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CHAPITRE XXII

UN PEU DE TOUT.

Le pont de marbre. -- La ville tartare. -- Les objets d’art. -- Un mot sur les laques japonais. -- Les enterrements. -- L’observatoire. -- Le palais impérial. -- Les temples du Ciel et de l’Agriculture. -- Les quatre récoltes. -- Les diverses espèces de thé. -- Départ de Pékin. -- Tien-tsin. -- La mer enfin!

C’est un Éden que le palais de la légation en Chine. Il se compose d’un immense jardin entouré de murs et rempli de jolis arbres, au milieu desquels se cachent çà et là de petites constructions élégantes, toutes chinoises par le style mais bien françaises par le confortable.

Au lieu d’une simple chambre qui eût suffi à mon bonheur, madame de Geofroy nous désigna à chacun une de ces maisons, qui devint notre propriété pendant tout le temps de notre séjour dans la capitale du Céleste Empire. Tous les matins nous recevions régulièrement une invitation à dîner de la part de M. le ministre et une invitation à déjeuner de M. de Roquette ou de quelqu’un des aimables membres de la légation.

Quels bons jours j’ai passé là! Je couchais enfin dans un lit, ce dont j’avais été privé depuis Nijni-Novgorod; je mangeais de la cuisine française, je parlais français avec des Français.

Ceux qui disent que Pékin est loin de notre pays ont bien tort; moi j’y ai retrouvé la France tout entière, ou, pour parler plus vrai, ce qu’il y a de plus aimable, de plus largement hospitalier et de plus courtois dans notre chère patrie. Pendant le dîner, les joies et les péripéties de nos voyages firent naturellement les frais de la conversation. Nous nommions tour à tour Calcutta, Irkoutsk, Tomsk et Singapor, comme les Parisiens parlent parfois de Neuilly, de Pontoise et de Fontainebleau.

L’imagination de M. et madame de Geofroy devait sauter en quelques secondes de la zone torride aux régions glaciales de la Sibérie. Une telle gymnastique de la pensée eût certainement lassé tout le monde; mais leur extrême bienveillance leur fit tout accepter.

Le lendemain nous allâmes rendre nos devoirs à Mgr de Laplace, évêque de Pékin, qui habitait alors la mission des Révérends Pères Lazaristes.

Pour nous y rendre, nous dûmes traverser le pont de marbre qui est une des merveilles locales. Ce pont est jeté en dos d’âne sur un étang, je pourrais dire un petit lac, qui est entouré par les jardins du palais impérial. Malheureusement, à l’époque de notre passage, les mille fleurs aquatiques dont est couvert cet étang pendant l’été n’étaient pas encore épanouies, mais nous pûmes du moins admirer la vue pittoresque dont on jouit du pont de marbre.

Des accidents de terrains, certainement artificiels mais décorés ici du nom pompeux de montagnes, ondulent autour du petit lac. Ils sont couverts d’arbres rares, surmontés de kiosques et de ces petites constructions que nous avons l’habitude en France de nommer des pagodes.

Des pavillons bâtis sur pilotis s’avancent au-dessus des eaux. Le sol est couvert de gazon et de plantes rampantes qui viennent se perdre dans le lac. Tout cela est frais, ombragé, riant; en un mot, disposé avec un raffinement artistique extraordinaire.

La mission des Lazaristes est construite au milieu de ce site enchanteur. Tous les religieux portent le costume chinois, et je fus quelque temps à m’habituer à qualifier de Révérend Père ces hommes en babouches, doués d’une queue de cheveux noirs, aussi longue que celle des vrais Chinois; il est vrai que la tresse de ces missionnaires est presque entièrement factice, mais on ne s’en rend compte qu’en approchant de fort près.

La plus belle partie de Pékin est celle qui entoure le palais. Elle est connue sous le nom de ville tartare. C’est là qu’habitent les gros commerçants et les marchands de curiosités les plus renommés.

Les maisons n’y ont pas d’étage, elles ne sont composées que d’un rez-de-chaussée, mais leurs façades sur la rue sont faites de bois sculpté et doré. L’épaisseur de ces ornements est considérable et les découpures sont fouillées avec une délicatesse toute chinoise. Je ne sais vraiment quelle valeur atteindrait en France la devanture d’une seule de ces maisons. Que le lecteur se figure une rue entière ainsi bordée de boutiques, dont les dorures scintillent sous un ciel éclatant et dans l’intérieur desquelles on peut apercevoir, au milieu de ce merveilleux encadrement dont j’ai parlé, toutes les féeries asiatiques dont la Chine, et surtout dont Pékin abonde.

