CHAPITRE XII
IRKOUTSK.
Les chercheurs d’or. -- Leur luxe; leurs richesses; leurs femmes. -- Un mot sur le clergé et le code religieux. -- Les déportés polonais. -- Les voyageurs forcenés. -- Un dîner en famille.
J’ai parlé des chercheurs d’or de la Sibérie orientale. J’ai déjà même donné une idée de leur prodigalité, en faisant connaître à mes lecteurs le cendrier de M. Kousnietzof à Krasnoiarsk. Les mineurs d’Irkoutsk sont encore plus extraordinaires dans leurs fantaisies, à cause d’abord de leurs plus grandes richesses et aussi de l’agglomération qui engendre la rivalité.
Tous les chercheurs d’or ne font pas fortune; beaucoup même se ruinent, quand ils n’ont pas, au principe, une grande somme à dépenser, et que leurs premières explorations sont infructueuses. Il est rare en Sibérie de trouver l’or en minerai, ou attaché au rocher par parcelles. D’ailleurs, je pense que les Sibériens ne s’arrêteraient pas à de si minces recherches, habitués qu’ils sont à de plus fructueux travaux. Ce qu’on appelle ici mine d’or, c’est un lieu où de gros lingots d’or pur se trouvent çà et là dans le sable, et où l’on n’a qu’à les en extraire sans avoir recours à des forces mécaniques ou à des réactions chimiques. Généralement, les plus grandes agglomérations de lingots ne sont pas à la surface même du sol, mais à deux ou trois mètres de profondeur. Les ouvriers peuvent donc encore travailler à ciel ouvert.
Les machines les plus usitées pour séparer l’or du sable consistent en de gros cylindres inclinés, où l’or et le sable sont jetés ensemble, et où passe un courant d’eau. Le sable, plus léger, est entraîné rapidement au cours de l’eau; l’or, au contraire, demeure au fond de l’appareil à cause de son poids. Les parcelles d’or assez petites pour être entraînées avec le sable deviennent la propriété des ouvriers.
La mine la plus fructueuse de toute la Sibérie donne trente millions de francs par an. Elle appartient seulement à trois propriétaires: MM. Bazanof, Nemptchinof et Trapeznikof. Ce dernier, qui est un jeune homme, étale plus que les autres des extravagances de richard qui paraîtraient folles en Europe, mais qui sont très-acceptées dans ce pays des dépenses exagérées. Trouvant un jour la terre trop boueuse pour y faire rouler sa voiture, et pourtant pris du désir de sortir, M. Trapeznikof fit étendre des tapis à terre sur tout le parcours de sa promenade. Quand il rentra chez lui, ses chevaux et sa voiture étaient aussi intacts que s’ils n’avaient pas bougé de l’écurie et de la remise.
Cet exemple de luxe est malheureusement suivi par les ouvriers, et le plus souvent, quand ils rentrent en automne chez leurs femmes qui ont à peine de quoi manger, il ne leur reste plus un kopeck de la somme très-ronde qu’ils ont gagnée pendant l’été en travaillant aux mines. M. Silegnikof, le général-gouverneur, essaya de remédier à cet inconvénient. Un fonctionnaire désigné par lui devait garder en dépôt la somme gagnée par ces ouvriers dans la mine, et la leur rendre ensuite à leur arrivée dans leur village. La première année, ce fonctionnaire reçut en dépôt des habitants d’une seule commune quinze mille roubles. Mais comme cette organisation n’avait pas été généralement accueillie, et n’avait été même, croit-on, utilisée que par un petit nombre, on peut supposer que les intéressés avaient gagné trente-cinq ou quarante mille roubles, c’est-à-dire environ cent cinquante mille francs. Comment ces gens-là ne sont-ils pas économes? Ils pourraient si rapidement s’enrichir! Les insensés pensent que les mines d’or sont inépuisables; puisse le gouvernement, comme le craignait l’ingénieur de Perm, ne pas tomber dans la même faute!
