CHAPITRE IV
LE VOLGA PENDANT L’HIVER ENTRE NIJNI-NOVGOROD ET KAZAN
Diverses sortes de podarojnaia. -- Ce que sont les préparatifs d’un long voyage en traîneau. -- Départ de Nijni. -- Les relais de poste. -- Un dégel momentané. -- La neige. -- Arrivée à Kazan.
A peine arrivé à Novgorod, mon grand désir fut de commencer le plus tôt possible le voyage en traîneau: l’homme est ainsi attiré vers l’inconnu, dût-il en souffrir.
Je me rendis chez le gouverneur de la province, afin qu’il me facilitât les moyens d’obtenir des chevaux dans les relais de poste. Il existe pour cela trois sortes de recommandations, appelées en russe podarojnaia.
La plus précieuse de toutes, la podarojnaia de courrier, ne s’obtient que dans les cas exceptionnels; pour un envoyé extraordinaire de l’empereur, par exemple.
Quand on arrive dans un relai muni de ce papier, le chef de poste doit donner immédiatement des chevaux, quelque dépourvu qu’il puisse en être, en réquisitionner même si cela est nécessaire, et ordonner au cocher de ne pas cesser le galop.
La podarojnaia de la couronne, bien que placée au second rang, est encore très-appréciable. On l’accorde généralement aux fonctionnaires qui se rendent à leur poste ou qui voyagent pour un service public: c’est de cette dernière qu’a bien voulu me gratifier le gouverneur de Nijni-Novgorod. Les chefs de poste doivent toujours réserver une troïka (attelage de trois chevaux) pour le cas où il se présenterait un voyageur muni d’une podarojnaia de la couronne. Il est donc rare, quand on possède ce papier important, de ne pas être servi immédiatement, quand on arrive dans un relai. Les cochers s’attachent au bonnet et aux bras des plaques de cuivre qui avertissent au loin les conducteurs de traîneaux venant en sens contraire, d’avoir immédiatement à se ranger sous peine de certains châtiments, et ils mènent aussi leurs chevaux presque toujours au galop comme dans le cas précédent.
Entre la podarojnaia de la couronne et la podarojnaia la plus commune, il y a une grande différence. Celle-ci est pour la masse des voyageurs ordinaires. Il faut d’abord payer assez cher pour l’obtenir; et puis on est à la merci de tous les chefs de poste, qui ne vous donnent des chevaux que si tel est leur bon plaisir.
La règle est que chaque attelage doit se reposer six heures entre chaque course. Il arrive donc souvent qu’on ne rencontre dans les relais que des attelages prenant le repos réglementaire, à l’exception de celui réservé aux porteurs de podarojnaia de la couronne. J’ai vu souvent des voyageurs attendant depuis deux ou trois jours qu’un chef de poste voulût bien se laisser fléchir ou se lassât de les avoir chez lui.
Malheureusement les concessionnaires des relais ont tout avantage à prolonger une pareille situation. On ne leur paye pas le logement qui est gratuit, mais on prend toujours chez eux quelque nourriture, et ils espèrent qu’à la fin, lassés d’une attente si prolongée, les voyageurs leurs payeront une forte gratification pour obtenir une troïka, même fatiguée d’une course récente.
L’organisation de la poste depuis Nijni-Novgorod jusqu’à Tumen n’appartient pas en ce moment au gouvernement. Elle est affermée temporairement à M. Michaëlof, qui est en train d’acquérir une fortune considérable en louant ses chevaux fort cher.
Muni comme je l’ai dit plus haut d’une recommandation de cet heureux concessionnaire et aussi d’une podarojnaia de la couronne, grâce à l’amabilité du gouverneur de Nijni, il me semblait que je pouvais partir dès le lendemain matin.
Hélas! j’avais compté cette fois encore sans les froids sibériens.
Pendant toute la matinée, je dus courir de boutique en boutique pour achever les préparatifs d’un voyage prolongé en traîneau. Le nombre des objets à acheter était incalculable. Constantin en avait dressé une liste gigantesque. Je ne rentrai chez moi qu’à une heure de l’après-midi, fatigué, agacé, altéré, mourant de faim, et ne me sentant plus de forces que pour me coucher et dormir.
