CHAPITRE III
MOSCOU -- NIJNI-NOVGOROD.
Le Kremlin. -- Équipages et visites de la vierge d’Inverski. -- Origine du christianisme en Russie. -- Un mot sur Troïtsa. -- Rencontre d’un compagnon de voyage. -- Achats de fourrures. -- Passage de l’Oka en traîneau.
Je ne peux mieux comparer la disposition des rues à Moscou qu’aux cercles concentriques d’une toile d’araignée. Des rues droites partant du Kremlin comme centre coupent proportionnellement toutes ces artères circulaires, de telle sorte qu’il est impossible de se perdre dans la ville malgré son immensité.
Chaque cité russe a son Kremlin. C’est une enceinte qui contient généralement une forteresse, l’habitation de l’Empereur et une ou plusieurs églises. Le Kremlin de Moscou jouit d’une grande réputation à cause de son immensité, de ses souvenirs historiques et de la richesse de ses sanctuaires. Il est presque moderne et reconstruit depuis l’incendie de 1812. On peut visiter encore un petit spécimen de l’ancien monument. Il serait difficile de dire à quel style il appartient: on y trouve un mélange de tous les goûts asiatiques depuis l’extrême Orient jusqu’à Byzance. Des murs extraordinairement épais, une série de petites chambres voûtées ou se terminant en pointe, d’étroites fenêtres qui ne laissent pénétrer à l’intérieur qu’une lumière mystérieuse, tamisée encore par des vitraux de couleur, des portes basses surmontées de l’ogive mauresque, des murs dorés depuis le plancher jusqu’au plafond, sur lesquels sont dessinées des figures de saints dont la tête et les mains sont seules peintes ou émaillées; çà et là des monstres chinois; des portes s’ouvrant parfois à la hauteur d’un premier étage et, par conséquent, des escaliers suspendus pour passer d’une chambre à l’autre; voilà l’ancien Kremlin. On se demande, en parcourant ce labyrinthe compliqué, si l’on est dans un oratoire ou dans un salon, dans un lieu de plaisir ou dans une cave d’inquisition. La nouvelle habitation des Empereurs est toute différente. Bien que d’un goût douteux, elle est en harmonie par son immensité avec l’empire dont elle est le siége. On n’a pas ménagé la place. La salle du trône est une vraie steppe à traverser. C’est presque monstrueux de grandeur. Quel n’a pas été mon étonnement de rencontrer là plusieurs statues ou portraits de Napoléon Ier! Les Russes, loin de porter rancune à notre héros militaire, aiment à rendre hommage à sa gloire. Admirer ainsi le génie partout où il se trouve, alors même qu’on en a été victime, est la marque d’un esprit large et de hauts sentiments.
J’avais terminé ma première visite au Kremlin, et, tout entortillé de fourrures, je me faisais conduire à l’hôtel. Je rêvais indolemment, quand mon cocher se retourna subitement, et, avec un sourire bête, prit mon bonnet de fourrure, en soulevant aussi le sien. O pénible conséquence de la diversité des langues! je crus à une farce, à une farce de cocher. Mais ne pouvant l’abreuver d’injures, je lui rendis son sourire en rentrant ma colère. Pourtant, je redemandai par gestes mon bonnet: il me répondit par trois inclinations, autant de signes de croix, et me sourit de nouveau béatement. J’allais alors me décider à reconquérir mon bien par force, lorsque je m’aperçus que sous la porte Spasskoï, où nous étions alors, tout le monde était nu-tête.
C’est que cette porte est surmontée de l’image de la vierge d’Inverski, la vierge préférée des Moscovites, la vierge miraculeuse, celle dont le pouvoir a été assez grand pour arrêter l’incendie du Kremlin, l’incendie allumé par Rostopchine, beaucoup moins populaire en Russie, -- voyez ce qu’est le vent de l’opinion publique, -- que Napoléon lui-même.
Aussi personne ne doit franchir la porte Spasskoï sans ôter son chapeau. Les vieillards racontent même qu’un vent violent força le grand conquérant français à se soumettre à cette loi lorsqu’il pensait s’en affranchir.
La vierge d’Inverski est invoquée par tout le monde; mais elle ne se prodigue pas à tous avec la même largesse: un usage répandu consiste à se faire rendre visite par des images de la vierge.
