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CHAPITRE V

KAZAN. -- VOYAGE A PERM.

La Vierge de Kazan. -- Témoignage de dédain chez les Russes. -- Dîner chez un grand seigneur. -- Sa manière de raconter l’affranchissement des serfs. -- Les Tatares. -- Le voyage en traîneau. -- Caravane de déportés. -- Les Votiaks. -- Aspect de la Grande-Russie.

La ville de Kazan n’est pas située sur le bord du Volga. Elle est bâtie sur la rive gauche, à un grand kilomètre du fleuve.

Le lendemain de notre arrivée, Constantin me fit faire la connaissance d’un de ses anciens compagnons de classe: ce jeune homme terminait à l’université de Kazan ses études de médecine. Comme il connaissait la ville à fond, je le priai de me servir de guide, ce qu’il accepta avec une parfaite bonne grâce.

Nous allâmes à l’université, qui jouit d’une grande réputation; à la cathédrale, qui m’intéressa vivement: son style diffère du byzantin, qui est si répandu en Russie qu’on finit par s’en lasser comme de toutes les uniformités. La construction de cette cathédrale doit remonter à une époque reculée, car certaines parties rappellent l’ancien Kremlin.

Les peintures sont bien exécutées, quoique souvent naïves comme aux premiers âges. Le maître-autel est en argent massif.

Nous fîmes ensuite un pèlerinage à la vierge de Kazan, patronne des voyageurs. Cette image était autrefois attachée à un arbre au milieu de la forêt. Elle y opérait de grands miracles et les paysans venaient de très-loin pour obtenir ses grâces. Un des premiers évêques de Kazan la fit porter à la cathédrale afin qu’elle fût honorée dans un lieu plus digne de ses mérites. Le lendemain de la cérémonie, à la grande admiration de tous, la vierge était revenue d’elle-même à sa place accoutumée. Trois fois on ramena processionnellement l’image dans la ville, trois fois le même miracle vint attester le désir de la vierge. Une église s’éleva alors à cette place privilégiée; puis un monastère qui devint, après celui de Troïtsa, un des plus riches de la Russie. Quelques habitations se groupèrent alentour, et maintenant la vierge de Kazan se trouve malgré elle enfermée dans la ville.

C’est une image petite, du style byzantin, très-ancienne, et dont la peinture est assez bonne.

Nous fîmes demander à l’abbesse la permission de visiter le trésor, mais cette permission nous fut refusée. J’ajouterai, et ce sera ma petite vengeance, que partout où je me suis présenté soit en Russie, soit en Sibérie, les portes me furent toujours ouvertes, sauf au monastère de Kazan.

Le jeune étudiant qui m’accompagnait fut choqué des procédés de l’abbesse et témoigna son mécontentement à la manière des Russes, en crachant vivement à terre à plusieurs reprises. Mais il n’en fit pas moins mille révérences à la religieuse qui nous avait apporté la réponse de la mère supérieure, et nous sortîmes en échangeant avec elle les compliments les plus courtois.

Cette habitude de cracher à terre comme protestation est si populaire qu’elle n’est même pas dédaignée dans la littérature. J’ai assisté, précisément à Kazan, à une comédie dans laquelle l’auteur cherchait à représenter jusqu’où peuvent aller les querelles intestines dans un ménage mal assorti. J’ai compris la pièce presque d’un bout à l’autre, malgré mon ignorance de la langue russe, parce que les meilleurs arguments employés par les principaux personnages consistaient surtout en la répétition de ce geste peu propre mais expressif.

[Illustration: La Mère supérieure du monastère de Kazan.]

D’ailleurs, ce qui eût empêché mon jeune compagnon de faire à l’abbesse une réponse aussi explicite, ce n’eût certainement pas été un excès de piété. Les élèves de l’université de Kazan se piquent, eux aussi, d’être libres penseurs.

Et, ce qui est beaucoup plus grave sur le territoire russe, ils poussent l’émancipation jusqu’à des idées politiques libérales. Mais le gouvernement sait y mettre bon ordre. Lors de l’insurrection polonaise, trois étudiants ayant un peu trop haut manifesté leur opinion, l’un d’eux fut fusillé et les deux autres envoyés à perpétuité au fond de la Sibérie.