Je regrette d’être obligé de désillusionner peut-être ici mes lecteurs sur les belles collections chinoises qu’ils sont convaincus de posséder chez eux. Je ne prétends pas affirmer qu’il n’y ait pas en Europe des spécimens admirables de l’art chinois. Mais généralement tous les objets qui sont débités chez nous sortent des villes du Sud, de Canton, de Hong-kong ou de Schang-haï, et, par conséquent, proviennent de fabrication secondaire. L’art de Pékin est encore presque universellement ignoré. On comprendra aisément ce que j’avance, en songeant que les Européens ne peuvent faire aucun établissement dans la capitale du Céleste Empire. Nos dernières expéditions n’ont pas augmenté nos droits à cet égard. Les spécimens de l’art de Pékin sont donc presque exclusivement achetés par des touristes de passage qui ne livrent pas d’ordinaire leurs emplettes au commerce. On voit bien en France des émaux cloisonnés, mais il ne donnent pas l’idée des merveilles que les touristes peuvent admirer dans les temples de Pékin, en ce genre de travail. Ce qui est moins connu, ce sont des panneaux entiers représentant des paysages reproduits en applications de porcelaine sur laque; des écrans en application d’ivoire teint, sur bois sculpté à jour; ou des paravents de laque avec des ornementations en pierres de couleurs transparentes de Mongolie. Ce dernier genre de travail surtout produit des objets d’une beauté incomparable et on ne se lasse pas de les admirer. -- Il y a aussi des vases en émail uni, généralement bleu avec des dessins blancs, dans l’épaisseur de l’émail, qui sont d’un effet fort gracieux. Ces sortes de vases ne sont pas rares à Pékin et sont pourtant peu répandus en Europe.

Puisque je parle de l’art de l’extrême Orient, je voudrais éclairer le lecteur sur les laques japonais, bien que je compte arrêter mes notes à Tien-tsin et ne rien dire de ces îles du Japon, séjour préféré de la grâce et de la joie. Peu d’Européens ont vu ce qu’on appelle généralement du laque au Japon. Tous les produits auxquels nous donnons en France ce titre pompeux se réduisent à des surfaces de bois verni. Au contraire, dans le véritable laque, les dessins très en relief, sont composés avec de l’or pur, et les fonds sont recouverts d’aventurine broyée et réduite en poudre. Aussi les objets en véritable laque atteignent-ils au Japon des prix exorbitants.

J’ai demandé un jour à Ieddo le prix d’un cabinet assez semblable à ceux qui sont devenus si communs en France et qui se vendent généralement chez nous deux ou trois cents francs. Le marchand en voulait vingt-cinq mille francs. Une petite boîte carrée, de dix centimètres de côté, en véritable laque, vaut au Japon de huit cents francs à mille francs. -- Je ne m’étendrai pas sur les porcelaines chinoises parce que cette matière pourrait tenir à elle seule un volume entier. D’ailleurs je n’ai pas assez séjourné à Pékin pour m’instruire à fond sur cette partie délicate et plus difficile à bien connaître de l’art chinois. Je parlerai seulement de deux espèces de vases en porcelaine qui m’ont semblé très-estimés. Les uns sont ornés de gros caractères chinois, au milieu desquels un médaillon représente quelque scène relative à ce même caractère. Les autres sont parsemés de dessins à gros reliefs, aussi en porcelaine et coloriés. Ces deux modèles de vases datent, paraît-il, de trois à quatre cents ans et valent, en général, de quatre cents à sept cents francs. Ce qu’on appelle des émaux cloisonnés mignes date aussi à peu près de cette époque et atteint en Chine des prix assez considérables. Ces émaux cloisonnés sont peu répandus en Europe. On les reconnaît facilement en ce que les dessins sont plus fouillés et moins réguliers que dans les cloisonnés relativement modernes, et surtout en ce que dans certaines parties, l’émail est transparent et laisse voir le cuivre sur lequel il a été coulé.

Comme je l’ai dit plus haut, les rues de la ville tartare sont bordées de boutiques à la devanture desquelles s’étalent les belles choses dont je viens de parler. Sur la chaussée, le mouvement est plus grand encore, si c’est possible, que dans les villages déjà traversés.

