugement définitif, procès-verbal de carence, dénonciation de contrainte, etc... il y a cinq mille francs de frais.
MERCADET. Et cela vaut? PIERQUIN. Ce que vaut l’avenir d’un jeune homme maintenant forcé d’avoir beaucoup d’industrie pour vivre... MERCADET. Rien... PIERQUIN. A moins qu’il n’épouse une riche anglaise amoureuse de...
MERCADET. De lui! PIERQUIN. Non, d’un titre! Et je pensais à lui en acheter un... Mais cela m’aurait jeté dans les intrigues de la chancellerie. MERCADET. Mais que voulez-vous de moi?
PIERQUIN. Des choses de même valeur. MERCADET. Quoi? PIERQUIN. Des actions de... Enfin de vos entreprises qui ne donnent plus de dividende. MERCADET.
Et vous m’accordez un sursis de cinq mois?... PIERQUIN. Non, trois mois. MERCADET, =à part=. Trois mois! pour un spéculateur, c’est l’éternité! Mais quelle est son idée? Oh! ne rien donner, recevoir quelque chose. =(Haut.)= Pierquin, je ne comprends pas, malgré mon intelligence: mais c’est fait... PIERQUIN.
J’avais compté là-dessus! Voici une lettre par laquelle je vous accorde le sursis. Voici les dossiers Michonnin. Ah! je dois tout vous dire: ce jeune homme a mis tous les gardes du commerce sur les dents. MERCADET. Voulez-vous les actions roses d’un journal qui pourrait avoir du succès s’il paraissait? les actions bleues d’une mine qui a sauté? les actions jaunes d’un pavé avec lequel on ne pouvait pas faire de barricades? PIERQUIN. Donnez-m’en de toutes les couleurs!
MERCADET. En voici, mon cher maître, pour quarante mille francs. PIERQUIN. Merci, mon cher ami! Nous autres, nous sommes ronds en affaires... MERCADET, =à part=. Sa ritournelle quand il a pincé quelqu’un. Je suis volé! =(Haut.)= Vous allez placer mes actions?
PIERQUIN. Mais oui. MERCADET. A toute leur valeur? PIERQUIN. Si c’est possible... MERCADET. Ah! j’y suis.
Cela remplacera vos cabinets d’histoire naturelle, vos frégates en ivoire, les pelisses de zibeline, enfin les marchandises fantastiques... PIERQUIN. C’est si vieux!... MERCADET. Et puis le tribunal commence à trouver cela léger... Vous êtes un digne homme, vous allez ranimer nos valeurs... PIERQUIN. Croyez, mon cher ami, que je le voudrais.
MERCADET. Et moi donc?... Adieu! PIERQUIN. Vous savez ce que je vous souhaite, en ma qualité de créancier, dans l’affaire du mariage de votre fille. =(Il sort.)= SCÈNE XIV. MERCADET, =seul=. Michonnin! quarante-deux mille francs et cinq mille francs d’intérêts et de frais, quarante-sept mille... Pas d’acompte!
Bah! un homme qui ne vaut rien aujourd’hui peut devenir excellent demain! D’ailleurs, je le ferai nommer baron en intéressant un certain personnage dans une affaire! Mais, tiens! tiens! ma femme connaît une Anglaise qui se met des coquillages et des algues sur la tête; la fille d’un brasseur, et... Diantre!... pas de domicile... Ne l’accusons pas, l’infortuné! Sais-je si j’aurai un domicile dans trois mois? Pauvre garçon! peut-être a-t-il eu, comme moi, un ami! Tout le monde a son Godeau, un faux Christophe Colomb!
Après tout, Godeau... =(Il regarde s’il est seul.)= Godeau, je crois qu’il m’a déjà rapporté plus d’argent qu’il ne m’en a pris! FIN DU PREMIER ACTE. ACTE DEUXIÈME SCÈNE PREMIÈRE. MERCADET, THÉRÈSE, JUSTIN, VIRGINIE. MERCADET. =Il sonne Justin.= Qu’a dit Verdelin, mon ami Verdelin? JUSTIN. Il va venir; il a précisément, a-t-il dit, de l’argent à donner à monsieur Brédif. MERCADET.
Fais en sorte qu’il me parle avant d’entrer chez Brédif. Ah!... j’ai donné cent francs au père Grumeau, il ne peut pas encore avoir menti pour cent francs en vingt-quatre heures. JUSTIN. D’autant plus, monsieur, que je lui ai fait croire qu’il avait dit la vérité. MERCADET. Tu finiras par devenir mon secrétaire... JUSTIN. Ah! s’il ne fallait pas savoir écrire!...
MERCADET. Les secrétaires de ministres écrivent très-peu. JUSTIN. Que font-ils donc? MERCADET. Le ménage! Et ils parlent lorsque leur patron doit se taire... Allons! arrange-toi pour que le père Grumeau dise à Verdelin que Brédif est sorti. =(Justin sort.)= MERCADET, =à part=.
