CHAPITRE XI
DU BIEN-ÊTRE ET DE L’INSTRUCTION CHEZ LES CAMPAGNARDS ET CHEZ LES CITADINS.
De l’inutilité des forêts sibériennes. -- Voyage à Irkoutsk. -- Une bande de loups. -- Propriété des villages. -- Congélation de l’Angara. -- Le gouvernement d’Irkoutsk. -- Le lycée. -- La prison. -- Les casernes de pompiers.
Nous commençâmes par descendre sur la rivière de l’Iénisséï. Là, quelques flâneurs s’amusaient à pêcher à la ligne. Leur procédé est assez ingénieux: ils font un trou dans l’épaisseur de la glace; ils plongent un bout de leur ligne dans cette ouverture, et ils attachent l’autre bout à un petit appareil glissant muni de deux patins, comme un traîneau. Le poisson, en mordant à l’hameçon, fait courir ce petit appareil, et avertit ainsi de sa présence... Le reste a lieu comme partout: c’est tout aussi simple et tout aussi bête.
Peu de temps après notre départ, Krasnoiarsk disparut à nos yeux, et nous nous retrouvâmes de nouveau dans la plus complète solitude. Le lit de l’Iénisseï était vraiment beau à voir. Il occupait toute la vallée, qui, malgré sa largeur, paraissait étroite à cause de l’escarpement des rives et de la hauteur des montagnes. A côté de ce grandiose, je riais de voir s’agiter la petite clochette de notre traîneau, qui probablement ne se faisait même pas entendre de la rive, et qui se démenait outre mesure pour annoncer aux glaçons le passage de deux humains. Ces deux atomes voyagèrent ainsi jusqu’à une échancrure subite de la montagne, par laquelle ils gagnèrent la terre et se dirigèrent vers l’Est.
Pendant deux jours encore, l’aspect du pays fut de nouveau sans charmes.
Que de fatigues inutiles, dira-t-on peut-être; que de kilomètres parcourus sans profit pour le voyageur!
Pour parler de la sorte, il faudrait n’avoir jamais quitté son pays, car même dans ces phases de désillusion, un voyage est instructif encore. Si l’on va par exemple en Italie pour y trouver la bonhomie, en Allemagne pour y étudier l’élégance, en Espagne pour y jouir de la tranquillité, on y trouvera autant de désappointements. On n’en aura pas moins étudié les agitations de la pauvre Espagne, la tournure grotesque des Allemandes et le caractère.... (soyons flatteur) profondément politique des Italiens.
En traversant ces forêts de pins qui s’étendent entre Krasnoiarsk et Irkoutsk, et dont tous les arbres sont d’une grosseur et d’une hauteur prodigieuses, je m’imaginais qu’elles fournissaient au gouvernement russe, leur unique propriétaire, des sommes considérables. Bien au contraire. Le gouvernement permet aux paysans de couper dans ces forêts ce dont ils ont besoin pour eux-mêmes, mais il défend l’exploitation et surtout l’exportation de ces bois, même à son profit. Pourquoi? -- Ceci est encore un mystère. Les Mongols se servent comme combustible des excréments séchés de leurs chameaux. Les Chinois et les Japonais ont à peine de quoi se chauffer. Le gouvernement trouverait donc dans ces forêts une source abondante de richesses; ainsi que dans ses mines de charbon de l’île de Tarakaï. Pour la négliger, il a sans doute des raisons sérieuses; je m’incline respectueusement, mais sans comprendre.
Un soir, par un superbe clair de lune, nous aperçûmes à deux cents mètres en avant de notre traîneau une bande de loups énormes. Les loups! s’écria l’iemschik. Les loups! répétai-je en préparant mon revolver et en armant mon fusil dont je ne me séparais plus depuis l’aventure de Omsk. Je m’attendais à une lutte sérieuse. Comme j’étais le mieux armé, je me mis à genoux à côté de l’iemschik, pourvu d’un fusil, d’un revolver et d’un énorme couteau. Le cocher et Constantin me regardaient avec de grands yeux bêtes et semblaient ne pas comprendre le motif de cette action. Cela prouvait leur expérience. En effet, les loups nous ayant entendus, devinrent tout à coup immobiles, se tournèrent de notre côté, puis, voyant que nous nous rapprochions toujours, commencèrent à trotter sur la route et dans le même sens que nous, comme une meute de chiens fatigués d’un long trajet.
