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CHAPITRE XIV

LES INDIGÈNES. -- PASSAGE DU LAC BAÏKAL.

Les Olkhonois. -- Le chamanisme. -- Les Bouriattes. -- Les Toungouses. -- Les Samoyèdes. -- Le carnaval à Irkoutsk. -- Pablo. -- Adieux à Constantin. -- Péripéties de la traversée du lac Baïkal.

On rencontre quelquefois dans les rues d’Irkoutsk des Olkhonois. Les rives du lac Baïkal, avant la conquête des Russes, servaient depuis les temps les plus reculés de lieu de déportation pour les Chinois. Ils appelaient cette contrée, dans leur langue imagée, la région où les nuits sont longues. Quelques descendants de ces déportés se sont perpétués dans ces parages et habitent une petite île du lac Baïkal appelée Olkhon, voisine de la côte occidentale. Plusieurs de ces insulaires professent encore l’ancienne religion du chamanisme, d’où sortit plus tard le culte si répandu de Bouddha. Nous ne savons pas grand’chose sur cette religion, si ce n’est que les fidèles adorent un être suprême qui réside dans le soleil.

Müller, dans son important ouvrage sur la Sibérie, fait entrevoir les superstitions des Chamans, et donne un aperçu de leurs cérémonies.

«Les Chamans, dit-il, craignent surtout les revenants et le ressentiment des morts à qui ils ont autrefois causé quelque dommage. Pour conjurer le mauvais sort que ceux-ci pourraient jeter sur eux, ils sautent à certains jours par-dessus des fagots enflammés.

»Ils croient à des sorciers qui leur prédisent l’avenir.

»Les jours de fête, ils se rassemblent autour d’un de leurs prêtres. Celui-ci bat sur un tambour et récite des prières, tandis qu’un acolyte asperge les assistants avec du lait et de l’alcool.»

[Illustration: Paysans samoyèdes.]

Une légende que j’ai apprise de la bouche même d’un de ces vieux chamans est spéciale aux fidèles de cette religion qui demeurent dans la Transbaïkalie. Pour comprendre cette légende, il faut savoir qu’il y a une grande différence de niveau entre Irkoutsk et le lac Baïkal et que toutes les eaux de celui-ci sont maintenues par un énorme rocher placé à la naissance de l’Angara. Si ce rocher, dit-on, venait à se détacher, les eaux du lac se précipiteraient en un seul jet, anéantiraient Irkoutsk et se dirigeraient vers la mer avec une vitesse effroyable, en formant de toute la vallée de l’Angara un vaste fleuve. C’est sur ce rocher, pensent les vieux chamans, que les âmes sont transportées après la mort. Saisies par le vertige à cause de l’étroitesse de la surface qui se trouve à fleur d’eau, étourdies par le bouillonnement de l’Angara qui sort du Baïkal, elles trouvent une grande difficulté à se maintenir. Si elles y parviennent, c’est qu’elles ont trouvé grâce devant Dieu; si, au contraire, leur vie a été coupable, elles sont entraînées et anéanties par le courant. Le bruit produit par l’impétuosité des eaux de l’Angara n’est autre, selon ce peuple superstitieux, que la réunion des lamentations des âmes qui craignent de perdre l’équilibre. Il est vrai qu’en cet endroit l’écho des montagnes répète d’une façon étrange le bouillonnement du fleuve. Je ne crois pas être aux yeux de mes lecteurs suspect de chamanisme, et pourtant il me sembla, dans le concert majestueux de cette nature entendre parfois des voix humaines.

