CHAPITRE VIII
NOUVELLE SOLITUDE.
PERDITION SUR LA STEPPE DE OMSK.
Fastueuse habitude sibérienne. -- La steppe. -- Les cimetières. -- Omsk. -- Sa position. -- Sa société. -- L’affranchissement des serfs raconté par un bourgeois. -- M. Kroupinikof. -- Visite à un campement de Kirghiz. -- Mascarade à Omsk.
Nous quittâmes Tumen vers huit heures du matin. Constantin, connaissant à fond les usages sibériens, avait placé dans le traîneau plusieurs bouteilles de vin de Champagne en prévision de ce qui allait se passer. La précaution était bonne mais, hélas! insuffisante.
Vider une bouteille de vin de Champagne est en Sibérie le plus grand luxe que l’on puisse déployer. Cela provient de son prix élevé et aussi du caprice de la mode, cette grande inconstante qui s’impose partout, malgré sa bêtise et souvent sa laideur. Un dîner, une fête, un anniversaire, une circonstance grave de la vie où on ne répandrait pas du vin de Champagne, seraient en Sibérie, dénués du condiment le plus nécessaire. Quand on dit, j’étais là, telle chose m’advint, il faut absolument que dans le souvenir se mêle du vin de Champagne.
Six heures environ après avoir quitté Tumen, nous arrivâmes au lieu de la séparation. M. Pfaffius, madame Grant et madame Nemptchinof allaient prendre la route de Tomsk, tandis que je me dirigerais un peu plus vers le Sud. Pour faire échouer ce projet, madame Grant avait tenté un stratagème qui faillit faire perdre la tête à Constantin. Afin de détourner celui-ci de condescendre à mes désirs, elle avait pris place dans le traîneau fermé de madame Nemptchinof; puis elle avait fait monter Ivan à côté de la jeune Anglaise: ces deux jeunes gens voyageaient ainsi côte à côte et en tête-à-tête. En les voyant ensemble, Constantin, qui décidément était amoureux, saisit une bouteille de vin de Champagne et coupant les fils de fer, dirigea le bouchon vers la figure de son rival que miss Cömpbell préserva à l’aide de son gros gant de fourrure: dès lors le feu commença. Je me demandai pendant le combat ce que nous ferions de cette quantité de vin débouché: heureusement nous en bûmes très-peu. Tous mes compagnons, selon la fastueuse habitude sibérienne, mirent pied à terre, et tenant chacun deux bouteilles dans leurs bras, dépassèrent mes chevaux de quelques pas. Puis ils répandirent dans la neige cette liqueur précieuse à l’endroit même où devaient glisser peu après les patins de mon traîneau. J’accomplis scrupuleusement la même cérémonie, en m’efforçant de ne pas rire, et je pris congé de cette aimable caravane, non sans lui avoir donné rendez-vous soit à Tomsk, soit à Irkoutsk, soit à Kiachta.
Quand nous partîmes chacun de notre côté, j’entendis encore quelques détonations de bouchons auxquelles je ne pus répondre qu’en déchargeant mon revolver, ce qui était beaucoup moins élégant; puis je distinguai quelques minutes encore le bruit des clochettes de leurs attelages; enfin tout s’évanouit. Constantin me regarda alors piteusement: le pauvre garçon comparait sans doute mentalement son tête-à-tête avec celui de son rival. J’employai tous mes soins à le consoler; mais que font les raisonnements les plus sages en pareil cas? Il eût volontiers jeté dix Mentors à la mer pour un regard de sa Calypso.
Ce qui me frappa tout d’abord sur cette route, ce fut l’absolue solitude. Les traîneaux de transport qui conduisent les marchandises chinoises et les produits de la Transbaïkalie à Nijni-Novgorod se gardent bien de passer par Omsk: ce serait faire un détour inutile. La rencontre d’un traîneau est donc, dans ces parages, chose extrêmement rare. La neige est même à peine suffisamment battue pour indiquer le chemin et pour faciliter la marche. On ressent une impression de désert, d’immensité, de silence. Peu à peu la végétation s’amoindrit, diminue, disparaît entièrement: on entre enfin dans les grandes steppes.
