Chapter 18 of 44 · 3279 words · ~16 min read

CHAPITRE XVIII

OURGA. -- ENTRÉE DANS LE DÉSERT DE GOBI.

Religion mongole. -- Cérémonies funèbres. -- La montagne sainte. -- Mes compagnons de route. -- Départ d’Ourga. -- Première halte. -- La veille de Pâques.

La pensée de la mort et de la vie future plane constamment sur cette triste cité. Les pratiques religieuses forment la principale occupation de ses fanatiques habitants. Des drapeaux sur lesquels sont gravées des prières flottent sur les enceintes de bois qui entourent les habitations. Quelques fanatiques tendent même une corde au-dessus de cette première rangée de drapeaux, et y attachent encore des oriflammes recouvertes de formules pieuses. Ces étoffes de toutes couleurs, qui brillent au soleil et qui s’agitent au moindre vent, donnent à cette ville un air de fête qui contraste étrangement avec l’atmosphère funèbre que l’on y respire.

La pratique principale du culte consiste à faire tourner, comme un cheval de manége, un grand moulin qui contient une quantité énorme de prières écrites. Faire faire un tour au moulin équivaut, aux yeux de ces pauvres gens, à avoir récité toutes les prières qu’il contient. Ces moulins sont établis partout. Tous les trente ou quarante pas, il y en a dans les rues, auxquels peuvent s’atteler quatre ou cinq hommes. Autour de la lamaserie, on peut compter jusqu’à cinquante ou quatre-vingts moulins. Quelques Mongols ne se contentent pas du moulin commun, et font tourner de la main gauche un petit moulin portatif, tandis que de la main droite ils contribuent à la rotation du gros moulin de leur quartier. Deux cloches, l’une aiguë, l’autre grave, indiquent les demi-tours et les tours entiers de chaque machine. C’est un carillon perpétuel, qui ajoute encore à la physionomie pittoresque de cette étrange station.

On ne peut passer sur la place du palais du Koutoukta ni à cheval, ni à chameau, ni en voiture. Le rite impose de ne la traverser qu’à pied; mais la plupart, outre-passant la règle, n’y pénètrent que sur les genoux.

Mais arrivons maintenant aux plus curieuses coutumes de ce peuple, c’est-à-dire aux cérémonies qui accompagnent la mort et la sépulture.

C’est un grand malheur, aux yeux des Mongols, de mourir dans sa tente. L’entrée du ciel est fermée au défunt, et, de plus, une sorte de fatalité malheureuse entoure à l’avenir la demeure souillée par la présence d’un mort.

Dès qu’un habitant d’Ourga est frappé d’une maladie réputée incurable, dès que toute espérance de le sauver est éteinte, on le transporte dans la chambre dite des agonisants, sorte de petite construction funèbre attenant à la lamaserie. Une fois là, il est entre les mains des prêtres, qui, loin de penser à lui porter le moindre secours, s’occupent exclusivement du salut de son âme.

Je suis entré dans cet abominable lieu, mais je dois avouer que j’y suis resté si peu de temps, que je ne saurais en faire une description détaillée. Six ou sept hommes ou femmes étaient étendus à terre, sur un tapis, agonisant et râlant...

Pour en finir le plus tôt possible, ami lecteur, avec cet atroce sujet, accompagnons immédiatement un mort jusqu’à sa dernière demeure. On le transporte le visage découvert, et enveloppé d’un simple linceul en toile bleue, à deux kilomètres environ de la ville, du côté du nord-est. Là, on le dépose à terre, et les assistants, rangés autour, remplissent l’air de cris perçants. Ce brouhaha indescriptible est à peine commencé, que l’on voit, à quelque distance, rôder des chiens énormes et que l’on aperçoit planant dans l’air des corbeaux et des vautours, que la nature semble avoir étrangement prédestinés à leur rôle odieux en les dotant de pattes et de becs rouge-sang. Les membres de la famille du défunt, après avoir hurlé pendant dix minutes environ, embrassent l’un après l’autre les pieds du cadavre, et se retirent en se voilant la figure. Rien ne peut égaler l’horreur de la scène qui se passe peu après. Les chiens se rapprochent en grognant, les oiseaux descendent peu à peu, en faisant entendre dans l’air leur croassement sinistre. Une heure après la cérémonie, il ne reste du mort que le crâne et le linceul; mais celui qui a assisté à cet horrible repas, semblable en tout à celui du songe d’Athalie, a été si profondément frappé par ce spectacle, qu’il ne peut de longtemps en distraire sa pensée.

