CHAPITRE XIX
LE DÉSERT DE GOBI.
Rencontre d’un prince mongol et de sa cour. -- Notre vie au désert. -- La plaine de sable. -- Privation d’eau. -- Mirage lunaire. -- Trois exécutions. -- Un voyageur égaré. -- Arrivée à la grande muraille de Kalkann.
Un vent assez violent s’éleva à la pointe du jour; aussi de la journée personne ne songea à sortir, et chose bizarre, pendant cette fête de Pâques qui devait se passer en réjouissances, nous ne cherchâmes même pas à nous apercevoir les uns les autres, ne fût-ce que pour nous souhaiter le bonjour.
Le lendemain le temps ne devint pas meilleur; la grêle tomba même plusieurs fois en assez grande abondance pour blanchir la terre.
Nous ne sortîmes guère non plus de nos voitures ce jour-là, sauf vers le soir, où M. Schévélof signala dans le lointain, à l’aide de sa lorgnette, une grande réunion de tentes. En nous approchant davantage, nous vîmes qu’elles n’étaient malheureusement pas habitées par des Européens, et notre guide ne tarda pas à reconnaître une halte d’un prince mongol entouré de sa cour.
Une vingtaine de tentes se dressaient à côté les unes des autres. Celle du chef, plus grande et entourée d’une sorte de mur couvert de peintures grossières, se distinguait immédiatement. Une autre, à peu près de même grandeur et entourée de moulins à prières, se désignait comme le temple de la tribu. A notre approche, les chiens qui gardaient chacun une tente firent un tel vacarme qu’ils mirent l’émoi dans tout le village. Un grand nombre d’habitants, nous reconnaissant de loin pour étrangers, vinrent au-devant de nous, un peu par curiosité, mais aussi pour s’assurer de nos sentiments pacifiques. Des pourparlers commencèrent entre l’un de ces hommes et M. Schévélof, qui nous annonça que peu après nous allions être admis en présence du prince.
[Illustration: Ma voiture en Mongolie.]
La simplicité de son intérieur m’étonna. La seule particularité qui distinguât sa tente était la présence d’un petit fourneau dont le tube perçait le plafond. Le luxe de ce palais princier consistait donc uniquement à éviter l’asphyxie causée partout ailleurs par une fumée nauséabonde. Le prince était accroupi au fond sur un tapis. Il était vêtu d’une grande robe en soie bleue bordée de velours noir. Ses jambes disparaissaient dans des sortes de bottes en soie noire. Sa ceinture à laquelle étaient attachés, comme à celle de tous les Mongols, les ustensiles nécessaires pour fumer et pour produire le feu, était brodée en argent. Son bonnet était fait de cuir jaune avec des bords relevés en fourrure, et surmonté d’une boule bleue d’où pendait un petit plumeau en poils.
Quand nous entrâmes, il tira de sa poche un flacon rempli d’essence de tabac qu’il présenta à M. Schévélof. Celui-ci en détacha le bouchon auquel était attachée une cuillère microscopique, prit dans la cuillère une goutte d’essence, la porta à son nez, fit semblant d’éprouver une indescriptible jouissance, puis remit tout en place et passa le flacon à M. Marine en lui disant de répéter la même cérémonie. Quand nous nous fûmes pâmés tous les cinq, car Pablo ne manquait jamais de s’accrocher à moi dans les circonstances extraordinaires, il fallut entamer une conversation. C’était toujours le pauvre M. Schévélof qui était chargé de ces missions délicates. Il s’en acquitta fort bien. Il demanda la permission d’aller visiter le temple, ce qui nous fut accordé. Le lama nous offrit de prier le dieu pour l’heureuse continuation de notre voyage. J’acceptai pour ma part avec empressement, en donnant comme honoraires une brique de thé, cinq aiguilles et un peu de fil.