Pour obtenir des guérisons miraculeuses, on se fait apporter la vierge de l’Assomption; pour des grâces particulières, la vierge de Wladimir; quand on part pour un long voyage, la plupart préfèrent un fac-simile de Notre-Dame de Kazan. Mais il faut des circonstances tout exceptionnelles pour demander la visite de la vierge d’Inverski.
Quant le métropolitain de Moscou a jugé une famille digne d’un pareil honneur, quatre moines et deux dignitaires de l’Église se rendent à la porte Spasskoï dans une voiture à six chevaux. Tous les passants s’inclinent et se signent, tandis qu’on descend l’image de sa place accoutumée, et se prosternent complétement, malgré la neige et malgré le froid, au moment où on l’installe dans le fond de la voiture: les deux prêtres se placent sur la banquette de devant, les moines servent de cocher et de laquais, et l’on se rend ainsi à la maison privilégiée, qui ne reçoit pas du reste sans de larges offrandes l’honneur d’une pareille visite.
Les pratiques extérieures, en pleine rue, à la promenade, partout et à toute heure, constituent certainement un des cachets les plus particuliers de Moscou. On rencontre à chaque pas des gens qui s’agenouillent et récitent des prières, bien que rien ne paraisse motiver de pareils actes. Le culte des images est poussé presque jusqu’à l’idolâtrie. Aussi la classe élevée est-elle presque complétement nihiliste, ne pratiquant cette religion de forme que par servilité envers le souverain, et par politique à l’égard du bas peuple.
[Illustration: La voiture de la Vierge d’Ynverski à Moscou.]
On sait que le culte orthodoxe reproduit exactement l’ancien culte grec de Constantinople. Vers l’an 1000, le chef de la peuplade qui devait plus tard former la nation russe, un barbare véritable par son audace et par sa cruauté, par sa force physique et son impétuosité, fut le propagateur de la religion grecque dans le pays qu’il gouvernait.
Il s’appelait Wladimir. Il défit tous les peuples voisins, il soumit à sa volonté presque toute la superficie de la Russie d’Europe actuelle; il eut, s’il faut en croire de fabuleuses chroniques, cinq femmes légitimes, huit cents concubines et quantité d’enfants qu’il immolait aux faux dieux. Au moment de sacrifier même sa première femme, celle qui partageait le trône avec lui, il fut saisi de remords.
Voulant former une seule nation de tous les peuples qu’il avait conquis, il comprit que ce but ne pourrait être atteint qu’au moyen d’une religion d’État. Il envoya des ambassadeurs dans les différents pays, afin d’étudier leurs cultes et de choisir celui qui semblerait préférable. Le mahométisme lui déplut parce que le Coran défend l’usage du vin, ce qui, dit-on, eût contrarié ses habitudes. Le catholicisme fut rejeté par lui à cause du célibat des prêtres, et surtout à cause de l’obéissance qu’il impose envers une autorité étrangère. Le judaïsme sans patrie lui sembla peu favorable à la constitution d’un empire qui fût une œuvre à part. Le culte grec l’impressionna surtout par la magnificence de ses cérémonies: il l’adopta et dès lors la Russie fut chrétienne.
Le dogme orthodoxe diffère peu du dogme catholique, mais les Russes ont hérité de l’antique haine des Grecs contre les Latins. Ils pratiqueraient volontiers cet ancien enseignement des évêques de Byzance lors de l’expédition de Frédéric contre Jérusalem: pour la rémission des péchés, il faut tuer les pèlerins et les effacer de la terre[2].
[2] Michaud.
Ils tiennent aussi de ces devanciers leur idolâtrie pour les images auxquelles les Grecs prêtaient pour ainsi dire la vie. Ils sont bien les fils de ces Byzantins qui, lors de la conquête des Latins, renversèrent avec colère une statue de Minerve, l’accusant d’avoir appelé les barbares parce qu’elle avait la tête et les bras tournés vers l’Occident.
Je visitai près de Moscou le monastère de Troïtsa. Ce monastère fut fondé par saint Serge en 1338. Il serait plus correct de dire qu’en ce temps-là, le pieux solitaire de la forêt de Gorodok devint cénobite en donnant à quelques âmes zélées comme la sienne le goût de la pauvreté et du renoncement aux biens de ce monde. Le couvent ne fut construit que plus tard, car les ressources de tous les religieux réunis eussent suffi à peine dans le principe à leur fournir un abri.