Tout ce côté de la ville est jonché de crânes et de linceuls; on ne peut faire un pas sans en heurter. Ceux qui sont à la surface du sol sont soulevés par le vent, et transportés parfois à une grande distance; d’autres sont à moitié pourris, et se confondent déjà en partie avec la terre dont ils sont formés. Quand la tempête soulève des tourbillons et que l’on a le malheur de se trouver sous le vent, on n’ose songer à ce que l’on respire et à ce qui craque entre les dents.

Je revins chez le consul, l’esprit tout troublé de ce que je venais de voir; mais je fus largement distrait par la charmante soirée que je passai au sein de sa famille, pendant laquelle nous nous entretînmes longtemps de Pétersbourg et de Paris, que mes aimables hôtes connaissaient à fond et espéraient revoir bientôt.

J’appris pourtant, ce soir-là, une triste nouvelle: des trois marchands de thé qui formaient la première caravane, à laquelle M. Pfaffius avait d’abord pensé m’adjoindre, deux étaient morts, l’un pendant le trajet de Kiachta à Ourga et l’autre peu après avoir quitté la capitale mongole. J’allai visiter les deux tombes fraîches de ceux qui auraient pu être mes compagnons de voyage, et je remerciai mentalement le lac Baïkal d’avoir un peu retardé mon arrivée à Kiachta.

Le lendemain, j’allai me promener, avec le jeune interprète du consulat, sur une montagne voisine d’Ourga, et connue sous le nom de Montagne sainte. Elle est l’objet d’une grande vénération. On ne peut la gravir autrement qu’à pied. On ne peut la cultiver ni couper aucun arbre, de telle sorte que cette montagne est restée seule boisée au milieu de l’immensité pelée de la Mongolie. Les habitants de ce lugubre pays se retirent souvent pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois dans les replis de cette montagne, pour y vivre dans la solitude, méditer sur la vanité des choses de ce monde, pour y mener, en un mot, la vie d’anachorète. J’ai rencontré plusieurs de ces ermites établis au fond des bois, s’occupant, sans discontinuité, à faire tourner leur dévot moulin, et nous offrant d’intercéder pour nous auprès du Koutoukta.

J’eus le regret, pendant mon séjour à Ourga, de ne pouvoir aller rendre visite à cette jeune divinité. Elle était morte six semaines environ avant mon arrivée dans la capitale mongole. Je ne pus voir non plus le grand lama, qui était parti pour aller chercher au Thibet un nouveau petit dieu. J’en fus d’autant plus attristé, que le consul russe m’assura que, par le gouverneur chinois, il eût pu facilement me faire parvenir jusqu’aux pieds du Koutoukta. J’aurais pu là, pendant quelques instants, causer avec un dieu des choses de l’autre monde. Une pareille relation eût certainement assuré à ce livre un formidable succès. Hélas! je crains bien que dans l’avenir une pareille occasion ne se représente jamais pour moi.

[Illustration: Moulin à prières à Ourga.]

Les jours se succédaient, et notre caravane, laissée en arrière, n’apparaissait pas encore à l’horizon. Un jeune Russe arriva même en voiture de Kiachta, et déclara ne pas l’avoir rencontrée. Je commençais à être un peu inquiet, car j’avais confié à Pablo non-seulement mon bagage, mais aussi ma fortune. On se figure, en effet, qu’une assez forte somme en thé de brique, seule monnaie courante en Mongolie, et aussi en pièces d’argent, dont j’avais dû me précautionner pour le trajet de l’avenir en Chine, constitue un encombrant bagage. Certes, je n’eusse pas agi de la sorte avec tout le monde; mais Pablo était visiblement, au point de vue de l’honnêteté, un domestique exceptionnel. Je ne craignis pas un seul instant qu’il se fût enfui avec la caisse: je comptais d’ailleurs sur ses continuelles et salutaires appréhensions; mais je craignais qu’un malheur fût arrivé à la caravane ou que Pablo fût mort, deux choses, après tout, extrêmement vraisemblables. Heureusement, il n’en fut rien. Cinq jours après mon arrivée à Ourga, je le vis apparaître dans ma chambre. Il porta ma main à son front, à la manière des Turcs, et me remit la clef de ma voiture, comme un soldat qui dépose son épée. Notre guide mongol demanda un jour d’arrêt, pour vendre ses bœufs et acheter les chameaux qui devaient traîner les voitures. Je pus donc, avant de partir, faire connaissance avec mes nouveaux compagnons.

