Part 11
A droite une table; sur la table, des papiers, des instruments de mathématiques. Sur le mur, au-dessus de la table, un tableau noir couvert de figures. Sur la table, une lampe. A côté du tableau, une planche sur laquelle sont des oignons, une cruche et du pain. A droite du spectateur, il y a une grande porte d’écurie; et, à gauche, une porte donnant sur les champs. Un lit de paille à côté de la Madone.= =Au lever du rideau il fait nuit.= SCÈNE PREMIÈRE. FONTANARÈS, QUINOLA. =Fontanarès, en robe noire serrée par une ceinture de cuir, travaille à sa table. Quinola vérifie les pièces de la machine.= QUINOLA.
Mais moi aussi, Monsieur, j’ai aimé! Seulement quand j’ai eu compris la femme, je lui ai souhaité le bonsoir. La bonne chère et la bouteille, ça ne vous trahit pas et ça vous engraisse. =(Il regarde son maître.)= Bon! il ne m’entend pas. Voici trois pièces à forger. =(Il ouvre la porte.)= Eh! Monipodille. SCÈNE II. =LES MÊMES=, MONIPODIO. QUINOLA. Les trois dernières pièces nous sont revenues, emporte les modèles, et fais-en toujours deux paires en cas de malheur. =(Monipodio fait signe dans la coulisse; deux hommes paraissent.)= MONIPODIO.
Enlevez, mes enfants, et pas de bruit, évanouissez-vous comme des ombres, c’est pire qu’un vol. =(A Quinola.)= On s’éreinte à travailler. QUINOLA. On ne se doute encore de rien. MONIPODIO. Ni eux, ni personne. Chaque pièce est enveloppée comme un bijou, et déposée dans une cave. Mais il faut trente écus. QUINOLA.
Oh! mon Dieu! MONIPODIO. Trente drôles bâtis comme ça boivent et mangent comme soixante. QUINOLA. La maison Quinola et compagnie a fait faillite, et l’on est à mes trousses. MONIPODIO. Des protêts? QUINOLA.
Es-tu bête? de bonnes prises de corps. Mais j’ai pris chez un fripier deux ou trois défroques qui vont me permettre de soustraire Quinola aux recherches des plus fins limiers, jusqu’au moment où je pourrai payer. MONIPODIO. Payer?... c’te bêtise! QUINOLA. Oui: j’ai gardé un trésor pour la soif. Reprends ta souquenille de Frère quêteur, et va chez Lothundiaz parlementer avec la duègne. MONIPODIO.
Hélas! Lopez est tant de fois retourné d’Alger, que notre duègne commence à en revenir. QUINOLA. Bah! il ne s’agit que de faire parvenir cette lettre à la señorita Marie Lothundiaz. =(Il lui donne une lettre.)= C’est un chef-d’œuvre d’éloquence inspiré par ce qui inspire tous les chefs-d’œuvre, vois: nous sommes depuis dix jours au pain et à l’eau. MONIPODIO. Et nous donc? crois-tu que nous mangions des ortolans? Si nos hommes croyaient bien faire, ils auraient déjà déserté. QUINOLA.
Veuille l’amour acquitter ma lettre de change, et nous nous en tirerons encore... =(Monipodio sort.)= SCÈNE III. QUINOLA, FONTANARÈS. QUINOLA, =frottant un oignon sur son pain=. On dit que c’est avec ça que se nourrissaient les ouvriers des pyramides d’Égypte, mais ils devaient avoir l’assaisonnement qui nous soutient: la foi... =(Il boit de l’eau.)= Vous n’avez donc pas faim, Monsieur? Prenez garde que la machine ne se détraque. FONTANARÈS. Je cherche une dernière solution... QUINOLA, =sa manche craque quand il remet la cruche=.
Et moi j’en trouve une... de continuité à ma manche. Vraiment, à ce métier, mes hardes deviennent par trop algébriques. FONTANARÈS. Brave garçon! toujours gai, même au fond du malheur. QUINOLA. Sangodémi! Monsieur, la fortune aime les gens gais presque autant que les gens gais aiment la fortune. SCÈNE IV. =LES MÊMES=, MATHIEU MAGIS.