Combien la situation fut changée, quand saint Serge, au moment de la grande invasion mongole, eut conseillé au prince Dmitri de marcher contre les Barbares dans les plaines du Don! Ce prince, victorieux du farouche Mamaï, combla de présents la nouvelle communauté. -- En 1393, Troïtsa fut en partie pillé et brûlé par les Tartares, mais le corps de saint Serge, retrouvé comme par miracle au milieu des décombres, continua à être l’objet de la vénération. Les tsars, les princes, les boyards firent successivement de larges offrandes au couvent, dont la richesse devint légendaire en Russie. -- Au milieu du siècle dernier, Troïtsa possédait, outre un amoncellement presque incroyable de joyaux, des domaines immenses et cent mille paysans. On estimait alors la fortune du monastère à plus d’un milliard de francs. -- Ses fortifications, qui existent encore, le défendirent en 1609 contre l’invasion polonaise, et elles abritèrent les jeunes tsars Jean et Pierre Alexiévitch pendant une des révoltes des Strélitz[3]. -- Outre les bâtiments qui servent de demeure aux religieux, l’enceinte de Troïtsa renferme actuellement neuf églises dont la richesse excite l’étonnement plutôt que l’admiration du voyageur. Toutes les parties peintes ou émaillées des figures de saints ou de madones sont entourées de saphirs, de rubis, d’émeraudes, de topazes et de diamants d’une grosseur énorme. Le tombeau de saint Serge est en argent doré, le baldaquin est en argent massif et est supporté par quatre colonnes de même métal. Les chasubles dont les religieux se revêtent pour la célébration des offices sont couvertes de quinze, dix-huit et jusqu’à vingt et une livres de perles. On est d’abord ébloui par tant de magnificence; puis comme toutes ces choses n’ont réellement de valeur que par leur rareté, on devient indifférent à cause de leur agglomération elle-même. -- D’autres auteurs plus habiles ont assez longuement parlé de Troïtsa pour que je ne fatigue pas le lecteur par une description détaillée de ce couvent dont il a certainement déjà connaissance. -- Mon guide me fit tout visiter, les chapelles, le trésor, où l’on remarque huit boisseaux de perles fines que l’on a reléguées à tout jamais dans une vitrine, ne sachant à quel usage les employer; puis il me reconduisit à l’une des portes de la grande enceinte et me tendit la main. J’avoue que ce geste m’embarrassa: quand on vient de visiter le monastère de Troïtsa, une somme de cent mille francs paraît une bagatelle. -- Avant de prendre congé de ce religieux, je lui demandai à visiter la bibliothèque: «Nous n’en avons pas», me répondit-il. -- Cet homme me parut alors véritablement pauvre, et je lui donnai de bon cœur une gratification. -- M. de Custine prétend que le couvent possède en réalité une bibliothèque, mais que les règlements interdisent de la montrer au public. Je souhaite vivement que M. de Custine dise vrai.
[3] Garde impériale instituée par Ivan IV en 1545 et supprimée par Pierre le Grand en 1705.
En revenant de cette promenade, je reçus la visite d’un jeune homme nommé Constantin Kokcharof. C’était un habitant de la Sibérie orientale. Il avait le teint brun-jaunâtre, les pommettes saillantes, rappelant celles des Mongols, les cheveux crépus, les lèvres proéminentes à la manière des nègres, la taille petite, et cependant une grande force musculaire. Il tenait à la fois de l’homme du Nord et de l’indigène des forêts équatoriales: je suis sûr qu’en cherchant bien dans sa généalogie, il eût trouvé, vers l’époque de la conquête des Indes par les Mongols, l’alliance de quelque grand-père avec une adoratrice de Brahma et de Wichnou. Il me dit en entrant: «Que Dieu, Monsieur, bénisse votre voyage»; puis il se nomma et me présenta la main suivant la mode sibérienne.
Même en Russie, du reste, il est de toute impolitesse de ne pas tendre immédiatement la main à la personne dont on fait connaissance.
«Monsieur, ajouta Constantin, je suis l’ami de M. Sabachnikof, chez qui vous avez donné rendez-vous à M. Pfaffius, commissaire de Kiachta. Je retourne à Irkoutsk où habitent mes parents. J’ai écrit à M. Pfaffius pour lui demander de le suivre en Sibérie, et il m’a répondu en me donnant votre adresse. M’acceptez-vous pour compagnon? Je vous servirai d’interprète, et vous aurez avec moi l’avantage de voyager plus ou moins promptement selon votre caprice et en suivant la direction qu’il vous conviendra de prendre.»