En été, la steppe est une immense prairie dont l’herbe crépue et nourrie repose le regard par sa teinte douce, et amortit les chocs par son épaisseur.
En hiver, c’est une surface rendue plane et blanche par la neige dont elle est recouverte. Malheureusement notre langue est encore ici insuffisante. Nous disons que la Beauce est un pays plat. Or, la steppe, quand elle porte son manteau de neige, n’est pas comme la Beauce; elle n’est pas non plus comme la Méditerranée par un temps calme, ni même comme le lit d’un fleuve. La surface de la steppe est scientifiquement plate, perpendiculaire au fil à plomb dans toutes ses parties. Comme pour compenser aux yeux de l’artiste une si désespérante monotonie, Dieu a réservé, il est vrai, à ce pays les plus beaux effets de lumière dont il ait daigné disposer en faveur de notre planète, et auxquels je reviendrai; mais, malgré soi, le cœur se serre quand on pénètre dans un pareil vide.
Nous avions dépassé Ischim le matin à neuf heures. Nous avions encore changé de chevaux le soir vers cinq heures; puis, la nuit s’était faite entièrement et, accablé de fatigue, je m’étais endormi. Tout à coup je suis réveillé en sursaut par un choc épouvantable qui avait aussi réveillé Constantin. Notre iemschik s’était égaré dans cette grande uniformité. L’absence de lune et la présence de lourds nuages de neige obscurcissant les étoiles en étaient la cause. Son amour-propre l’avait empêché de nous avouer immédiatement sa maladresse, et depuis trois heures déjà il errait au hasard dans l’espérance de retrouver son chemin, sans direction arrêtée et sans point de repère. La chute que nous venions de faire dans un pli de terrain caché sous la neige, le força à nous dire la vérité.
Constantin et moi nous sortîmes de nos couvertures et nous nous mîmes en devoir, munis de lanternes, de rechercher la route. En nous retournant, nous pouvions considérer notre traîneau et notre attelage qui, presque entièrement enfouis dans la neige, formaient de loin un tableau sinistre: du traîneau on ne voyait que la capote; et des chevaux, que leurs échines et leurs têtes.
Enfonçant nous-mêmes jusqu’à la ceinture, ne marchant qu’à grand’peine, ayant à lutter contre le vent qui soufflait violemment, contre la neige soulevée par le vent qui nous fouettait la figure et bornait notre vue à quelques pas, nous sentions nos efforts inutiles et nous revenions souvent au traîneau, pour reprendre haleine et recouvrer des forces.
Après une heure de ce pénible travail nous n’étions encore parvenus à aucun résultat: aucune trace par terre, aucun bruit dans l’air ne nous avait indiqué une direction favorable à suivre. La situation était vraiment critique, il fallait prendre un grand parti, nous nous y résignâmes. L’iemschik détela un des chevaux pour gagner rapidement un village dès qu’il aurait retrouvé le chemin, et s’éloigna tout d’abord à pied, tenant une lanterne d’une main et sa bête de l’autre, pour suivre les traces de notre récent passage.
Une fois livrés à nous-mêmes, Constantin et moi, dans ces ténèbres, dans cette solitude, les réflexions nous vinrent en foule. Nous peuplâmes ce désert de brigands qui, heureusement, ne parurent pas. Nous vîmes plusieurs fois passer en imagination des caravanes de Kirghiz, dont nous étions alors en réalité très-proches, et nous nous croyions emmenés prisonniers au fond de la Tartarie, dans des contrées encore insoumises. Nous vîmes aussi, mais cette fois pour tout de bon, cinq ou six bandes de loups qui rôdèrent autour des chevaux pour voir s’ils étaient morts, et qui se dispersèrent heureusement aux détonations de mon revolver de poche. Le premier coup ne fut pas exempt d’émotions, car ne prévoyant pas ce qui devait se passer, j’avais placé mon fusil dans ma malle, et en me servant de mon revolver, je sentais que je commençais une lutte à armes très-inégales.