Ma voiture fut peu après entourée par cinq lamas qui se prosternaient devant elle en psalmodiant des prières et en faisant tourner chacun un petit moulin portatif. J’ai rarement vu quelque chose d’aussi grotesque que cette cérémonie. J’allai me cacher au fond de ma voiture pour dissimuler mes rires; mais le grand prêtre ne tarda pas à en ouvrir la porte sans me demander permission pour en examiner l’intérieur en détail. Me rappelant alors l’accueil que venait de nous faire le chef de cette tribu, je donnai à sentir à ces lamas je ne sais quel flacon de parfumerie. Voyant à quel point ils appréciaient cette odeur, je les aspergeai avec mon essence du haut de ma voiture au moment où la caravane se remit en marche. Dès lors leur reconnaissance dépassa toutes les bornes et ils s’inclinèrent à plusieurs reprises. En m’éloignant je les voyais encore de loin se sentir mutuellement les épaules. Il me sembla même, au moment de les perdre de vue, que la population s’approchait de ces lamas pour jouir de leur odeur: fait jusqu’alors inconnu dans l’histoire de cette tribu, miracle ineffable que les petits-enfants entendront pendant plusieurs générations raconter par leurs grands-pères.
A partir de ce jour le temps devint non-seulement beau, mais chaud. Nos journées se succédaient assez pareilles il est vrai, mais non sans charme et sans gaieté. Nous sortions de nos voitures au moment de la halte du matin. Comme pendant la première moitié de notre voyage nous ne manquâmes jamais d’eau, au moins pour boire, la discussion s’engageait chaque jour entre mes compagnons, pendant qu’on dressait les tentes, sur la préparation du thé. Sera-ce du thé de brique ou du thé fin? Y mêlerons-nous du lait de mouton, du vin ou du citron? Le préparerons-nous tout à fait à la mongole, c’est-à-dire avec du beurre, de la farine et du sel? Beaucoup d’autres propositions, qu’il serait trop long d’énumérer ici, étaient faites par M. Marine, M. Kousnietzof et même par Pablo, qui ne dédaignait pas d’émettre son avis. Quand chacun était repu, les tentes étaient pliées, les chameaux reprenaient leur marche, et, plaçant notre fusil sur l’épaule, nous nous écartions de la caravane jusqu’à cinq ou six heures du soir, après quoi nous remontions en voiture. L’un chassait les volatiles: M. Kousnietzof ne se couchait jamais sans avoir abattu un canard ou bien une perdrix d’une espèce assez répandue en Mongolie, mais encore peu connue en Europe, aux pattes ongulées et couvertes de poils assez semblables à ceux des rats.
Je préférais poursuivre les daims et les cerfs blancs que nous apercevions quelquefois en grand nombre, mais toujours à des distances énormes. Que de lieues supplémentaires j’ai faites ainsi à pied, dans l’espérance d’atteindre un de ces animaux! Une fois surtout, convaincu d’en avoir blessé un assez grièvement, je ne sais jusqu’où je me serais laissé entraîner, si le crépuscule ne m’avait fait craindre de perdre de vue la caravane et de m’égarer dans ce désert, le plus étendu de tous les déserts du globe[22].
[22] Le désert de Gobi proprement dit est un peu moins grand que le Sahara, mais il faut remarquer que tous les pays par lesquels il est borné surtout à l’ouest, sont aussi de véritables déserts.
M. Marine, par prudence ou par crainte de la fatigue, s’écartait peu de la caravane; parfois même il s’asseyait sur la porte de sa voiture, les pieds appuyés sur un marchepied, et de là tirait sur tout ce qu’il voyait, quelle que fût la bête et à quelque distance qu’elle se trouvât. Un jour pourtant, nous parvînmes, M. Schévélof et moi, à faire vibrer en lui la fibre du chasseur, dans une circonstance dont le souvenir nous divertit longtemps.
Je marchais à deux kilomètres environ devant la caravane, en causant avec son aimable chef, quand nous aperçûmes à terre une hermine morte, et bien morte, il était facile de le constater à son immobilité et à son odeur. Nous la plaçons en quelques secondes dans une touffe d’herbe, en relevant un peu sa tête à la manière des animaux qui écoutent; puis nous allons prévenir M. Marine que le moment est venu pour lui de se montrer. Il approche à pas lents, nous suppliant de ne pas le devancer et de ne faire aucun bruit. Il épaule, le coup part; rien ne bouge naturellement.