Je lui montrai mes lettres de recommandation. Il en trouva une pour son père et une autre pour son oncle, tous deux fonctionnaires en Sibérie. Dès lors l’affaire fut conclue, et je ne pensai plus qu’à partir.
Mon jeune compagnon m’était très-précieux en ce qu’il connaissait à fond la route.
Il allait parcourir pour la sixième fois l’immense espace qui sépare Moscou du fleuve Amour. Il avait fait ce voyage pendant l’été et pendant l’hiver; aussi put-il me renseigner immédiatement sur les précautions indispensables à prendre contre le froid et contre la fatigue. Il m’apprit que dans le traîneau, en outre de ma fourrure de iénotte, je devrais encore endosser une dacha, sorte de pelisse fourrée en dedans et en dehors, dans laquelle on disparaît entièrement depuis les pieds jusqu’à la tête. Celle que j’achetai le lendemain était doublée de lièvre blanc et recouverte d’élan aux poils courts mais épais. Ces deux fourrures n’étant pas considérées comme suffisamment élégantes, je dus y faire joindre un col en peau de castor. Ainsi emmaillotté, je m’imaginai dans mon innocence pouvoir impunément affronter tous les froids sibériens.
J’ai vu dans le cours de mes voyages bien des habiles et bien des exploiteurs, mais je n’ai jamais entendu de raisonnement aussi hardi que celui de l’interprète de l’hôtel à Moscou: «Monsieur, me dit-il effrontément, vous me devez au moins trois cents francs de gratification; voici comment: Vous aviez absolument besoin d’un compagnon russe pour aller en Sibérie. Quand M. Kokcharof est venu vous demander, j’aurais pu lui répondre que je ne vous connaissais pas, et tout en causant avec lui, m’informer de son adresse. Puis, je serais venu vous dire: J’ai trouvé l’homme que vous cherchez, mais je ne vous ferai connaître son nom que si vous me donnez mille francs. Je n’ai pas fait cela, monsieur, vous devez bien m’en tenir compte.»
La colère me fit un instant oublier la volonté de l’Empereur, ses décrets qui défendent de frapper; je levai la main ou plutôt le pied en mettant le raisonneur à la porte. J’appris plus tard que cet homme était un Polonais, ce qui me mit en sûreté de conscience, car la règle s’étend-elle à ces proscrits? et après avoir bouclé mes malles, je me rendis au chemin de fer de Nijni-Novgorod en tête-à-tête avec M. Constantin Kokcharof.
[Illustration: Le monastère de Troïtsa.]
Nijni-Novgorod est la dernière station du chemin de fer sur la route de Sibérie.
Pour se rendre de la gare à la ville, il faut traverser la rivière de l’Oka, quelques centaines de mètres avant son embouchure dans le Volga. Quand je suis arrivé à Novgorod, le 15 décembre, le passage d’hiver sur la glace avait commencé. Le lit de l’Oka était sillonné de traîneaux venant d’Irkoutsk, de Nikolaefsk, du bout du monde, et apportant au chemin de fer toutes sortes de denrées asiatiques. Chaque rivière de Russie ou de Sibérie gèle d’une manière différente. Toutes ont même un aspect assez particulier pour qu’on puisse les reconnaître à la seule inspection de la glace qui les recouvre. Cela provient des conditions atmosphériques, de la nature et de la conformation du rivage, et surtout de la rapidité du courant.
L’Oka, une fois gelée, présente à sa surface de grosses boursouflures, formant comme une succession de monticules et de petites vallées. Le Parisien sédentaire se représente dans son imagination les rivières du Nord pendant l’hiver comme de véritables miroirs polis où des patineurs circulent avec une vitesse très-grande et font ainsi de longs voyages. Excepté le Volga peut-être, sur lequel la glace est presque partout unie à cause de la lenteur du courant, mais où la présence de la neige ne permettrait pas le patinage, je n’ai vu aucune rivière recouverte d’une glace uniformément horizontale. Plusieurs même ont une surface tellement bouleversée qu’il serait impossible d’y circuler en voiture. Le cours de l’Oka n’est pas de ce nombre; il pourrait être cité, au contraire, parmi les moins tourmentés. Malgré cela, en voyageur inexpérimenté, je me serais certainement refusé à croire, à cause des inégalités du chemin, que je voyageais sur une rivière, si mon attention ne se fût fixée sur un bruit qu’on ne peut oublier après l’avoir entendu, et qui lève immédiatement toute incrédulité: bruit de creux, roulement d’abîme et comme le grondement sourd d’un prisonnier qui appelle: et au-dessus de cette prison fragile sur laquelle on pèse, il n’y a pas un refuge, pas un support, rien à saisir au moment où, le poids devenant trop lourd pour la glace, on la sentirait fléchir.