[Illustration: Les voyageurs égarés par un chasse-neige dans la steppe de Omsk.]
De longues heures d’attente se passèrent ainsi, à la vérité plus longues que des jours, car notre rôle était passif, et tout notre espoir était dans un homme, qui pouvait s’attendre, à cause de son inhabileté, à être sévèrement châtié par nous à notre arrivée dans un village. Trouvant le temps très-long, commençant à douter de la fidélité de notre iemschik, et remarquant la petite quantité de provisions que nous avions emportées avec nous, je proposai à Constantin de suivre à pied les traces de notre cocher, et de tâcher de nous tirer nous-mêmes d’embarras.
Nous allions mettre ce projet à exécution quand, ô horreur! nous nous aperçûmes que l’ouragan, le chasse-neige avait été assez violent pour effacer toute empreinte; nous étions alors bien en détresse, bien isolés, bien véritablement perdus. «Attendons le jour, dis-je à Constantin, peut-être alors dans le lointain apercevrons-nous notre homme, qui lui-même, en ce moment, doit cesser toutes recherches.»
Il y avait une heure environ que nous nous étions replacés l’un à côté de l’autre dans le traîneau, lorsqu’il me sembla distinguer des cris à une distance éloignée. Je répondis, mais ma voix était trop faible et Constantin refusait de se joindre à moi. Peut-être avait-il déjà fait à Dieu ou à Miss Cömpbell le sacrifice de sa vie; mais non, c’était la peur qui lui fermait la bouche. Mon jeune compagnon pensait encore aux brigands et aux Kirghiz. Ce ne fut qu’après d’instantes prières qu’il se décida; alors ces voix, cette dernière lueur d’espoir, parurent se rapprocher; peu après nous hasardâmes quelques mots auxquels on répondit; puis nous reconnûmes enfin nos libérateurs, qui venaient en grand nombre et avec beaucoup de chevaux pour nous tirer d’affaire.
Comme le lecteur peut le penser, il y eut force cris de joie, on plaisanta beaucoup l’inhabileté de notre iemschik, que ses collègues tournaient en ridicule. Seuls les deux pauvres chevaux, qui étaient restés attelés au traîneau, payèrent cher cette aventure. Quand on voulut les retirer de leur trou, ils étaient tout roidis par le froid. Ils ne purent nous suivre, et Constantin comprit que ces hommes se décidaient à les abattre.
Le jour venait de paraître quand nous fîmes notre entrée dans le village. Tous les habitants, instruits du péril que nous avions couru, et placés devant leur porte afin de nous voir passer, s’inclinaient et se signaient par reconnaissance envers le grand saint Serge et la vierge de Kazan.
Notre voyage se continua toute la journée sans incident. La vue de ce grand désert de neige me faisait passer des frissons au souvenir de notre récente aventure. J’ai pensé depuis que, dans le cas où notre iemschik ne fût pas venu à notre secours, le seul point de repère que nous eussions peut-être eu pour nous conduire, c’eût été un cimetière. Dans la steppe, les terrains des morts seuls sont plantés et, à cause de cela, se voient d’extrêmement loin. On fait venir à grands frais des bouleaux de Krasnoiarsk, et cet amas de petits troncs blancs resplendissant au soleil devient un phare pour les voyageurs. Il donne aussi à ce lieu comme un air de fête, et fait naître plutôt des pensées d’espérance et de résurrection que de désespoir et de néant. Un cimetière dans la steppe, les jours de grand froid et de ciel pur, c’est un point qui se détache, plus lumineux encore, dans une immensité brillante.