Les républicains russes ont su flatter les rancunes que l’affranchissement des serfs a fait naître contre le tzar actuel dans certaine aristocratie: aussi, quelquefois, nobles et républicains, partageant les mêmes espérances, se rapprochent les uns des autres. Le lecteur ne s’étonnera donc pas que j’aie été présenté par un élève de l’université de Kazan, à un représentant considérable de la vieille aristocratie russe.

Ce fut naturellement à son point de vue personnel qu’il m’entretint de l’affranchissement des serfs; mais comme cette mesure fut appréciée différemment par toutes les personnes à qui j’en parlai, je rapporterai textuellement l’opinion du vieux seigneur sans y ajouter de commentaires:

Autrefois, me dit-il, tout le territoire russe appartenait exclusivement à la noblesse. Le paysan, il est vrai, était à la merci du seigneur sur la propriété duquel il habitait; il lui devait un certain nombre de journées de travail. Mais le seigneur n’abusait jamais de sa puissance; il avait même coutume de distribuer chaque année en usufruit aux paysans une grande quantité de terrain comme payement de leurs services. Avec cette organisation, le paysan avait intérêt à travailler davantage; il travaillait pour le seigneur dont la propriété s’améliorait; il travaillait pour lui-même afin d’acquérir en peu d’années une véritable aisance. La terre produisait ainsi davantage, et la prospérité générale du pays ne pouvait qu’y gagner.

Mais le tzar, comme autrefois Louis XIV en France, craignit l’influence croissante des seigneurs et donna aux paysans la nue propriété des terres qu’ils détenaient en usufruit. L’empereur se chargea lui-même d’indemniser la noblesse, se réservant le droit de toucher sous forme d’impôt l’ancienne redevance que, sans cette libéralité apparente, le paysan eût continué à verser à son seigneur. Depuis lors, ajouta mon interlocuteur, les seigneurs frustrés de leur autorité ont presque tous abandonné leurs terres; les paysans voient les revenus de leurs propriétés absorbés par l’impôt; cet impôt, qui est lui-même mal réparti, rentre difficilement dans les caisses de l’État; il en résulte que cet affranchissement, promulgué seulement en vue d’augmenter l’autorité du tzar, a nui jusqu’à présent aux serfs d’abord, puis à la noblesse, puis à l’État.

Ce noble seigneur, on peut le voir, ne faisait aucune concession. Les changements sociaux les plus minimes, je dirai même les plus justes, car il n’y en a encore que de cette dernière espèce en Russie, lui paraissaient des monstruosités.

A côté de ce rétrograde, les plus ardents royalistes français eussent paru tout au moins de dangereux libéraux.

D’ailleurs, la soirée que je passai chez lui m’intéressa vivement; on y suivit ponctuellement les vieilles coutumes russes. Après le souper, chacun alla serrer la main du maître et de la maîtresse de la maison en signe de remercîment.

Ceux-ci répondirent par la formule sacramentelle: «Je vous demande pardon de ce que Dieu m’a donné à manger aujourd’hui quand j’avais l’honneur de vous recevoir»; et ils envoyèrent à leurs amis quantité de dépêches ainsi conçues: «A votre santé, les absents n’ont pas toujours tort.»

Ces coutumes, qui sont charmantes en elles-mêmes, perdent beaucoup de leur valeur quand on connaît le mobile qui les inspire: la vanité, et surtout la vanité de la dépense. A la place des mots renfermés dans ces dépêches, il eût fallu lire: Sachez, monsieur, que je viens de m’offrir une bouteille de vin de champagne; la satisfaction que j’éprouve à vous le faire savoir dépasse de beaucoup tous les autres plaisirs que j’ai pu en tirer.

La population tatare qui sillonne les rues de Kazan ajoute au pittoresque de la ville. Quoique dépouillés de leur territoire par les Russes depuis 1552, les Tatares peuvent cependant marcher dans Kazan la tête haute, car non-seulement ils sont les fondateurs de cette ville, mais ils en ont encore fait chèrement payer la prise à leurs ennemis: après avoir accompli plusieurs sorties, repoussé plusieurs assauts, ils supportèrent avec courage la privation d’eau que les Russes leur infligèrent en coupant toutes leurs communications avec le Volga. Quand toute espérance de victoire fut anéantie, la reine tatare se tua en se précipitant du haut de la tour Sonnbec, qui s’est conservée intacte jusqu’à nos jours.