QUINOLA. Oh! voilà notre Lombard; il regarde toutes les pièces comme si elles étaient déjà sa propriété légitime. MATHIEU MAGIS. Je suis votre très-humble serviteur, mon cher seigneur Fontanarès. QUINOLA. Toujours comme le marbre, poli, sec et froid. FONTANARÈS. Je vous salue, monsieur Magis. =(Il se coupe du pain.)= MATHIEU MAGIS.
Vous êtes un homme sublime, et, pour mon compte, je vous veux toute sorte de bien. FONTANARÈS. Et c’est pour cela que vous venez me faire toute sorte de mal? MATHIEU MAGIS. Vous me brusquez! ça n’est pas bien. Vous ignorez qu’il y a deux hommes en moi. FONTANARÈS Je n’ai jamais vu l’autre. MATHIEU MAGIS.
J’ai du cœur hors les affaires. QUINOLA. Mais vous êtes toujours en affaires. MATHIEU MAGIS. Je vous admire luttant tout deux. FONTANARÈS. L’admiration est le sentiment qui se fatigue le plus promptement chez l’homme. D’ailleurs vous ne prêtez pas sur les sentiments.
MATHIEU MAGIS. Il y a des sentiments qui rapportent et des sentiments qui ruinent. Vous êtes animés par la foi, c’est très-beau, mais c’est ruineux. Nous fîmes, il y a six mois, de petites conventions: vous me demandâtes trois mille sequins pour vos expériences... QUINOLA. A la condition de vous en rendre cinq mille. FONTANARÈS. Eh bien?
MATHIEU MAGIS. Le terme est expiré depuis deux mois. FONTANARÈS. Vous nous avez fait sommation, il y a deux mois, et raide, le lendemain même de l’échéance. MATHIEU MAGIS. Oh! sans fâcherie, uniquement pour être en mesure. FONTANARÈS. Eh bien! après?
MATHIEU MAGIS. Vous êtes aujourd’hui mon débiteur. FONTANARÈS. Déjà huit mois, passés comme un songe! Et je viens de me poser seulement cette nuit le problème à résoudre pour faire arriver l’eau froide, afin de dissoudre la vapeur! Magis, mon ami, soyez mon protecteur, donnez-moi quelques jours de plus? MATHIEU MAGIS. Oh! tout ce que vous voudrez.
QUINOLA. Vrai? Eh bien! voilà l’autre homme qui paraît. =(A Fontanarès.)= Monsieur, celui-là serait mon ami. =(A Magis.)= Voyons, Magis Deux, quelques doublons? FONTANARÈS. Ah! je respire. MATHIEU MAGIS. C’est tout simple. Aujourd’hui je ne suis plus seulement prêteur, je suis prêteur et copropriétaire, et je veux tirer parti de ma propriété.
QUINOLA. Ah! triple chien. FONTANARÈS. Y pensez-vous? MATHIEU MAGIS. Les capitaux sont sans foi... QUINOLA. Sans espérance ni charité; les écus ne sont pas catholiques.
MATHIEU MAGIS. A qui vient toucher une lettre de change, nous ne pouvons pas dire: «Attendez! un homme de talent est en train de chercher une mine d’or dans un grenier ou dans une écurie!» En six mois, j’aurais doublé mes petits sequins. Écoutez, Monsieur, j’ai une petite famille. FONTANARÈS, =à Quinola=. Ça a une femme! QUINOLA. Et si ça fait des petits, ils mangeront la Catalogne. MATHIEU MAGIS. J’ai de lourdes charges. FONTANARÈS.
Vous voyez comme je vis. MATHIEU MAGIS. Eh! Monsieur, si j’étais riche, je vous prêterais... =(Quinola tend la main)= de quoi vivre mieux. FONTANARÈS. Attendez encore quinze jours. MATHIEU MAGIS, =à part=. Ils me fendent le cœur.
Si ça me regardait, je me laisserais peut-être aller; mais il faut gagner ma commission, la dot de ma fille. =(Haut.)= Vraiment, je vous aime beaucoup, vous me plaisez... QUINOLA, =à part=. Dire qu’on aurait un procès criminel si on l’étranglait! FONTANARÈS. Vous êtes de fer, je serai comme l’acier. MATHIEU MAGIS. Qu’est-ce, Monsieur? FONTANARÈS.