Mais les indigènes de Sibérie que l’on croise le plus souvent à Irkoutsk ce sont des Bouriattes, race dont le berceau se trouve aux environs de Nertschinsk, et des Toungouses qui prétendent être plus habiles encore que les Kirghiz et les Mongols dans l’art de l’équitation. Ces deux peuples sont devenus tellement russes, par les habitudes et presque par le costume que je n’en dirai rien; on les reconnaît facilement à leur face large et absolument plate. Ni le nez, ni les pommettes, ni le front ne font saillie; qu’on se figure alors l’aspect que présente le profil d’un Bouriatte. Les femmes rachètent la laideur de leur visage par une tournure généralement fort belle et une douceur de peau extraordinaire qui est devenue proverbiale en Sibérie. On aperçoit aussi de temps en temps à Irkoutsk des Samoyèdes, race autrefois errante, mais qui commence, m’a-t-on dit, à peupler Iakoutsk, comme les Bouriattes et les Toungouses se sont établis à Irkoutsk et dans les environs. Les vêtements de ce peuple de l’extrême nord sont faits de peaux de renne et sont ornementés de petits morceaux de drap presque toujours d’un rouge éclatant. J’en ai aussi vu plusieurs vêtus de peaux de phoque et autres amphibies; mais il paraît que ce sont les plus pauvres, car ce genre de fourrure ne tient pas chaud et se vend à bon marché.

Nulle race ne regarde autant la femme comme un être inférieur, et chez aucun peuple elle n’est traitée aussi durement que parmi les Samoyèdes. «Elles sont vexées et gênées, dit Pallas, jusque dans les tentes. Les hommes mettent une perche derrière le foyer en face de la porte, et il n’est pas permis aux femmes de l’enjamber. Ce peuple idiot et rustre croit que si la femme avait le malheur de faire le tour de l’Iourten, la nuit ne se passerait pas sans que les loups vinssent leur dévorer un renne. La grossesse est un état dégradant; pendant ce temps, les femmes n’osent pas manger de viande fraîche; elles sont forcées de se contenter de vieilles provisions. Elles sont maltraitées surtout à l’époque de l’accouchement. Elles sont obligées de faire leur confession en présence du mari et de la sage-femme; de déclarer si elles n’ont pas commis d’infidélité, et de nommer les personnes avec qui elles l’ont commise. Elles se gardent bien de nier le fait, dans la crainte d’avoir un accouchement laborieux et cruel; elles avouent au contraire leur faute avec ingénuité, si elles sont coupables. Leur confession n’a, du reste, aucune suite fâcheuse. Le mari va trouver celui que sa femme a accusé et le force à lui donner un petit dédommagement.

Les réjouissances du carnaval sont, à Irkoutsk, très-différentes des nôtres: elles consistent surtout en promenades répétées dans de grands traîneaux ouverts autour desquels sont suspendues de nombreuses clochettes. On ajoute aussi des clochettes aux harnachements des chevaux, partout où l’on peut en accrocher.

Les fanatiques en tiennent de plus dans leurs deux mains, et complètent ainsi le tintamarre général. Des enfants et des hommes du peuple, qui en temps ordinaire glissent rapidement à l’aide de patins sur un petit trottoir de bois le long des maisons, trottoirs recouverts de neige durcie par la gelée et offrant pour cet exercice une surface favorable, circulent à cette époque plus nombreux et plus bruyants, armés aussi de clochettes retentissantes.

Mes fenêtres, pour mon malheur, donnaient sur la grande rue, où a lieu cet abominable divertissement. Jamais je n’éprouvai tant le besoin de sortir de chez moi que pendant ces dix jours de carnaval, inventés, ce me semble, beaucoup plus pour la rémission des péchés que dans les intérêts de l’enfer.

Jamais aussi je ne saluai l’apparition du carême avec autant de plaisir.

Pendant les trois premiers jours de ce temps de pénitence, une coutume bizarre permet aux cochers des maisons où l’on a été reçu de venir vous rendre visite et de vous demander un cadeau. En ma qualité d’étranger, je vis défiler, à la suite des cochers de maître qui exerçaient ainsi leurs droits, tous les iswoschiks ou cochers de fiacre par lesquels j’avais eu occasion d’être conduit.