C’est alors que Constantin me dit avec le plus grand flegme: «A présent, monsieur, nous sommes prêts; désirez-vous partir?» Je voulais lui demander de ne monter en traîneau que le lendemain ou au moins d’attendre quelques heures, quand mes yeux tombèrent au milieu de la chambre sur la montagne de mes acquisitions. Celle qui m’avait stupéfié lors de ma visite à M. Pfaffius n’était qu’une colline auprès de celle-ci. Il y avait là des malles en cuir mou qu’on remplit de vêtements et dont la présence au fond du traîneau amortit les secousses; des valises rondes pour servir de traversin la nuit, des touloupes, une dacha en peau de mouton, des coussins, des matelas, des saucissons de veau et de mouton, des bottes de feutre, des couvertures de feutre, des bouteilles d’eau-de-vie, des cordes, un marteau, un attirail restreint mais indispensable de menuiserie et de serrurerie, huit paires de gros bas de laine, des ceintures, des sacs, du pain blanc, des oreillers, et _encore bien d’autres choses_. De plus, mes malles ne pouvant plus servir, tous les vêtements que j’avais apportés de France gisaient çà et là dans cette chambre étroite et ne semblaient pas les moins étonnés de se trouver en pareille compagnie. Ni les greniers les plus bouleversés, ni les voitures de déménagement, ni quelque arrière-magasin du mont-de-piété, rien enfin, si ce n’est peut-être la cervelle de certains illuminés politiques, ne peut donner l’idée d’un pareil désordre.
Ce beau spectacle me rendit le courage. Je n’eus plus qu’une pensée, le départ, et je fis demander les chevaux.
Tandis qu’un domestique allait chercher l’attelage, nous nous mîmes en devoir, Constantin et moi, d’entasser tous les objets dont je viens de parler dans un traîneau que j’avais fait venir de la fabrique de Romanof, le plus célèbre des carrossiers russes. Ce traîneau, du reste, était merveilleusement construit. Il réunissait au plus haut point les deux qualités de légèreté et de solidité qui constituent une bonne voiture. Comme il était ouvert, nous pouvions jouir pendant le jour de l’aspect du pays, tandis qu’une capote fixe que nous fermions complétement le soir, à l’aide d’une toile grise goudronnée, nous protégeait un peu contre le vent et contre la neige. Deux pièces de bois placées à une très-faible hauteur au-dessus du sol et disposées en biais de l’avant à l’arrière empêchaient le traîneau de verser, au moins dans les circonstances ordinaires, et garantissaient sa caisse contre les rencontres et les chocs qui se reproduisaient, sans exagération, vingt et trente fois par jour.
Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Ainsi, en Russie, comme on dispose son traîneau, on supporte plus ou moins les fatigues du voyage. Constantin avait pour cela un véritable talent. Il plaçait les matelas en pente savamment calculée; il dissimulait tous les angles saillants ou qui le fussent devenus après le tassement d’une route prolongée. Il plaçait du foin dans les parties moins résistantes qui se fussent creusées après plusieurs cahots. Il transformait en un mot notre traîneau en un véritable lit moelleux, qui nous eût fait supporter sans fatigue les quinze cents lieues que nous avions à parcourir jusqu’à Irkoutsk, sans les circonstances dont je parlerai plus bas. Quand tous ces préparatifs furent terminés, quand les chevaux furent attelés, je commençai à me revêtir de mon costume de voyage.
Qui n’a pas été en Sibérie ne peut se douter de l’affublement d’un voyageur au long cours dans ce pays.
Endosser un si grand nombre de vêtements est un véritable travail qu’on ne peut accomplir, surtout la première fois, sans rire beaucoup et sans transpirer encore plus.
Nous mîmes d’abord quatre paires de bas de laine et, par-dessus, en guise de chaussures, une paire de bas de feutre qui nous couvrait les jambes. Nous endossâmes, comme je l’ai dit plus haut, trois épaisseurs de fourrure. Nous nous couvrîmes la tête avec un bonnet d’astrakan et un bachelique. Une fois dans le traîneau, nous nous enveloppâmes les jambes dans un tapis de fourrure et nous nous enfonçâmes l’un à côté de l’autre dans deux couvertures de feutre.
Cet accoutrement, qui serait exagéré pour se préserver pendant quelques heures même du froid le plus intense, devient léger et à peine suffisant quand on reste longtemps exposé à l’air et surtout avec la fatigue d’un voyage prolongé nuit et jour en traîneau sans arrêts pour le coucher.