Vous resterez avec moi, malgré vous. MATHIEU MAGIS. Non, je veux mes capitaux, et je ferai plutôt saisir et vendre toute cette ferraille. FONTANARÈS. Ah! vous m’obligez donc à repousser la ruse par la ruse. J’allais loyalement!... Je quitterai, s’il le faut, le droit chemin, à votre exemple. On m’accusera, moi! car on nous veut parfaits!
Mais j’accepte la calomnie. Encore ce calice à boire! Vous avez fait un contrat insensé, vous en signerez un autre, ou vous me verrez mettre mon œuvre en mille morceaux, et garder là =(il se frappe le cœur)= mon secret. MATHIEU MAGIS. Ah! Monsieur, vous ne ferez pas cela. Ce serait un vol, une friponnerie dont est incapable un grand homme. FONTANARÈS.
Ah! vous vous armez de ma probité pour assurer le succès d’une monstrueuse injustice! MATHIEU MAGIS. Tenez, je ne veux point être dans tout ceci, vous vous entendrez avec don Ramon, un bien galant homme, à qui je vais céder mes droits. FONTANARÈS. Don Ramon? QUINOLA. Celui que tout Barcelone vous oppose. FONTANARÈS.
Après tout, mon dernier problème est résolu. La gloire, la fortune vont enfin ruisseler avec le cours de ma vie. QUINOLA. Ces paroles annoncent toujours, hélas! un rouage à refaire. FONTANARÈS. Bah! une affaire de cent sequins. MATHIEU MAGIS. Tout ce que vous avez ici, vendu par autorité de justice, ne les donnerait pas, les frais prélevés.
QUINOLA. Pâture à corbeaux, veux-tu te sauver! MATHIEU MAGIS. Ménagez don Ramon, il saura bien hypothéquer sa créance sur votre tête. =(Il revient sur Quinola.)= Quant à toi, fruit de potence, si tu me tombes sous la main, je me vengerai! =(A Fontanarès.)= Adieu, homme de génie. =(Il sort.)= SCÈNE V. FONTANARÈS, QUINOLA. FONTANARÈS. Ses paroles me glacent. QUINOLA.
Et moi aussi! Les bonnes idées viennent toujours se prendre aux toiles que leur tendent ces araignées-là! FONTANARÈS. Bah! Encore cent sequins, et après la vie sera dorée, pleine de fêtes et d’amour. =(Il boit de l’eau.)= QUINOLA. Je vous crois, Monsieur, mais avouez que la verte espérance, cette céleste coquine, nous a menés bien avant dans le gâchis. FONTANARÈS. Quinola!
QUINOLA. Je ne me plains pas, je suis fait à la détresse. Mais où prendre cent sequins? Vous devez à des ouvriers, à Carpano le maître serrurier, à Coppolus le marchand de fer, d’acier et de cuivre, à notre hôte qui, après nous avoir mis ici moins par pitié que par peur de Monipodio, finira par nous en chasser; nous lui devons neuf mois de dépenses. FONTANARÈS. Mais tout est fini! QUINOLA. Mais cent sequins?
FONTANARÈS. Et pourquoi, toi si courageux, si gai, viens-tu me chanter ce _De profundis_? QUINOLA. C’est que pour rester à vos côtés, je dois disparaître. FONTANARÈS. Et pourquoi? QUINOLA. Et les huissiers donc?
J’ai fait, pour vous et pour moi, cent écus d’or de dettes commerciales, qui ont pris la forme, la figure et les pieds des recors. FONTANARÈS. De combien de malheurs se compose donc la gloire? QUINOLA. Allons! ne vous attristez pas. Ne m’avez-vous pas dit qu’un père de votre père était allé, il y a quelque cinquante ans, au Mexique avec don Cortez: a-t-on eu de ses nouvelles? FONTANARÈS. Jamais.
QUINOLA. Vous avez un grand-père?... vous irez jusqu’au jour de votre triomphe. FONTANARÈS. Veux-tu donc me perdre? QUINOLA. Voulez-vous me voir aller en prison et votre machine à tous les diables? FONTANARÈS. Non!