Pour montrer jusqu’à quel point l’or est répandu à Irkoutsk, même chez les plus petites gens, je ne citerai qu’un fait: en arrivant dans cette capitale, je ne pus ouvrir ma malle, dont j’avais perdu la clef pendant le voyage; je fis demander un serrurier, comptant lui donner comme à Paris vingt-cinq ou trente kopecks. Ce serrurier répondit à mon envoyé: Que me donnera votre maître? deux ou trois roubles, n’est-ce pas? Je ne me dérange pas pour si peu. -- J’en fus réduit à défoncer ma malle.
[Illustration: Homme et femme bouriattes.]
On se demandera peut-être pourquoi ces propriétaires de mines ne viennent pas à Pétersbourg et en France répandre l’or qu’ils ont trouvé, et comment ils emploient leur immense fortune au fond de la Sibérie. Ils aiment mieux sans doute être en vue de tout le monde à Irkoutsk et à Kiachta que de passer inaperçus dans l’immense fourmilière de nos villes occidentales. J’ai déjà donné une idée de ce que coûtait le moindre objet sur ce territoire de mines d’or, privé de toute industrie. Malgré le prix exorbitant de chaque chose, et peut-être à cause de cela, ces messieurs se plaisent à se faire construire d’immenses palais en pierre, à remplir leurs appartements d’orangers, de bananiers, de toutes sortes de plantes tropicales qu’ils font venir à grands frais. Ils tiennent à avoir des pianos à queue d’Érard ou de la meilleure fabrique de Pétersbourg. Ils donnent des dîners de cent couverts où l’on mange des sterlets apportés vivants du Volga et où l’on boit nos vins de France les plus estimés. Ils se couvrent de pelisses de zibeline, de castor, de renard bleu ou même de pattes de renard bleu, ce qui fait supposer l’achat de quatre ou cinq cents de ces animaux; ils cachent leurs doigts sous des monceaux de bagues. En un mot, leur nourriture, leurs vêtements, leurs actes en général sont en opposition constante et complète avec ce précepte de Montesquieu, que certainement ils ignorent tous: «En fait d’apparat, il faut toujours rester au-dessous de ce qu’on peut.» Et les femmes, me dira-t-on, quel est leur sort? -- Les femmes, naturellement, sont délaissées. Étant donnés cette passion de la fortune, ce besoin de satisfaire de folles vanités, qu’est-ce qu’une femme à côté d’un lingot, qu’est-ce qu’un murmure d’amour à côté de la délicieuse musique produite par l’or dans le cylindre? Pendant l’été, tous les hommes sont aux mines et les femmes restent seules à Irkoutsk. Pendant l’hiver, les hommes sont aux jeux, aux paris, aux affaires, et ils laissent encore les femmes bien oubliées. Chose curieuse et qui prouverait peut-être que chez la femme l’esprit de contradiction est l’esprit dominant, les habitantes d’Irkoutsk ne partagent en rien la vanité dépensière de leurs maris. Elles cherchent à imiter les femmes de Pétersbourg, apprennent des langues étrangères, traduisent Jules Verne ou Paul Féval en russe, et se croient douées de beaucoup d’esprit. Mais ce trésor est trop rare; il nécessite une alimentation trop active pour fructifier dans une colonie aussi restreinte. Des cancans, des intrigues mesquines, font l’objet de toutes les conversations. On pourrait appliquer à la société d’Irkoutsk le jugement sévère que portait madame de Maintenon sur la société de Versailles: «Nous menons ici, disait-elle, une vie singulière. Nous voudrions avoir de l’esprit, de la galanterie, de l’invention, et tout cela nous manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques misères les uns des autres, on se hait, on s’envie, on se caresse, on se déchire.»
Les propriétaires de mines d’or à Irkoutsk, et pour en finir avec cette matière, les marchands de thé à Kiachta font des dons considérables aux églises, et ce n’est pas là que perce le moins leur extrême vanité.
A Irkoutsk, le couvent de Saint-Innocent est principalement l’objet de toute leur sollicitude. Il est de mode parmi ces richards de ne jamais partir pour un long voyage sans faire une offrande au monastère. Aussi, en quelques années, il s’éleva sur le tombeau du vieux métropolite sibérien une église énorme où sont entassées mille richesses. La rivalité n’est pas mince entre ce couvent de Saint-Innocent et la cathédrale du petit village de Kiachta.