Pour fuir cette procession d’importuns, je me rendis au couvent de Saint-Innocent, où avaient lieu les cérémonies les plus solennelles à l’occasion du carême.

Pendant cette période, le saint est plus que jamais l’objet de la vénération.

Non-seulement son tombeau est ouvert, comme celui de saint Serge, mais son corps n’est pas, comme celui du patron de Troïtza, recouvert d’un drap funéraire. Il est, du reste, merveilleusement conservé, si ce n’est que la peau est entièrement noire. Une pieuse légende conte aux habitants d’Irkoutsk que cette couleur provient de tous les défauts des fidèles qui sont sortis de leur âme au moment où ils ont baisé cette précieuse relique: j’ai été plusieurs fois témoin de l’effusion avec laquelle les dévots de la Sibérie orientale embrassent les restes vénérés, et du bonheur qu’ils éprouvent à couper, soit avec l’ongle, soit avec un canif, une parcelle du cercueil, qui aura bientôt tout à fait disparu.

On peut, du reste, constater de beaucoup de manières à quel point la piété des paysans sibériens est sincère et profonde.

J’ai été touché plusieurs fois de la fidélité avec laquelle ces braves gens observent les jeûnes qui leur sont prescrits. Il m’est arrivé, dans des jours marqués pour faire pénitence (et il y en a beaucoup), de demander par curiosité dans les relais de poste si l’on pouvait me fournir quelque aliment: «C’est carême, monsieur, me répondait-on invariablement. Nous ne pouvons prendre aujourd’hui que du thé. Aussi n’avons-nous même pas de pain à vous offrir.» Je ne comprends pas, soit dit en passant, qu’un gouvernement qui a si bien su transformer une religion en un instrument politique maintienne des règlements aussi affaiblissants pour les populations pauvres, qui déjà en temps ordinaire se nourrissent si mal.

Avant de quitter Irkoutsk, je me rendis au musée, pour y voir des dents, des crânes, des squelettes entiers de mastodontes antédiluviens, dont les restes abondent dans les anciennes couches de la terre sibérienne; je me livrai plusieurs fois, avec le gouverneur militaire, au plaisir de la chasse; mais six semaines s’étaient déjà écoulées depuis mon arrivée dans la capitale de la Sibérie; il me tardait surtout de continuer mon voyage.

M. Pfaffius m’avait promis de me faire savoir de Kiachta quand une caravane de marchands de thé russes s’organiserait dans cette ville pour se rendre dans la Chine méridionale: «Tâchez de trouver un interprète, m’avait-il dit, afin de ne jamais être embarrassé pour vous faire comprendre de ces marchands de thé, et ils se chargeront de toutes les communications nécessaires vis-à-vis les Mongols et vis-à-vis les Chinois.» Je n’eus pas à choisir: un seul homme se présenta pour partir avec moi d’Irkoutsk en me servant d’interprète. Il était foncièrement honnête, je me hâte de le dire; mais combien bizarre devait être son histoire! Il se disait sujet français, mais il était né à Constantinople et n’avait jamais vu la France.

Son nom était espagnol: Pablo.

Son passe-port était écrit en grec.

Il croyait parler toutes les langues du Levant, même le russe, ainsi que l’italien et le français; mais j’étais souvent obligé, en lui parlant français, de faire intervenir quelques mots italiens, russes ou même allemands, pour me faire comprendre de lui.

Au lieu de polyglotte, il eût été plus correct de l’appeler anaglotte, mais il savait si bien se faire comprendre de tout le monde, moitié en parlant, moitié par signes, que je fus encore bien heureux de l’avoir rencontré. Cette faculté de se faire comprendre par gestes lui venait certainement de son ancien état: il avait été autrefois engagé dans un cirque pour y jouer les pantomimes.

