CHAPITRE VI
PERM. -- LA ROUTE D’ÉKATÉRINEMBOURG.
Les hôtels en Sibérie. -- Un conseiller général. -- Ce que menacent de devenir les finances russes. -- Musique nationale. -- De la passion de s’agrandir. -- Entrée en Asie.
Bien qu’encore en Europe, Perm a tout à fait l’aspect d’une ville sibérienne, les maisons sont en bois, sans étages et jetées çà et là au hasard. La position de la ville rappelle un peu celle de Nijni-Novgorod. Dominant la Kama de toute la hauteur d’un coteau, Perm peut ensuite étendre ses regards sur une campagne immense, sans accident de terrains et couverte de forêts.
Je descendis à l’hôtel de la Poste. On sourirait vraiment si l’on inspectait le domicile que je décore ici du nom pompeux d’hôtel. Et cependant la pauvreté de notre langue m’oblige à maintenir cette expression. Je ne peux pas appeler auberge ou gargote le plus important asile que puissent trouver les voyageurs dans une ville qui est la capitale d’une province aussi étendue que notre chère France.
Sous le rapport des expressions, la langue russe est d’une richesse désespérante pour ceux qui ont le courage d’en commencer l’étude, Constantin se plaisait à me faire souvent des questions de ce genre: «Comment appelez-vous, monsieur, en français un champ de blé dont les épis commencent à se montrer? -- Comment appelez-vous dans votre langue un livre dont le propriétaire ne coupe les pages qu’à mesure qu’il les lit?» -- Je répondais quelquefois: «Nous n’avons pas un mot spécial pour résumer cette périphrase;» ou plus souvent, «je ne sais pas,» préférant me diminuer moi-même aux yeux de mon jeune compagnon, qu’atténuer son estime pour notre dialecte.
Les murs de ma chambre, comme tous ceux de Sibérie, étaient blanchis à la chaux.
Le mobilier consistait en quelques chaises et en un canapé; pas de toilette, pas de lit. Voilà en Sibérie la chambre du voyageur, et encore la plus luxueuse, car souvent le canapé manque. Personne, du reste, ne connaît les douceurs du lit: J’ai reçu à Kiachta l’hospitalité chez un négociant, jouissant d’une fortune considérable qui, pour dormir, s’enveloppait dans une couverture de laine et s’étendait sur deux fauteuils placés en face l’un de l’autre.
Dans chaque hôtel un petit réservoir est fixé au mur d’un corridor. On en tire l’eau en soulevant une tige de cuivre placée à la partie inférieure. Tout vrai Sibérien ou Sibérienne s’imagine avoir le corps aussi purifié qu’Antinoüs ou que l’Alexis de Virgile, lorsqu’il a été à ce réservoir se laver les mains et se mouiller la figure.
J’éprouvai rarement dans le cours de mes voyages un aussi grand désappointement qu’à Perm, quand après les fatigues d’une longue route en traîneau je trouvai pour tout confortable celui que je viens de décrire. Sachant ne devoir pas rencontrer au delà plus de bien-être, je résolus de protester dès le premier jour; j’allai acheter une grande vasque en cuivre que je fis apporter dans ma chambre et, bon gré mal gré, remplir d’eau. Mes ablutions furent plus d’une fois l’objet d’altercations très-vives entre les maîtres d’hôtel et Constantin. Celui-ci, heureusement, voyant quelle importance j’y attachais, prit ma défense si chaudement que toujours il remporta la victoire, mais non sans efforts et sans recevoir de grands reproches sur ma malpropreté et les inondations qui marquaient mon passage.
Une autre incommodité bien grande pour un voyageur, c’est de ne pouvoir aérer sa chambre: on y est enfermé, calfeutré, mastiqué et sur le tout chauffé à vingt-huit, trente et trente-cinq degrés de chaleur. Comme le froid de la Sibérie centrale est rarement inférieur à trente degrés, on éprouve en sortant de chez soi une différence de température de soixante à soixante-dix degrés.
Quand on eut apporté tout le contenu de mon traîneau dans ma chambre, car ce tas d’objets si disparates devait toujours au repos figurer devant mes yeux; quand je me fus à peu près installé et reposé, Constantin m’amena un monsieur qu’il me présenta comme membre du conseil général de Perm.