Cette tour est intéressante en ce qu’elle a tout à fait la même physionomie que ses fondateurs: à l’exemple des Tatares dont les traits sont demi-arabes et demi-mongols, la tour Sonnbec est moitié minaret et moitié pagode; elle domine la ville à une grande hauteur et est encore un de ses plus beaux ornements.

Le fanatisme mahométan, excité par la domination chrétienne, ferme plus hermétiquement encore les harems tatares que ceux du Bosphore ou de Tunis. Il ne m’a donc pas été possible d’apercevoir une seule femme de cette race proscrite. Je le regrette, car à en juger par leurs maris, les femmes doivent être d’une beauté incomparable: aux traits réguliers et élégants de la race mauresque, les Tatares joignent une grande force musculaire, de la noblesse et une fierté de vaincus. Ce physique avantageux revêt certainement une grande valeur morale, car les Russes, qui traitent ce peuple avec dédain, ont adopté pourtant ce proverbe: Honnête et fidèle comme un Tatare.

Kazan est la dernière ville sur la route de la Sibérie qui conserve encore l’aspect européen, en ce sens que beaucoup de maisons sont construites en pierre et qu’elles sont disposées suivant des alignements parfaitement définis. Mes instincts voyageurs me poussaient donc à la quitter. Nous allâmes, Constantin et moi, faire quelques provisions de bouche pour le voyage. Nous achetâmes des saucissons, du caviar, du fromage et surtout du pain blanc, qui, trempé dans du thé, fait le fond de la nourriture du voyageur en Sibérie. Pour se risquer dans ces parages, il ne faut être ni gourmet ni gourmand. J’ai souvent même été étonné du peu dont l’homme a besoin pour se soutenir: quels forçats surmenés que nos estomacs français! Nous endossâmes pour la seconde fois nos trois vêtements de fourrure, et le 23 décembre, à quatre heures du soir, nous glissions de nouveau à côté l’un de l’autre sur la poussière neigeuse et glacée de la route qui mène en Sibérie.

Pour qu’on puisse voyager avec rapidité en traîneau, il faut que la neige sur laquelle on glisse soit extrêmement battue. Les traîneaux particuliers ne sont pas assez nombreux pour écraser la neige: ce sont les traîneaux de marchandises qui se chargent de cet office. Or, ceux-ci marchent à la file les uns des autres: la partie de la route où il est avantageux de passer est donc étroite. Il en résulte que deux traîneaux ne se rencontrent jamais sans se heurter. D’ailleurs, les pièces de bois dont j’ai parlé garantissent trop bien de tout danger pour que les iemschiks prennent la peine de s’écarter suffisamment. Les traîneaux ainsi préservés, glissent l’un contre l’autre, se chassent mutuellement, quelquefois avec une telle force d’impulsion qu’ils se trouvent jetés sur le même plan que leurs chevaux et avancent quelques instants perpendiculairement à la route.

Le cas le plus grave est le choc de deux traîneaux de différentes grandeurs: le plus grand, au lieu d’être simplement poussé par son adversaire, est pris en dessous et est levé à une assez grande hauteur, de manière même à verser quelquefois.

Mais la chute n’est jamais que partielle. Le traîneau versé, glisse de côté sur un seul patin et sur l’extrémité de la pièce de bois préservatrice. On ne s’arrête pas pour si peu. L’iemschik, ne pouvant plus se tenir sur une surface verticale, se cramponne au tablier, et se soutient par la force des bras. Les chevaux continuent leur course au galop; et l’on voyage ainsi pendant trois cents ou cinq cents mètres, jusqu’à ce qu’un cahot de la route replace le traîneau d’aplomb sur ses deux patins.

Chaque partie de la route de Sibérie offre des avantages ou des inconvénients particuliers; mais les petits incidents dont je viens de parler sont constants, du moment que l’on ne voyage pas sur le lit d’un fleuve. Le résultat le plus désastreux de ces cahots permanents pour un voyageur novice, c’est le manque de sommeil: pendant la nuit qui suivit notre départ de Kazan, je ne pus dormir, tandis que Constantin ronflait toujours, soit qu’il tombât sur moi, soit que je l’écrasasse de tout mon poids.

