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CHAPITRE X

LE GOUVERNEMENT DE L’IÉNISSÉIK ET KRASNOIARSK.

Aspect misérable des villages de cette contrée. -- Le pays devient enfin accidenté. -- Les veilleurs de nuit à Krasnoiarsk. -- Les trois collections de Monsieur Lovatine. -- Un bal de déportés polonais. -- Le cendrier de Monsieur Kousnietzof.

Je quittai Tomsk le 26 janvier. L’aspect de la route ne diffère pas d’abord de celui que j’avais vu précédemment.

Dans les villages seulement, certaines particularités montrent l’éloignement de toute civilisation et de toute industrie. Les pauvres habitants, au lieu de se protéger par des vitres à leurs fenêtres, ce qui coûterait fort cher, bouchent les ouvertures avec la peau de leurs moutons. On peut s’imaginer la petite quantité de jour qui pénètre par là dans les intérieurs, et combien triste doit être la vie de ces pauvres gens.

Les maisons sont élevées sans aucune fondation. Or, comme les poutres dont elles sont formées sont fortement liées ensemble, quand un tassement a lieu par suite de dépression de terrain, généralement à cause de la fonte des neiges, au lieu de s’abattre en se désagrégeant, la maison tout entière penche simplement d’un côté. Ses habitants ne cherchent pas ordinairement à la remettre d’aplomb. Il en résulte que le plancher des chambres, à l’intérieur, est parfois tellement incliné, qu’on ne peut le gravir sans efforts. Cet accident, très-fréquent dans cette partie de la Sibérie, donne aux villages une physionomie lamentable: les toits se rapprochent ou s’éloignent les uns des autres; ici, le premier étage est à fleur de terre; plus loin, le rez-de-chaussée est devenu premier étage. On dirait voir les suites d’un tremblement de terre, d’un typhon, d’un fléau de la nature.

Le lendemain de notre départ de Tomsk, nous entrâmes dans une grande forêt de bouleaux qui recouvre toute la région centrale de la Sibérie. Ces arbres, qui chez nous restent petits, et que nous regardons comme un des plus beaux ornements de nos taillis, prennent là-bas des proportions gigantesques, au détriment, je dois le dire, de leur grâce et de leur beauté. En vieillissant, leurs troncs perdent la blancheur éclatante que nous leur connaissons, et paraissent sales à côté de la neige; puis, dans la décrépitude, ils noircissent complétement. La seule particularité de ces forêts, c’est de n’avoir jamais été exploitées. Une quantité aussi énorme d’arbres mourant de vieillesse est chose inconnue en France. De gros troncs gisent à terre; d’autres, penchés, annoncent leur fin prochaine; beaucoup, coupés en deux, attestent une mort violente. D’énormes oiseaux noirs ou bleu foncé, connus généralement sous le nom de coqs des bois, dorment sur les branches de ces arbres séculaires; de grands hiboux tout blancs tournent leurs faces plates du côté de la route, et, sans bouger, regardent passer les voyageurs. Là, certainement, plus que partout ailleurs, le fantastique règne en souverain maître et sans le secours d’une grande imagination.

Nous cheminâmes longtemps dans cette forêt, au milieu du silence de cette nature sauvage, que nous ne rompions guère, mon compagnon et moi, en dehors des temps d’arrêt. Lui pensait à l’avenir, à ses parents qu’il allait bientôt revoir, à miss Cömpbell qui nous avait précédés sur cette route; moi, je pensais au passé, à la longue distance que j’avais déjà parcourue dans mon traîneau; ou plutôt, à vrai dire, mon esprit voyageait dans le vague, sans s’arrêter sur rien, sous l’influence, probablement, des grandes steppes que je venais de traverser, dans lesquelles le regard s’enfonce indéfini et sans point de repère.

Peu à peu le sol devint mamelonné, puis de petits coteaux se formèrent: nous entrions enfin dans un pays accidenté.

Il faut savoir ce qu’est une longue privation d’une bonne chose, pour pouvoir apprécier la fin de cette privation. Depuis l’Oural, j’avais parcouru de six à sept cents lieues dans une contrée absolument plate, offrant, il est vrai, parfois à l’œil des effets de lumière particuliers, mais ne se présentant jamais, selon l’expression reçue, comme une nature parlante. Pendant les deux jours qui précédèrent mon arrivée à Krasnoiarsk, je vis des collines aux pentes parfois douces, parfois heurtées; des rochers à pic surplombant des vallées qui me semblaient profondes. Mon regard put enfin s’arrêter sur quelque chose: être ébloui à droite par le reflet des rayons du soleil sur une neige inclinée, ou s’enfoncer à gauche dans des ombres épaisses. En un mot, la monotonie cessait; aux fatigues du voyage se joignaient enfin les charmes de la locomotion, c’est-à-dire les transformations perpétuelles et toujours variées d’une nature pittoresque. A l’aspect de cette nature, je compris combien morne et triste était celle qui avait précédé. Je pensai aux pauvres habitants de Omsk, qui aiment à plonger si souvent leurs regards dans la steppe. Ce n’est pas par amour pour cette immensité, je le sentis alors, mais, sans qu’ils le comprennent, dans l’espérance instinctive d’apercevoir à l’horizon autre chose que cette éternelle uniformité.