Le lendemain matin, quand je me réveillai à la pointe du jour, je m’aperçus que nous étions arrêtés. J’ouvris la toile qui fermait par devant la capote du traîneau, je m’assurai que nous étions bien sur la route, et je me pris alors à sourire de notre situation, qui aurait pu faire le sujet d’une jolie caricature. Le paysage n’avait pas changé d’aspect, c’était toujours la steppe, la solitude, l’immobilité. Notre cocher, ayant placé sa tête entre nos provisions et le tablier du traîneau, dormait du plus profond sommeil. Les chevaux, ne se sentant plus poussés, s’étaient arrêtés et dormaient, je pense, aussi. Constantin, fatigué des émotions de la nuit précédente, dormait plus profondément encore. Je considérai un instant ce tableau représentant un traîneau en rapide allure pour un voyage de dix-huit cents lieues, et je réveillai Constantin; je le réveillai, Dieu m’en est témoin, le plus doucement que je pus. Il réveilla, lui, le cocher par de gros coups de poing sur la tête. Puis, le crescendo continuant, le cocher réveilla les chevaux d’une manière que je renonce à décrire. Que serait-il arrivé, bon Dieu! si les chevaux avaient eu eux-mêmes quelqu’un à secouer. En me renveloppant dans ma dacha, je pensai que bien des ordres donnés en vue du bien public doivent souvent ainsi changer de caractère en se transmettant du souverain au garde champêtre, et j’assistai à ces sublimes changements de lumière qui accompagnent toujours un lever de soleil dans une atmosphère sans nuage, et dont la neige de Sibérie aime à refléter les diverses teintes en les pâlissant un peu. Enfin, le 11 janvier, après un voyage dont le lecteur a pu apprécier les péripéties, nous fîmes notre entrée à Omsk, par un froid de quarante-cinq degrés, dont l’intensité ne diminua guère pendant tout le reste de mon séjour en Sibérie.
Beaucoup de géographes nomment à tort Tobolsk comme la capitale de la Sibérie: c’est à Irkoutsk que revient cet honneur. Tobolsk n’est même pas le siége d’un gouvernement, car c’est Omsk qui est la capitale de la Sibérie occidentale.
Je n’ai eu besoin que d’un très-court séjour à Omsk pour m’applaudir d’être passé par cette ville. Cette place forte, car c’en est une, est située au haut d’un petit coteau, sur les bords de l’Irtyche. La vue s’étend donc à l’aise sur cette large et belle rivière; puis, après l’Irtyche dont un petit mamelon marque la rive opposée, on aperçoit la steppe, la steppe à perte de vue à droite, à gauche et devant soi; la steppe qui, considérée ainsi d’en haut, n’est plus la grande uniformité dont j’ai parlé précédemment. La neige prend çà et là des teintes si différentes et si accentuées, et ces teintes se déplacent les unes par rapport aux autres si perpétuellement et avec tant d’art, que la steppe vue de Omsk est plus belle, plus variée, plus imposante que la mer. Un Français, dont j’ai déjà annoncé la rencontre au lecteur, et avec qui j’ai été souvent pendant de longues heures, sans m’en lasser, contempler ce spectacle, me contait que, pendant l’été, la steppe était plus attachante encore. L’herbe, me disait-il, prend souvent des teintes extrêmement foncées, presque noires; et il semble alors qu’au lieu d’une prairie on ait devant soi un gouffre immense s’ouvrant béant et insondable; puis, une heure après, suivant la position du soleil et l’état de l’atmosphère, on a sous les yeux une verdure indéfinie, image printanière qui fait oublier l’impression précédente, et rappelle la gaieté.
La steppe, pour les habitants de Omsk, c’est comme la montagne pour les montagnards, la mer pour les matelots, le désert pour les indigènes du Sahara, le ciel pour les voyageurs. Tous les matins on la consulte; c’est elle qui indique le temps, et par conséquent, décide les actions de la journée. A Omsk on aime la steppe: c’est elle qui nourrit les troupeaux et qui renferme les bêtes sauvages dont la chasse est, pour les habitants de cette contrée, le passe-temps favori. Les fêtes publiques se font sur la steppe; la promenade est en vue de la steppe. Aller sur la steppe ou la voir constitue en somme le fond de la vie des Omskois; et quand une fois, en effet, on a vu la steppe de Omsk, on comprend cette passion: moi-même, qui avais manqué y perdre la vie, et qui aurais voulu lui garder rancune, j’étais plus enthousiaste encore que les autres, et je ne m’arrachais qu’avec peine à la contemplation de ce beau spectacle.
