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Part 31

MADAME MERCADET. Monsieur n’est pas monsieur Godeau. MERCADET. Madame!... MADAME MERCADET, =à Mercadet avec feu et autorité=. Vous êtes trompé, monsieur, par un intrigant... VIOLETTE. Mais alors, madame?...

MADAME MERCADET. Messieurs, si vous gardez le silence sur une entreprise que je ne veux pas qualifier, vous serez payés... GOULARD. Et par qui, s’il vous plaît, ma petite dame? MADAME MERCADET. Par monsieur Duval!... =(Mouvement des deux créanciers qui se consultent.)= MERCADET, =à part=. Elle va... elle va!... MADAME MERCADET.

Allez chez lui ce soir, vous m’y trouverez, et tous les créanciers de monsieur Mercadet seront satisfaits. VIOLETTE. Oh! alors!... =(Ils sortent.)= SCÈNE XVI. LES MÊMES, =moins= GOULARD =et= VIOLETTE. DE LA BRIVE. Savez-vous bien, madame, que si vous n’étiez pas une femme?... Je suis monsieur de la Brive. MADAME MERCADET.

Vous, monsieur de la Brive? non, monsieur... MERCADET. A-t-elle de l’audace! je ne la reconnais plus. DE LA BRIVE. Comment? je ne suis pas moi? MADAME MERCADET. Monsieur de la Brive, monsieur, est un jeune homme que j’ai pu juger hier, à dîner. Il sait que les dettes ne déshonorent personne quand on les avoue, quand on travaille à les payer; il a de l’honneur, il les payera, car il a devant lui toute sa vie et il a trop d’esprit pour la vouloir flétrir à jamais par une entreprise que la justice pourrait...

DE LA BRIVE. Madame, je suis bien réellement... MADAME MERCADET. Je ne veux pas savoir, monsieur, qui vous êtes! mais, qui que vous soyez, vous apprécierez, je le crois, le service que je viens de vous rendre en vous arrêtant sur le bord d’un abîme... DE LA BRIVE. Madame, votre mari m’y a précipité en me promettant de me rendre des titres qui me barrent mon avenir... MADAME MERCADET. Mon mari, monsieur, est un honnête homme, et il vous les rendra!...

Nous nous contenterons de votre parole, et vous vous acquitterez quand vous aurez loyalement fait votre fortune. DE LA BRIVE. Ah! madame, vous m’avez ouvert les yeux! Je suis monsieur de la Brive: c’est vous dire que, dès ce moment, j’entrerai courageusement dans la voie du travail. MADAME MERCADET. Le droit chemin, monsieur, celui de l’honneur, est pénible, mais le ciel y bénit tous vos efforts!... MERCADET, =à part=. On a du crédit, comme ça! comptez-y, jeune homme!

DE LA BRIVE. Comment reconnaître?... je vous serai filialement attaché pour le reste de mes jours. =(Il lui baise la main avec respect, salue Mercadet et rentre dans la chambre de ce dernier.)= SCÈNE XVII. MERCADET, MADAME MERCADET. MERCADET. Ah çà! nous voilà seuls! Vous venez de me ruiner, madame! Ma liquidation allait se faire comme par enchantement! Vous avez donc rencontré, je ne dirai pas le Potose, mais la planche à billets de la Banque de France?

MADAME MERCADET. Non, monsieur, j’ai rencontré l’honneur. MERCADET. Ah! ah! Était-il accompagné de la fortune? MADAME MERCADET. Oh! ne plaisantez pas, monsieur. Je suis une pauvre femme, sans aucune science que celle du cœur, et à qui le pressentiment qui nous éclaire sur les intérêts de l’homme dont nous portons le nom a dit que vous alliez jouer la fortune contre le déshonneur. Pardonnez-moi, je crois plus au déshonneur qu’à la fortune.