Les piétons innombrables sont obligés de se ranger constamment pour laisser passer le palanquin à hommes de l’aristocratie; les voitures à deux roues des mandarins que l’on aperçoit cachés par des persiennes vertes ou noires, enveloppés dans leur longue robe de soie brodée; les chevaux, les chameaux, les palanquins de voyage à mulets, puis des défilés de mariages ou d’enterrements. Ces derniers occupent surtout un espace considérable et s’étendent sur cinq cents ou mille mètres de longueur, suivant la dignité du défunt. Des pauvres portent à la file des parasols, des perches surmontées de mains en bois doré, ou de toutes sortes d’amulettes. Puis suivent les objets ayant appartenu au mort; son cheval, sa voiture, dans laquelle est généralement placé un personnage en cire rappelant ses traits et portant son costume de cour, si c’est un mandarin. On voit enfin arriver la bière faite de bois de chêne, de six ou sept centimètres d’épaisseur, et placée dans un catafalque extrêmement lourd. Il faut quarante ou soixante hommes pour porter le char funèbre. Les parents vêtus de blanc en signe de deuil précèdent le cercueil en jetant à terre des fleurs, en brûlant de l’encens et en faisant tous les quatre-vingts ou cent pas la cérémonie du respect. Pour cette démonstration la procession s’arrête. On étend à terre un grand drap blanc, ceux qui conduisent le deuil se couchent à plat ventre et se frappent le front contre terre. Puis ils se relèvent et l’on conduit ainsi le cercueil jusqu’à une propriété du mort, où on le laisse simplement à l’air sans l’enterrer. Quand le cercueil se détériore, on forme un tumulus en le couvrant de terre, mais on ne le descend jamais dans une fosse. Ce lieu est pour toujours sacré et ne peut plus être livré à la culture.

On pense quelle immense quantité de terrains les Chinois perdent ainsi par cette étrange coutume. On sait aussi quels nombreux sujets de querelle elle amène dans les villes du littoral habitées par des Européens; la question a été trop souvent traitée pour que j’en parle ici.

Ce qui fourmille encore dans les rues de la ville tartare à Pékin, ce sont les prestidigitateurs établis en plein vent.

Leur adresse est très-grande, car ils exécutent leurs tours au milieu de la foule et sans les procédés de tables ou de boîtes à double fond qu’il est facile d’employer sur un théâtre. Quelques-uns exécutent des tours dangereux; ils s’élancent la tête la première au travers d’un cylindre horizontal tout hérissé de clous et de lames pointues. Je ne finirais pas si je voulais raconter tout ce qui grouille dans ces larges rues de la ville tartare. Nulle part on ne voit un kaléidoscope aussi varié et aussi pittoresque.

Malheureusement, à côté de ces merveilles dont je viens de parler, on est témoin de choses repoussantes.

Tout le long des rues sont creusés d’énormes trous, dont on ne saurait décemment préciser l’usage. Aucune ville au monde n’est aussi infecte, et je comprends que les personnels des légations préfèrent rester quatre et cinq mois renfermés dans leurs belles résidences que de chercher des distractions dans une pareille atmosphère.

Nous visitâmes l’observatoire construit par les Chinois, sous la direction des Jésuites. Les instruments scientifiques qui s’y trouvent sont dignes d’admiration. Ils sont faits en bronze et supportés par des pieds de même métal où se trouvent réunies toutes les fantaisies de l’art chinois. Les contorsions de ces supports, composés de dragons et de chimères, rendent plus frappante encore la régularité des sphères, des parallèles et des figures astronomiques qu’ils soutiennent en l’air à une très-grande hauteur.

J’ai vu à Pékin, dans les temples des lamas mongols ou des prêtres de Bouddha, des émaux cloisonnés magnifiques et des objets de grande valeur. Mais je n’ai rien trouvé en Chine, ni même au Japon où le bronze est certainement mieux employé que dans le Céleste Empire, je n’ai rien vu, dis-je, d’aussi artistique, dans la véritable acception du mot, que les appareils de cet observatoire. Le goût des Chinois, il faut l’avouer, est très-discutable. On peut admirer surtout les couleurs de leurs porcelaines, les teintes douces de leurs émaux anciens et l’harmonie des tons dans leurs étoffes brodées; mais dans les dessins, dans les formes de leurs objets et de leurs personnages on trouve beaucoup de défauts, et même parfois des monstruosités repoussantes. Les instruments de l’observatoire de Pékin sont, à mon avis, au-dessus de toute critique. La fantaisie y abonde certainement, mais dans de justes proportions; les supports dont je parlais tout à l’heure sont si élancés, si délicatement travaillés, qu’ils semblent étrangers aux sphères qu’ils soutiennent, et celles-ci paraissent se maintenir d’elles-mêmes dans les airs comme de véritables corps célestes.