En se rapprochant de Krasnoiarsk, les collines s’élèvent de plus en plus, et deviennent même, aux environs de la ville, de véritables montagnes. Nous fîmes notre entrée dans cette capitale du gouvernement de l’Iénisséik, le 29 janvier, à trois heures du soir.

Comme le jour allait finir, je sortis immédiatement, et pus contempler dès mon arrivée la position pittoresque de Krasnoiarsk. Elle est bâtie sur les bords de l’Iénisséi, qui serpente entre deux montagnes très-élevées, et dont les flancs escarpés font paraître plus profonde encore la vallée qui les sépare. Une de ces montagnes subit tout d’un coup une énorme dépression, et c’est dans cette échancrure qu’est bâtie la ville.

Ma première impression sur Krasnoiarsk fut donc favorable. Les habitants de cette ville, ayant à considérer une belle nature, devaient être plus gais et plus inventifs que ceux des villes par lesquelles je venais de passer. Mon attente, en cela, ne fut nullement déçue; pourtant la société de Krasnoiarsk aurait toute raison d’être sérieuse et peu hospitalière: elle se compose de quelques chercheurs d’or, auxquels il semble que toute autre chose qu’un lingot doit paraître futile, et surtout d’exilés polonais.

Je ne portai mes lettres de recommandation que le lendemain. Pendant la nuit, un bruit étrange et continuel m’empêcha de dormir. C’était le bruit strident et accentué du choc de deux métaux. Les coups se répétaient à des intervalles très-rapprochés, et successivement tout autour de la maison. Les mille conjectures par lesquelles je tâchais de m’expliquer une pareille aventure contribuaient aussi à me tenir éveillé. Les Sibériens ont emprunté aux Chinois l’habitude bizarre de faire ainsi, toute la nuit, du bruit chez eux pour avertir les voleurs qu’on veille, et que s’ils entrent ils seront découverts. Heureux voleurs, qui savent ainsi à quelle place est le protecteur de la maison! Pauvres Sibériens, qui se brisent le tympan et se privent de sommeil, pour faciliter les tentatives des malfaiteurs!

Ma première visite, à Krasnoiarsk, fut chez un savant, M. Lovatine, qui possède trois collections remarquables. D’abord une collection d’objets en pierre, fabriqués par les Sibériens des temps préhistoriques. Ces objets sont absolument pareils à tous ceux de ce genre que j’ai vus en Europe et dans les autres parties du monde. M. Lovatine était passionné pour cette science. Je le voyais rempli de satisfaction en me montrant ces petits couteaux en pierre, ces petites lances, ces petits anneaux, tous ces petits cailloux qui, pour lui, avaient autrefois servi aux usages de l’homme, et qui servaient maintenant, -- voilà quelle était, à mon sens, leur utilité plus certaine, -- au bonheur de cet aimable savant. Gardons-nous bien, nous autres profanes, de critiquer de si précieuses études! Bénie soit la rêverie qui fait de pareils heureux!

A côté de sa collection d’objets préhistoriques, M. Lovatine en possédait aussi une de numismatique, sur laquelle il me donna des explications intéressantes. Je citerai entre autres une médaille frappée sous Pierre le Grand, et dont la possession exemptait d’adopter la coupe de barbe réglementairement prescrite à tous ses sujets par le grand réformateur. L’empereur faisait payer cette médaille très-cher, parce que, en vrai despote, il n’aimait pas qu’on voulût se soustraire à ses ordres; et puis, en somme, c’était imposer le luxe. Sa forme est assez bizarre: elle est échancrée d’un côté, à la manière des plats à barbe.

La troisième collection de M. Lovatine est une collection géologique: pour la Sibérie, elle n’est pas extraordinaire, ce pays contenant très-abondamment des minerais de toute sorte; mais devant cette collection, ce savant m’exposa une théorie gouvernementale d’après les zones terrestres qui ne manquait pas d’originalité: «Plus on s’avance dans le Midi, me dit-il, plus les esprits sont chauds, turbulents et, par conséquent, difficiles à gouverner. Donc, il faudrait dans le Midi un gouvernement despotique: notre tzar devrait régner sur l’équateur. -- Parlez plus bas, mon jeune savant, vous devenez conspirateur. -- Par contre, m’ajouta-t-il, on refoulerait la Commune dans les régions du pôle. -- En cela, lui dis-je, je partage entièrement votre avis, à une condition pourtant: c’est que, lorsque la Commune serait reléguée dans ces régions, on défendrait à tout hardi navigateur d’aller l’y dénicher. -- Et alors ici, me dit-il avec un bon sourire, nous aurions un gouvernement constitutionnel. -- Brave homme! m’écriai-je, profond théoricien! comme cette préférence prouve ton honnêteté! Mais, en politique, la raison est souvent trompée par le raisonnement; rien n’est moins possible que l’application de certaines belles théories. Le centre gauche, dont tu me sembles faire partie, est certainement composé d’hommes de bonne volonté. Mais, crois-moi, si, d’après l’Évangile, ces hommes sont sûrs d’avoir la paix, ils ne savent malheureusement pas toujours la procurer aux pays qu’ils régissent.»