J’ai voulu vous voir rester probe, loyal, courageux, enfin tout ce que vous avez été jusqu’à présent. MERCADET. J’étais debout, jusqu’à cette heure, et vous venez de me mettre aussi bas que l’emprunt d’Haïti. MADAME MERCADET. Monsieur, ce n’est, direz-vous, que des idées de femme, mais faites-moi la grâce de les écouter! J’ai peut-être encore deux cent mille francs de fortune, prenez-les pour satisfaire tous vos créanciers. MERCADET. Et après? nous serons aussi pauvres que l’Espagne!

MADAME MERCADET. Nous serons riches de considération. MERCADET. Et puis? MADAME MERCADET. Votre fille et votre gendre, votre femme et vous, monsieur, eh bien! nous travaillerons!... Oui, nous recommencerons la vie avec le petit capital d’Adolphe, et nous gagnerons la fortune nécessaire à vivre dans une honnête médiocrité, sans chances, mais heureux... En spéculant, monsieur, il y a mille manières de faire fortune, mais je n’en connais qu’une seule de bonne, que la brave bourgeoisie n’aurait jamais dû quitter: c’est d’amasser l’argent par le travail et par la loyauté, non par des ruses...

La patience, la sagesse, l’économie, sont trois vertus domestiques qui conservent tout ce qu’elles donnent. N’hésitez pas, monsieur. Vous êtes entre une femme qui vous aime, qui vous estime, et des enfants qui vous chérissent: laissez-nous vénérer toujours ce que nous aimons... Quittons cette atmosphère de mensonges, de finesses, cette fausse opulence qui n’en impose plus à personne. N’eussions-nous que du pain, nous le mangerons gaiement, et il ne nous restera pas dans le gosier comme les délicatesses de ces festins où l’on se rit des actionnaires ruinés. MERCADET, =à part=. Donnez raison une fois à votre femme, et vous êtes à jamais annulé dans votre ménage. Les femmes se disent généreuses, mais leur générosité a des intermittences, comme les fièvres quartes.

MADAME MERCADET. Vous hésiteriez!... MERCADET. Vous venez de renverser, avec d’excellentes intentions, la fortune que j’avais enfin trouvée... et vous voulez que je vous remercie! Vous vous mêlez de me juger?... MADAME MERCADET. Non, monsieur, je ne vous juge pas... =(A part.)= Ah! quelle idée! =(Haut.)= Laissez-moi consulter là-dessus deux cœurs droits, purs, d’une délicatesse que le contact du monde n’a pas encore effleurés. Faites-moi la grâce d’entrer dans votre cabinet pour deux minutes.

MERCADET. Voyons!... =(A part.)= J’y pourrai réfléchir au parti que je dois prendre. SCÈNE XVIII. MADAME MERCADET, =puis= JULIE, MINARD. MADAME MERCADET. Mes enfants, venez... MINARD. Nous voici!

Que voulez-vous? MADAME MERCADET. Votre père se trouve dans une situation encore plus affreuse que je ne le croyais, et il s’agit cette fois, comme il le dit, de vaincre ou de mourir. Or, avec beaucoup de ruse et d’audace, il payerait ses dettes et aurait en peu de temps une fortune. Notre aide et notre intelligence sont nécessaires pour faire réussir un plan très-hardi. Si tout le monde croit au retour de Godeau, si vous, Adolphe, vous vous déguisiez de manière à faire son personnage... =(Mouvement de Minard.)= monsieur Mercadet pourrait acheter, sous son nom, des actions, et obtenir de ses créanciers de fortes remises. Les actions doivent monter et tout payer en peu de temps: achat et créanciers... Il nous faudrait le concours de monsieur Duval...

JULIE. Oh! maman! votre attachement pour mon père vous égare! Pardon! il ne peut pas avoir fait un pareil plan, et je n’épouserais pas Adolphe, s’il... ADOLPHE. Oh! bien, Julie!... =(Il lui baise la main.)= Madame, demandez-moi ma vie et tout ce que je possède!... mais tremper dans une... Oh! j’irai supplier monsieur Duval de donner l’appui de son crédit à monsieur Mercadet; mais songez donc, madame, à ce que vous me demandez?... C’est une... MADAME MERCADET, =vivement=.

Une rouerie! MINARD. C’est bien pis! En supposant un plein succès, un homme serait encore déshonoré!... C’est... JULIE. Adolphe! n’achevez pas! MINARD.