QUINOLA. Laissez-moi donc vous faire revenir ce grand-père de quelque part: ce sera le premier qui sera revenu des Indes. SCÈNE VI. =LES MÊMES=, MONIPODIO. QUINOLA. Eh! bien? MONIPODIO. Votre infante a la lettre. FONTANARÈS.
Qu’est-ce que don Ramon? MONIPODIO. Un imbécile. QUINOLA. Envieux? MONIPODIO. Comme trois auteurs sifflés. Il se donne pour un homme étonnant.
QUINOLA. Mais, le croit-on? MONIPODIO. Comme un oracle. Il écrivaille, il explique que la neige est blanche parce qu’elle tombe du ciel, et soutient contre Galilée que la terre est immobile. QUINOLA. Vous voyez bien, Monsieur, qu’il faut que je vous défasse de ce savant-là? =(A Monipodio.)= Viens avec moi, tu vas être mon valet. SCÈNE VII.
FONTANARÈS, =seul=. Quelle cervelle cerclée de bronze résisterait à chercher de l’argent en cherchant les secrets les mieux gardés par la nature, à se défier des hommes, les combattre et combiner des affaires? deviner sur-le-champ le mieux en toute chose, afin de ne pas se voir voler sa gloire par un don Ramon, qui trouverait le plus léger perfectionnement, et il y a des don Ramon partout. Oh! je n’ose me l’avouer... Je me lasse. SCÈNE VIII. FONTANARÈS, ESTEBAN, GIRONE ET DEUX OUVRIERS. =Personnages muets.= ESTEBAN. Pourriez-vous nous dire où se cache un nommé Fontanarès? FONTANARÈS.
Il ne se cache point, le voici: mais il médite dans le silence. =(A part.)= Où est donc Quinola? il sait si bien les renvoyer contents. =(Haut.)= Que voulez-vous? ESTEBAN. Notre argent! Depuis trois semaines nous travaillons à votre compte: l’ouvrier vit au jour le jour. FONTANARÈS. Hélas! mes amis, moi je ne vis pas. ESTEBAN. Vous êtes seul, vous, vous pouvez vous serrer le ventre.
Mais nous avons femme et enfants. Enfin, nous avons tout mis en gage... FONTANARÈS. Ayez confiance en moi. ESTEBAN. Est-ce que nous pouvons payer le boulanger avec votre confiance? FONTANARÈS. Je suis un homme d’honneur.
GIRONE. Tiens! et nous aussi nous avons de l’honneur. ESTEBAN. Portez donc nos honneurs chez le Lombard, vous verrez ce qu’il prêtera dessus. GIRONE. Je ne suis pas un homme à talent, moi! on ne me fait pas crédit. ESTEBAN. Je ne suis qu’un méchant ouvrier, mais si ma femme a besoin d’une marmite, je la paye, moi!
FONTANARÈS. Qui donc vous ameute ainsi contre moi? GIRONE. Ameuter? Sommes-nous des chiens? ESTEBAN. Les magistrats de Barcelone ont rendu une sentence en faveur de maîtres Coppolus et Carpano, qui leur donne privilége sur vos inventions. Où donc est notre privilége, à nous?
GIRONE. Je ne sors pas d’ici sans mon argent. FONTANARÈS. Quand vous resterez ici, y trouverez-vous de l’argent? d’ailleurs, restez, bonsoir. =(Il prend son chapeau et son manteau.)= ESTEBAN. Oh! vous ne sortirez pas sans nous avoir payés. =(Mouvement chez les ouvriers pour barrer la porte.)= GIRONE. Voici une pièce que j’ai forgée, je la garde. FONTANARÈS. Misérable! =(Il tire son épée.)= LES OUVRIERS.
Oh! nous ne bougerons pas. FONTANARÈS, =fondant sur eux=. Oh!... =(Il s’arrête et jette son épée.)= Peut-être Avaloros et Sarpi les ont-ils envoyés pour me pousser à bout. Je serais accusé de meurtre et pour des années en prison. =(Il s’agenouille devant la madone.)= O mon Dieu! le talent et le crime seraient-ils donc une même chose à tes yeux? Qu’ai-je fait pour souffrir tant d’avanies, tant d’insultes et tant d’outrages? Faut-il donc d’avance expier le triomphe? =(Aux ouvriers.)= Tout Espagnol est maître dans sa maison. ESTEBAN. Vous n’avez pas de maison.
