CHAPITRE IX
DU FROID SUR LA ROUTE DE TOMSK.
Le froid. -- Ses inconvénients. -- Les beaux effets de lumière à une très-basse température. -- La fête du baptême de Jésus-Christ sur l’Obi. -- Tomsk. -- Son commerce. -- Une soirée sur les bords du Tom.
Je quittai Omsk le 17 janvier, à une heure de l’après-midi. Ce jour-là le froid était très-intense; le thermomètre marquait près de cinquante degrés. A peine si je pouvais entr’ouvrir de temps en temps mon bachlique, pour jouir des beaux effets de lumière qui accompagnent toujours une pareille température.
La neige, par un effet d’optique que je ne saurais expliquer, présentait des reflets foncés presque noirs; et de nombreux petits cristaux, réfléchissant les rayons du soleil, brillaient au contraire d’un tel éclat qu’on eût cru voir une poussière de diamant dans un écrin de velours. Au bout de quelques heures, nous entrâmes dans une partie de la steppe appelée les grandes herbes, à cause des herbes qui poussent en effet abondamment dans cette contrée et à une grande hauteur.
Quand je les vis, elles étaient recouvertes par le froid d’un givre épais. Vers le soir, elles reçurent directement la lumière du soleil qui disparaissait à l’horizon, et devinrent d’un blanc éclatant. La neige de la terre se plaisant à refléter, selon son habitude, la couleur du ciel, prit au contraire une teinte bleu foncé.
Cette nature, parée ainsi exclusivement des deux couleurs de la Vierge, semblait prête à chanter un hymne sublime en l’honneur de la mère de Dieu. Ce bel effet ne dura malheureusement que peu d’instants. Le soleil dépassa l’horizon; la lueur vague du crépuscule se répandit sur cette plaine immense; puis une aurore boréale vint colorer tout en rouge.
Je ne finirais pas si je voulais décrire toutes les teintes sous lesquelles j’ai vu la Sibérie. Quand le froid est très-intense, il se produit des jeux de lumière que l’art ne saurait inventer. Précisément, pendant ces belles transformations dont je viens de parler, la vapeur d’eau de l’atmosphère gela. Je vis alors une quantité innombrable de cristaux imperceptibles voltiger dans l’air. Ils brillaient au soleil, et formaient des arcs-en-ciel sur plusieurs plans. Leurs nuances ressortaient peut-être plus suaves et plus mystiques sur ce ciel bleu si pur, que sur les fonds sombres où nous les voyons d’ordinaire en France.
Un froid aussi intense n’est pas exempt d’inconvénients, pour les pauvres humains qui osent l’affronter. Tout le voisinage du nez et de la bouche disparaît en quelques minutes sous une glace épaisse formée par la vapeur de la respiration. Il faut, de temps en temps, détacher ces glaçons, et cette opération cause une vraie souffrance.
Pour pouvoir, la nuit, se livrer au sommeil, les voyageurs sibériens ont l’habitude de mouiller leur bachlique, qui se durcit par l’effet de la gelée, et offre ainsi un obstacle solide à quelques centimètres de la figure. La respiration va alors se figer contre ce mur improvisé. Malgré ces précautions, lorsque je me réveillais le matin, de petits glaçons réunissaient toujours mes paupières l’une à l’autre, et m’empêchaient d’ouvrir les yeux. Je devais dégeler mes cils entre les doigts pour parvenir à voir le jour.
Un autre effet bizarre d’un froid aussi intense peut se constater le matin, en entrant dans un village à l’heure où on allume le feu dans chaque maison. La fumée, en sortant de la cheminée, monte droit vers le ciel; puis, rencontrant une couche d’air devenue trop dense pour qu’elle puisse y pénétrer, elle s’y heurte comme contre un plafond. Elle s’étend alors en une nappe épaisse, qui devient un nuage protecteur du froid pour tout le village.
Entre Kolivan et Diorosno, petites villes qui sont situées en face l’une de l’autre sur les deux côtés de la vallée de l’Obi, le télégraphe qui va jusqu’à Kiachta est placé sous terre, dans un appareil semblable à celui des câbles sous-marins. On a eu recours à cet expédient, à cause des inondations qui eussent fréquemment jeté bas les poteaux et coupé les fils.
L’Obi gèle à la manière de l’Oka; les boursouflures de la glace sont telles qu’il est impossible de s’y croire sur le lit d’un fleuve; il y a de véritables côtes à monter ou à descendre.