Au nom de tout ce que vous avez de plus cher, madame, renoncez à une idée pareille: mais la faillite vaut mieux, on s’en relève; et ici... SCÈNE XIX. LES MÊMES, MERCADET. MERCADET. Adolphe! vous épouseriez la fille d’un failli? MINARD. Oui, monsieur, car je travaillerais à sa réhabilitation... =(Mercadet, sa femme et sa fille entourent Adolphe.)= MERCADET, =à part=. Je suis vaincu!... =(A sa femme.)= Vous êtes une noble et bonne créature. =(A part.)= Combien de gens cherchent un pareil trésor!

Quand on l’a, c’est une folie que de ne pas y tout sacrifier... =(Haut.)= Vous méritiez un meilleur sort!... MADAME MERCADET. Ah! monsieur, vous voilà tel que vous étiez avant le départ de Godeau. MERCADET. Oui, car je suis ruiné, mais honnête! Oh! je suis perdu!... =(A part, pour être entendu.)= Je sais ce qui me reste à faire! MADAME MERCADET. Je tremble!

Mes enfants, ne quittons pas votre père. =(Ils courent tous trois après Mercadet.)= FIN DU QUATRIÈME ACTE. ACTE CINQUIÈME SCÈNE PREMIÈRE. JUSTIN, THÉRÈSE, VIRGINIE, BRÉDIF. =Justin entre le premier et fait signe à Thérèse d’avancer; Virginie, munie de ses livres, avance hardiment sur le canapé. Brédif entre vers le milieu de la scène; Justin va regarder par le trou de la serrure et colle son oreille à la porte.= THÉRÈSE. Est-ce qu’ils auraient par hasard la prétention de nous cacher leurs affaires? VIRGINIE. Le père Grumeau dit que monsieur va-_t_-être arrêté. Je veux que l’on compte ma dépense.

C’est qu’il m’en est dû, de cet argent, outre mes gages! THÉRÈSE. Oh! soyez tranquille, nous allons tout perdre. Vous ne savez donc pas ce qu’est une faillite?... JUSTIN. Je n’entends rien: ils parlent trop bas! Monsieur se méfie toujours de nous. VIRGINIE.

Monsieur Justin, qu’est-ce donc qu’une _falite_?... JUSTIN. C’est une espèce de vol involontaire admis par la loi, mais aggravé par des formalités. Oh! soyez calme, on dit que monsieur liquide... VIRGINIE. Qu’est-ce que c’est que ça?... JUSTIN. La liquidation, c’est toujours la faillite, mais compliquée par la bonne foi du débiteur... qui supprime les formalités...

THÉRÈSE. Il sait tout, Justin!... JUSTIN. C’est des phrases à monsieur: je suis son élève... BRÉDIF. =Il entre sans être vu.= Oh! pour le coup j’ai mon appartement, non pas dans trois mois, mais dans quinze jours!... Il y a fait bien des frais! il a doré les salons. Oh! c’est pour moi mille écus de rente de plus... JUSTIN.

Voilà, monsieur. =(Tous se mettent en place au fond de la scène pour n’être pas vus.)= SCÈNE II. LES MÊMES, MERCADET. =Il est abattu.= MERCADET. Que voulez-vous, monsieur Brédif? votre appartement? vous l’aurez!... BRÉDIF, =à part=. Je voudrais le voir parti, car ce diable d’homme a des ressources. =(Haut.)= Monsieur, vous trouverez tout naturel que je m’intéresse beaucoup plus à un locataire qu’à des gens comme vos créanciers, qui m’ont usé les marches de mon escalier. MERCADET. Oh! inspirer la pitié!... BRÉDIF.

Vous savez que je possède la maison contiguë à la mienne, rue de Ménars. Donc, au bout de mon jardin, j’ai une porte de sortie donnant dans la cour de cette seconde maison. MERCADET. Eh bien?... BRÉDIF. Si vous voulez fuir... MERCADET. Et pourquoi?...