Lors de mon voyage, cette dernière avait la palme. Il est étrange de trouver au milieu d’un groupe de maisons qui recevrait à peine chez nous la dénomination de hameau une église où l’autel est en or et en argent massifs, et où l’iconostase, cette cloison cachant le sanctuaire aux yeux des fidèles, est soutenu par quatorze colonnes en cristal de roche. Ces colonnes ont chacune un mètre de haut et sont formées seulement par trois cylindres de cristal de roche, d’un pied de haut et d’un pied de diamètre.
Je ne m’étendrai pas sur la religion orthodoxe, parce que c’est une matière plutôt russe qu’exclusivement sibérienne. Certains auteurs ont fait en France au clergé russe une réputation déplorable. Je ne prétends pas que la conduite de tous les popes soit irréprochable; j’avouerai même que j’en ai vu plusieurs se griser et faire pis; mais je trouverais osé de tirer de certains faits isolés des conséquences générales: où ne trouverait-on pas de ces exceptions regrettables? Le clergé russe se divise en deux catégories bien distinctes: les prêtres séculiers, qui peuvent se marier, mais auxquels sont fermés les grands honneurs ecclésiastiques; puis les prêtres réguliers, qui vivent d’abord dans les couvents pour devenir ensuite évêques, archimandrites et métropolites. Les premiers vivent retirés dans leurs villages et dans leurs intérieurs, élevant leurs enfants dans la crainte de Dieu et le goût de la cléricature. Les seconds sont contenus dans leur jeunesse par une règle sévère, et plus tard par le respect de leurs hautes dignités.
Ce qui frappe tout d’abord dans l’église orthodoxe, c’est son organisation au point de vue politique. Dans cet empire du despotisme par excellence, l’Église se gouverne comme une véritable république. Cette république est, il est vrai, soumise à l’autorité de l’empereur. Il ratifie ou ne ratifie pas les décisions prises, mais toutes les questions n’en sont pas moins discutées par un synode qui se tient à Pétersbourg, et qui est composé de tous les métropolites. Quoi de plus ingénieux que cette dépendance complète de l’Église sous une apparence de liberté? Il serait intéressant de rechercher ce qu’aurait pu être l’histoire européenne si l’Église catholique avait ainsi été soumise soit aux empereurs d’Allemagne, soit aux rois de France. Frédéric Barberousse se fût probablement emparé de toute la terre; il eût, en tout cas, chassé les infidèles, non-seulement de l’Europe, mais peut-être de l’Asie occidentale. Il est vrai aussi que sans l’autorité des papes et leur sage prévoyance, la grande révolution des croisades n’eût pas eu lieu, et que l’Europe, soumise alors à des autorités civiles plus guerroyantes que belliqueuses, plus chevaleresques qu’intelligentes, eût été engloutie dans le courant de l’islamisme, auquel les papes seuls se sont opiniâtrément opposés.
Si les Russes, en adoptant la religion des Grecs, n’eussent pas aussi hérité de leur haine irréfléchie contre les Latins, ils reconnaîtraient certainement ce grand œuvre des papes. Malheureusement, des causes humaines empêchent absolument tout Russe d’embrasser la foi catholique ou toute autre religion. Des lois intolérantes punissent des peines les plus sévères les convertis et surtout ceux qui tenteraient de convertir les autres[9].
[9] Voici quelques articles du code pénal russe mis en vigueur le 1er mai 1846, et qui montreront jusqu’où est poussée l’intolérance religieuse. J’omets certains articles qui ont rapport aux peines corporelles, aux privations de priviléges et de droit de suzeraineté, parce que le décret d’affranchissement des serfs les abolit implicitement.
«Art. 196. -- Celui qui abandonne la confession orthodoxe pour une autre confession même chrétienne est remis à l’autorité ecclésiastique pour être exhorté, éclairé, et qu’on en juge à son égard suivant les règles de l’Église. Jusqu’à ce qu’il rentre dans l’orthodoxie, le gouvernement prend _des mesures_ pour préserver de séductions ses enfants mineurs: une tutelle est mise sur ses biens, et _il lui est défendu d’y résider_.