Ce garçon-là est un demi-Frontin, car aujourd’hui ceux qui sont des Frontins tout entiers deviennent des maîtres!... Nos parvenus d’aujourd’hui sont des Sganarelles sans places qui se sont mis en maison chez la France! =(A Thérèse.)= Eh bien! Thérèse?... THÉRÈSE. Ah! monsieur, dès que j’ai promis le payement, tous les fournisseurs ont eu des figures aimables... MERCADET. Le sourire du marchand qui vend bien. =(A Virginie.)= Et nous aurons un beau dîner, Virginie? VIRGINIE.
Monsieur le mangera?... MERCADET. Et les fournisseurs?... VIRGINIE. Bah! ils patienteront!... MERCADET, =à part=. Elle les a payés. =(Haut.)= Je ne t’oublierai pas. Nous compterons demain.
VIRGINIE. Si mademoiselle se marie, elle pensera sans doute à moi. MERCADET. Comment donc! Mais certainement. THÉRÈSE. Monsieur, et moi?... MERCADET.
Tu auras pour mari l’un des futurs employés de mon Assurance contre les chances du recrutement. Mais... THÉRÈSE. Oh! monsieur, soyez tranquille. Je sais ce qu’on peut dire à un prétendu pour le rendre amoureux fou: car je sais comment le rendre froid comme une corde à puits... Je me suis vengée de ma dernière maîtresse en faisant rompre son mariage... MERCADET. Ah! la langue d’une femme de chambre!... c’est un feuilleton domestique...
THÉRÈSE. Oh! monsieur... nous n’avons pas tant de... de... talent. =(Elle sort.)= SCÈNE II. MERCADET, =un moment seul=, =puis= JUSTIN. MERCADET. Avoir ses gens pour soi, c’est comme si un ministre avait la presse à lui! Heureusement que les miens ont leurs gages à perdre. Tout repose maintenant sur la douteuse amitié de Verdelin, un homme dont la fortune est mon ouvrage! Mais se plaindre de l’ingratitude des hommes, autant vouloir être le Luther du cœur.
Dès qu’un homme a quarante ans, il doit savoir que le monde est peuplé d’ingrats!... Par exemple, je ne sais pas où sont les bienfaiteurs... Verdelin et moi, nous nous estimons très-bien. Lui me doit de la reconnaissance, moi, je lui dois de l’argent, et nous ne nous payons ni l’un ni l’autre!... Allons! pour marier Julie, il s’agit de trouver mille écus dans une poche qui voudra être vide! Crocheter le cœur pour crocheter la caisse, quelle entreprise!... Il n’y a que les femmes aimées qui font ces tours de force-là!... JUSTIN, =entrant=.
Monsieur Verdelin va venir. SCÈNE III. LES MÊMES, VIOLETTE. MERCADET. Le voici... mon ami... Ah! c’est le père Violette... =(A Justin.)= Après onze ans de service, tu ne sais pas encore fermer les portes? Allons, va guetter Verdelin, et cause spirituellement avec lui jusqu’à ce que j’aie congédié ce pauvre diable. JUSTIN.
L’une de ses victimes! =(Justin sort.)= VIOLETTE. Je suis déjà venu onze fois depuis huit jours, mon cher monsieur Mercadet, et le besoin m’a obligé de vous attendre hier dans la rue pendant trois heures en me promenant d’ici à la Bourse. J’ai vu qu’on m’avait dit vrai, en assurant que vous étiez à la campagne. MERCADET. Nous sommes aussi malheureux l’un que l’autre, mon pauvre père Violette: nous avons tous deux une famille... VIOLETTE. Nous avons engagé tout ce qui peut se mettre au Mont-de-piété... MERCADET.
C’est comme ici... VIOLETTE. Le mal de l’un ne guérit pas le mal de l’autre... Mais vous avez encore de quoi vivre, et nous sommes sans pain! Je ne vous ai jamais reproché ma ruine, car je crois que vous aviez l’intention de nous enrichir... Et puis c’est ma faute! En voulant doubler notre petite fortune, je l’ai compromise; ma femme et mes filles ne veulent pas comprendre, elles qui me poussaient à spéculer, elles qui me reprochaient ma timidité, que lorsqu’on risque de gagner beaucoup, c’est qu’on est exposé à perdre autant... Mais, enfin, parole ne paye pas farine, et je viens vous supplier de me donner le plus petit à-compte sur les intérêts: vous sauverez la vie à toute une famille.
MERCADET, =à part=. Pauvre homme! il me navre!... Quand je l’ai vu je déjeune sans appétit! =(Haut.)= Soyez bien raisonnable, car je vais partager avec vous... =(Bas.)= Nous avons à peine cent francs dans la maison... et encore c’est l’argent de ma fille. VIOLETTE. Est-ce possible! Vous, monsieur Mercadet, un homme que j’ai vu si riche!... MERCADET. Entre malheureux, on se doit la vérité.