M. Schévélof, le chef de la caravane, était âgé de trente-huit à quarante ans. Il faisait le trajet de Kiachta à Haïnko pour la septième fois. Il avait le teint jauni par les fièvres et une maladie de foie contractée dans la Chine méridionale. Il parlait merveilleusement le chinois et le mongol. C’était à la fois notre mentor et notre interprète; s’il nous eût manqué en route, je ne sais vraiment pas ce que nous serions devenus.

Il y avait M. Kousnietzof, nullement parent du richard de Krasnoïarsk que j’ai présenté au lecteur. C’était un jeune homme de vingt ans, originaire de Verchni-Oudinsk, et qui sortait pour la première fois de sa ville natale. Sibérien pur sang, il avait une épaisse chevelure blonde qui lui descendait jusqu’au milieu du dos et pas un poil de barbe. Accoutumé aux bottes et à la grande blouse du costume national russe, non-seulement il était gêné dans le pantalon et la jaquette qu’il avait endossés pour la circonstance de son voyage en Chine, mais encore il lui semblait qu’il était ainsi vêtu d’une manière indécente; aussi, en entrant dans le salon de la femme du consul, préféra-t-il se faire un jupon avec sa chemise, en nous en exhibant les pans, plutôt que de se présenter dans un costume aussi découvert. Décidément tout dans ce bas monde est de pure convention, et l’on pourrait se demander après un pareil acte si la pudeur est de loi naturelle.

M. Marine arrivait de Tobolsk, sa ville natale. Il connaissait Omsk, l’Oural et Ékatérinembourg; il avait même été une fois jusqu’à Perm; aussi parlait-il avec emphase de ses lointains voyages et critiquait-il tout, sous prétexte qu’il avait admiré dans sa jeunesse les splendeurs de l’Occident. -- Ses plaintes continuelles, la lourdeur de son corps et de son esprit nous agacèrent d’abord, mais nous sûmes plus tard en tirer parti en nous divertissant aux dépens de ce pauvre garçon devenu notre souffre-douleur.

Ce fut le 8 avril que je pris congé du consul russe d’Ourga, dont je regrette d’avoir oublié le nom. Comme il allait bientôt partir pour Pétersbourg avec toute sa famille, nous pûmes mutuellement nous souhaiter bon voyage. Il me reconduisit jusqu’à la grille qui ferme l’enclos du consulat. Je lui serrai cordialement la main et je fis à pied les deux premiers kilomètres des cinq cents lieues de désert que j’avais à parcourir.

En me voyant ainsi marcher derrière une voiture qui devait être pendant de longs jours mon unique habitation, je me figurai un instant qu’à l’exemple du chevalier des Grieux, je m’étais adjoint à une troupe de saltimbanques. Personne, hélas! dans la caravane ne pouvait rappeler même de loin le joli visage de Manon Lescaut.

La voiture de M. Schévélof ouvrait la marche. Elle était surmontée d’un drapeau russe et d’une bannière mongole à prières. Immédiatement après suivait la voiture de M. Kousnietzof, puis quatorze chameaux, portant les bagages, marchaient ensuite à la file les uns des autres. Parmi ces bagages, il y avait deux tentes, l’une pour nous et l’autre pour les Mongols, et une batterie de cuisine. Enfin la voiture de Pablo, la mienne et celle de M. Marine formaient la queue de la caravane. Nous étions accompagnés de sept indigènes dont le chef était à cheval, et qui, montant eux-mêmes des chameaux, surveillaient de cette hauteur la portion de la caravane spécialement confiée aux soins de chacun.