»Art. 197. -- Celui qui, dans un discours ou dans un écrit, aura essayé d’entraîner des orthodoxes dans une autre confession, sera condamné:
»1º Pour la première fois, à être enfermé pour un an ou deux ans dans une maison de correction; pour la deuxième fois, à être enfermé dans une forteresse de quatre à six ans; pour la troisième fois, à être envoyé en exil dans le gouvernement de Tobolsk ou de Tomsk avec un emprisonnement de un à deux ans.
»Art. 198. -- Les parents qui, obligés légalement d’élever leurs enfants dans la foi orthodoxe, les feront élever d’après les usages d’une autre confession même chrétienne, seront condamnés à être enfermés en prison pour un ou deux ans: leurs enfants seront confiés pour leur éducation à des parents orthodoxes, ou, à leur défaut, à des tuteurs nommés par le gouvernement.
»Art. 199. -- Ceux qui empêcheront quelqu’un d’embrasser la foi orthodoxe seront condamnés à être emprisonnés de trois à six mois: s’il a été employé des menaces, des vexations ou de la violence, ils seront enfermés de deux à trois ans dans une maison de correction.
»Art. 200. -- Celui qui n’ignore pas que sa femme ou ses enfants, ou des personnes que la loi l’oblige à surveiller, ont l’intention d’abandonner la foi orthodoxe et n’essayera pas de les en dissuader en prenant des mesures que la loi autorise de prendre pour les en empêcher, sera passible d’une arrestation de trois jours à trois mois, et, s’il est _orthodoxe_, sera astreint à la punition ecclésiastique.»
Ainsi cette loi oblige un homme, _même s’il est catholique_, à dénoncer sa femme et ses enfants orthodoxes et à sévir lui-même contre eux.
«Art. 202. -- Les membres du clergé des confessions chrétiennes, convaincus d’avoir enseigné le catéchisme à des enfants orthodoxes, _quand même il ne serait pas prouvé_ qu’ils aient eu l’intention de les séduire, seront passibles: la première fois, d’être éloignés de leur charge spirituelle de un à trois ans; la deuxième fois, de perdre complétement leur charge et, après avoir été emprisonnés de un à deux ans, d’être placés sous la surveillance continuelle de la police.»
Par rapport à la grave question des mariages mixtes, le dixième tome des lois, entre autres dispositions vexatoires, stipule que: «Si l’un des deux époux est orthodoxe, le prêtre ne peut bénir le mariage qu’après avoir pris de la partie hétérodoxe l’engagement formel par écrit qu’elle ne cherchera pas à entraîner son époux ou épouse par séduction, menace ou tout autre moyen, à embrasser sa religion, et que _tous ses enfants seront élevés dans la foi orthodoxe_.»
Les mariages entre catholiques et orthodoxes, célébrés seulement dans l’Église catholique, sont déclarés nuls et sans valeur.
Le tzar, revêtu aux yeux du peuple d’un véritable caractère sacré, profite de l’inviolabilité qu’il lui donne pour dominer la révolution tout en accomplissant les réformes jugées par lui nécessaires. La liberté de conscience est donc encore très-loin de voir le jour en Russie. Puisse l’empereur, en conservant le respect des masses, ne pas se diminuer aux yeux de ses sujets éclairés, qui déjà, j’ai pu le constater partout, perdent toute foi religieuse, et qui pourraient bien un jour réclamer de vive force et avant toute autre chose la liberté d’embrasser une croyance.
Cette intolérance religieuse est pénible, surtout pour les peuples nouvellement soumis à l’autorité du tzar, pour les déportés polonais par exemple, qui, bien que sincèrement catholiques, sont obligés d’élever leurs enfants dans la religion orthodoxe. Hélas! ce n’est là qu’une partie des souffrances que ces pauvres gens ont eu à endurer depuis l’insurrection.
Ils ont d’abord été conduits, à pied et les mains liées derrière le dos, dans le lieu de déportation qui leur avait été assigné dans la Sibérie orientale: les uns à Irkoutsk; c’étaient encore les plus favorisés; d’autres à Iakoutsk, ou dans l’île de Tarakaï, connue par les Russes sous le nom de Sachaline, ou au Kamtchatka. Beaucoup périrent en route; cela se comprend aisément. Ceux qui purent supporter une aussi grande fatigue furent jetés au bagne à leur arrivée avec les assassins et avec les voleurs.