«Bravo!» m’écriai-je, et je fais semblant de vouloir m’élancer pour m’emparer de l’animal. Mais voilà où commence le comique de l’histoire. M. Marine, avec des gestes furieux, me fait signe de m’arrêter. J’obéis. Il épaule de nouveau, il vise avec le plus grand soin. M. Schévélof pensa mourir de rire. Le coup part. Rien ne bouge encore. «Ah! cette fois elle est sûrement morte, me dit M. Marine. -- Mais pourquoi donc l’avez-vous tirée deux fois? -- Dans la crainte de l’avoir manqué d’abord, et qu’elle n’aie pas entendu le bruit de mon arme.» Les plaisanteries tombèrent dru après cette réponse sur le pauvre Ivan Ivanovitch. Mais franchement on n’est pas naïf chasseur à ce point-là.
Peu de temps après nous entrâmes dans la grande plaine de sable dont j’ai parlé, qui forme le milieu du désert de Gobi. Le premier jour se passa bien. Une certaine tristesse régna, il est vrai, parmi nous, mais nous n’y prîmes pas garde. Le second jour fut déjà plus difficile. M. Kousnietzof trouva qu’on avait mis dans le thé quelques grains de sel de trop; M. Marine eût préféré qu’on n’en mît pas du tout. Chacun chercha raison de se plaindre.
Le troisième jour fut plus difficile encore. Wassili Mikaëlowitch ne parut même pas sous la tente pendant la halte du matin. Sous prétexte de continuer la lecture d’un livre qui l’intéressait fort, il déjeuna dans sa voiture. Une farce comme celle de l’hermine eût été alors fort mal accueillie. Et pourtant j’affirme qu’on ne saurait trouver des caractères aussi agréables que ceux de mes compagnons de voyage. Nous n’étions nullement fâchés les uns contre les autres, mais nous ressentions l’influence de la nature vide qui nous entourait.
Dans les immenses solitudes de Sibérie il y a des forêts qui reposent le regard; en pleine mer les flots représentent en quelque sorte la vie par leurs mouvements, par leur apparence calme ou furieuse, tandis qu’au milieu du désert on ne trouve que solitude et immobilité. Autour de la mort seulement règnent ces deux grandes choses d’une façon plus absolue encore; rien ne ressemble à un tombeau comme le désert. Malgré soi, on s’y trouve envahi par des idées sérieuses et graves. Nous ne parlions que fort peu; nous marchions loin les uns des autres.
Nous réfléchissions beaucoup, en ramassant à terre, comme passe-temps, les pierres rares qui sont dans cette partie du Gobi: on y trouve de grosses agates et d’autres minerais dont j’ignore le nom, qui, malgré leur transparence, ont une teinte jaune rouge ou verte. Le sol en est jonché. On dirait une gigantesque mosaïque.
Un matin le chef mongol déclara que notre provision d’eau était épuisée: «J’avais compté, nous dit-il, la renouveler dans un étang qui existe d’ordinaire ici; vous pouvez en voir la place, mais il est entièrement desséché.» Cette nouvelle, bien que triste, faisant diversion à la monotonie de notre existence, ramena la gaieté parmi nous. M. Schévélof seulement et moi avions pensé à emporter du vin, mais notre provision n’était pas abondante. Nous ne fîmes du thé ce jour-là ni au sel, ni au sucre, ni à la farine. Les boîtes de conserves furent largement entamées, et en élevant nos verres remplis d’une liqueur devenue bien précieuse, nous portâmes ce toast certainement inconnu en France: A l’espérance de boire de l’eau!