De même que dans une voiture dont on sent les chevaux emportés, on se rejette instinctivement en arrière, comme pour lutter avec la force qui vous entraîne; ainsi, la première fois que l’on voyage sur la glace, on éprouve en soi comme un soulèvement général dont on ne peut se défendre; on reproche aux autres d’être là; on voudrait que tout le monde devînt atome; et comme notre qualité commune à nous, pauvres terrestres, hommes ou choses, est de peser, on en veut à tout, car tout ce qui est là peut contribuer à un enfouissement général. Aussi, dès qu’on se sent sur terre, on éprouve une vive satisfaction, et en arrivant à Novgorod on peut dire un grand charme.
Cette ville est en effet à la fois pittoresquement bâtie et intéressante par l’animation de ses bazars.
Le Volga, au lieu où il reçoit l’Oka, a au moins six kilomètres de large. Une grande colline ou plutôt une montagne longe la rive droite de cette immense nappe d’eau, et Novgorod se dresse gaiement au sommet de cette montagne, surveillant l’Asie, contemplant l’Europe, prête à se réfugier dans l’une ou dans l’autre, selon la frontière par laquelle serait menacée la nationalité russe à laquelle elle tient surtout, comme elle l’a bien prouvé. Se riant des distances à l’aide de son chemin de fer et de ses deux cours d’eau, défendue contre les inondations par sa position élevée, contre la misère par son commerce, contre la décadence par sa foire annuelle et importante; Novgorod est une des villes les plus agréables à visiter, parce qu’en opposition à ce que l’on rencontre d’ordinaire en Russie, tout y respire la gaieté, le travail, la richesse.
Les rues du bazar surtout ont une animation extraordinaire. Même quand ce n’est pas l’époque de la foire, des représentants de tous les peuples d’Asie, vêtus des costumes les plus bizarres et les plus dissemblables, s’y croisent en grand nombre. Dans ce quartier commerçant, le seul peut-être ainsi disposé en Russie, les maisons ont plusieurs étages et les boutiques sont superposées les unes aux autres, bien qu’elles n’appartiennent pas toujours au même propriétaire. Des balcons en bois où l’on monte par des escaliers extérieurs et où la circulation est libre sur toute la longueur de la rue, servent au public pour aller faire des emplettes aux étages supérieurs.
Dans le reste de la ville, les maisons sont élégantes; elles sont construites presque toutes en pierres, ce qui est regardé, au delà de Moscou et plus encore au delà de Kazan, comme une magnificence; plusieurs hôtels confortables donnent asile aux voyageurs; on voit partout dans cette cité, petite mais bien vivante, les résultats de l’activité des habitants et du mouvement d’affaires qui s’y fait perpétuellement.
Près de là s’élève une colonne dédiée à Sviataslof Vsévolovitch, au lieu où il a vaincu les Suédois et les Polonais.
Du pied de cette colonne, placée sur l’un des sommets les plus élevés de la grande colline où est bâtie Novgorod, on découvre une vue qui pourrait servir de type pour représenter les paysages ordinaires de la Russie pendant l’hiver. Au premier plan, dort le large Volga, enseveli sous la glace; le froid, cette force impalpable et peut-être la plus implacable de toutes les forces connues, immobilise ce fleuve géant. Rien ne pourrait résister à cette pression incalculable de la nature auprès de laquelle toutes les inventions humaines ne sont que risée et atome. Le Volga semble, par l’horizontalité de sa surface, accepter son sort avec résignation et craindre le fatal résultat d’une lutte. Sur la rive gauche du fleuve et jusqu’à une distance énorme à travers le crépuscule presque permanent de ces régions, on aperçoit de longues ondulations grandioses et mélancoliques, recouvertes de forêts indéfinies dépouillées de leurs feuilles. Çà et là quelques sapins rompent la monotonie de cette nature sauvage; mais les troncs blancs des bouleaux se détachent sur eux comme des apparitions; puis les ormeaux et les chênes montrent partout leurs squelettes. Vue sérieuse et triste s’il en fut jamais, devant laquelle on se demande pourquoi tant de peuples ont désiré s’établir dans une pareille contrée et pourquoi tant de sang y a été répandu.