Remarque curieuse à faire et qui prouve bien le fétichisme dont est entourée en Russie la personne de l’empereur: ces assassins regardaient au bagne leurs camarades de Pologne avec le plus grand dédain et souvent ne leur adressaient pas la parole sous prétexte que le crime de ceux-ci était de s’être révoltés contre le tzar. Les assassins russes ont donc, paraît-il, encore une sorte de conscience quand il s’agit de conspiration.
Les déportés polonais furent soumis pendant cinq ans au même règlement que les autres galériens. Ils furent numérotés en rouge dans le dos, punis pour la moindre bagatelle de la camisole de force ou de vingt coups de bâton. Pendant cinq ans, ils passèrent leur hiver dans cette prison dont j’ai parlé, entassés soixante ou quatre-vingts dans la même chambrée, sans air et presque sans jour; et l’été aux travaux des mines, avec une heure de repos par jour et une nourriture à peine suffisante.
Leur sort, hâtons-nous de le dire, est à présent bien amélioré: sauf la liberté de circulation en dehors d’un district assigné, ils jouissent des mêmes avantages que les autres sujets russes. Ils forment, du reste, à Irkoutsk, il faut le reconnaître, la partie la plus intelligente de la population. Ne recevant aucune rétribution du gouvernement, ils gagnent leur vie et font même quelquefois fortune. Ils sont médecins, professeurs, musiciens ou acteurs au théâtre. Ceux-là mêmes qui, en Pologne, faisaient partie de l’aristocratie, se sont résignés à fonder des magasins où ils débitent toutes sortes d’objets de Moscou, de Pétersbourg ou de Varsovie, lesquels, transportés à une pareille distance, atteignent une valeur considérable, et sont pour ceux qui les vendent la source de grands revenus. Un d’entre eux, portant le titre de comte et, à cause peut-être de ce titre, n’ayant pas voulu suivre dès le principe l’exemple général, était réduit, lors de mon passage à Irkoutsk, au modeste emploi de cocher de fiacre.
Parmi les déportés que je vis à Irkoutsk, je citerai principalement M. Schlenker, parce que je retrouvai chez lui certaines personnes que j’ai déjà présentées au lecteur. Ce monsieur passait la journée à vendre de la toile, du drap, des pâtés de foies gras, du vin, en un mot tout ce qui peut se débiter au bazar, et le soir, dans son salon, oubliait toutes ses affaires pour redevenir un parfait homme du monde, tel qu’on l’avait connu autrefois en Pologne. Il était abonné à la _Revue des Deux Mondes_, à beaucoup de journaux français et russes, jouait du piano, s’était fait l’ami du gouverneur militaire avec lequel il chassait souvent; en un mot, il causait de toutes choses et d’une manière fort intéressante, ayant beaucoup vu et par conséquent beaucoup appris.
Son point de repère pour se rappeler les dates était l’année de sa condamnation aux travaux forcés. Rien n’était bizarre et triste tout à la fois comme d’entendre cet homme distingué dire avec le plus grand calme: Je suis sûr que telle chose a eu lieu en telle année, puisqu’elle s’est passée tant de temps après mon entrée au bagne.
Cette formule, et surtout la simplicité avec laquelle elle était dite, me surprenait toujours.
Encore une fois, je m’abstiens de trop faciles récriminations. Des châtiments aussi sévères, mais qui sont tous les jours adoucis (car, lors de mon entrée en Chine, j’appris que de nouvelles libertés avaient encore été octroyées aux Polonais de Sibérie); des châtiments aussi sévères, dis-je, ont peut-être préservé la Russie de grands malheurs et surtout de mesures forcément plus rigoureuses si on les avait ajournés. Il ne faut pas se le dissimuler, les Polonais ne sont pas seulement des patriotes, et quand ils demandent la liberté, ce n’est pas toujours une liberté saine et protectrice des lois. Combien de Polonais furent mêlés à notre Commune de 1871, et combien s’enfermèrent à Carthagène avec les derniers insurgés d’Espagne! La Russie, qui contient en son sein ce grand foyer d’insurrection, est restée plus que nous sage, tranquille et florissante. C’est donc sans parti pris que je m’apitoie sur les souffrances des exilés polonais, plaignant seulement les hommes sur lesquels la tempête a frappé, surtout lorsque ces hommes possédaient au plus haut point les deux grands dons de Dieu, c’est-à-dire l’intelligence et le cœur.