M. Kousnietzof, qui, en véritable Sibérien, eût préféré un demi-verre de thé à une bouteille du vin le plus délicat, accepta cette privation plus difficilement que mes autres compagnons. Il ne cessa pendant toute cette journée d’inspecter l’horizon à l’aide de sa lorgnette. La nuit venue, il continua ses investigations, et tout à coup fit arrêter la caravane en nous montrant à l’horizon une surface blanchâtre. «Wada, Wada! s’écria-t-il; de l’eau, de l’eau!» Dans notre enthousiasme, nous sortîmes tous de nos voitures, et, emmenant les chameaux qui portaient les tonneaux, nous vous dirigeâmes du côté indiqué. M. Kousnietzof courait, M. Marine dansait, Pablo chantait, moi je suivais et A. Schévélof doutait. Ce dernier était décidément digne d’être le chef de notre caravane. Cette teinte blanche provenait d’une couche de sel qui recouvrait la terre sur une grande étendue. Un peu décontenancés, nous rejoignîmes nos voitures. Cette même nuit nous fûmes témoins d’un mirage lunaire. Ce phénomène assez rare, paraît-il, est un des plus gracieux que puisse présenter la nature. Le paysage que nous considérâmes était certainement fantôme, car il était trop différent de tous ceux que nous pouvions en réalité rencontrer dans ce pays; et certainement, si je ne l’eusse vu moi-même, j’aurais cru à un rêve d’imagination trop riche de la part de mes compagnons. Non-seulement nous eûmes devant les yeux une pièce d’eau reflétant sur sa surface les rayons de la lune, mais encore nous vîmes distinctement alentour la silhouette de plusieurs grands arbres et même de quelques échassiers. Wassili Mikaëlowitch, qui à Verkni-Oudinsk n’avait jamais entendu parler même de l’existence du mirage, allait s’élancer dans la direction de ce petit lac, quand les Mongols l’arrêtèrent en éclatant de rire. Il est probable que ce phénomène n’est pas rare dans le désert de Gobi, puisque les indigènes qui nous accompagnaient ne parurent nullement étonnés d’une aussi belle vision.
Deux jours après seulement nous rencontrâmes une petite mare d’eau sale, croupie et entourée de squelettes de toutes sortes d’animaux qui étaient venus se désaltérer là avant de mourir. Cette eau, dans laquelle je ne me laverais pas à présent, fut accueillie par nous comme un trésor. Les chameaux, qui n’avaient pas bu depuis fort longtemps, et qui étaient restés peu auparavant plusieurs jours sans manger, avaient besoin d’un ample repos. Nous fîmes donc une longue halte. Après le festin, M. Kousnietzof consentit à pincer de la guitare, et notre caravane prit de nouveau un air de fête. Nous étions bien encore dans la plus complète solitude, mais nous sentions que la portion difficile était franchie, et que l’heureuse issue du voyage était assurée.
Cinq ou six jours plus tard, nous rencontrâmes quelques Mongols. Notre chef échangea avec eux un chameau qui était fatigué contre un autre, frais et robuste. Nous fîmes, de notre côté, l’emplette d’un mouton. Cette journée ne fut pas sans émotion. Le nouveau chameau n’avait encore été assujetti à aucun service; il fallut donc procéder au percement de son nez pour y passer le bâton à l’aide duquel il doit être dompté et conduit. Cette opération ne se fait pas sans difficulté, car elle cause à l’animal d’horribles souffrances. De plus, un de nos chameaux avait le pied fendu. Cet accident arrive assez souvent, à la fin des voyages, par suite de la fatigue et de la dureté du terrain. Les Mongols traitent cette maladie en recousant les deux lèvres de la plaie: on peut s’imaginer la douleur de la pauvre bête. Mais la grosse affaire, ce fut l’exécution de notre mouton. Le premier Mongol que le chef désigna pour accomplir cette opération refusa d’obéir: il entr’ouvrit sa robe, et, en nous montrant une petite idole en cuivre qu’il portait sur la poitrine: «Je suis lama, nous dit-il, et il m’est défendu de répandre le sang, même des animaux.» Un autre Mongol accepta les fonctions de boucher; mais il tua le mouton d’une singulière façon. Il fit une large incision dans le ventre, puis, y fourrant le bras, alla saisir le cœur pour en arrêter les battements.