La société dans les villes sibériennes se compose des fonctionnaires, qu’on appelle l’aristocratie, et des marchands ou des mineurs. A Omsk seulement se trouve un troisième élément; une véritable bourgeoisie, c’est-à-dire une classe d’hommes ayant fait fortune, ne cherchant pas à l’augmenter et employant leurs loisirs à s’amuser et à s’instruire.
Le premier de ces bourgeois à qui je fus présenté, m’ayant vanté le décret d’affranchissement des serfs, je lui parlai de ma conversation de Kazan avec le vieil aristocrate. «Ce monsieur ne vous a pas raconté, me dit-il, toutes les vexations que les seigneurs faisaient constamment endurer à leurs vassaux, les exactions dont ils se rendaient coupables. Il ne vous a pas dit que les serfs n’avaient jamais le droit de quitter le territoire de leur suzerain, quelques nombreux coups de bâton qu’ils aient pu y recevoir, et qu’en revanche, les suzerains jouaient souvent entre eux, sur un coup de dés, la propriété de cinq ou six familles. Il ne vous a pas dit que les seigneurs, devant chaque année à l’Empereur l’abandon d’un certain nombre de leurs vassaux, ils choisissaient naturellement parmi les moins vigoureux qui, malgré le mauvais état de leur santé, devenaient soldats pour la vie. Certainement, m’ajouta-t-il, nous ne jouissons pas encore d’une extrême liberté; nous ne pouvons pas quitter sans permission le territoire russe avant d’avoir satisfait à la loi du service militaire; nous ne pouvons changer ni de religion ni de patrie; mais au moins la situation est la même pour tous et la souveraineté de l’Empereur n’est pas à comparer à la suzeraineté vexatoire des seigneurs.»
Il faudra certainement une grande habileté au tzar pour opérer, sans secousse et sans ouvrir la porte aux révolutions, les réformes libérales nécessaires. Il y arrivera, je l’espère, grâce au fétichisme dont sa personne est entourée. Ce dont, peut-être, il ne se défie pas suffisamment, c’est de la puissance toujours croissante de la classe marchande qui a en main la grande fortune, qui est encore aujourd’hui dévouée à l’Empereur en haine de la noblesse, mais qui pourrait bien se tourner contre son bienfaiteur, dès qu’elle se sentirait suffisamment forte.
Un autre bourgeois de Omsk ne m’intéressa pas moins vivement: M. Kroupinikoff. Il était resté quinze ans au milieu des Kirghiz, comme fonctionnaire chargé d’une mission difficile.
Les Kirghiz, dont le territoire est soumis au tzar, n’en sont pas moins restés sauvages et désireux de recouvrer tôt ou tard leur indépendance nationale. Afin de les empêcher de se réunir en grand nombre, le gouvernement leur a assigné à chacun une zone d’où il leur est interdit de sortir sous peine de mort.
M. Kroupinikof devait s’assurer si chaque Kirghiz se trouvait bien dans les limites de son territoire respectif.
Il avait, pour remplir cette tâche, une escorte insuffisante: «La preuve, me dit-il, c’est qu’une fois, je fus attaqué par ces gens-là, fait prisonnier, et je ne sais ce qui serait advenu si je n’avais pu fuir, hélas! sans monture et presque sans provisions. Cette entreprise était peut-être plus périlleuse encore que le séjour chez les Kirghiz, dont le caractère, en somme, n’est pas féroce. Ce qu’ils haïssaient en moi, c’était le fonctionnaire et non pas l’homme.
»Pendant quinze jours et quinze nuits, je franchis la steppe à pied malgré la neige et malgré le froid. J’osais à peine toucher aux provisions que j’avais réussi à prendre avec moi, de peur d’en manquer totalement avant mon arrivée à Omsk. C’est à cette aventure que je dois la maladie dont vous me voyez tourmenté, et dont je n’espère plus me guérir.» Le pauvre homme avait en effet un tremblement nerveux par tout le corps, qui ne le laissait pas une minute en repos, et qui fatiguait à la longue ceux mêmes qui en étaient témoins.