Je ne comprends pas comment l’armée du général de Palikao, du moment qu’elle croyait nécessaire de rapporter quelque chose en France, n’a pas préféré les dix ou douze instruments de cet observatoire au mobilier tout entier du palais de Ouen-mih-nuen et de Ouan-tcho-tchan.

Avant de quitter ce lieu je promenai d’en haut mes regards sur l’immense capitale. Ma vue s’étendait sur un espace considérable. Les toits dorés des commerçants de la ville tartare resplendissaient au soleil; puis j’apercevais non moins brillants les toits en porcelaine verte des forteresses qui surmontent les portes, les toits de porcelaine bleue des pagodes, du temple du Ciel et du temple de l’Agriculture; puis surtout le palais impérial recouvert de porcelaine jaune. -- Le palais impérial de la Chine! Lieu rempli de mystères, que personne ne peut se flatter d’avoir approfondi. Petit coin ignoré et désert au milieu de cette fourmilière d’humains, dans lequel nul Européen n’a jamais pénétré et où un bien petit nombre de Chinois peuvent entrer une fois par vingt-quatre heures, et encore au milieu des ténèbres de la nuit.

L’audience que l’empereur a donnée aux ministres européens dans ces dernières années, et dont le retentissement a été considérable, n’a pas eu lieu dans le palais même. Le fils du ciel n’a daigné se montrer à nos représentants que dans un pavillon si écarté dans les jardins qu’on peut l’apercevoir facilement du pont de marbre.

Beaucoup de bruits ont couru en Europe sur la vie privée des empereurs de Chine, sur les règlements intérieurs du palais. M. Berthemy, ministre de France au Japon, que j’ai eu l’honneur de voir à Yoko-Hama, et qui avait autrefois habité la Chine pendant de longues années, me disait: Tout ce qu’on raconte sur l’intérieur du palais impérial de Pékin ne peut être que mensonge, car il est impossible qu’on en connaisse rien. -- La seule chose qui me paraisse probable, parce qu’elle m’a été affirmée par tous les mandarins, c’est que l’empereur est soumis à une étiquette sévère, et qu’il serait immédiatement assassiné par ses propres gardes, s’il voulait s’en affranchir.

La vue des toits jaunes de ce palais me produisit donc une grande impression; je comparais, en rentrant à la légation, l’existence de ce pauvre empereur esclave de l’étiquette à celle de notre bon roi saint Louis se montrant à tout son peuple, et rendant la justice sous un arbre du bois de Vincennes. -- Que de malheureux il y a en ce monde, et sur tous les échelons de la hiérarchie sociale!

Je ne dirai rien du temple du Ciel et du temple de l’Agriculture parce qu’ils offrent tous deux peu d’intérêt. Le premier surtout est indigne du nom pompeux qu’il porte. C’est un immense parc entouré de murs, dans lequel s’élèvent çà et là des chapelles et des pavillons assez jolis, recouverts de porcelaine bleue, et où le jour est tamisé par des stores composés de petits tubes de verre bleu placés parallèlement. Une estrade de marbre blanc s’élève au milieu du parc. C’est là que l’empereur vient de temps en temps offrir lui-même des sacrifices à la divinité.

La portion la plus curieuse du temple de l’Agriculture est un champ dans lequel chaque année, à un jour marqué, l’empereur, tenant lui-même la charrue, trace un sillon comme pour donner l’exemple à ses sujets. Le reste du champ est ensuite labouré par les mandarins. Cette cérémonie prouve combien l’agriculture est honorée en Chine. Elle est du reste la cause de la richesse du pays. Avec leur double récolte de blé, les Chinois parviennent à fabriquer le pain à un prix modéré, et en exportant leur thé et leur riz ils font affluer l’or dans leur pays de toutes les parties du monde. Leur procédé de culture ressemble beaucoup à celui des Égyptiens. Ils séparent leurs champs en petits carrés autour desquels sont ménagées des rigoles qui conduisent l’eau d’arrosage dans toutes les parties du champ. Cette eau est puisée dans les nombreux canaux qui serpentent dans la campagne par les Chinois travailleurs, à l’aide d’une bascule presque semblable aux chadoufs égyptiennes. Pour la culture du riz, les petits carrés sont entourés de remblais assez élevés pour maintenir sur le champ une couche d’eau de plusieurs centimètres. La terre disparaît ainsi complétement. Quand je visitai les rizières au mois de mai, la plante nouvellement semée dépassait à peine la surface du liquide.