Un conseiller général, quels que soient son origine, ses droits et ses fonctions, semble être toujours un symptôme d’institutions libérales. Ce dignitaire, quelque peu décentralisateur et désireux d’accroître ses prérogatives, ne se rencontre d’ordinaire que sur les terrains démocratiques. Aussi j’avoue qu’en apercevant en pleine atmosphère russe un homme revêtu du titre de conseiller général, je crus à une apparition. J’osais à peine lui donner la main. Je me demandais si, à l’exemple du commandeur, il n’allait pas me retenir dans une étreinte fatale, en me reprochant sinon de l’avoir tué lui-même, d’avoir au moins désiré la mort de son père, le suffrage universel.
Je passe les mille autres griefs que ce conseiller général, s’il eût été fantôme, eût pu avoir contre moi. Mais par bonheur il n’était pas fantôme. Je m’en aperçus promptement. C’était non-seulement un homme véritable, mais aussi un homme aimable, s’exprimant facilement en français, connaissant à fond notre histoire et nos institutions. Il avait en outre le grade d’ingénieur breveté des mines. Je pus donc avec lui me renseigner sur beaucoup de choses, d’autant plus qu’il se prêta à m’instruire avec une grande courtoisie.
Par opinion, il eût peut-être contre l’Empereur, donné la main au vieux noble que j’avais vu à Kazan, mais avec la restriction mentale d’anéantir plus tard la noblesse dont il se serait servi pour atteindre son but. J’avais donc affaire à un républicain.
Quand je le félicitai sur la dignité dont l’exercice l’attirait à Perm à ce moment: «Je me passerais fort bien de cet honneur, me répondit-il, car nos assemblées provinciales sont loin d’avoir les prérogatives des vôtres. L’Empereur, en les créant, a voulu faire croire à son libéralisme, mais en réalité il ne leur a donné que des droits illusoires: d’abord, les membres de ce conseil sont nommés par les propriétaires importants du gouvernement de Perm, qui ont reçu du tzar la faculté d’envoyer aux sessions un ou plusieurs représentants. Le président du conseil est nommé par le gouvernement. Il n’est en aucun cas permis de parler politique. Le général gouverneur de Perm peut, quand il lui plaît, ne tenir aucun compte des vœux émis par le conseil. Celui-ci peut, il est vrai, en pareil cas, en appeler au sénat de Pétersbourg, mais la réponse est invariable: elle émane directement du cabinet de l’Empereur et prononce la dissolution du conseil. Nos votes sont donc bien loin d’avoir force de loi. Trois fois nous avons demandé l’amélioration de la route de Perm à Ékatérinembourg; vous verrez dans quel état elle se trouve encore.»
Parmi les notions intéressantes que me donna cet agréable causeur, j’en citerai une qui a rapport aux finances de l’empire. Je m’étonnais de ne pas voir en Russie, contrée réputée riche, plus de métal en circulation. «Le gouvernement, me dit-il, a le tort de ne pas chercher ses principaux revenus dans l’agriculture et dans les ressources métallurgiques dont le pays abonde. Il a été ébloui par les richesses aurifères de la Transbaïkalie, et il espère maintenir indéfiniment par elles sa situation financière. Un décret punit des peines les plus sévères les propriétaires de mines d’or qui n’enverraient pas à Pétersbourg tout ce qu’ils ont extrait des entrailles de la terre. L’Empereur se trouve donc ainsi accaparer à l’origine tout le métal russe. Il ne rembourse ses sujets qu’avec des billets de banque.
Cet état de choses ne pourra que s’aggraver, si des réformes considérables et immédiates ne sont pas adoptées dans l’administration et dans la répartition de l’impôt. Le budget se monte en effet à quatre ou cinq cents millions de roubles, tandis que l’État ne tire des mines que soixante-quinze à quatre-vingt millions de roubles. A quel taux tombera le papier russe si on continue à en émettre une semblable quantité.»