Bien que ce fût avec ce Pablo que je dusse désormais partager les péripéties du voyage, Constantin voulut m’aider une dernière fois aux préparatifs de mon départ. Quelles que soient les divergences de caractère, on ne quitte pas indifféremment, surtout quand la séparation doit être éternelle, l’homme à côté duquel on vient de faire quinze cents lieues. Mon jeune compagnon de traîneau me toucha par l’inquiétude qu’il témoigna sur ma traversée du lac Baïkal. Il me pria pendant trois jours de ne point affronter ce danger et de contourner le Baïkal par le sud. Pour m’y décider, il m’amena au moment de mon départ le chef de la police qui m’assura que le gouvernement n’avait pris cette année-là aucune responsabilité pour le passage du lac au lieu ordinaire de la traversée.

Devant une telle affirmation, je cédai: hélas! J’eus beaucoup à me repentir de cette détermination, ou plutôt de ne l’avoir suivie qu’en partie, ainsi que le verra le lecteur; la prudence, dans cette circonstance, n’engendra pas la sûreté. Celui que ma décision remplit d’une joie bien grande, ce fut Pablo; Pablo, dont les terreurs exagérées et le goût du confort m’inspirèrent, dès les premiers jours, de vives inquiétudes pour nos relations futures.

Je quittai Irkoutsk le 20 mars, à une heure du matin. Constantin prit place dans mon traîneau, entre Pablo et moi, et m’accompagna jusque sur la rive opposée de l’Angara. Ce court trajet fut pour nous comme un abrégé des trois mois que nous venions de passer ensemble; quand nous nous serrâmes la main pour la dernière fois, nous éprouvâmes tous les deux une vive émotion. Lui entrevoyait la perspective d’un séjour indéfiniment prolongé à Irkoutsk, et moi j’achevais le premier chapitre de mon voyage, dont il était une vivante et complète personnification.

Je ne cherchai nullement, une fois Constantin parti, à entamer une conversation avec Pablo. Je savais alors assez de russe pour pouvoir accomplir seul un voyage en Sibérie. Je n’entrevoyais l’utilité de cet homme que dans un avenir encore bien incertain. Sa présence m’était plutôt désagréable.

Le pays que nous traversions était pittoresque. Des montagnes de plus en plus hautes à mesure que nous avancions se dressaient de chaque côté de la route. Le noir des pins qui les recouvraient leur donnait un aspect bizarre. Je pouvais d’autant mieux considérer ce spectacle que je n’avais plus mon traîneau à capote de Nijni-Novgorod, et que celui dans lequel je me trouvais alors était entièrement découvert.

Au lever du jour, nous aperçûmes le Baïkal. Les vents, qui sont dans ces parages impétueux et constants, empêchent la neige de séjourner sur ses glaces, qui ont alors presque partout une teinte bleuâtre assez semblable à celle de l’eau.

Nous voyions d’abord à nos pieds et à une grande profondeur une baie encaissée entre deux chaînes de montagnes; puis au delà un élargissement subit, le lac prenant des dimensions considérables et nous offrant, à cette époque de l’hiver, l’aspect d’une surface glacée jusqu’à perte de vue, à droite, à gauche et devant nous.

«Enfin! voilà le lac Baïkal! m’écriai-je tout rempli d’enthousiasme. -- Monsieur, me dit Pablo en bondissant sur son séant, on ne vous a donc pas averti? il faut l’appeler la mer, autrement il est furieux et cause quelque dommage.»

Cette crainte superstitieuse peignait entièrement mon nouveau compagnon; homme faible et ignorant, il s’était approprié le caractère dominant de chacun des peuples qu’il avait visités: il avait emprunté la tristesse aux Allemands et aux Polonais, la servilité aux Turcs et aux Arabes, la superstition aux Russes et aux Sibériens; l’honnêteté je ne sais trop à qui.... à une peuplade inconnue probablement, qui ne dit pas son nom et qu’on n’a pas revue.

Nous descendîmes au bord du lac par le côté de la montagne exposé au midi. La neige, fondue la veille pendant quelques heures, s’était transformée sous l’influence du froid de la nuit en un épais verglas.