BRÉDIF. Mais votre affaire se sait. On parle de plainte... MERCADET. Oh! voici donc toutes les horreurs de la faillite! cette agonie de l’honneur des négociants... =(Il voit ses gens.)= Que faites-vous là? Allez-vous-en! JUSTIN. Nous ne demandons pas mieux, monsieur, mais nous attendions...

MERCADET. Quoi? THÉRÈSE. Nos gages... MERCADET. Allez chez madame Mercadet, elle vous payera. =(A Brédif.)= Je reste ici, mon cher monsieur Brédif. BRÉDIF. Vous ne connaissez donc pas le danger de votre position?

MERCADET. Ma position... elle est excellente... BRÉDIF. Il perd la tête!... MERCADET. Que me donnez-vous pour rompre mon bail? Vous y gagnerez trois mille francs par an, sept ans font vingt et un mille francs. Composons.

BRÉDIF, =à part=. Non, il ne perd pas la tête. =(Haut.)= Mais, mon cher monsieur... MERCADET. Ma fortune est au pillage, je dois faire comme les faillis: en prendre ma part. BRÉDIF. Vous ne savez donc pas qu’en cas de plainte, je serai témoin? MERCADET. Témoin de quoi?

BRÉDIF. Et la berline arrivée vide! MERCADET. Je deviens fou! ah! ma femme avait raison! =(A Brédif.)= Brédif, allez aux Champs-Élysées, allée des Veuves! BRÉDIF. Eh bien?... MERCADET. Vous y verrez bien plus d’une berline vide! vous en verrez des centaines... et toujours vides...

BRÉDIF, =à part=. Oh! ses créanciers auront affaire à forte partie. =(Haut.)= Votre serviteur! MERCADET. De tout mon cœur... SCÈNE III. MERCADET, =seul, puis= BERCHUT. MERCADET. Quelle avidité!...

C’est dans l’ordre! la rivière a plus soif que le ruisseau... Berchut! ah! voilà ma punition! Allons! pataugeons dans les boues de l’humiliation. Brédif était la sommation, lui, c’est le premier coup de feu. =(Haut.)= Bonjour, mon cher Berchut. BERCHUT. Bonjour, mon cher monsieur Mercadet. MERCADET. Eh bien! vous avez dix degrés de froid sur la figure.

Est-ce que les actions de la Basse-Indre ne sont pas en hausse? BERCHUT. Si fait, monsieur. Nous atteindrons au pair ce matin, à Tortoni; puis, à la Bourse. On ne sait pas où cela peut aller! le feu y est. Votre lettre fait des merveilles. La Compagnie a senti le coup, elle va déclarer à la Bourse le résultat des opérations de sondage, et la mine de la Basse-Indre vaudra celle de Mons. MERCADET.

Vous en avez acheté pour vous d’après mon conseil?... BERCHUT. Cinq cents... MERCADET, =le prend par la taille=. Vous me devez cela. Mais je suis enchanté de vous avoir mis... ah! ah! cinq cent mille francs peut-être dans votre poche. Madame Berchut voulait un équipage, elle l’aura!... Mon cher, les jolies femmes à pied, moi, ça me navre; mais à vingt pour cent au-dessous du pair, réalisez!

BERCHUT, =à part=. C’est le roi des hommes, il n’a jamais fait de mal qu’à ses actionnaires! MERCADET. Et puis, voulez-vous un autre conseil? quittez la coulisse!... Souvenez-vous de ce grand mot de l’Évangile applicable aux affaires: Celui qui se sert du glaive périt par le glaive... BERCHUT. Vous êtes un brave homme! Tenez, entre nous, vous avez affaire à des ennemis implacables. =(Il tire un papier.)= On m’a dit que c’était un faux!

MERCADET. Un faux! c’est écrit par moi... BERCHUT. Ainsi Godeau n’est pas à Paris!... MERCADET. Tenez! vous êtes un brave homme; allez chez Duval, vous y trouverez l’argent qui vous est dû pour les deux mille actions... Qu’avez-vous à dire, mon vieux?... BERCHUT.