Mon intéressant ingénieur, faisant alors intervenir dans son exposé ses opinions politiques, ajouta: «Il est impossible à un seul homme de prétendre savoir tout ce qui se passe sur un aussi immense territoire. Si encore l’Empereur avait pour s’instruire les interpellations d’une opposition sage et éclairée! mais il se garderait bien d’apporter à la constitution de semblables réformes. La preuve de l’ignorance dans laquelle se trouve l’administration supérieure de l’empire, c’est que je reçois chaque année quatre mille roubles pour faire marcher, en ma qualité d’ingénieur, une usine du gouvernement fermée depuis cinq ans.»
Je ne pus m’empêcher de sourire, en apprenant ce fait, tout à fait concluant et péremptoire.
Je remerciai mon interlocuteur, à qui l’on eût pu si justement appliquer ce proverbe russe: «Nul ne laisse échapper de ses mains un oiseau du gouvernement sans lui arracher quelques plumes.» Je le priai de me conduire le soir à la séance du conseil général, et je me rendis avec Constantin à une importante fonderie de canons située à cinq kilomètres de Perm.
Les canons qui sont faits là sont-ils vraiment supérieurs, comme le prétendait le directeur de l’usine, à tout ce qui a été construit en Prusse jusqu’à ce jour?
Puissent les bouches de ces formidables machines ne se tourner jamais contre la France!
La séance du conseil général à laquelle je me rendis le soir fut complétement dénuée d’intérêt; d’ailleurs elle se termina promptement faute d’orateurs. Tous les membres de cette sérieuse assemblée se retirèrent presque immédiatement après avoir répondu à l’appel de leur nom pour se rendre à un concert que donnait ce soir-là une troupe de musiciens ambulants dirigés par un Monsieur Slavenski.
Le peuple russe, essentiellement musicien, chante dans toutes les circonstances de la vie. Après la cérémonie d’un mariage, les invités prennent place dans huit ou dix traîneaux et se promènent à la suite les uns des autres pendant plusieurs heures en chantant. On fait de même aux enterrements, aux baptêmes; quelquefois, par la seule raison que c’est l’hiver, qu’on n’a pas de travail à accomplir et que la température n’est pas trop rigoureuse. M. Slavenski a écouté ces chants, les a notés, s’est adjoint une quarantaine d’artistes remarquables et court le monde en donnant des concerts où ces airs populaires remplissent tout le programme. Ils sont tout simplement sublimes, unissant à une exubérante richesse d’harmonie une remarquable simplicité mélodique. J’ai prié M. Slavenski de me donner quelques-uns de ses morceaux: il a été inexorable.
Plus ou approche d’un but, plus on est impatient de l’atteindre: il me tardait donc beaucoup à Perm de fouler enfin la terre de Sibérie. Comme la distance qui me séparait d’Ékatérinembourg n’était pas très-longue, je me figurais devoir la parcourir rapidement. Mais, hélas! le conseiller général avait raison, la route était dans un état déplorable. Peut-on même honorer du nom de route un terrain dont la surface est rarement plane l’espace d’un seul mètre, où des trous d’une profondeur de trois, quatre et cinq pieds se succèdent sans la moindre interruption? L’iemschick doit calculer savamment la chute du traîneau dans chacun de ces trous, pour que les jambes de ses chevaux ne soient pas broyées au choc du véhicule; puis il gravit, non sans de grands efforts, l’autre versant du fossé, au sommet duquel il doit s’arrêter de nouveau pour préparer une autre dégringolade.
Le lecteur comprend aisément ce qui résulte d’une telle locomotion pour les pauvres voyageurs: on peste d’autant plus que la lenteur se joint à la fatigue. J’ai mis vingt-quatre heures à parcourir quarante-cinq kilomètres; j’enrageais. Mon espoir était d’apercevoir enfin la chaîne des monts Ourals. Mais un vent épouvantable qui soulevait la neige et la faisait monter vers le ciel en épais tourbillons bornait ma vue à quelques centaines de mètres.