On danse beaucoup, en Sibérie; les bals y sont nombreux et fort élégants; mais il est rare qu’ils aient lieu dans les maisons particulières. Dans chaque ville, il y a généralement deux clubs, le club de la noblesse et celui des marchands, où l’on invite ses amis à venir passer la soirée, suivant que l’on fait partie de la noblesse, c’est-à-dire, en Sibérie, du fonctionnarisme, ou bien de la classe commerçante.

Le lendemain de mon arrivée à Krasnoiarsk, je me rendis à un bal au club de la noblesse. Comme les fonctionnaires sont peu nombreux dans cette ville, on avait invité quelques marchands, et surtout des déportés polonais. Un bal de déportés, cela semble une dissonance; mais il serait erroné de s’imaginer que les Polonais exilés en Sibérie soient maintenant tous maltraités et passent leur vie à pleurer leur patrie absente. C’est en parlant d’Irkoutsk que je m’étendrai plus longuement sur le sort des Polonais en Sibérie: je dirai à présent que les exilés à Krasnoiarsk sont presque tous des gens de la bonne société. Leurs opinions politiques, comme celles de tous les Polonais que j’ai connus, sont, il est vrai, extrêmement avancées. Outre la guerre de leur indépendance, ils avaient presque tous trempé dans des insurrections en dehors de la Pologne; ils admiraient tous nos hâbleurs de balcon et de réunions publiques, et excusaient notre Commune; mais, malgré ces idées, que l’éloignement et l’ignorance de l’histoire vraie rendent peut-être excusables, j’ai trouvé à Krasnoiarsk une société de Polonais instruits et d’une distinction parfaite. Comme ils étaient en majorité, le bal eut lieu tout à fait à la mode polonaise, et c’est un genre de danse qui, à mon avis, devrait éternellement survivre à cette nationalité disparue. Jamais on ne marche à l’ordinaire. Pour se rendre d’une place à l’autre, il faut prendre le pas dit _la polonaise_, assez difficile à bien saisir, il est vrai, mais qui est d’une grâce parfaite. Il en résulte dans les quadrilles, et surtout dans le cotillon, un entrain que, dans nos salons, soi-disant les plus gais du monde, on n’a jamais connu. Comme dernière preuve (car j’en ai déjà trop parlé) de la connaissance qu’ont les Russes et les Polonais de notre langue, je dirai qu’à la fin de ce bal à Krasnoiarsk, ville perdue de la Sibérie, j’assistai à un souper fort nombreux où on ne parla que français.

C’est à Krasnoiarsk que l’on commence à voir quelques chercheurs d’or. J’ai été reçu d’abord chez un M. Rodosvenny, qui, bien que fabuleusement riche, est regardé comme simplement à l’aise, à cause de son voisin, M. Kousnietzof, dont les mines sont beaucoup plus fructueuses. Après avoir vu, à Irkoutsk et à Kiachta, les Nemptchinof, les Bazanof, les Trapeznikof, le luxe de M. Kousnietzof à Krasnoiarsk ne me semblerait plus extraordinaire; mais, connaissant le prix de la vie d’un simple voyageur en Sibérie, et sachant par ouï-dire ce que devait coûter la construction d’une maison élégante en pierre et en fer, dont les matériaux viennent, en grande partie, de l’Oural, je fus ébloui par la demeure de ce M. Kousnietzof, aussi vaste que nos grands hôtels parisiens, et presque aussi luxueuse.

Pour préluder à la description des folies auxquelles se livrent les grands propriétaires de mines d’or de la Sibérie orientale, je dirai au lecteur que, chez ce monsieur, le cendrier où l’on dépose le bout des cigarettes fumées dans le salon, suivant la mode russe, après le repas, est un lingot d’or pur, valant quarante mille francs, tel qu’on l’a trouvé dans la mine. Le tzar a permis, par exception, à M. Kousnietzof de garder ce lingot chez lui, à cause de la rareté d’une telle trouvaille. Le propriétaire de ce trésor ne manqua pas de me faire remarquer que, se servant de ce cendrier depuis trente ans, il avait perdu non-seulement les quarante mille francs, mais aussi l’intérêt, s’élevant à soixante mille, et que, par conséquent, ce luxe lui coûtait cent mille francs. Je constatai plusieurs fois, par curiosité, le poids énorme de ce bloc informe, moitié jaune et moitié noir, car l’or non poli est beaucoup moins brillant que nos pièces de monnaie, -- et je pris congé de cette opulente famille.

Le lendemain, nous nous retrouvâmes de nouveau en traîneau, pour parcourir en un trait les deux cent cinquante lieues qui nous séparaient d’Irkoutsk, la capitale de toute la Sibérie.