Je me plaignais, à part moi, de ma nuit sans sommeil, quand nous rejoignîmes au lever du jour une caravane de condamnés. Ces malheureux étaient conduits à pied et enchaînés jusqu’aux confins les plus éloignés de la Sibérie orientale.

Certes, je n’avais pas alors plus de pitié que maintenant pour les assassins ni pour les voleurs, et depuis que j’avais passé la frontière russe, je plaçais les conspirateurs au même niveau, sinon plus bas encore; cependant, je ne pus me défendre d’un grand serrement de cœur à la vue de ces malheureux dont plusieurs avaient trois mille lieues à faire à pied pour atteindre quoi? un bagne.

Quelques traîneaux suivaient cette caravane et quand je demandai pourquoi ils étaient là, on me répondit: Pour les malades et pour les princes. Phrase significative et qui dénote bien ce qu’est cette puissance formidable de l’empereur en Russie, puissance devant laquelle tous doivent courber la tête, depuis les laboureurs jusqu’à ceux qui sont assis sur les marches du trône.

L’empereur peut condamner sans jugement un individu à deux ans de prison, si tel est son bon plaisir et lui déterminer pour toute la vie un lieu de déportation.

Parmi ces exilés que j’avais sous les yeux, il y avait donc peut-être un innocent. Cette pensée m’eût fait alors bien amèrement frémir, mais j’étais déjà trop bon sujet russe pour oser seulement la concevoir.

Il n’est pas rare, d’ailleurs, en Sibérie, de rencontrer des voyageurs à pied. Je ne vis, il est vrai, que peu de femmes qui me firent songer à la jeune Sibérienne de Xavier de Maistre: Si nos directions avaient été les mêmes, peut-être leur eussé-je offert une place dans mon traîneau, à l’exemple des paysans qui, dans les monts Ourals aidèrent l’héroïne, devenue populaire, à terminer son voyage. Mais je croisai souvent des hommes qui, malgré la neige, malgré le froid, malgré l’absence d’habitations sur des étendues considérables, marchaient à pied vers un but souvent très-éloigné, soit pour les besoins de leur famille, soit pour faire un pèlerinage, soit par ordre du gouvernement.

Parmi eux, un jeune soldat en congé chez ses parents, qui habitaient la Sibérie, avait reçu l’ordre de rejoindre immédiatement son régiment en garnison à Kazan. Malgré l’état de maladie où il se trouvait, il partit, je dirai presque avec plaisir, parce que c’était la volonté de l’empereur. Il y était bien forcé, me dira-t-on. C’est vrai; mais les paysans russes ont le caractère ainsi fait que, pour le tzar, ils acceptent sans mot dire une souffrance dont ils ne supporteraient pas la moitié pour le reste des hommes.

[Illustration: Un votiak dans les forêts de la Grande Russie.]

Au moment d’atteindre le but de son voyage, ce jeune soldat, ayant perdu ses forces, avait été pris d’un étourdissement, s’était écarté du chemin battu par les traîneaux et, à quelques mètres de là, s’était presque totalement enfoui dans la neige dont la surface horizontale cachait une forte et subite dépression de terrain. Quand je passai près de lui, il était secouru par un homme d’un aspect étrange: sa barbe et ses cheveux étaient d’un rouge ardent; un arc et des flèches étaient fixés sur ses épaules, et ses pieds reposaient sur des planches extrêmement longues, à l’aide desquelles il pouvait se soutenir sur la neige à l’endroit même où le pauvre soldat s’était presque enfoui.

Renseigné que j’étais sur les peuplades indigènes, je n’eus besoin que d’un court examen de cet homme pour reconnaître en lui un Votiak. Je me plus à examiner un spécimen de cette race qui a occupé le pays non-seulement avant les Russes, mais avant les Tatares. Véritables enfants de cette partie de l’empire slave, les Votiaks semblent avoir conservé quelque chose de leur ancienne souveraineté naturelle, tant ils parcourent facilement, même l’hiver, les forêts sans issues de la Grande Russie et y poursuivent le gibier qui leur sert de nourriture.

A l’aide de ce Votiak, nous installâmes le pauvre malade sur un traîneau de transport dont une file passa à ce moment-là comme par miracle. Nous lui donnâmes de l’eau-de-vie pour le réchauffer, un peu de nourriture, et nous repartîmes ensuite chacun de notre côté.