«Si vous voulez, monsieur, m’ajouta-t-il fort aimablement, je vous conduirai à un campement de Kirghiz que je connais près d’ici; je serai heureux de faire avec vous une promenade qui me rappellera mes anciennes occupations.» J’acceptai avec enthousiasme, et le lendemain de bonne heure, nous partîmes ensemble en traîneau dans la direction du Sud.
Les Kirghiz faisaient partie autrefois de la grande famille mahométane, et habitaient sur les bords fleuris du Tigre et de l’Euphrate. On ignore à quelle époque et surtout à la suite de quel différend, ils furent défaits par les Turcs et relégués dans la grande steppe tartare. Bien des fois ils essayèrent, mais en vain, de reconquérir leur ancien territoire. On cite particulièrement une expédition de Kirghiz qui parvint jusqu’à Taschkent en 1738.
Müller nous apprend quelques-unes des institutions de ce peuple, pendant la période qui précéda leur soumission définitive aux Russes. Quand la guerre était déclarée, le chef désignait nominativement ceux qui devaient partir, et leur assignait la quantité d’armes et de chevaux qu’ils devaient fournir à l’armée.
Les jugements étaient rendus par une assemblée de vieillards. Celui qui s’était rendu coupable d’un meurtre subissait d’abord les peines qui lui étaient assignées par le tribunal, puis il était livré aux parents de sa victime, qui étaient libres de le tuer ou de le garder comme esclave. Dans ce dernier cas, l’assassin devait fournir à ses maîtres cent chevaux et deux chameaux, en pouvant à sa guise remplacer chaque cheval par cinq moutons ou brebis.
Si l’assassinat avait été commis sur une femme ou sur un enfant, les parents de la victime n’avaient plus alors droit de vie et de mort sur le coupable, et l’amende était réduite de moitié. Le crime de viol était assimilé à ce dernier cas et puni de la même manière.
Les Kirghiz[8] ont encore aujourd’hui un grand nombre de magiciens, aux révélations desquels ils croient plus ou moins, suivant le mode que ces magiciens emploient pour rendre leurs augures.
[8] PALLAS.
Les uns font leurs prédictions avec des livres, sans recourir aux astres.
D’autres se servent de l’omoplate d’une brebis. Il est absolument nécessaire que cet os ait été dépouillé avec un couteau, et que personne n’y ait porté les dents, sans quoi, il n’aurait pas de vertu. Lorsqu’on fait une demande à l’un de ces devins, il pose cette omoplate sur le feu, et formule ses prédictions d’après les rayons ou fentes que l’ardeur du feu occasionne sur la partie unie de cet os. Ces devins prétendent, à l’aide de leur science, pouvoir déterminer à quel éloignement se trouve une personne qui est absente.
«Les Kirghiz appellent la troisième classe des magiciens, Bakscha. Pour en obtenir une réponse, il faut leur donner un cheval, un mouton et un bouc. Le magicien commence par entonner des cantiques, en jouant d’un tambour garni d’anneaux; il joue de cet instrument en faisant des sauts et des contorsions pendant une demi-heure. Il fait ensuite avancer une brebis, l’égorge, reçoit le sang dans un vase fabriqué pour cet usage, prend la peau pour lui, et distribue la chair aux spectateurs, qui la mangent. Il prend ensuite les os, les teint en rouge ou en bleu, et les jette à l’ouest. Il verse le sang du même côté, recommence ses contorsions, et répond quelque temps après à la demande qui lui a été faite. Une quatrième classe de devins est appelée Kamtscha. Ils tirent leurs augures de la couleur de la flamme qui s’élève du beurre ou de la graisse qu’ils jettent dans le feu. On fait peu de cas de cette dernière classe.»