Quand nous repartîmes, le lieu de notre campement était couvert de sang. Tous les supplices auxquels nous avions assisté ne tardèrent pas, cependant, à sortir de notre mémoire. Nous dûmes seulement, pendant plusieurs jours, éviter de nous approcher des deux chameaux opérés: ils nous eussent couverts, par vengeance, de crachats et d’ordures.
Notre voyage se continuait, toujours uniforme, sans qu’aucun incident vînt en rompre la monotonie.
Une aventure dont je fus le héros nous causa quelque retard. Il y avait une heure environ que la caravane avait repris sa marche, après la halte habituelle de la nuit, quand la corde qui tenait mon chameau attaché à la voiture de Pablo se dénoua. La bête, ne se sentant plus tirer, s’arrêta. Par une singulière coïncidence, la voiture de M. Marine m’avait dépassé peu de temps auparavant, et quand mon chameau se trouva ainsi livré à lui-même je fermais la marche de la caravane. Les Mongols, fatigués, dormaient profondément entre les deux bosses de leur monture, et ne s’aperçurent nullement de ce qui se passait. Le lecteur s’imagine facilement quelle impression je ressentis, le matin, à mon réveil, quand je me trouvai absolument seul. J’eus heureusement la présence d’esprit de ne pas chercher à rattraper la caravane. Peut-être me fussé-je tout à fait égaré, et peut-être aussi, observant ma faiblesse et mon inexpérience, les indigènes eussent perdu tout sentiment de bienveillance et d’hospitalité. Je m’assis à terre, devant mon chameau, qui me regardait bêtement et que j’avais bien envie de châtier. De peur cependant qu’il ne prît la fuite, je préférai lui témoigner de la douceur, craignant plus que tout de m’éloigner seulement de cent mètres de l’endroit où j’étais. Ce tête-à-tête ne dura heureusement que jusqu’à dix heures du matin. Au lever du jour, les Mongols s’étaient aperçus de mon absence; ils avaient fait halte, et étaient revenus sur leurs pas en suivant des directions différentes qui formaient éventail. La caravane m’accueillit par des vivat et des hourras. Pablo se trouva presque mal de plaisir en me revoyant: il était décidément un bien fidèle serviteur!
Peu à peu le pays devint accidenté, et nous fûmes bientôt environnés de hautes montagnes. La température qui était devenue printanière, la lune qui brillait de tout son éclat, rendaient notre locomotion facile et agréable. Les tentes mongoles devenaient de plus en plus fréquentes; deux ou trois caravanes de Chinois, se rendant à Maïmatchin, croisèrent la nôtre; nous entrâmes enfin, comme avant d’arriver à Ourga, dans une région toute jonchée de grosses pierres, qui servirent d’indices à notre guide mongol pour nous annoncer que trois jours après nous apercevrions la grande muraille.
Quand on traverse la Mongolie du nord au sud, on s’élève peu à peu et sans s’en douter, à cause de la douceur de la pente, jusqu’à douze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Arrivé à ce point culminant, on trouve le terrain coupé perpendiculairement dans toute sa hauteur, de telle sorte que, pour continuer sa route, il faut descendre par des lacets construits de main d’homme, et dont la pente est aussi rapide que celle des chemins réputés les plus périlleux des Alpes ou des Pyrénées. C’est sur cette crête à pic, le long du précipice, que court la grande muraille de la Chine. Elle n’est point construite en briques, comme les murailles intérieures dont je parlerai plus tard, celle de Nang-Kao, par exemple, que beaucoup de voyageurs ont regardée à tort comme la véritable grande muraille. La véritable, qui sépare en premier la Mongolie de la Chine proprement dite, est faite de pierres superposées et non cimentées. Des tours, placées de distance en distance, sont construites plus solidement, et ont aussi mieux résisté à l’action du temps. Cette muraille a la forme d’un grand A ouvert; les autres, que je crois au nombre de sept, à moins que j’en aie traversé pendant la nuit sans m’en apercevoir, forment autant de barres transversales.