Je regrettai la direction que j’avais à suivre quand je vis ce Votiak, comme le dieu de la forêt, disparaître peu à peu entre les arbres, se riant des abîmes au-dessus desquels il passait sans même s’en apercevoir; bête fauve par la couleur et par les mœurs, homme de cœur comme il venait de le prouver et compatissant envers les malheureux; curieux assemblage de sauvagerie et de sensibilité. J’aurais voulu suivre cet homme, étudier ses mœurs, traquer avec lui les cerfs, les ours et les loups, mener sa vie étrange! mais, hélas! j’étais fatigué d’un simple voyage en traîneau: que j’ai souvent regretté d’être l’esclave d’un corps!

En 1774, les Votiaks étaient au nombre de cinquante-cinq mille. Aucun recensement n’a été fait depuis cette époque. Beaucoup d’entre eux ont été convertis à la religion chrétienne, mais cependant bon nombre sont restés idolâtres et pratiquent encore de nos jours les cérémonies de leur culte dans les profondeurs des forêts.

Des tentes placées de distance en distance, généralement dans des lieux pittoresques où croissent des sapins et des bouleaux, servent de sanctuaire aux Votiaks. Ces tentes ont une seule ouverture, toujours placée du côté du midi.

Elles sont dénuées de tout meuble et de tout ornement[4].

[4] Müller.

Les Votiaks ont trois divinités principales: un maître et seigneur suprême de toutes choses, appelé Inmar, un dieu qui protége la terre et les moissons, puis enfin, un troisième dieu qui règne sur les eaux.

Inmar habite le soleil, qui est aussi pour les Votiaks l’objet d’une grande vénération.

A la principale fête de l’année, qui se célèbre au mois d’août, le grand prêtre, connu sous le nom de Toua, se rend à l’un des sanctuaires dont j’ai parlé, et là il immole dans l’ordre suivant un canard, une oie, un taureau et un cheval. Ce cheval doit être alezan; cependant il peut être à la rigueur d’une autre couleur, pourvu qu’il ne soit pas noir. Les fidèles font ensuite un repas de la chair de ces animaux; puis le Toua recueille le sang et la graisse, en remplit le sac des estomacs qu’il brûle avec une partie des os. Les têtes sont suspendues à un sapin voisin et les peaux sont vendues au bénéfice du grand-prêtre[5].

[5] Pallas.

Avant d’enterrer les morts, les Votiaks les lavent avec soin, et les revêtent de riches ornements. Au moment de refermer la fosse, ils jettent quelques pièces d’argent et disent au défunt: «Cette terre est à toi.» Quand les Votiaks passent une rivière, ils arrachent une poignée d’herbe et disent à l’eau: «Ne me retiens pas.» Enfin, quand un membre d’une famille est dangereusement malade, les parents ont coutume d’immoler une brebis noire[6]. Ces pratiques sont toujours faites en cachette, et ce n’est qu’à grand’peine que Pallas et Müller sont arrivés à connaître celles que je viens de citer.

[6] Müller.

Il est d’usage en Russie, toutes les fois qu’un nouvel empereur monte sur le trône, de faire prêter aux Votiaks un nouveau serment de fidélité: on étend par terre une peau d’ours, on place sur elle une hache, un couteau et un morceau de pain. Chaque Votiak coupe un petit morceau de ce pain, et avant de le manger récite la formule suivante: «Dans le cas où je ne demeurerais pas toute ma vie fidèle à mon souverain, où je me révolterais contre lui de mon propre mouvement et avec connaissance; si je néglige de lui rendre les devoirs qui lui sont dus ou si je l’offense en quelque manière que ce soit, qu’un ours semblable à celui-ci me déchire au milieu des bois, que ce pain m’étouffe sur-le-champ, que ce couteau me donne la mort et que cette hache m’abatte la tête.» Il n’y a pas d’exemple, dit Gmelin, qu’un Votiak ait violé son serment, bien qu’on les ait souvent inquiétés à cause de leur religion.