Nous arrivâmes à Diorosno à huit heures du matin, le jour de la fête du Baptême de Jésus-Christ. Un trou avait été pratiqué dans la glace sur le lit de la rivière, et l’on pouvait voir, sous une couche solide d’un mètre environ, l’Obi couler vers le nord, et sembler se moquer du froid, qui peut se figurer bonnement à la surface avoir arrêté son cours. Le clergé du village, suivi d’une foule nombreuse, vint en grande pompe jusqu’à ce trou pour bénir l’eau du fleuve. Quand la cérémonie fut achevée, tous les habitants s’approchèrent avec des seaux, des vases, des récipients de toutes sortes pour emporter dans leur demeure de l’eau nouvellement bénite. Quand tous eurent pris la quantité qu’ils désiraient, trois ou quatre fanatiques, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ôtèrent leurs vêtements, se plongèrent dans l’eau glacée, se rhabillèrent, et coururent chez eux se réchauffer à la chaleur du foyer. Ces gens regardent comme un miracle de ne pas mourir après avoir commis une pareille imprudence; je crois que la brièveté du bain et la réaction qu’ils provoquent ensuite par une course effrénée y sont bien aussi pour quelque chose.
Après avoir passé l’Obi, nous entrâmes dans un pays d’un aspect extraordinaire; il était encore plat, mais incliné, et son inclinaison se perpétuait, constante et indéfinie, jusqu’à l’horizon. Je crois que la grosseur des fleuves en Sibérie provient d’abord de l’immensité de leurs bassins, mais aussi de ces inclinaisons prolongées qui doivent faciliter l’écoulement des eaux. Quoi qu’il en soit, ce pays est étrange, il étonne; et au premier abord il donne l’impression du vertige, quand on glisse de haut en bas principalement. Bien que la pente ne soit pas très-roide, on se demande vers quel abîme on est ainsi entraîné, la terre semble bientôt devoir manquer sous vos pas; on cherche un point d’appui, et comme rien ne s’offre à saisir à cause du manque de végétation, on sent en soi, plus excessive encore, cette impression bizarre.
Trois jours après notre départ de Omsk, nous éprouvâmes, vers cinq heures du matin, de forts soubresauts, causés par les glaçons du Tom que nous franchissions non sans peine, et qui annonçaient l’approche de la ville de Tomsk. C’est toujours un grand soulagement, en Sibérie, que de se sentir arrivé. Je pris la résolution de séjourner un peu dans cette ville, quand je vis le confortable relatif de l’hôtel.
La chambre qu’on me donna ne contenait, pas plus qu’ailleurs, ce qui constitue chez nous un ameublement, mais elle était éclairée par quatre grandes fenêtres et bien balayée. J’ouvris alors toutes mes malles, et je demandai à Constantin de vouloir bien séjourner un peu dans ce centre, relativement important, du commerce sibérien.
La ville est divisée en deux parties: la ville basse, située dans la vallée du Tom, et la ville haute, piquée sur la colline qui longe la rive droite de cette rivière. Dans la première se trouvent le mouvement des affaires, les bazars, les entrepôts. La seconde se compose au contraire d’habitations élégantes, au moins pour le pays, demeures de ceux qui ont acquis une grosse fortune, ou qui sont en voie de l’acquérir.
Pour bien comprendre la nature du commerce de Tomsk et son importance, il faut avoir été témoin, d’une part, du _far niente_ qu’affectionnent les habitants de la Sibérie occidentale dont j’ai parlé; puis connaître la passion indescriptible qu’apportent, d’autre part, les Sibériens orientaux à la recherche des mines d’or et à leur exploitation. A Irkoutsk, le centre de cette seconde partie de la Sibérie, le terrain est fertile, mais on n’y cultive pas un grain de blé; la ville est située au confluent de trois rivières, et cependant on n’y pêche pas un poisson; quoiqu’il y ait, dans les environs, des mines de fer, de la terre exceptionnellement favorable à la fabrication de la porcelaine, tous les matériaux de construction sont envoyés de l’Oural, tous les ustensiles de ménage, de Moscou et même de Pétersbourg.
Les habitants de Tomsk profitent du sommeil des Occidentaux, de la fièvre d’or des Orientaux, et se font les grainetiers, les marchands de fourrages, les bouchers, et, chose incroyable, les marchands de poisson de la presque totalité de la Sibérie! La distance énorme qui sépare Tomsk des centres importants dont j’ai parlé pourrait faire douter d’une pareille affirmation; mais ce commerce est rendu possible par les effets curieux d’un froid extrême sur les aliments.
Je demandai un jour par curiosité, en mangeant une gelinotte, depuis combien de temps cet oiseau était tué. On me répondit, pour atténuer ma répugnance de Français: «Il n’y a pas plus de deux mois.» Pour le bœuf, on prend moins de précautions encore: presque tous les bouchers tuent au commencement des froids leur provision pour l’hiver. Aucune viande ne peut s’altérer sous une pareille température. Il en est de même des poissons, qui deviennent tellement solides, qu’on en voit sur les marchés appuyés contre les murs, se tenant droits sur le bout de leur queue, malgré leur longueur et malgré leur poids.
Le climat de Sibérie a aussi ses effets curieux sur la pousse des céréales: on fait les semailles au commencement de mai, et on récolte, comme chez nous, en juillet.