Le seul point défectueux dans la construction des traîneaux sibériens, c’est l’absence de siége pour l’iemschik ou le cocher: ce malheureux est obligé de s’asseoir sur une plate-forme en bois qui recouvre les pieds des voyageurs, les jambes pendantes à droite ou à gauche, et de conduire de côté. Quand il a affaire à des chevaux difficiles, il se met à genoux ou même debout sur cette planchette. Cette organisation est d’autant plus regrettable qu’il faut une véritable science pour diriger et maintenir les petits chevaux de l’Asie septentrionale. Dès qu’ils se sentent attelés, est-ce ardeur toute simple, est-ce désir de se préserver du froid, ils sont d’une impatience _à nulle autre pareille_. Ils s’agitent, piétinent, grattent la terre du pied, mordillent la neige, ou en ramassent une grosse boule qu’ils rejettent en fine poussière. Les cochers parviennent à peine à les calmer au moyen d’un trémolo constant, qui a pour instrument les lèvres et non la langue, comme dans la bouche des charretiers français. Ils accentuent davantage ce trémolo quand ils vont sauter sur la plate-forme du traîneau, ce qui est pour eux une opération délicate. A ce moment, les chevaux ne connaissent plus aucun frein, renoncent à toute obéissance et partent au grand galop. Si les cochers manquaient leur coup, ils seraient rejetés par les barres de bois dont j’ai parlé à une grande distance de la voiture, et les voyageurs continueraient sans conducteur une course effrénée. C’est ce qui faillit arriver au premier iemschik dont le hasard nous gratifia: ses chevaux prirent subitement une allure vertigineuse au moment où il saisissait le tablier en bois de la voiture pour prendre place sur la planchette. En homme courageux, il ne lâcha ni son point d’appui ni ses guides, et il se fit traîner dans la neige à nos côtés pendant quelques minutes. Au bout de ce temps, il trouva heureusement je ne sais quelle saillie dans la caisse du traîneau où il put appuyer un genou. Enfin, grâce à la force extrême qu’il avait dans les bras et au secours que nous lui portâmes, il parvint à se hisser à sa place, qu’il ne quitta plus jusqu’au premier relai: c’est ainsi que nous sortîmes de Nijni-Novgorod, le 17 décembre, à trois heures du soir.
La première journée d’un voyage en traîneau est pleine de charmes. On goûte les attraits d’une locomotion nouvelle; on ne ressent encore aucune fatigue, et l’on croise à chaque instant des habitants de la ville que l’on quitte, venant de faire quinze, vingt et même trente lieues pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs.
[Illustration: Mon traîneau.]
La distance, quelque grande qu’elle puisse être, n’est jamais un obstacle pour les Russes; je dirai même qu’ils ne la comptent pas. Une femme me disait un jour à Pétersbourg: Voyez donc la cascade de Tchernaiarietchka; j’y suis allée l’autre jour; j’en ai été enthousiasmée; je ne croyais pas qu’il y eût rien d’aussi beau à la porte de notre capitale. En prenant plus tard des renseignements précis, j’appris que pour arriver à cette cascade, il fallait rester quarante-huit heures en chemin de fer et douze heures en diligence. On pense peut-être envoyer aussi à la porte de Pétersbourg les pauvres marins à qui l’on donne l’ordre d’aller prendre la mer à Nikolaefsk, c’est-à-dire à trois mille lieues de la capitale russe. Le lecteur verra plus loin, s’il daigne continuer la route avec moi, les Sibériens ne craignant pas d’entreprendre des voyages de quinze cents à deux mille lieues en traîneau, avec des enfants en bas âge, quelquefois même en nourrice.
A cause donc de la nouveauté et de la variété du spectacle, j’ai trouvé la route agréable en quittant Novgorod. Le temps passait plus vite encore que les rives du fleuve sur le lit duquel nos chevaux nous entraînaient en galopant de toute leur vitesse.
Ce bon Volga est véritablement d’un caractère tout exceptionnel, et nous ne possédons pas en France un cours d’eau digne d’une aussi complète admiration. Pendant l’été il est sillonné de bateaux à vapeur; ceci est plus dans son rôle et je ne l’en plains pas.
Mais il veut bien encore, pendant l’hiver, se rendre utile à l’humanité et servir au transport des céréales qu’il a fertilisées de ses eaux bienfaisantes. Rien n’est beau comme cette grande route de glace d’une largeur démesurée, plus coulante et plus unie que tous les revêtements d’invention humaine, sans cailloux, sans fossés, sans cahots. Rien n’amuse le voyageur novice comme de voir filer les rives, de compter les montagnes et les vallées que la congélation du fleuve le dispense de franchir; de côtoyer des îles, tout étonnées d’être devenues terre ferme, de rencontrer çà et là des barques immobilisées et d’accrocher des bateaux à vapeur.