La route qui conduit de Kazan à Perm traverse d’immenses forêts d’arbres verts. Je la parcourus par un froid assez vif. Le thermomètre variait entre vingt et trente degrés. A cette température, qui n’est pas extraordinaire en Sibérie, il est rare déjà que le moindre vent vienne agiter l’atmosphère. Tous les arbres de la forêt étaient donc dans la plus complète immobilité. Ils abaissaient seulement de temps en temps et avec lenteur une de leurs branches, pour la débarrasser d’un fardeau de neige trop considérable.

Ce silence complet, cette souffrance muette de la nature sans lutte, sans protestation, sans plainte même, ne manquaient pas de grandeur. Le désert d’Afrique est imposant par son immobilité et son impassible indifférence. La mer semble montrer son hostilité par son perpétuel mouvement.

La Grande Russie donne à la fois l’impression de la mer et du désert de l’Afrique: elle est aussi immobile que ce dernier et aussi peu hospitalière que l’autre.

Perdu au milieu de ces immensités, on ne mourrait pas seulement de faim comme dans les sables du désert, on y mourrait aussi crevassé par le froid, comme on mourrait étouffé par les eaux au milieu de l’Océan.

A cette passivité apparente, à cette haine sourde et implacable, il se joint un aspect fantastique particulier à ce pays et qui est certainement une des causes de la superstition répandue dans cette contrée. Au sein de ces forêts que l’on peut appeler des forêts vierges, non pas qu’elles soient impénétrables, mais parce qu’elles sont inhabitées, la neige tombe avec inégalité. Çà et là des cèdres énormes protègent sous eux un large espace; plus loin, au contraire, les avalanches dont j’ai parlé, produites par la faiblesse de certaines branches forment de grandes pyramides. D’un côté le vent en arrondit la surface, d’un autre des arbustes déjà vigoureux, cherchant à rompre leur linceul, en heurtent les contours. Il en résulte sous ces bois que tout est irrégulier, mais que tout prend une forme; or, cette forme restant incertaine, l’imagination peut la faire effrayante, surtout à la tombée de la nuit, quand le blanc de la neige devient pâleur et le noir des cèdres obscurité.

En parcourant ce pays, je me sentais saisi de pitié pour cette nature. Je songeais aux palmiers de Menton, aux lauriers-roses de Grenade, aux orangers de Blidah, et alors je plaignais ces pauvres bouleaux, tous ces arbres que je voyais ensevelis sous la neige et tellement immobiles qu’ils semblaient anéantis par le froid. Cependant tout changement de climat eût pu nuire à leur beauté et peut-être causer leur mort, tant chaque être vivant est ici-bas placé dans un milieu, à un niveau qui lui convient et qu’il ne peut changer sans se nuire à lui-même. Que d’hommes pourraient trouver là de salutaires conseils! Mais cessons les remarques misanthropiques.

Ma commisération pour cette nature fut si grande, que cette nuit-là je me rendis coupable, devrais-je l’avouer? d’une faute grave contre la galanterie française. En arrivant à un relai, nous rencontrâmes deux femmes qui depuis un jour entier attendaient qu’on voulût bien leur donner des chevaux pour continuer leur voyage. Le chef de poste venait enfin de se laisser fléchir, leur traîneau était attelé et elles allaient partir, lorsque Constantin présenta notre podarojnaia de la couronne: «Voilà ma dernière troïka, dit le maître du relai; je vais être obligé, bien malgré moi, de vous faire attendre. -- Faites dételer le traîneau de ces femmes», dit Constantin, sans s’inquiéter du coup qu’il portait aux pauvres voyageuses.

Je ne compris qu’à la fin ce dont il s’agissait, mais je doute que ma galanterie eût été la plus forte après avoir examiné ces deux personnes, que j’étais libre de laisser partir ou d’obliger à rester. Si la nuit tous les chats sont gris, toutes les femmes emmaillottées, pour un voyage en Sibérie, sont uniformément laides.

De plus, rien ne donne l’apparence de la malpropreté comme un froid intense et prolongé.

Je ne sais ce que Don Quichotte aurait fait devant _ces deux Dulcinées_: l’impossibilité où je me trouvais de les suivre, fit que je préférai les précéder.

Le lecteur verra par la suite ce qu’il advint de cette rencontre. J’eus la lâcheté d’approuver, au moins par mon silence, la décision de Constantin, et nous continuâmes notre voyage sans autre incident jusqu’à Perm, où nous arrivâmes le 26 décembre, au lever du jour.