Invité un jour à dîner par M. Schlenker, je retrouvai chez lui, non sans un grand plaisir, toute la petite caravane avec laquelle j’étais entré en Sibérie. Madame Grant, miss Cömpbell, M. Pfaffius, madame Nemptchinoff et son fils Ivan Michaëlovitch, venaient d’arriver à Irkoutsk, et se disposaient à partir peu après pour Kiachta. Constantin était aussi parmi les convives, ainsi qu’un jeune Russe, M. Isembech, ami intime de M. Schlenker, et qui était la complète personnification de ces voyageurs à mouvement perpétuel dont j’ai parlé dans la préface.
«Vous allez au Japon, me dit-il. J’espère alors que j’aurai le plaisir de vous y voir, car je m’y rendrai prochainement aussi. -- Venez avec moi, lui répondis-je; le charme du voyage en sera doublé. -- Cela m’est impossible; je pars demain pour le fleuve Amour, et je ne serai de retour à Irkoutsk que dans une quinzaine de jours. -- Je compte rester encore plus de temps que cela ici; je n’aurai donc aucune peine à vous attendre. -- C’est qu’avant de me rendre au Japon, je dois aller passer quinze jours à Pétersbourg. -- Alors nous ne nous reverrons jamais. -- Pourquoi pas? -- En combien de temps allez-vous donc à Pétersbourg? -- En vingt-trois jours et vingt-trois nuits. -- Vous ne vous arrêterez pas en route? -- Quatre heures à Omsk seulement, pour conclure une affaire avec le général-gouverneur. Dans deux mois, jour pour jour, je serai de retour ici. Ce sera l’époque de la débâcle de l’Amour; il me faudra à peine un mois pour me rendre au Japon: j’ai donc besoin de trois mois en tout; je vous donne rendez-vous le 25 juin à Yokohama, hôtel d’Orient.»
Mon interlocuteur était un homme de trente à trente-cinq ans. Avec cette fièvre de locomotion qui le dévore, avec cette force physique qui lui permet des fatigues homériques, il est l’homme le plus doux, je dirai même le plus timide que l’on puisse voir. Pour tout bagage, il emporte un habit noir de soirée et un peu de linge.
L’habit noir, en effet, est ici, même dans la journée, l’uniforme de rigueur: de dix heures du matin à midi se font les visites de cérémonie; à deux heures et demie, on dîne, toujours dans la tenue officielle; le soir, au théâtre et au souper, même habit: on conserve donc toute la journée ce vêtement incommode.
Notre repas chez M. Schlenker se passa fort gaiement. Nous nous rappelions avec plaisir, mes anciens compagnons de voyage et moi, les incidents de la route que nous avions parcourue ensemble entre Kamechlof et Tumen, surtout le combat que nous avions engagé au moment de nous séparer, combat dans lequel la poudre avait été remplacée par du vin de Champagne, les canons par des bouteilles, les obus par des bouchons. Je crois que M. Schlenker, obligé de rester toujours en place, et M. Isembech, habitué à être toujours sur les chemins, eussent préféré nous voir choisir un autre sujet de conversation que les voyages. Ils ne nous le firent cependant sentir d’aucune manière, et émirent plusieurs fois des opinions qui ne manquaient pas d’originalité, parce qu’elles étaient toujours très-exagérées dans des sens opposés. Après le dîner, notre aimable hôte se mit au piano, et miss Cömpbell nous fit plusieurs fois entendre sa jolie voix.
Quelles douces jouissances procurent les journées passées ainsi à la même place, pendant le cours d’un long voyage! On rêve au chemin que l’on a fait et à celui qui reste à parcourir. On se repose de la veille; on prend des forces pour le lendemain. Tous les actes, pendant ces journées, sont entourés d’une grande poésie; les sentiments doublent d’intensité. On ne voit dans les personnes avec lesquelles on se trouve que les plus beaux côtés de leur caractère: à l’heure où viendrait la désillusion, on sera déjà parti. Que de perfections j’ai ainsi rencontrées sur ma route, près desquelles, malheureusement, je n’ai jamais eu la chance de vivre plus d’un jour!