D’ailleurs, il paraît que les phénomènes du printemps, en général, se font sentir beaucoup plus rapidement sur la nature de Sibérie que sur la nôtre. On peut constater du jour au lendemain de sensibles différences dans l’épanouissement des feuilles et dans la pousse des arbres. Cela provient certainement de la vigueur d’une séve longtemps captive sous la neige, et aussi de la longueur des jours, qui ne permet guère au sol de se refroidir et d’entraver les progrès constants de l’essor printanier.
Les habitants de Tomsk, par cela même qu’ils sont occupés, et surtout aux travaux des champs, ont conservé plus scrupuleusement qu’ailleurs les anciens usages sibériens. Je n’en citerai que quelques-uns. Dans toutes les maisons et dans toutes les chambres brille une image pieuse, devant laquelle brûlent une ou plusieurs lampes, suivant les jours ou les solennités religieuses. Quand un visiteur se présente, il s’incline deux ou trois fois en se signant devant l’image; puis, après seulement, adresse à l’hôte un salut, qui varie d’après l’occupation de celui-ci. S’il mange, on lui dit: «Thé et sucre.» Cela signifie: «Je vous souhaite de pouvoir mettre du sucre dans votre thé.» Ce luxe, là-bas, n’est pas donné à tout le monde. On dit, en quittant la chambre: «Demeurez en paix!» Quand les Tomskois entrent dans une boutique, ils débitent une formule dont le sens est celui-ci: «Je vous souhaite de conclure avec moi un marché tout à votre avantage.»
C’est à Tomsk que, pendant l’été, les marchandises chinoises et transbaïkaliennes sont déchargées des voitures de transport, pour être placées sur des bateaux à vapeur qui se rendent ensuite à Tumen: c’est encore là une des causes de la richesse de cette ville.
Tomsk est, paraît-il, un des points les plus froids de toute la Sibérie. On y a vu, certains hivers, le thermomètre descendre et même séjourner à cinquante-cinq et cinquante-huit degrés. Quand je m’y trouvai, la température, au contraire, fut moins rigoureuse que pendant mon séjour à Omsk. Une neige abondante tomba même pendant quelques jours et m’invita à garder la chambre, ce que je fis sans grands efforts, après les nombreux jours et les longues nuits que je venais de passer dehors.
[Illustration: Marché à Tomsk.]
Un soir seulement, obéissant à je ne sais quel caprice, je sortis à pied, seul, et j’allai rêver sur les bords de la rivière. La nuit était profonde. Des nuages lourds voilaient les étoiles. La terre seulement paraissait éclairée, à cause du blanc de la neige, et surtout de la neige nouvelle qui était tombée dans la journée. Sur le Tom, il n’y avait pas une surface unie, et je m’expliquai les soubresauts que nous avions éprouvés en traversant cette rivière: des glaçons surmontaient d’autres glaçons, parfois à une grande hauteur, élevant leurs arêtes vers le ciel, comme si, pressés dans une violente étreinte, ils avaient lutté jusqu’au bout pour chercher à se faire jour. On eût dit le résultat d’un gigantesque combat: combat terrible entre deux forces de la nature, l’une visible et vaincue, l’autre invisible et victorieuse, entre le fleuve et le froid. Cependant tout était immobile et tout était silencieux.
C’était comme le pâle visage d’un mort sur lequel on distinguerait encore les convulsions de l’agonie. La nuit était trop sombre pour permettre d’apercevoir l’autre rive du large fleuve, et tout ce blanc se perdait dans le vague. Cette vue me glaça. Pour la première fois, je me sentis loin; loin de ma patrie, loin de mes amis. La pensée de reprendre le traîneau par ce froid, par cette obscurité, me fit presque peur. Lutter contre une force qui avait arrêté ce fleuve me semblait une démence. C’était bien véritablement là un tableau de l’extrême Nord que j’étais venu chercher en Sibérie. Bien que satisfait dans ma passion de touriste, je rentrai chez moi écrasé par cette nature, et il fallut tout le brillant soleil du lendemain pour distraire ma pensée et me faire songer au départ.
Une particularité que je tiens à signaler à propos de Tomsk, c’est la quantité de domestiques coréens et coréennes que l’on y rencontre. J’en demandai la raison au gouverneur, qui me répondit que beaucoup d’indigènes de cette presqu’île se réfugiaient chez les Russes pour échapper aux lois sévères de leur patrie. Ils savent, ajouta-t-il, qu’ils seront bien reçus sur notre territoire, car nous avons déjà le protectorat de leur pays.
Cette dernière affirmation peut donner beaucoup à réfléchir. On sait que la Corée n’est que tributaire de la Chine. Le souverain de cette contrée est opposé aux Européens, auxquels non-seulement il ne laisse faire aucun établissement sur son territoire, mais qu’il persécute souvent avec une extrême cruauté. La conquête de la Corée par les Russes, conquête imminente, d’après le gouverneur de Tomsk, pourrait donc apporter des modifications considérables dans nos comptoirs de l’extrême Orient. Ce serait un grand pas fait vers la conversion complète aux idées modernes de la Chine et du Japon.