Nous sommes ici au Soleil-d’Or; l’hôte nous l’a bien dit. GIRONE. Vous n’avez pas payé votre loyer, vous ne payez rien! FONTANARÈS. Restez, mes maîtres! j’ai tort: je dois. SCÈNE IX. =LES MÊMES=, COPPOLUS =et= CARPANO. COPPOLUS. Monsieur, je viens vous annoncer qu’hier les magistrats de Barcelone m’ont, jusqu’à parfait payement, donné privilége sur votre invention, et je veillerai à ce que rien ne sorte d’ici.
Le privilége comprend la créance de mon confrère Carpano, votre serrurier. FONTANARÈS. Quel démon vous aveugle? Sans moi, cette machine, ce n’est que du fer, de l’acier, du cuivre et du bois; avec moi, c’est une fortune. COPPOLUS. Oh! nous ne nous séparerons point. =(Les deux marchands font un mouvement pour serrer Fontanarès.)= FONTANARÈS. Quel ami vous enlace avec autant de force qu’un créancier? Eh bien! que le démon reprenne la pensée qu’il m’a donnée.
TOUS. Le démon! FONTANARÈS. Ah! veillons sur ma langue, un mot peut me rejeter dans les bras de l’inquisition. Non, aucune gloire ne peut payer de pareilles souffrances. COPPOLUS, =à Carpano=. Ferons-nous vendre? FONTANARÈS.
Mais, pour que la machine vaille quelque chose, encore faut-il la finir, et il y manque une pièce dont voici le modèle. =(Coppolus et Carpano se consultent.)= Cela coûterait encore deux cents sequins. SCÈNE X. =LES MÊMES=, QUINOLA, =en vieillard centenaire, une figure fantastique, dans le genre de Callot=, MONIPODIO, =en habit de fantaisie=, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR. L’HOTE DU SOLEIL-D’OR, =montrant Fontanarès=. Seigneur, le voici. QUINOLA. Et vous avez logé le petit-fils du capitaine Fontanarès dans une écurie! la république de Venise le mettra dans un palais! Mon cher enfant, embrassez-moi? =(Il marche vers Fontanarès.)= La sérénissime république a su vos promesses au roi d’Espagne, et j’ai quitté l’arsenal de Venise, à la tête duquel je suis, pour... =(A part.)= Je suis Quinola. FONTANARÈS.
Jamais paternité n’est ressuscitée plus à propos... QUINOLA. Quelle misère!... voilà donc l’antichambre de la gloire. FONTANARÈS. La misère est le creuset où Dieu se plaît à éprouver nos forces. QUINOLA. Qui sont ces gens? FONTANARÈS.
Des créanciers, des ouvriers qui m’assiégent. QUINOLA, =à l’hôte=. Vieux coquin d’hôte, mon petit-fils est-il chez lui? L’HOTE. Certainement, Excellence. QUINOLA. Je connais un peu les lois de Catalogne, allez chercher le corrégidor pour me fourrer ces drôles en prison. Envoyez des huissiers à mon petit-fils, c’est votre droit; mais restez chez vous, canaille! =(Il fouille dans sa poche)= Tenez! allez boire à ma santé. =(Il leur jette de la monnaie.)= Vous viendrez vous faire payer chez moi.
LES OUVRIERS. Vive Son Excellence! =(Ils sortent.)= QUINOLA, =à Fontanarès=. Notre dernier doublon! c’est la réclame. SCÈNE XI. =LES MÊMES=, =moins= L’HOTE =et= LES OUVRIERS. QUINOLA, =aux deux négociants=. Quant à vous, mes braves, vous me paraissez être de meilleure composition, et avec de l’argent, nous serons d’accord. COPPOLUS. Excellence, nous serons alors à vos ordres.
QUINOLA. Voyons ça, mon cher enfant, cette fameuse invention dont s’émeut la république de Venise? Où est le profil, la coupe, les plans, les épures? COPPOLUS, =à Carpano=. Il s’y connaît, mais prenons des informations avant de fournir. QUINOLA. Vous êtes un homme immense, mon enfant! Vous aurez votre jour comme le grand Colombo. =(Il plie un genou.)= Je remercie Dieu de l’honneur qu’il fait à notre famille. =(Aux marchands.)= Je vous paye dans deux heures d’ici... =(Ils sortent.)= SCÈNE XII.