Nous commençâmes par cheminer dans un pays montagneux et beau, mais parsemé de grosses pierres qui, soulevant nos voitures, nous occasionnaient des secousses désagréables. Vers onze heures du soir nous fîmes halte et nous dressâmes seulement une tente, ne comptant rester que peu de temps en cet endroit. Nous dînâmes cette fois des provisions fraîches que chacun avait apportées d’Ourga, puis nous assistâmes au repas de nos Mongols.

Ils dressèrent promptement un feu au centre de la tente avec des fientes de chameau, firent bouillir de l’eau dans une grande marmite et y plongèrent un mouton entier qui avait été découpé en sept parties tout à fait au hasard. Un quart d’heure après, sans prendre même la peine d’ajouter du sel ou quelque autre assaisonnement, ils s’emparèrent chacun d’un morceau et le dévorèrent, c’est le mot propre, sans pain, comme sept animaux féroces en faisant craquer les petits os entre leurs dents. Ce que je remarquai surtout de bestial et de vraiment sauvage dans cette curée, ce ne fut pas tant la quantité énorme de viande absorbée par ces gens que la gloutonnerie avec laquelle ils se jetèrent sur la marmite dès que le chef eut donné le signal. Ils firent tout disparaître, sauf les gros os, sans séparer les bouchées, avalant avec effort les parties nerveuses qu’ils ne pouvaient mâcher; en un mot, cherchant simplement à se remplir l’estomac le plus promptement possible.

Comme les Mongols ont l’habitude de déposer simplement leurs morts à terre, ils doivent par opposition, soit en les enterrant, soit en les brûlant, faire disparaître les restes de leurs animaux. C’est ce dernier procédé que nos guides employèrent ce soir-là. Une affreuse odeur se répandit bientôt dans la tente et nous réduisit à la quitter. Nous rentrâmes dans nos voitures, où nous nous endormîmes profondément.

Peu après nous fûmes réveillés par les cris de nos hommes qui couraient après un des chameaux, porteur de bagages. Celui-ci, ayant probablement déjà éprouvé les fatigues de la traversée du Gobi avait désiré quitter notre caravane. S’étant heureusement débarrassé par ses bonds de deux petites caisses qu’il avait sur le dos et qui justement m’appartenaient, il s’était enfoncé dans les profondeurs du désert ou dans les bois de la montagne sainte que nous avions contournée. Bref, nous ne le revîmes plus. Cet accident nous empêcha de repartir avant le lever du jour. Notre guide dut aller acheter un autre chameau à Ourga. Nous ne nous remîmes en marche qu’à dix heures du matin.

Le troisième jour nous arrivâmes au pied d’une dernière chaîne de montagnes qui précède le désert proprement dit. Comme les chameaux ne peuvent chargés gravir aucune côte, notre guide loua des bœufs aux Mongols qui se sont établis au pied de cette montagne pour rendre ainsi service aux voyageurs contre rémunération. Nous mîmes quatre heures environ à atteindre le sommet. Avant de commencer la descente et de me lancer en plein désert, je me retournai vers le nord et je contemplai avec admiration la chaîne des monts Altaï. En apercevant leurs cimes neigeuses, je dis un dernier adieu à la Sibérie qu’elles cachaient à mes regards. J’embrassai dans ce coup d’œil tout l’ensemble de l’immense route que je venais de parcourir; et quand je me retournai vers le sud où je ne distinguai plus un seul flocon de neige, toutes mes aspirations s’élancèrent vers les plaines verdoyantes de Pékin et de la Chine méridionale que j’espérais bientôt atteindre.

Nous entrâmes enfin dans le grand désert de Gobi que nous mîmes dix-huit jours à traverser.

Nous ne nous arrêtâmes que bien peu, et je me demande vraiment comment les chameaux, animaux flasques et délicats à certains points de vue, peuvent supporter une aussi grande fatigue. Vers onze heures du matin nous dressions les tentes. Les chameaux broutaient alors pendant deux heures environ une herbe rare. Nous repartions, et la caravane ne s’arrêtait plus qu’à onze heures du soir.