Le traîneau chassait quelquefois d’une façon d’autant plus effrayante que la route était constamment bordée d’un précipice. Nous en étions quelquefois si près que l’iemschik avait les pieds suspendus au-dessus de l’abîme. Un coup de fouet alors fortement appliqué donnait au traîneau une vigoureuse impulsion en avant qui nous préservait d’une chute effroyable. L’iemschik crut malheureusement trop tôt tout danger terminé. Il négligea de frapper ses chevaux une dernière fois avant d’arriver au Baïkal: un des patins du traîneau dépassa le bord de la route; le reste fut entraîné, et nous roulâmes, Pablo et moi, pêle-mêle avec nos couvertures et nos malles, dans un fossé presque à pic, de cinq ou six pieds de profondeur.

Le ressentiment de la mer sibérienne se faisait trop évidemment sentir pour que Pablo ne me le fît pas remarquer. Nous arrivâmes peu après à un relai. Le maître de poste me dissuada de continuer mon voyage par terre. «Non-seulement la route est plus longue, me dit-il, mais elle est aussi dangereuse, vous avez pu le constater, tandis que la glace du Baïkal est extrêmement épaisse et ne menace de se rompre à aucun endroit.» Le conseil fut suivi: nous chevauchâmes sur la glace.

Pablo avait des terreurs grotesques toutes les fois que je parlais du lac Baïkal, et tâchait de conjurer le mauvais sort en disant: la mer, la mer, la mer. A droite et à gauche se dressaient les deux chaînes de montagnes dont j’ai parlé tout à l’heure, qui bordent la baie de l’extrémité méridionale du lac où nous nous trouvions alors, et devant nous s’étendait la glace à perte de vue.

Je ne me lassais pas d’admirer cet étrange spectacle auquel je crois que le monde entier n’offre rien de comparable. Je n’avais trouvé nulle part en Sibérie un triomphe plus complet de l’hiver que cette véritable mer de glace, et dans aucune partie de ce triste pays je n’avais vu la lumière prendre des tons aussi chauds. -- Le soir principalement, quand le soleil teintait encore en rose le sommet des montagnes, la baie du Baïkal qui se trouvait dans l’ombre prit une couleur bleue intense semblable à celle de la Méditerranée; je me serais volontiers cru à Nice ou sur les côtes de l’Algérie, sans la présence de mon traîneau et surtout sans le bruit que produisait son glissement sur la glace; bruit affreux dont j’ai déjà parlé au commencement de ce livre, mais qui était là plus grave, plus funèbre, plus terrible encore, à cause de la profondeur de l’eau.

La nuit venait à peine de tomber, quand nous arrivâmes à l’extrémité orientale de la baie. Nous gagnâmes un instant la terre pour dîner et changer de chevaux. Quand nous repartîmes sur le lac, il était neuf heures du soir. Notre iemschik, au lieu de continuer à longer la terre ou bien de se diriger au nord-est vers la côte orientale, alla droit au nord, c’est-à-dire vers le milieu du lac.

Comme déjà plusieurs fois sur les cours d’eau, j’avais vu des cochers ne pas suivre la direction qui semblait normale, afin d’éviter quelque trou ou des surfaces de glace moins solides, je ne fis tout d’abord aucune réclamation; je me retournais seulement de temps en temps pour apercevoir la terre. Hélas! elle s’abaissait peu à peu vers l’horizon, et finit par disparaître complétement à mes yeux. Le Baïkal prit alors l’aspect de la pleine mer; nous ne voyions la terre d’aucun côté.

J’avoue qu’à ce moment je commençai à me repentir de mes forfanteries de la journée. Je frémis à l’aspect de cette nature et je sentis naître en moi un certain respect pour cette mer sibérienne que j’avais eu l’imprudence d’insulter de la rive.

J’avais eu si rarement à me plaindre de mes iemschiks pendant mon voyage, qu’il ne me vint pas tout de suite à l’idée que celui-là était ivre, et qu’il nous avait égarés.

Peu à peu la glace devint accidentée. Nous aperçûmes çà et là quelques glaçons superposés, qui, à mesure que nous avancions, devinrent plus gros et plus nombreux; puis nous eûmes à franchir de véritables montagnes gelées plus hautes encore que celles du Tom ou de l’Angara.

L’inquiétude alors commença à me saisir. Je fis plusieurs questions au cocher, dont je ne pus comprendre les réponses, même à l’aide de Pablo.

Le pauvre garçon était hébété et comme anéanti par la peur.

J’eus enfin l’heureuse inspiration de demander de quel côté nous devions gagner la terre. L’iemschik me montra l’Occident. Je compris alors la situation et je résolus d’attendre le jour en cet endroit. Le cocher refusa d’abord de s’arrêter en se moquant de mes appréhensions. Je fus obligé de le menacer de mon revolver pour obtenir qu’il n’allât pas plus loin.

Il était environ une heure du matin. Des montagnes de glace nous dominaient de tous côtés. Les glaçons dont elles étaient formées avaient environ un pied d’épaisseur.

C’était donc aussi par un pied de glace que nous étions soutenus.

Entre la vie et la mort, entre l’air et les abîmes du lac il n’y avait qu’un pied. Nous étions non-seulement loin des hommes, mais loin de la terre où ils habitent. Qui savait où nous étions? Qui s’occupait de nous à cette heure? Qui aurait entendu notre dernier cri d’angoisse au moment où la glace cédant sous notre poids, nous aurions été pour jamais engloutis?

Le vent, en s’engouffrant dans les vallons de cette mer immobilisée, et des craquements de la glace pareils à des coups de canon dans le lointain, rompaient seuls le silence de la nuit. Jamais je n’avais compris la faiblesse de l’homme d’une manière aussi complète et aussi absolue. La nature présentait cette nuit-là des arguments en faveur de sa puissance qui eussent forcé tout antagoniste à se déclarer vaincu, de peur qu’elle n’appliquât ses preuves.

Quand le jour parut, nous pûmes apprécier plus encore le danger de notre situation; des crevasses sans nombre sillonnaient la surface glacée. Çà et là des flaques d’eau démontraient que dans cette partie du lac la congélation n’avait été que partielle. Je compris alors pourquoi le gouvernement russe n’avait voulu prendre cette année-là aucune responsabilité envers les voyageurs. Je me crus perdu.

[Illustration: Passage du lac Baïkal.]

Machinalement je donnai l’ordre au cocher de se diriger vers le soleil levant. Nous partîmes. Jamais route ne fut plus remplie d’intérêt et plus savamment calculée que la nôtre. Nous faisions de longs détours pour éviter quelque crevasse. Le cocher dégrisé, voulant racheter sa faute, exposait quelquefois sa vie en allant seul mesurer en avant l’épaisseur de la glace. Plusieurs fois nous rencontrâmes une longue traînée d’eau qui nous barrait le passage. Nous revenions alors quelque peu sur nos pas, puis, en contribuant tous par nos gestes et nos cris à donner aux chevaux une allure vertigineuse, nous franchissions heureusement, mais non sans pâlir, cette gueule béante de notre ennemi.

Vers huit heures du matin nous commençâmes à apercevoir la terre. A mesure que nous avancions, la glace aussi se faisait plus serrée et plus épaisse. Nous sentions à chaque pas croître nos chances de salut. Tout péril disparut enfin. Un sentiment étrange me fit alors regretter de quitter le Baïkal. Je goûtais une âpre jouissance à me voir encore sur cette glace, sous laquelle j’avais cru pendant de longues et cruelles heures devoir être englouti. Enfin, à dix heures du matin, j’entrai dans le village de Slernaïa après être resté vingt-deux heures sur le lac Baïkal, et y avoir éprouvé la plus vive émotion que j’aie jamais ressentie dans tous mes voyages.