QUINOLA, FONTANARÈS, MONIPODIO. FONTANARÈS. Quel sera le fruit de cette imposture? QUINOLA. Vous rouliez dans un abîme, je vous arrête. MONIPODIO. C’est bien joué! Mais les Vénitiens ont beaucoup d’argent, et pour obtenir trois mois de crédit, il faut commencer par jeter de la poudre aux yeux: de toutes les poudres, c’est la plus chère.
QUINOLA. Ne vous ai-je pas dit que je connaissais un trésor, il vient... MONIPODIO. Tout seul? =(Quinola fait un signe affirmatif.)= FONTANARÈS. Son audace me fait peur. SCÈNE XIII. =LES MÊMES=, MATHIEU MAGIS, DON RAMON. MATHIEU MAGIS. Je vous amène don Ramon, sans l’avis duquel je ne veux plus rien faire.
DON RAMON, =à Fontanarès=. Monsieur, je suis ravi d’entrer en relations avec un homme de votre science. A nous deux nous pourrons porter votre découverte à sa plus haute perfection. QUINOLA. Monsieur connaît la mécanique, la balistique, les mathématiques, la dioptrique, caloptrique, statique... stique. DON RAMON. J’ai fait des traités assez estimés. QUINOLA.
En latin? DON RAMON. En espagnol. QUINOLA. Les vrais savants, Monsieur, n’écrivent qu’en latin. Il y a du danger à vulgariser la science. Savez-vous le latin? DON RAMON.
Oui, Monsieur. QUINOLA. Eh bien! tant mieux pour vous. FONTANARÈS. Monsieur, je révère le nom que vous vous êtes fait; mais il y a trop de dangers à courir dans mon entreprise pour que je vous accepte: je risque ma tête, et la vôtre me semble trop précieuse. DON RAMON. Croyez-vous donc, Monsieur, pouvoir vous passer de don Ramon, qui fait autorité dans la science? QUINOLA.
Don Ramon? le fameux don Ramon, qui a donné les raisons de tant de phénomènes qui, jusqu’ici, se permettaient d’avoir lieu sans raison. DON RAMON. Lui-même. QUINOLA. Je suis Fontanarési, le directeur de l’arsenal de la république de Venise, et grand-père de notre inventeur. Mon enfant, vous pouvez vous fier à Monsieur; dans sa position, il ne saurait vous tendre un piége: nous allons tout lui dire. DON RAMON. Ah! je vais donc tout savoir.
FONTANARÈS. Comment? QUINOLA. Laissez-moi lui donner une leçon de mathématiques, ça ne peut pas lui faire de bien, mais ça ne vous fera pas de mal. =(A don Ramon.)= Tenez, approchez! =(Il montre les pièces de la machine.)= Tout cela ne signifie rien; pour les savants, la grande chose... DON RAMON. La grande chose? QUINOLA. C’est le problème en lui-même.
Vous savez la raison qui fait monter les nuages? DON RAMON. Je les crois plus légers que l’air. QUINOLA. Du tout! ils sont aussi pesants, puisque l’eau finit par se laisser tomber comme une sotte. Je n’aime pas l’eau, et vous? DON RAMON. Je la respecte.
QUINOLA. Nous sommes faits pour nous entendre. Les nuages montent autant parce qu’ils sont en vapeur, qu’attirés par la force du froid qui est en haut. DON RAMON. Ça pourrait être vrai. Je ferai un traité là-dessus. QUINOLA. Mon neveu formule cela par R plus O. Et comme il y a beaucoup d’eau dans l’air, nous disons simplement O plus O, un nouveau binôme.
DON RAMON. Ce serait un nouveau binôme? QUINOLA. Ou, si vous voulez, un X. DON RAMON. X, ah! je comprends. FONTANARÈS. Quel âne!
QUINOLA. Le reste est une bagatelle. Un tube reçoit l’eau qui se fait nuage par un procédé quelconque. Ce nuage veut absolument monter, et la force est immense. DON RAMON. Immense, et comment? QUINOLA. Immense... en ce qu’elle est naturelle, car l’homme... saisissez bien ceci, ne crée pas de forces...