La halte de la nuit, pendant laquelle les chameaux dormaient, durait à peine une heure, et nous cheminions de nouveau sans discontinuer jusqu’à onze heures du matin.

Le centre du désert de Gobi ressemble au Sahara. C’est une mer de sable sur l’étendue de laquelle le regard n’est distrait par rien. Quand plus tard nous y arrivâmes et pendant les quatre jours que nous employâmes à traverser cette partie tout à fait privée de végétation, les chameaux accomplirent leur travail ordinaire sans prendre la moindre nourriture. Le dernier jour seulement plusieurs s’arrêtèrent et se couchèrent comme pour nous faire comprendre leur extrême fatigue. Quelques coups de bâton les remirent bientôt sur pied, et, en somme, pas un seul ne périt. Le cheval que notre guide avait acheté à Kiachta, et pour qui cependant les chameaux portaient du foin et de l’avoine, mourut au bout de huit jours. Un second acheté à des Mongols que nous rencontrâmes par hasard sur notre route eut le même sort. Ainsi s’affirmait sous nos yeux la supériorité du chameau sur le cheval, là où il s’agit de supporter des fatigues prolongées.

Le chef mongol de notre caravane avait une connaissance approfondie du désert. Dans la journée il se guidait ordinairement sur les traces encore visibles de caravanes: squelettes de chevaux, de chameaux ou même de bœufs que nous rencontrions fréquemment. La nuit, il se servait d’une étoile comme d’un phare naturel et marchait dans la direction de l’astre sans même regarder à terre, comme les mages de l’Évangile. Plusieurs fois cependant le ciel fut voilé par des nuages et le sol ne présenta aucun indice de précédent passage. Pareille situation ne l’embarrassait pas: il dirigeait notre caravane vers Kalkann aussi sûrement qu’un marin pointe son vaisseau vers le port qu’il désire atteindre.

Quatre jours après avoir quitté Ourga, M. Schévélof nous rappela pendant la halte de la nuit que l’Église orthodoxe célébrait le lendemain la fête de Pâques: «Il faudra, ajouta-t-il, nous livrer à quelque réjouissance.» Le projet fut adopté. M. Marine sortit aussitôt de la tente et revint bientôt avec des bonbons qu’il nous distribua comme pour ouvrir la fête. «Puisqu’il en est ainsi, m’écriai-je, je vous propose un souper fin», et, courant à ma voiture, j’en rapportai une des boîtes de foie gras dont j’avais fait provision. M. Schévélof déboucha une bouteille de vin de Crimée, et nous commençâmes un joyeux repas.

Les Mongols, nous entendant rire, vinrent s’accroupir à l’entrée de notre tente et entamèrent plusieurs discussions sur le goût de nos miettes qu’ils ramassaient à terre avec empressement. Le jeune Kousnietzof voulut aussi apporter sa part au menu du festin. Il sortit de la tente, et, au lieu de nous présenter des victuailles, qui n’auraient eu d’ailleurs qu’un mince succès, il revint en accordant une guitare dont il pinçait à merveille. Le repas fini, nous donnâmes la parole à l’instrument, auquel Wassili-Michaëlowitch inspira de mélancoliques pensées.

L’intérieur de notre tente formait alors un pittoresque tableau. Accroupis tous les cinq autour de notre foyer, dans ce petit réduit, seul éclairé et chaud au milieu de l’immensité du désert, nous écoutions sans rien dire, de peur de troubler mutuellement nos rêveries. Les physionomies de nos Mongols que nous apercevions à l’entrée de la tente nous rappelaient à tout moment l’étrangeté de notre situation. Nous eussions certainement oublié l’heure et prolongé indéfiniment cette fête musicale et imaginative, si notre chef mongol, habitué au désert et peu sensible aux sons de la guitare, n’avait donné subitement le signal du départ. Un quart d’heure après, les tentes étaient pliées, la petite portion de terrain qui nous avait servi de demeure était redevenue le grand désert; nos voitures étaient attelées, et la caravane avait repris sa marche.