Quand notre caravane, après trois jours de marches fatigantes à travers le pays pierreux dont j’ai parlé, parvint à la grande muraille de la Chine, il était environ six heures du matin. C’était le 29 avril. Le soleil apparaissait à l’horizon. Des nuées s’élevaient entre les coteaux du Céleste Empire, coteaux que nous apercevions en grand nombre de la hauteur où nous nous trouvions, et qui nous paraissaient être les ondulations d’un immense plan en relief. Nous nous assîmes quelque temps pour contempler ce magnifique spectacle.
Ce qui me frappa surtout, ce fut le contraste entre le pays que je venais de parcourir et celui dans lequel j’allais entrer. Derrière moi était la terre inculte, devant moi au contraire s’étend cette Chine si fertile, qu’elle donne par an à ses enfants deux récoltes de blé ou de riz et deux récoltes de légumes. Là-bas c’était le désert, ici c’est une fourmilière d’humains telle que les recensements les plus minutieux ne peuvent en évaluer le nombre, et qu’une réunion de quatre cent mille âmes s’appelle un village. Naguère c’était le froid et le manque d’arbres; ce sera dorénavant le soleil et la verdure. Voilà pour les avantages. Le contraste des inconvénients ne sera pas moins complet. L’air de Mongolie était pur et vivifiant, celui de la Chine sera nauséabond et malsain. La terre était couverte d’un sable assez gros pour que les vents les plus impétueux ne pussent l’entraîner. Le sol sera désormais formé d’une poussière si fine, que le moindre zéphyr en soulèvera d’épais tourbillons qui gêneront la vue et la respiration. Les Mongols étaient hospitaliers, les Chinois seront hostiles; le seul fait d’être là constituera un délit à leurs yeux, qu’ils seraient tentés de punir sévèrement sans nos expéditions récentes. Il est impossible de trouver deux pays aussi dissemblables que la Mongolie et la Chine, et par la nature du sol et par le caractère des habitants. La ruine de la grande muraille qui jusqu’à présent les a séparés ne semble pas devoir dans l’avenir rapprocher leurs distances. Si l’on me demandait lequel de ces deux peuples je préfère, bien qu’il soit difficile de comparer une peuplade sauvage à une nation civilisée, je répondrais: «Le Mongol est supérieur au Chinois par l’honnêteté et par le caractère; mais celui-ci l’emporte par tous les genres d’industrie et de talent.»
Nous descendons à pied les lacets qui de la muraille conduisent à Kalkann. Les indigènes forment deux haies pour avoir le plaisir de nous voir passer. Ils viennent de partout, même des profondeurs de la terre, car, à l’exemple des paysans de Touraine, ils habitent les caves qu’ils ont creusées dans le rocher de la montagne. Les femmes aux petits pieds marchent avec peine, et, en tenant un enfant par la main, se servent de leur autre bras comme d’un balancier pour se maintenir en équilibre. M. Schévélof est forcé de se mettre deux ou trois fois en colère pour nous ouvrir un chemin au milieu de cette population; et pourtant nous ne sommes encore qu’à la campagne. Cinq heures après avoir franchi la grande muraille, nous arrivons au fond de la vallée, qui est plutôt une gorge. L’aspect du pays est pittoresque. Un petit ruisseau, qui grossit parfois au point de remplir tout le vallon, serpente, tantôt au pied d’un énorme rocher, tantôt sous un berceau de verdure. Tout est gracieux, joli, mais étrange de forme et d’arrangement. Je retrouve encore là le modèle des tableaux chinois que j’avais eu l’occasion de contempler en France, et qui m’avaient semblé devoir représenter des paysages d’imagination. Ainsi au milieu de ce vallon formé par deux grandes collines de rochers sombres et majestueux, s’élève tout à coup un monticule pointu en granit sur le haut duquel est construit un temple; plus loin une énorme roche rouge est suspendue on ne sait comment au sommet d’un cône de terre. Puis, pour égayer cette nature bizarre, des arbres nouvellement parés de leur feuillage, sont piqués çà et là au hasard. Qu’on peuple ce pays de Chinois aux longues tresses de cheveux, et de Chinoises à la figure peinte de telle sorte qu’on les prendrait pour des personnages de cire, et l’on pourra se faire une idée de la région qu’il faut traverser pour descendre de la grande muraille à Kalkann.