Pour passer le temps, je questionnai Constantin: «Qu’y a-t-il en été sous cette neige? -- De l’herbe. -- Et à quoi sert-elle? -- A rien. -- Qui la récolte? -- Personne. -- Qui coupe ces bois? -- Personne. -- Tous ces terrains appartiennent-ils à quelqu’un? -- Pas toujours. -- Cette terre n’est donc capable de rien produire? -- Au contraire, elle serait extrêmement fertile si on la cultivait. -- Mais alors, pourquoi votre empereur a-t-il autant la passion des conquêtes quand il pourrait tirer de si grands profits de son propre territoire? Pourquoi va-t-il chercher de l’or en Transbaïkalie, dans la vallée de l’Issoury et peut-être bientôt dans la Corée, comme le bruit s’en répand parmi les Russes, quand il aurait tout près de lui des sources de richesses bien plus abondantes et bien plus sûres? Pourquoi surtout conduit-il son armée dans les déserts brûlants de la Tartarie qui s’appelait autrefois indépendante? Pourquoi dépense-t-il tant d’argent à la conquête de Khiva, quand il pourrait en ramasser sur ses propres terres?»
A ces mots, Constantin, qui tenait à la gloire de son empereur, et je l’en félicite, me répondit dédaigneusement: «Je comprends que les Français, dont la patrie est moins étendue que notre gouvernement de Perm, soient jaloux de l’immensité de notre territoire. Sachez, Monsieur, que nous marchons à la conquête de l’Asie tout entière, qui est le berceau de notre race, et à la conquête aussi de Constantinople, où notre religion a pris naissance.»
Mon compagnon était blessé, c’était facile à voir, et je me tus pour laisser tomber sa colère. Une heure après cette conversation, je voulus voir si mon jeune ami me gardait encore rancune: «Qu’il me tarde d’arriver! lui dis-je; cette longue route me fatigue. -- Hein, Monsieur, s’écria-t-il en se rengorgeant, la Russie, comme c’est grand! Il n’y a pas dans le monde entier un empire d’une pareille étendue. -- Vous vous trompez, répliquai-je en pensant aux terrains non cultivés et absolument inutiles que nous venions de traverser. -- Et lequel, s’il vous plaît? -- L’empire des mers!» Ses narines épatées s’enflèrent alors démesurément; je crus qu’il allait me maudire.
Malgré son amour-propre, Constantin m’était pourtant sympathique. Parfois même il excitait en moi une pitié que je ne pouvais lui cacher. Précisément en traversant l’Oural, ce je ne sais quoi qui s’appelle montagne, parce que c’est en Russie, mais qui ne serait qu’un coteau dans les Vosges, un mamelon dans les Alpes, un billon dans l’Himalaya; en traversant l’Oural, dis-je, nous rencontrâmes un village en bois, comme tous les villages russes, mais placé près d’un pli de terrain qui singeait le pittoresque. Sur le penchant de la dune se trouvait une maison moins en bois que les autres, entourée de quelques arbres. Constantin n’en détachait pas les yeux: «Quel charmant séjour! me dit-il; ces gens-là doivent être heureux!» Cette remarque me fit une impression douloureuse, et je me demandai quel serait l’enthousiasme de cet enfant s’il voyait nos riantes Pyrénées ou nos vallées normandes pendant les belles journées du mois de juin.
Deux jours après notre départ de Perm, le 30 décembre, vers neuf heures du matin, nous dépassâmes la borne qui marque la séparation de l’Europe et de l’Asie. C’est une construction en pierres qui n’est ni grande ni belle, mais qui impressionne précisément par sa simplicité et par son isolement.
Dieu a décidément tout refusé à cette portion de l’empire russe, même les marques de sa puissance. D’ordinaire les parties du monde ou même les États sont délimités par d’imposantes frontières: la mer, de hautes montagnes, le désert, quelque large fleuve. L’Oural est ici si peu élevé, si indigne de son rôle, que l’homme a cru devoir venir à son aide, et c’est une création humaine qui dit au voyageur: C’est là!
C’est là, enfin! Entrons donc avec enthousiasme; pénétrons aussi avant que possible dans la vieille Asie, le rêve de tous les voyageurs. Gagnons au plus vite les rives du lac Baïkal, la Mongolie et les frontières de la Chine, car j’ai peur que mes lecteurs ne souffrent de la monotonie de mon récit comme j’ai souffert moi-même de la monotonie de cette longue route.