Trois heures et demie environ après avoir quitté Novgorod, quand la nuit fut tout à fait tombée, nous arrivâmes au premier relai.
Dans chacune de ces maisons de poste, se trouve une pièce destinée aux voyageurs. Cette pièce, bien que chauffée aux frais du maître de la maison, devient la propriété des passants: ils peuvent y manger, dormir, faire ce que bon leur semble et, chose plus curieuse, y séjourner indéfiniment sans que personne ait droit de les en chasser.
Bien que cette concession provienne de contrats passés entre les maîtres de poste et l’administration supérieure, je me hâte de dire qu’il serait dans le caractère russe de l’inventer si elle n’était obligatoire: ce peuple est essentiellement hospitalier.
Cette qualité résulte peut-être de la rigueur du climat; mais je croirais plutôt, tant elle est générale et spontanée, qu’elle est le résultat d’un naturel heureux et bon.
J’aurai à m’étendre plus tard sur les mérites du paysan russe. Je ne veux pas m’arrêter sur son hospitalité qui, d’ailleurs, est commune à toutes les classes. La société de Pétersbourg ne peut pas assurément être suspecte de manquer de bienveillance envers les étrangers; mais le vieux noble moscovite lui-même, malgré sa fierté, malgré sa haine pour les nouvelles institutions sociales, malgré ses regrets de ne plus voir Moscou la résidence des empereurs et son antipathie pour les modes européennes adoptées dans la nouvelle capitale; malgré tout cela, le seigneur moscovite a conservé profondément enracinées les vieilles traditions de respect envers celui qui est son hôte, et il regarde l’hospitalité non pas comme une vertu, mais comme un devoir.
Aux relais sibériens, on trouve souvent quelque plaisir dans cette chambre des voyageurs. Il est rare de la rencontrer vide. On ne manque pas alors de sujets de conversation. Ceux qui vont en sens contraire se demandent mutuellement des renseignements sur le voyage, sur l’état de la route, sur les difficultés plus ou moins grandes qu’ils ont éprouvées à obtenir des chevaux. Ceux qui se dirigent du même côté se sont ordinairement déjà rencontrés dans un ou plusieurs relais précédents et se traitent en vieilles connaissances. Quand le relai se trouve dans un village, les notables de l’endroit viennent d’ordinaire passer une heure ou deux avec les voyageurs. Ils demandent des nouvelles politiques à ceux qui viennent de l’Occident et des nouvelles commerciales ou industrielles à ceux qui viennent de l’Orient. Tous causent indifféremment les uns avec les autres sans acception de classe, d’état, de position. Leurs rapports sont toujours empreints de la plus entière bonhomie.
Mais dans les relais qui sont échelonnés entre Nijni et Kazan, il n’en est pas toujours ainsi.
Les voyageurs de ces parages sont trop rapprochés de la civilisation pour être aussi bons hommes. Ils sont trop instruits des nouveaux principes sociaux d’égalité et de fraternité pour ne pas se défier les uns des autres. Ils regardent les gens qu’ils rencontrent comme des rivaux dont la présence peut retarder leur voyage, et s’ils avaient la liberté, telle que les frères et amis la comprennent, ils briseraient plutôt les traîneaux de leurs voisins que de leur rendre service dans des cas difficiles.
Je ne m’attardai pas dans ces premiers relais, où je ne rencontrai que des visages hostiles, à cause des recommandations exceptionnelles que je possédais pour avoir des chevaux. Aussi douze heures après mon départ, j’avais déjà parcouru plus d’un quart de la distance qui me séparait de Kazan.
Nous voyagions toujours sur le Volga. Un peu avant le lever du jour je fus étonné du bruit étrange que produisait le pas des chevaux sur la glace: ce n’était plus ce son mat et creux qui m’avait effrayé à Nijni-Novgorod. C’était un son nouveau, et l’homme en général, mais surtout, remarque triste à faire, l’homme expérimenté, se défie du nouveau. Ce son me paraissait le plus épouvantable qu’on pût entendre sur la glace: c’était un clapotement. Comme mon compagnon avait souri de mes premières craintes à Nijni, je n’osai pas tout d’abord lui faire part de celle-ci.