DON RAMON. Eh bien! alors comment?... QUINOLA. Il les emprunte à la nature; l’invention, c’est d’emprunter... Alors... au moyen de quelques pistons, car en mécanique... vous savez... DON RAMON. Oui, Monsieur, je sais la mécanique. QUINOLA.
Eh bien! la manière de communiquer une force est une niaiserie, un rien, une ficelle comme dans le tourne-broche... DON RAMON. Ah! il y a un tourne-broche? QUINOLA. Il y en a deux, et la force est telle qu’elle soulèverait des montagnes qui sauteraient comme des béliers... C’est prédit par le roi David. DON RAMON. Monsieur, vous avez raison, le nuage, c’est de l’eau...
QUINOLA. L’eau, Monsieur?... Eh! c’est le monde. Sans eau, vous ne pourriez... c’est clair. Eh bien! voilà sur quoi repose l’invention de mon petit-fils: l’eau domptera l’eau. O plus O, voilà la formule. DON RAMON. Il emploie des termes incompréhensibles.
QUINOLA. Vous comprenez? DON RAMON. Parfaitement. QUINOLA, =à part=. Cet homme est horriblement bête. =(Haut.)= Je vous ai parlé la langue des vrais savants... MATHIEU MAGIS, =à Monipodio=. Qui donc est ce seigneur si savant?
MONIPODIO. Un homme immense auprès de qui je m’instruis dans la balistique, le directeur de l’arsenal de Venise, qui va vous rembourser ce soir pour le compte de la république. MATHIEU MAGIS. Courons avertir madame Brancador, elle est de Venise. (Il sort.) SCÈNE XIV. =LES PRÉCÉDENTS=, =moins Mathieu Magis=, LOTHUNDIAZ, MARIE. MARIE. Arriverai-je à temps?... QUINOLA. Bon! voilà notre trésor. =(Lothundiaz et don Ramon se font des civilités, et regardent les pièces de la machine au fond du théâtre.)= FONTANARÈS.
Marie, ici! MARIE. Amenée par mon père. Ah! mon ami, votre valet en m’apprenant votre détresse... FONTANARÈS, =à Quinola=. Maraud! QUINOLA. Mon petit-fils!
MARIE. Oh! il a mis fin à mes tourments. FONTANARÈS. Et qui donc vous tourmentait? MARIE. Vous ignorez les persécutions auxquelles je suis en butte depuis votre arrivée, et surtout depuis votre querelle avec madame Brancador. Que faire contre l’autorité paternelle? elle est sans bornes. En restant au logis, je douterais de pouvoir vous conserver, non pas mon cœur, il est à vous en dépit de tout, mais ma personne...
FONTANARÈS. Encore un martyre! MARIE. En retardant le jour de votre triomphe, vous avez rendu ma situation insupportable. Hélas! en vous voyant ici, je devine que nous avons souffert en même temps des maux inouïs. Pour pouvoir être à vous, je vais feindre de me donner à Dieu: j’entre ce soir au couvent. FONTANARÈS. Au couvent?
Ils veulent nous séparer. Voilà des tortures à faire maudire la vie. Et vous, Marie, vous, le principe et la fleur de ma découverte! vous, cette étoile qui me protégeait, je vous force à rester dans le ciel. Oh! je succombe. =(Il pleure.)= MARIE. Mais en promettant d’aller dans un couvent, j’ai obtenu de mon père le droit de venir ici: je voulais mettre une espérance dans mes adieux, voici les épargnes de la jeune fille, de votre sœur, ce que j’ai gardé pour le jour où tout vous abandonnerait. FONTANARÈS. Et qu’ai-je besoin, sans vous, de gloire, de fortune, et même de la vie? MARIE.
Acceptez ce que peut, ce que doit vous offrir celle qui sera votre femme. Si je vous sais malheureux et tourmenté, l’espérance me quittera dans ma retraite, et j’y mourrai, priant pour vous! QUINOLA, =à Marie=. Laissez-le faire le superbe, et sauvons-le malgré lui. Chut! je passe pour son grand-père. =(Marie donne son aumônière à Quinola.)= LOTHUNDIAZ, =à don Ramon=. Ainsi, vous ne le trouvez pas fort? DON RAMON. Lequel?