Si je suis payé, je laisserai cet ordre à monsieur Duval... Mais, cher monsieur Mercadet, je voudrais pour vous que Godeau s’y trouvât... MERCADET. Vous êtes un digne homme, Berchut. =(A part.)= Me voilà tiré du plus mauvais pas!... BERCHUT, =à part=. Ma foi! d’autres que moi le pendront. =(Haut.)= Je vais chez Duval... MERCADET, =seul=. Allons! je me ruine, il faut envoyer Adolphe chez Duval. =(Il crie dans l’appartement.)= Adolphe!

Adolphe! SCÈNE IV. MERCADET, MINARD. MERCADET. Mon ami, courez chez Duval. Vous savez tout, obtenez de lui qu’il satisfasse Berchut, et je suis sauvé! MINARD. J’y cours.

MERCADET =voit venir Verdelin, Pierquin et Goulard, qui causent avec Violette et d’autres créanciers=. Ah! voilà l’ennemi... J’aurais dû quitter, aller me promener dans les bocages de Ville-d’Avray... SCÈNE V. MERCADET, JUSTIN, =puis= VIOLETTE, GOULARD, PIERQUIN =et= VERDELIN. MERCADET. Adieu, Justin, tu perds un bon maître. JUSTIN, =à part=.

Je ne suis pas encore assez fort pour quitter monsieur... =(Haut.)= Je suis encore à monsieur pour dix jours... MERCADET. Ma femme a-t-elle fini?... JUSTIN. Oh! Virginie a la tête si dure! avec elle un et un font toujours trois, et avant qu’on lui ait démontré que un et un font... MERCADET. Font un...

JUSTIN, =à part=. Comme monsieur m’amuse!... il a le malheur spirituel. =(Il s’éloigne.)= VIOLETTE. Ah! monsieur... MERCADET. Eh bien! père Violette! que voulez-vous? tout casse, même les ancres! Bah! je ne serai pas le seul, la compagnie est nombreuse. VIOLETTE. Non! non!

Des hommes comme vous sont rares! Vous auriez dû avoir des fils... Payer les intérêts, les frais! là, rubis sur l’ongle. J’avais beaucoup crié, je vous en demande pardon, je ne croyais plus au retour de Godeau... MERCADET. Hein? Vous dites?... La plaisanterie est hors de saison.

GOULARD. Mon cher ami, je vous ai méconnu, je suis tout à vous... C’est sublime... MERCADET. Ah! ils sont venus se venger!... PIERQUIN. Je ne fais pas de phrases, moi! je ne dis qu’un mot: c’est très-bien... VERDELIN.

Il y a plaisir à être ton ami! l’on est fier de toi! PIERQUIN. Quel plaisir de faire des affaires avec vous! VIOLETTE. Je voudrais vous laisser mon argent. GOULARD. Vous êtes un homme honorable, honorabilissime, car enfin nous aurions tous cédé quelque chose... PIERQUIN.

Honorable! C’est un homme de Plutarque! VERDELIN. Et serviable!... MERCADET. Ah çà! messieurs, avez-vous tous assez insulté à mon malheur?... Vous riez! mais j’ai pris une résolution terrible, et je suis enchanté de vous avoir tous là. Je vous le déclare, si vous ne voulez pas m’accorder le temps de vous payer, je me coupe la gorge, là, devant vous!... =(Il tire un rasoir.)= VERDELIN.

Serre donc cet argument-là, mon cher; tout le monde est payé par Godeau. MERCADET. Godeau!... Mais Godeau est un mythe! est une fable! Godeau, c’est un fantôme... Vous le savez bien... TOUS. Il est arrivé...

MERCADET. De Calcutta? TOUS. Oui. GOULARD. Avec une fortune _incalcuttable_, comme vous le disiez... MERCADET. Ah çà! l’on ne plaisante pas ainsi devant une faillite...

SCÈNE VI. LES MÊMES, BERCHUT, =puis= BRÉDIF, =puis= MINARD. BERCHUT. Pardon, mille pardons! mon cher Mercadet. Voici vos actions: elles ont été payées. MERCADET. Par qui? BERCHUT.