Le thé est un petit arbuste qui atteint un pied et demi ou deux pieds de hauteur. Les feuilles se récoltent depuis le mois de mai jusqu’au mois d’août suivant l’espèce, et aussi suivant la qualité que l’on veut obtenir. -- Il y a en Chine des crus de thé comme il y a en France des crus de vin. La qualité du sol et les différentes espèces de plantes, différencient les divers thés livrés au commerce. L’espèce la plus estimée est connue sous le nom de thé jaune. -- C’est la boisson ordinaire de l’empereur de Chine et de l’empereur de Russie.

Ce thé vaut si cher qu’en Sibérie, dans certaines familles même aisées, je n’en ai vu faire parfois qu’une seule tasse en mon honneur, tandis que mes hôtes s’en privaient par économie. Il serait sans intérêt d’énumérer ici les différents crus, parce que nous ne les dénommons pas en France d’après leur origine. En Sibérie par exemple, on ne sait pas comme chez nous ce que c’est que du thé de perle, ou du pé-ko à pointes blanches; on connaît le thé Tocmakof ou le thé Sabachnikoff, comme nous connaissons le Lur-Saluces ou la veuve Cliquot. Au contraire, la manière dont nous désignons les diverses espèces en France provient du mode de récolte; ainsi le thé de perle est formé de feuilles petites cueillies au commencement du printemps, peu de temps après leur formation. Le thé à pointes blanches est fait d’un mélange de feuilles et de fleurs. Les pointes blanches ne sont autres que les fleurs séchées de l’arbuste; c’est pourquoi cette variété est la plus forte. L’une des espèces les plus communes est le thé en brique dont j’ai déjà parlé, qui sert de monnaie en Mongolie; enfin le thé le moins estimé présente, par je ne sais malheureusement quelle préparation, une bizarre apparence. Il a aussi la forme d’une brique, mais il est tout noir et on n’y distingue, comme dans l’espèce précédente, ni tige ni feuille. On dirait un bloc de charbon ou de tourbe. Ce thé se vend presque rien, et est d’une grande ressource pour les classes pauvres de la Chine et de la Sibérie.

L’intelligence et l’habileté des Chinois peut se constater partout, ils savent en faire partout l’application. Tout le monde a pu lire, dans le _Journal officiel_, des articles qui ont paru dernièrement sur la ponte intensive et artificielle des œufs. Ils ont aussi notablement perfectionné la voilure. Je ne connais pas tous les systèmes employés chez nous, mais en citant la voile latine qui porte le nom de notre race, je cite, je pense, l’une des inventions d’Europe. Mais cette voile latine, en se gonflant démesurément sous l’action du vent, ne profite pas de toute la force que ce moteur pourrait lui imprimer. De plus, dans les rafales, la manœuvre consiste à desserrer la corde qui la retient par le bas. La toile, flottant alors au haut du mât, imprime au bateau un balant qui peut être fort dangereux. Cette voilure est donc imparfaite. La voile chinoise au contraire est maintenue par une série de barres parallèles, et oppose ainsi constamment une surface plane à l’impulsion du vent. Puis, à l’aide d’une poulie placée au haut du mât, elle s’abaisse indéfiniment. De cette manière, par les plus forts coups de vent, le Chinois peut avoir encore une voile tendue, mais n’offrant plus que peu de prise au-dessus du pont, et ne présentant par conséquent aucun danger pour la sûreté du bateau. -- Je pourrais citer beaucoup d’exemples de cet esprit ingénieux et pratique. En parcourant la Chine, j’ai conçu la plus haute opinion de l’intelligence, de l’habileté et de la persévérance des Chinois. Il ne manque à ce peuple qu’une chose: un gouvernement qui lui laisse savoir qu’il existe au monde d’autres nations que la Chine, et que ces nations ont aussi une civilisation à laquelle il serait bon, utile, et surtout lucratif, d’emprunter certaines inventions et certaines institutions. Mais le jour viendra, et peut-être n’est-il pas loin, où les Chinois émigreront en Europe comme ils émigrent déjà au Japon, en Californie et au Pérou; ils formeront à Marseille, à Paris, à Londres des quartiers plus importants que nos comptoirs de Schanghaï, de Macao et de Saïgon, et notre commerce avec ce peuple prendra un essor inconnu jusqu’ici.