VIOLETTE. Ah! si l’on ne devait que cela, comme on se payerait promptement! MERCADET. N’en abusez pas!... car je suis sur le point de marier ma fille... VIOLETTE. J’ai deux filles, moi, monsieur, et ça travaille sans espoir de se marier, car les femmes qui restent honnêtes gagnent si peu!... Dans la circonstance où vous êtes je ne vous importunerais pas, mais... ma femme et mes filles attendent mon retour dans des angoisses... A mon âge, je ne peux plus rien faire...
Si vous... pouviez m’obtenir une place! MERCADET. Vous êtes inscrit, père Violette, pour être le caissier de ma compagnie d’assurances contre les chances du... VIOLETTE. Ah! ma femme et mes filles vont vous bénir!... =(Mercadet va prendre de l’argent.)= Les autres qui le tracassent n’ont rien; mais en se plaignant comme ça l’on touche à peu près ses intérêts... MERCADET. Tenez, voilà soixante francs... VIOLETTE.
En or! il y a bien longtemps que je n’en ai vu... oh! chez moi!... MERCADET. Mais... VIOLETTE. Soyez tranquille, je n’en dirai rien... MERCADET. Ce n’est pas cela! Vous me promettez, père Violette, de ne pas revenir avant... un mois...
VIOLETTE. Un mois! Pourrons-nous vivre un mois avec cela? MERCADET. Vous n’avez donc pas autre chose? VIOLETTE. Je ne possède pour toute fortune que ce que vous me devez... MERCADET, =à part=.
Pauvre homme! En le voyant, je me trouve riche. =(Haut.)= Mais je croyais que vous faisiez quelques petites affaires de prêt dans le quartier de l’Estrapade? VIOLETTE. Depuis que les prisonniers pour dettes ont quitté Sainte-Pélagie, les prêts ont bien baissé dans le quartier. MERCADET. Pourriez-vous avoir un cautionnement pour une place de caissier?... VIOLETTE. J’ai quelques amis, et peut-être...
MERCADET. Prendraient-ils des actions? VIOLETTE. Oh! monsieur, vous autres faiseurs, vous avez cassé le grand ressort de l’association! On ne veut plus entendre parler d’actions... MERCADET. Eh bien! adieu, père Violette! Nous compterons plus tard...
Vous serez le premier payé... VIOLETTE. Bonne réussite, monsieur! Ma femme et mes filles diront des prières pour le mariage de mademoiselle Mercadet. MERCADET. Adieu! =(A part.)= Si tous les créanciers étaient comme celui-là! mais je n’y tiendrais pas, il m’emporte toujours de l’argent. SCÈNE IV. MERCADET, VERDELIN.
VERDELIN. Bonjour, mon ami, que me veux-tu? MERCADET. Ta question ne me donne pas le temps de te dorer la pilule! Tu m’as deviné! VERDELIN. Oh! mon vieux Mercadet, je n’en ai pas et je suis franc: j’en aurais, que je ne pourrais pas t’en donner! Écoute... Je t’ai prêté déjà tout ce dont mes moyens me permettaient de disposer; je ne te l’ai jamais redemandé.
Je suis ton ami et ton créancier: eh bien! si je n’avais pas pour toi le cœur plein de reconnaissance, si j’étais un homme ordinaire, il y a longtemps que le créancier aurait tué l’ami!... Diantre!... tout a ses limites dans ce monde. MERCADET. L’amitié, oui, mais non le malheur!... VERDELIN. Si j’étais assez riche pour te sauver tout à fait, pour éteindre entièrement ta dette, je le ferais de grand cœur, car j’aime ton courage: mais tu dois succomber!... Tes dernières entreprises, quoique spirituellement conçues, très-spécieuses même (tant de gens s’y sont pris!) ont croulé: tu t’es déconsidéré, tu es devenu dangereux! Tu n’as pas su profiter de la vogue momentanée de tes opérations!...
Quand tu seras tombé, tu trouveras du pain chez moi!... Le devoir d’un ami est de nous dire ces choses-là!... MERCADET. Que serait l’amitié sans le plaisir de se trouver sage et de voir son ami fou, de se trouver à l’aise et de voir son ami gêné, de se complimenter en lui disant des choses désagréables!... Ainsi, je suis au ban de l’opinion publique? VERDELIN. Je ne dis pas tout à fait cela. Non, tu passes encore pour un honnête homme, mais la nécessité te force à recourir à des moyens...
MERCADET. Qui ne sont pas justifiés par le succès, comme chez les gens heureux. Ah! le succès!... de combien d’infamies se compose un succès, tu vas le savoir... Moi, ce matin, j’ai déterminé la baisse que tu veux opérer, afin de tuer l’affaire des mines de la Basse-Indre, dont tu veux t’emparer pendant que le compte rendu des ingénieurs va rester dans l’ombre, grâce au silence que tu soldes si cher... VERDELIN. Chut! Mercadet, est-ce vrai? Je te reconnais bien là... =(Il le prend par la taille.)= MERCADET.