Par un excès d’amour-propre que je tenais déjà probablement du contact des Russes, j’allais le laisser dormir, quand je reçus en plein visage une éclaboussure qui mit le comble à mon effroi. Je bondis sur Constantin, qui, en vrai Sibérien, ronflait à effrayer les loups: c’était d’un faible secours contre le danger actuel. Tandis que je le réveillais, mon imagination, que venait-elle faire en pareil cas? mais enfin, mon imagination, mise en jeu sans doute par la poésie du voyage, me fit songer à dame Fortune sauvant la vie à l’enfant qui dort au bord du puits: l’absence complète de roues me ramena bientôt à des idées pratiques et j’expliquai la situation à Constantin avec une brièveté qui pourrait servir d’exemple à bien des orateurs. Il questionna l’iemschik. Celui-ci répondit avec la plus grande tranquillité: Oui, monsieur, il dégèle; mais la neige seule est fondue, et la glace n’a rien perdu de son épaisseur.
Comme le ciel était chargé de nuages, la nuit était profondément noire. L’expérience surtout servait à guider le cocher, et puis l’eau! fatal indice de route quand cette route est le lit d’un fleuve glacé. Je me replaçai sans mot dire dans le fond du traîneau; mais je l’avoue sans amour-propre (peut-être parce que je ne fréquente plus les Russes), il me semblait que la glace successivement fléchissait, craquait, s’entr’ouvrait, puis reprenant suffisamment d’épaisseur, nous soutenait sans efforts. -- Quelle puissance, grand Dieu! que l’imagination!
Peu à peu le jour parut; il faudrait plutôt dire une sorte de crépuscule, car un brouillard épais nous enveloppait de toute part. Le sommet du coteau qui borde constamment la rive droite du Volga traçait à peine dans le ciel une ligne plus sombre. Tout le reste se confondait dans un gris général. On ne pouvait rien distinguer, pas même la rive. Nous entendîmes bientôt sous les pieds des chevaux un crépitement significatif, annonçant que le dégel commençait à entamer la glace. Puis des fendillements sinistres coururent à droite et à gauche au passage du traîneau. L’iemschik, jugeant enfin la situation périlleuse, mieux vaut tard que jamais, donna à notre attelage une allure vertigineuse jusqu’au prochain village où nous pûmes gagner la terre.
La nuit suivante, il neigea. Aucun état atmosphérique n’est aussi désagréable pour des voyageurs en traîneau découvert.
Fatigué par les émotions de la nuit précédente, et surtout par trente-six heures d’une locomotion à laquelle je n’étais pas encore accoutumé, je m’étais endormi profondément. Comme il faisait à peine froid, nous n’avions pas pensé, Constantin et moi, à baisser la toile qui fermait au moins en partie le devant de la voiture, et nous n’avions pas pris la précaution de couvrir notre visage. Comme notre respiration se défendait par elle-même et détruisait les flocons qui auraient pu lui nuire, nous ne nous apercevions pas de notre situation. La neige se fixa partout et devint bientôt très-épaisse. Elle nous couvrit même la figure; elle pénétra dans nos dachas entr’ouvertes, et fondant au contact, mouilla notre pelisse intérieure. L’eau nous inonda par le cou et par les manches. Le froid commençant alors à nous saisir, occasionna notre réveil. Et quel réveil! Notre esprit qui revenait de loin ne nous donna d’abord aucune explication: nous ouvrions les yeux sans pouvoir rien distinguer; nous sentions un poids sur tout notre corps sans pouvoir rien saisir. Je crus un instant au délire ou à la continuation d’un cauchemar: le froid que j’éprouvais m’apprit la vérité. Dès lors nous pressâmes l’iemschik afin d’arriver vite à un relai et de nous sécher. L’atmosphère s’en chargea auparavant. Le vent tourna de quelques degrés vers le nord, les nuages se dissipèrent; un froid piquant se fit bientôt sentir. Tout gela, jusqu’à nos vêtements, qui devinrent plus raides que les cilices les plus sévères, plus durs qu’une peau tannée.
Heureusement, la distance qui nous séparait de Kazan n’était plus très-grande. Le lit du Volga, sur lequel nous pûmes voyager de nouveau au lever du jour, nous permit de franchir encore plus rapidement cette distance, et le 19 décembre, vers une heure de l’après-midi, nous faisions notre entrée dans l’ancienne capitale des Tatares, après avoir accompli ce qu’on appelle en Sibérie un voyage court et facile.