La majorité des Français croit que l’intelligence des Japonais est très-supérieure à celle des Chinois. C’est une grave erreur. -- Le Japonais nous ressemble beaucoup par le caractère et c’est pourquoi ce peuple plaît aux voyageurs. Il est gai, entreprenant, hâbleur, batailleur, et quelque peu révolutionnaire. -- Il y a au Japon un véritable prétendant, et par conséquent parmi les Japonais des partisans de telle ou telle famille, et peut-être même des amateurs de république plus ou moins démocratique et sociale. Les Français aiment donc les Japonais et par contre les Japonais ont un culte pour les Français. Ils créent une petite armée où l’on adopte nos costumes; rien n’étonne comme de voir un chasseur de Vincennes monter la garde dans les rues de Ieddo. Ils construisent des petits chemins de fer, des petits télégraphes; mais, au fond, rien de tout cela n’est sérieux, parce que d’abord rien de ce peuple ne peut être sérieux, et surtout parce que toutes ces applications de nos inventions ne se font que sur une langue de terre très-étroite le long de la mer, au delà de laquelle il est impossible à tout Européen de pénétrer. -- L’intérieur du Japon nous est absolument fermé, tandis qu’à la rigueur nous pouvons parcourir la Chine d’une extrémité à l’autre. Il est donc erroné de croire que le Japon marche vers la civilisation européenne. Ces transformations n’ont lieu que sur une portion microscopique relativement à l’étendue de l’empire.

Le gouvernement chinois ne permet à son peuple ni télégraphe, ni chemin de fer, ni rien de ce qui est européen; mais le jour où le Chinois, par une révolution bien désirable, aura obtenu ces concessions de son gouvernement, non-seulement il appliquera nos inventions intelligemment, mais il les perfectionnera, et nous serons peut-être étonnés, un beau jour, de recevoir de la Chine les moyens de réunir une vitesse excessive et une parfaite sécurité. Imposer aux Chinois un nouveau gouvernement ou imposer au gouvernement existant de nouvelles constitutions, voilà ce dont notre expédition dernière eût dû s’occuper, au lieu de détruire le palais d’Été, dont il me répugne de faire la description.

Un petit lac tout entouré de galeries en marbres, parsemé d’îlots au milieu desquels se dressent les pavillons les plus coquets; un grand escalier en porcelaine, montant jusqu’au sommet de la colline de Ouan-tcho-chan et deux petits temples en porcelaine, voilà ce qui subsiste comme seuls débris des merveilles accumulées dans ce palais et dans le parc qui l’entoure.

Je pris congé le 18 mai de mes aimables hôtes de la légation de Pékin, dont je ne pourrai jamais oublier la si touchante et si bienveillante hospitalité, et je me rendis à Tien-tsin par le cours du Peï-ho.

M. Rystel, alors gérant du consulat de Tien-tsin, nous fit passer fort agréablement les jours pendant lesquels nous dûmes attendre le départ d’un bateau, et le 24 mai à 8 heures du matin je m’embarquai pour Schang-haï avec mes trois jeunes compagnons, que le lecteur connaît déjà.

Je ne pus me décider à abandonner Pablo à Tien-tsin et je l’emmenai avec moi. Le pauvre garçon ne cessait de pleurer en songeant à la légation de Pékin où il avait trouvé tout à la fois bon souper, bon gîte et le _far niente_ le plus absolu. -- En entrant en mer à l’embouchure du Peï-ho j’éprouvai une joie bien vive. Cette grande mer, pareille d’un bout du monde à l’autre, me fit apercevoir un petit coin de la France. Elle caressait les bords du golfe de Pétcheli de la même manière que la plage de Trouville et de Biarritz.

Sibérie, Mongolie, Gobi, voyages fatigants et difficiles, vous êtes bien décidément finis.

Ma joie fut complète en voyant flotter sur un bâtiment les couleurs de la France. J’avais retrouvé ma patrie et je n’avais plus dorénavant qu’à laisser tourner l’hélice du bateau ou les roues du chemin de fer d’Amérique pour retrouver ma famille.

Voilà, ami lecteur, la portion de mes notes que j’ai désiré vous faire connaître.

Si ces pages sont monotones, c’est qu’elles sont inspirées des pays qu’elles décrivent. Comment serait-on gai, quand on parle du froid, de l’obscurité et de la misère?

Vous vous demandez peut-être encore maintenant pourquoi j’ai visité ces pays glacés; qui me poussait en Sibérie. Ne vous en plaignez pas. Cette folie se fût peut-être emparée de vous. Et je peux vous dire avec mon expérience:

«N’allez pas là...» C’est la morale de ce livre.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE V