CHAPITRE XIII
TENTATIVE D’ÉVASION D’UN POLONAIS. -- LES FOURRURES.
Pourquoi les Polonais exilés ne peuvent pas s’évader. -- Péripéties d’une tentative d’évasion. -- Chasse à l’ours. -- La voirie en Sibérie. -- Chasse au loup. -- Un renard bleu. -- Les diverses valeurs des fourrures.
Après ce que je viens de dire sur la vie de M. Schlenker, sur son commerce, et surtout sur ses chasses, on se demandera peut-être comment les Polonais déportés en Sibérie ne profitent pas de la quasi-liberté dont ils jouissent à présent pour s’enfuir. Ils ne pourraient pas, il est vrai, rentrer dans leur patrie; mais ils vivraient libres dans le pays qu’ils auraient adopté de leur plein gré, sous un climat certainement moins inhospitalier que celui de la Sibérie. Cette ressource leur est malheureusement refusée.
De même que l’Égypte tout entière est contenue dans la vallée du Nil, la Sibérie n’est guère habitée que près de la grande route qui conduit de l’Oural aux rives du fleuve Amour et à son embouchure. Tout le reste de cet immense territoire, connu sous la même dénomination, n’est, sauf peut-être encore le bord des fleuves, qu’un immense désert recouvert de forêts. De plus, la frontière entre les possessions russes et le Céleste Empire est marquée par une chaîne de montagnes très-élevées et d’un accès difficile. Quand bien même les fuyards parviendraient à la frontière, ils se trouveraient ensuite dans le grand désert de Gobi, sans abri, sans provisions, et surtout sans passe-port pour entrer dans la Chine proprement dite: ils auraient donc à craindre les répressions chinoises, mille fois plus terribles que l’exil en Sibérie, ou plutôt l’extradition, suivie d’une nouvelle incarcération au bagne, et d’un exil perpétuel au Kamtchatka ou dans l’île de Tarakaï.
En arrivant à Irkoutsk, je fus quelque temps malade, par suite de la fatigue que m’avait occasionnée mon voyage prolongé en traîneau. Pendant ces journées longues et tristes, -- car rien n’est pénible comme la maladie dans l’éloignement et dans la solitude, -- je reçus souvent la visite d’un déporté polonais qui, ayant vécu autrefois en France, éprouvait un immense plaisir à venir causer avec moi des lieux où il avait passé les années de sa jeunesse et connu le bonheur pendant sa vie agitée. Il se nommait Bohdanovitch. Nos longues conversations me furent souvent d’un grand secours contre l’ennui. Parmi tous ceux de sa race exilés en Sibérie, il fut le seul qui me sembla devoir continuer à souffrir indéfiniment de l’exil lui-même. Il parlait du bagne avec une grande indifférence; il me répétait souvent qu’il donnerait volontiers toute sa fortune pour revoir la France, et surtout le Poitou, où il avait vécu longtemps, et d’où il était parti pour se mêler à l’insurrection de la Pologne, sur les conseils de son père, et contre sa propre volonté.
Une fois libre dans Irkoutsk, un tel homme devait essayer de sortir de la Sibérie, pour revenir en France. Voici en quels termes il me raconta les efforts qu’il avait faits dans ce but:
«J’avais résolu, ainsi que deux de mes compatriotes, pendant le mois d’avril 1871, de gagner la Chine à travers bois. Nous réussîmes à nous procurer des fusils, bien que le règlement nous défendît d’en porter[10]. Nous prîmes aussi d’énormes couteaux, et nous tentâmes, à la fin du mois de mai, de mettre notre projet à exécution. Malheureusement, à cette époque, la fonte des neiges est encore trop récente et, par conséquent, la terre trop marécageuse pour qu’on puisse accomplir des marches forcées. Nous dûmes rentrer à Irkoutsk, avec mille précautions, cachant nos fusils sous nos vêtements, craignant à chaque instant d’être soupçonnés et fouillés.
[10] A présent encore, les Polonais exilés ne peuvent porter une arme que munis de la permission du gouverneur militaire.
»On s’était bien aperçu de notre absence; mais comme notre projet de nous enfuir n’était pas même venu à l’idée de l’autorité, tant la chose, ici, est regardée comme impossible, nous fûmes seulement réprimandés. De nombreuses patrouilles, à partir de ce jour, parcoururent la campagne, et nous inspirèrent plusieurs fois la pensée de renoncer à notre entreprise. Notre courage, cependant, vainquit nos appréhensions, et, par une belle nuit du mois de juin, nous sortîmes de la ville.
»Toutes nos provisions tenaient dans des besaces, que nous étions obligés de porter sur nos épaules; car dans les bois si épais de la Sibérie, quelles bêtes, autres que les fauves, pourraient y circuler? Nous passâmes facilement l’Angara, en faisant accroire à un batelier que nous venions de Iakoutsk, faire un pèlerinage au couvent de Saint-Innocent[11]. A peine débarqués sur l’autre rive, nous sortîmes de la route et nous nous enfonçâmes dans la forêt. Dès que nous eûmes suffisamment marché pour nous croire à l’abri de toutes recherches, nous fîmes halte, pour nous livrer à l’émotion qui nous gagnait. Des larmes de joie coulaient de nos yeux. Nous nous croyions libres enfin!...
[11] On rencontre ainsi souvent en Sibérie de pauvres gens qui parcourent à pied des distances énormes pour aller prier auprès du tombeau ou de l’image d’un saint. Il n’est même pas rare, paraît-il, que des paysans entreprennent ainsi le voyage de Jérusalem. Beaucoup renoncent en route à leur projet, par suite d’excès de fatigue et non par manque de courage. On en a vu quelquefois parcourir jusqu’au bout cette formidable distance.
»Jamais je n’oublierai, me dit mon interlocuteur, ce moment d’enthousiasme, qui fut, hélas! suivi de si poignants déboires! Nous nous jurâmes mutuellement aide et protection jusqu’à la mort, et nous continuâmes notre marche forcée vers le Sud.
»Pendant les premiers jours, nous étions remplis de gaieté et d’entrain. Nous regrettions bien un peu de ne pouvoir rentrer, le soir, sous quelque abri, ne fût-ce que sous une tente, pour nous reposer des fatigues de la journée. Mais notre repas, composé de nos provisions encore fraîches, nous redonnait des forces, et surtout l’espoir de fouler peu après le territoire chinois. Que de beaux rêves nous fîmes alors! que de projets d’avenir, qui aboutirent, pour mes deux pauvres compagnons, à une mort prématurée, et, pour moi, à un exil que je crois maintenant perpétuel!
»Une pluie abondante et continuelle nous assaillit, peu de jours après notre entrée dans les bois. Nos vêtements furent bientôt transpercés, et le feu que nous parvenions, avec peine, à allumer chaque soir, ne suffisait pas pour les sécher. Le matin, à notre réveil, tous nos membres étaient engourdis par le froid et l’humidité. La fièvre ne tarda pas à s’emparer de nous, et augmenta notre fatigue. De plus, nos provisions diminuaient sensiblement. Afin de les conserver, nous eûmes plusieurs fois recours à la chasse, mais notre marche était alors considérablement ralentie.
»En effet, les animaux que l’on rencontre le plus fréquemment dans ces parages, ce sont des coqs de bois. On ne peut parvenir à les atteindre qu’avec de très-grandes précautions. Dès que l’on aperçoit l’un de ces animaux, il faut immédiatement s’arrêter, et se tenir immobile jusqu’à ce qu’il commence à chanter. Dès qu’il fait entendre sa voix, il est en quelque sorte grisé, et il perd l’ouïe et la vue, dont les perceptions sont chez lui extrêmement fines et sensibles. C’est le moment d’avancer. Mais si le chasseur fait un pas après que le chant de l’oiseau a cessé, il est découvert, et perd tout le fruit de sa patience. Nous pouvions ainsi nous rapprocher énormément des coqs de bois et les tirer à coup sûr; mais que d’heures précieuses il nous fallait perdre pour acquérir un seul de ces oiseaux!
»Près des rives d’une petite rivière que nous dûmes passer à la nage (incident qui augmenta considérablement notre fièvre), nous rencontrâmes quelques lièvres, moitié blancs et moitié jaunes, à cause de la saison[12]. Mais toutes ces ressources ne contre-balançaient pas les fatigues que nous causaient la marche, la pluie et les fièvres: quand nous arrivâmes au pied de la chaîne de montagnes qui marque la limite de la Sibérie, nos jambes fléchissaient, nous nous traînions à peine. L’eau-de-vie, que nous avions emportée en grande quantité, parvenait seule à nous soutenir; mais elle allait diminuant considérablement. Enfin, toutes nos provisions se trouvèrent épuisées quand nous parvînmes à mi-côte de la montagne, au point où la végétation disparaît pour faire place aux prairies, et enfin aux rochers.
[12] Beaucoup d’animaux sibériens, qui sont blancs pendant l’hiver, reprennent pendant l’été la fourrure que nous leur connaissons dans nos climats tempérés. L’hermine est au nombre de ces animaux et devient jaune pendant la belle saison. Une hermine d’été ne vaut presque rien aux yeux des connaisseurs.
»Mes deux compagnons, se sentant à bout de forces, se couchèrent alors, mais, hélas! pour ne plus se relever!... J’assistai, pendant deux jours, à leur cruelle agonie, et je recueillis leur dernier soupir. Je leur fis une tombe comme je pus; je fabriquai deux croix, que je plantai en terre. Puis, sentant l’impossibilité de vivre sans provisions en dehors de la forêt, je pris la résolution de revenir sur mes pas, et de regagner Irkoutsk, malgré le bagne, malgré les souffrances qui devaient m’y attendre.
»Mais, avant de partir, m’ajouta ce pauvre homme, j’abreuvai de malédictions la cime de cette montagne, qui se dressait devant moi comme un bataillon de gendarmes russes, et qui m’empêchait d’apercevoir, ne fût-ce qu’un seul instant, une autre terre que ce perpétuel empire!
-- Mais cet empire, lui répondis-je, sait encore être clément, puisqu’il ne vous a pas puni de votre rébellion. -- C’est vrai; on m’a non-seulement pardonné, à cause des souffrances que j’avais endurées, mais on m’a même accordé plus de liberté que je n’en avais auparavant.» Puis il ajouta, avec une tristesse profonde: «Ils sont tellement sûrs que je ne recommencerai pas!»
Je lui demandai comment il n’était pas mort pendant le trajet de son retour:
«Grâce, dit-il, à ma constitution exceptionnelle. Je vivais de racines, de résine, et de ce petit fruit rouge dont les Sibériens font une espèce de vin[13]. Je ne pouvais marcher que fort lentement. La pluie ayant cessé, je me trouvai peu à peu reprendre des forces, malgré la maigre nourriture dont j’étais forcé de me contenter. Quand je parvins à la petite rivière dont je vous ai parlé, j’eus l’idée de me fabriquer un radeau, afin de voyager à l’aide du courant, et de diminuer ainsi ma fatigue. J’y réussis, non sans peine, et, en me plaçant sur ce navire improvisé, je me crus sauvé.
[13] C’est un petit fruit qui ressemble à celui de l’églantier. On le laisse infuser pendant quinze jours dans de l’eau-de-vie avec du sucre, et on fabrique ainsi une boisson qui n’est pas désagréable.
»Mais, peu de jours après, comme j’avais attaché mon embarcation au rivage, pour aller dans les bois chercher quelques racines et quelques fruits pour me nourrir, je me trouvai tout à coup en présence d’un ours énorme. Mon fusil était sur le radeau; je n’avais que mon couteau à ma ceinture, et, bien que j’eusse entendu parler de la manière dont les Sibériens tuent cette bête féroce, je n’osai pas, tout d’abord, m’exposer à un pareil danger. Je m’enfuis: efforts inutiles! Je grimpai à un arbre: peine perdue! L’ours me suivait toujours... Enfin, n’espérant plus pouvoir éviter une lutte, je réunis tout mon courage, et j’attendis l’animal de pied ferme. A la mode sibérienne, je profitai du moment où la bête se dressa sur ses pattes de derrière, je me précipitai dans ses pattes de devant, comme dans les bras d’un homme qu’on embrasse, et je lui plongeai mon couteau dans le dos, à droite de l’épine dorsale, afin d’atteindre le cœur. L’ours s’affaissa immédiatement, et j’en fus quitte pour quelques déchirures sur les deux épaules.
»Je remontai dans mon bateau, en emportant ma proie, dont je mangeai quelques parties, et je revins à Irkoutsk, me livrer aux autorités russes, qui me pardonnèrent, comme vous le savez déjà, convaincues de ma résolution de vivre désormais tranquille dans cette ville, en attendant ma grâce.»
On peut voir par cette histoire combien il serait difficile aux exilés de s’évader. Quand bien même de grandes précautions et d’amples provisions leur permettraient de séjourner très-longtemps dans les bois, l’abondance de la neige les en chasserait pendant l’hiver et les ramènerait de force sur le chemin battu, c’est-à-dire entre les mains des autorités. Une évasion pareille à celle que je viens de raconter devrait donc, pour réussir, être accomplie en trois mois, ce qui est matériellement impossible.
Pendant mon séjour à Irkoutsk, M. Silegnikof, le général gouverneur, fut rappelé à Pétersbourg. Un grand nombre des personnes que j’avais connues partirent avec lui et le précédèrent même pour avertir les syndics de tous les villages de faire niveler la neige sur la route, afin d’éviter à ce vieillard les fatigues d’un aussi long trajet. M. Bohdanovitch fut, à partir de cette époque, ma société la plus habituelle.
Pendant l’hiver, en Sibérie, aucun de nos moyens de nettoyage et d’assainissement des villes ne peut être employé. Les détritus et les immondices sont ramassés par des chariots et portés sur le lit de la rivière. Tant que les froids durent, cette accumulation n’a pas de grands inconvénients; mais on se figure aisément ce qui a lieu au dégel. Une odeur infecte se répand dans l’atmosphère; l’eau n’est pas buvable pendant toute une semaine. Rien n’est malsain comme les villes de Sibérie au moment du printemps.
Pendant mon séjour à Irkoutsk, une quantité d’oiseaux énormes s’abattaient constamment sur la glace salie de l’Angara, et nous nous plaisions souvent, M. Bohdanovitch et moi, à aller les attendre dans la campagne et à les tirer au passage, quand ils se rendaient à ce lieu repoussant pour y trouver leur nourriture, ou quand ils en revenaient.
Nous parcourûmes plusieurs fois ensemble les environs d’Irkoutsk, et nous visitâmes quelques maisons de campagne, appartenant aux richards dont j’ai parlé précédemment, particulièrement celle de M. Trapeznikof. Quand on habite un pays couvert de forêts, arrosé par trois rivières, et qu’on peut dépenser beaucoup d’argent, il est facile de créer des propriétés charmantes. Notre goût français eût certainement fait merveille en pareil cas. Bien que l’architecte de M. Trapeznikof n’ait pas profité de tous les avantages qu’il avait à sa disposition pour arranger cette villa, elle n’en est pas moins remarquable: les mouvements de terrain, les lacs, les cascades s’y trouvent en abondance, et toutes ces choses, même créées de main d’homme, quand elles sont placées au milieu d’une belle forêt, forment toujours des sites charmants.
Quand M. Silegnikof eut quitté Irkoutsk, ce fut M. Solachnikof qui devint momentanément général gouverneur. Cet homme aimable savait mêler les distractions agréables aux soucis des affaires, et je fus invité une fois à l’accompagner dans une chasse aux loups qu’il fit dans les environs de la capitale sibérienne.
On appâte ces animaux, un ou deux jours auparavant, à l’aide de chevaux et de bœufs morts, puis on s’approche en grand nombre en formant un cercle autour de ces engins comme centre. Je n’ai vu dans aucune ménagerie des loups comparables à ceux de Sibérie. Ils sont d’une taille et d’une grosseur surprenantes. C’est un immense plaisir que de tirer ces bêtes fauves dès qu’en s’enfuyant elles ont dépassé la ligne des chasseurs. Malheureusement, il est presque impossible de les approcher quand elles sont mortes, à cause de leur odeur et des milliers de petites bêtes qui s’échappent de leur fourrure.
Nous revenions de cette chasse tranquillement au pas de nos montures qui nous avaient menés par la route du lac Baïkal, assez près du rendez-vous dans la forêt, quand tout à coup apparut et s’enfuit à travers les arbres un petit animal auquel je ne pris pas garde tout d’abord, mais que je tâchai de distinguer de mon mieux, quand un de mes voisins se fut écrié: Un renard bleu!
Un renard bleu! répétâmes-nous tous ensemble pour avertir une bande de chasseurs qui se trouvait à quelque distance. Un coup de fusil retentit. L’animal fléchit, puis reprit sa course. «Touché!» dit le général gouverneur; puis s’adressant aux Bouriattes qui avaient appâté les loups et qui, munis de patins à neige, pouvaient arpenter la forêt: Il me faut ce renard bleu; il est grièvement blessé, vous devez pouvoir l’atteindre.
Cet ordre était donné fort aimablement à mon intention, car le lendemain je recevais la peau de cet animal soigneusement retournée et préparée pour l’empaillage.
Comme je l’ai dit plus haut, on attache une grande importance en Russie, pour apprécier un homme, à la fourrure dont il est revêtu. La peau la plus appréciée est sans contredit celle du renard bleu, mais seulement la partie de cette peau qui recouvre les pattes. Il n’est même pas d’usage de se servir du reste de la peau de cet animal. On l’envoie en France ou en Angleterre pour faire la joie des femmes de ces deux pays, qui se croient fort élégantes en se revêtant de cette fourrure, et qui seraient ainsi en Russie, et notamment à Irkoutsk, la risée des connaisseurs. La preuve de ce que j’avance, c’est que dans la capitale de la Sibérie une peau de renard bleu ou seulement les quatre pattes se vendent le même prix, c’est-à-dire soixante-dix ou quatre-vingts francs. De plus, un renard bleu tout à fait de première qualité ne peut pas dépasser la valeur de cent à cent cinquante francs. Comment alors certaines pelisses de renards bleus, renommées dans toute la Russie, seraient-elles estimées trente-cinq ou quarante mille francs, si les peaux tout entières des animaux qui les composent avaient été employées?
La fourrure la plus estimée après celle-ci est le castor; aussi ne voit-on que très-peu de pelisses faites de la peau de cet animal.
Après le castor vient la zibeline, qui est assez employée pour manteaux, au moins sur les manches et sur les collets. Ces vêtements de somptueuse apparence sont quelquefois doublés à l’intérieur de peaux beaucoup plus ordinaires: j’en ai même vu à Saint-Pétersbourg qui n’étaient pas doublés du tout.
Au quatrième rang se trouve la iénotte. Cet animal est la grande ressource des voyageurs, parce que sa fourrure est encore classée parmi les élégantes, bien que le prix en puisse extraordinairement varier suivant la longueur et l’épaisseur du poil. J’ai vu des pelisses en iénotte valant deux cent cinquante francs, et j’en ai vu d’autres estimées douze mille francs. Comme la différence de la fourrure ne peut pas s’apprécier de très-loin, il est d’usage de regarder comme élégant un homme revêtu de peaux d’iénotte, bien que le plus souvent sa pelisse n’ait en réalité que peu de valeur.
On place généralement au cinquième rang la martre, animal très-différent de la zibeline, bien que ces deux noms se trouvent souvent placés à tort chez nous à la suite l’un de l’autre. La fourrure de la zibeline est foncée, très-épaisse et un peu rude au toucher; celle de la martre, au contraire, est jaune clair et ressemble plutôt à un duvet soyeux.
Enfin, la fourrure le moins estimée et le moins portée, par conséquent, par la classe riche, c’est l’astrakan. Dans certaines villes telles que Moscou et Irkoutsk, où la mode est scrupuleusement respectée, il serait même fort risqué de paraître dans le monde revêtu de cette fourrure. Le bonnet d’astrakan surtout est regardé avec le plus grand mépris, et si certains Russes se sont posés en principe (je le tiens de leur propre bouche) de ne jamais daigner saluer dans les rues les personnes à pied, il leur répugnerait sans doute bien plus encore de paraître l’ami de quiconque serait revêtu d’astrakan.
Les autres fourrures, telles que le mouton, l’ours, l’élan, servent aux hommes du peuple. Cependant, comme elles sont les plus chaudes, les riches ne dédaignent pas de s’en revêtir en voyage. Seulement ils font ajouter à leur manteau des collets en castor, en renard ou en iénotte.
Je me dispenserai dans le reste de ce travail de dire que les Russes sont vaniteux.
Est-ce, me répondra-t-on, parce qu’ils ne le sont pas?
Non, mais parce qu’après ce chapitre, une pareille diatribe me semble tout à fait inutile.