Par Godeau, comme vous me l’aviez dit. MERCADET, =il le prend à part=. Berchut, vous ne voudriez pas, vous à qui j’ai fait gagner... BERCHUT. Cent cinquante mille francs! Nous sommes au pair. MERCADET. Vous avez vu Godeau?...

BERCHUT. Il m’a dit que ces actions étaient à vous. MERCADET. Godeau? BERCHUT. Lui-même!... arrivé du Havre. BRÉDIF. Monsieur, voilà vos quittances... =(A part.)= Je n’aurai pas mon appartement.

MERCADET. Je rêve. =(Minard paraît.)= Adolphe, tu ne me tromperas pas, toi! Godeau... MINARD. Mon père, monsieur, est à Paris, et, comme vous l’avez dit, il a, depuis un an, épousé ma mère. Reconnu fils légitime, je me nomme Adolphe Godeau. MERCADET. Il a payé ces messieurs!

MINARD. Tous, scrupuleusement. Il a payé Berchut, et vous prie de garder ces actions comme un à-compte sur votre part dans les bénéfices de ses affaires aux Indes... MERCADET. Salut, reine des rois, archiduchesse des emprunts, princesse des actions et mère du crédit! Salut, fortune tant recherchée ici, et qui, pour la millième fois, arrives des Indes!... Oh! je l’avais toujours dit, Godeau est un cœur d’une énergie... et quelle probité!... Mais va donc les appeler! =(Il pousse Minard dans l’appartement.)= Messieurs, je suis charmé de...

BERCHUT. Je vous prie de me continuer votre confiance. MERCADET. Oh! mon cher, je dis adieu à la spéculation... VERDELIN. Nous nous retirons pour te laisser en famille. Quant aux mille écus, je les donne à Julie pour deux boutons de diamants. MERCADET.

Il devient reconnaissant, il n’est pas reconnaissable. SCÈNE VII. MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE, MINARD. JULIE. Ah! papa, quelle belle âme! Il est millionnaire et il m’épouse... Je ne sais pas si je... MERCADET.

Ne fais pas de façons... va! MADAME MERCADET. Ah! mon ami!... =(Elle pleure.)= MERCADET. Eh bien, toi si courageuse dans les adversités... MADAME MERCADET. Je suis sans force contre le plaisir de te voir sauvé... riche... MERCADET. Riche, mais honnête...

Tiens, ma femme, mes enfants, je vous l’avoue... eh bien! je n’y pouvais plus tenir, je succombais à tant de fatigues... L’esprit toujours tendu, toujours sous les armes!... Un géant aurait péri... Par moments, je voulais fuir... Oh! le repos... MINARD. Monsieur, mon père vient d’acheter une terre en Touraine; soyez son voisin. Faites comme lui, employez une partie de votre fortune en terres...

MADAME MERCADET. Oh! mon ami, la campagne... MERCADET. Tout ce que tu voudras!... MADAME MERCADET. Tu t’ennuieras. MERCADET. Non!

Après les fonds publics, les fonds de terre! l’agriculture m’occupera!... Je ne suis pas fâché d’étudier cette industrie-là... Allons!... =(Il sonne.)= JUSTIN. Que veut monsieur? MERCADET. Une voiture... =(A part.)= J’ai montré tant de fois Godeau que j’ai bien le droit de le voir. =(Haut.)= Allons voir Godeau! FIN DU FAISEUR. TABLE DES MATIÈRES VAUTRIN 1 LES RESSOURCES DE QUINOLA 113 PAMÉLA GIRAUD 231 LA MARATRE 307 LE FAISEUR 425 FIN DE LA TABLE. * * * * * Corrections.

Les défauts d’impression en début et en fin de ligne et les erreurs typographiques évidentes ont été tacitement corrigés, et la ponctuation a été tacitement corrigée par endroits. De plus, à deux endroits le texte a été complété d'après d'autres éditions: Page 64: Les rois, qui sont ou doivent être au-dessus des loi[s. Et... tu] vas te fâcher... les criminels, qui sont au-dessous. Page 73: Le vieil Amoagos, qui là-bas exerce une énorme influence, a [sauvé] votre mari, au moment où j’allais le faire fusiller...