Il y avait deux heures environ que je voyageais en tête-à-tête avec M. Kroupinikoff, quand j’aperçus trois tentes faites de pieux piqués à côté les uns des autres et recouverts de feutre. Comme nous avions été signalés depuis longtemps, le chef de la famille nous attendait devant son campement. Cet homme était d’une haute stature; son visage était empreint de fierté, et son accoutrement, composé en grande partie de trophées de chasse, était vraiment pittoresque. Sa coiffure se composait d’un capuchon en laine rouge, surmonté d’une tête de loup empaillée, dont les oreilles, se dressant en avant, semblaient plutôt appartenir à l’homme. Ses épaules étaient aussi couvertes d’une chemise rouge et de fourrures de loup. A sa ceinture pendait, comme à celle des Écossais, une poche en peau de cerf blanc du désert. Ses jambes étaient entortillées dans des peaux de différentes couleurs; les semelles de ses chaussures étaient faites de pailles tressées, et ses pieds disparaissaient en partie sous des guêtres de cuir, s’élargissant par le bas comme les pantalons mexicains. A l’exemple des anciens barbares, cet homme portait à la fois sur lui ses armes de guerre et ses armes de chasse. Il avait un arc sur l’épaule, des flèches en bandoulière, un faucon sur le poing et à la ceinture un énorme casse-tête. Cette arme lui servait à abattre les loups; quand, véritable centaure, il les avait atteints, grâce à la vitesse de son cheval. Près de là était un lévrier dont on ne trouve, paraît-il, l’espèce que chez ces peuplades sauvages. Ces lévriers ont le poil ras sur tout le corps, excepté sur les oreilles où il est au contraire démesurément long. En voyant celui-là, je crus d’abord qu’il avait été tondu par les Kirghiz, qui ont pour ces lévriers la plus tendre sollicitude; mais M. Kroupinikoff m’assura le contraire, et j’en eus plus tard des preuves incontestables. Ces lévriers sont aussi, m’a-t-on dit, plus rapides et plus intelligents que leurs pareils d’Écosse ou de Syrie. Excepté, du reste, cette particularité des poils longs sur les oreilles, qui nuit à leur beauté, ces animaux sont d’une élégance vraiment exceptionnelle.
Les Kirghiz sont mahométans, les femmes de cette tribu s’étaient donc cachées dans les tentes pour se dérober à nos regards. M. Kroupinikof ne voulut pas déplaire au chef en me faisant pénétrer dans les tentes, et préféra lui demander de me montrer comment il chassait le loup au casse-tête.
En un instant cet homme fut à cheval et il exécuta devant nous une fantasia, qui aurait fait honte même à des Arabes, s’ils en avaient été témoins; aux allures les plus rapides, il se couchait sur son cheval, se dissimulait derrière l’encolure, se baissant assez pour frapper la neige de son casse-tête. Parfois, s’accrochant à je ne sais quelle partie du harnachement, il nous paraissait être complétement sous le ventre de sa monture.
Cette figure sauvage entourée d’étoffes rouges, ces oreilles de fauve, ce souple animal se tordant sur un cheval affolé, offraient un spectacle intéressant et fantastique. Nous dîmes adieu à ce fils de Gengis-Khan, et nous revînmes à Omsk, l’esprit tout rempli de cette vision bizarre.
J’en fus distrait par un divertissement particulier à cette ville, auquel je pris grand plaisir. Ce divertissement n’a lieu que pendant les trois premiers jours de l’année. Il consiste à aller rendre visite à ses amis en costume travesti et le visage couvert d’un masque, de telle sorte qu’on ne puisse pas être reconnu par les personnes chez qui l’on va. Souvent, pour donner plus de piquant à ce plaisir, des familles changent mutuellement de demeure, se masquent aussi, et alors visiteurs et visités se trouvent également mystifiés. Généralement ces réunions se passent en danse et en goûter. La société de Omsk est trop restreinte, pour que les intrigues puissent y trouver une place importante, et trop strictement délimitée, pour qu’une pareille habitude puisse engendrer de graves inconvénients; mais il n’en est pas moins vrai que pendant ces trois jours, il y a peu de villes au monde où les rires éclatent aussi nombreux et aussi francs, que dans ce centre privilégié de la grande steppe tartare.