O brillante imagination des poëtes et des artistes, soyez à jamais bénie de m’avoir donné une émotion! Je m’attendais à voir se réaliser les descriptions pompeuses de tant d’auteurs habiles; à éprouver les impressions que j’avais imaginées bien des fois devant les dessins fantastiques du _Magasin pittoresque_, de l’_Habitation au désert_ et de plusieurs autres ouvrages, et voilà qu’au lieu de cela, j’avais à considérer prosaïquement les trains de derrière de quinze loups énormes, fuyant à mon approche, et sans se hâter, convaincus certainement de la réciprocité de mes sentiments pacifiques. L’épaisseur de la neige dans la forêt gênait leur course: pauvres bêtes! et ils restaient de préférence sur le chemin battu par leurs amis les hommes. Charmant tableau de famille! Nous voyageâmes ainsi pendant trois ou quatre kilomètres à la suite les uns des autres, quand l’approche d’un village décida ces animaux à s’enfoncer dans la forêt. Franchement cela m’étonna; la discrétion plutôt que la peur fut certainement, dans cette circonstance, le vrai mobile de leur conduite. On n’avait jamais pensé jusqu’à présent à placer le paradis terrestre aux environs d’Irkoutsk: science nouvelle, voici des horizons!
Les villages ou plutôt leurs propriétés sont environnés d’une enceinte: l’empereur accorde à chacun une portion de terrain fréquemment distribuée en parties égales entre tous les habitants mâles du village. Dans la forêt, en dehors de la limite tracée, les habitants ont le droit de faire paître leurs troupeaux, mais ils ne peuvent pas défricher. Cette libéralité est sans inconvénients à cause de l’immensité du territoire relativement au petit nombre de ses habitants. Que sont en effet ces petites portions de terrain accordées par l’empereur en comparaison de la surface non utilisée de l’empire?
Le baron de Haxtaüsen prétend que cette organisation n’a pas été le produit d’une concession gracieuse à un moment donné, mais qu’elle a été le développement naturel de la vie du peuple russe: «Le peuple russe, dit-il, était originairement nomade. Or, chez les nomades, il n’y a point de propriétés déterminées. L’exploitation du terrain est livrée à tout le monde en commun. Peu à peu, en Russie, ces hordes nomades s’établirent à demeure fixe, et c’est alors que l’exploitation du territoire devint constante au lieu de temporaire qu’elle avait été auparavant. L’agriculture se perfectionna à côté de l’élève des bestiaux, occupation ordinaire du nomade. Mais le vieil élément de la vie nomade avait jeté des racines trop profondes dans l’existence, dans le caractère du peuple; il lui était impossible de s’en défaire. Le pâturage se faisait en commun, la culture des terres se fit aussi en commun; tous les membres de la tribu ou de la commune labouraient ensemble et la moisson était partagée ensuite en parties égales pour tout le monde. En Servie, en Bosnie, en Slavonie, on trouve encore des villages qui existent d’après ces principes. En Russie, on perfectionna cette organisation, sans toutefois en attaquer le principe. On partagea et distribua le terrain en parties égales entre tous les membres de la commune, mais cependant toujours temporairement et pour plusieurs années seulement.»
Le même auteur fait ressortir tous les avantages d’une pareille organisation: «Elle développe dans le peuple le désir de rester à la campagne; elle fortifie les sentiments d’homogénéité, de communauté, de fraternité, de justice, de l’amour du pays et du clocher. Elle raffermit la vie de famille, car dans les villages russes, en sens inverse de ce que l’on voit dans le reste de l’Europe, le grand nombre d’enfants amène la richesse.»
J’ai dit tout à l’heure que les paysans sibériens ont le droit de couper dans la forêt ce dont ils ont besoin pour leur usage. Comme ils se chauffent gratuitement, ils maintiennent chez eux une température extrêmement élevée. Dans les maisons élégantes, qui sont bâties en pierre, on ne voit à l’intérieur ni poêle ni foyer: c’est dans l’épaisseur des murs que se trouvent les appareils de chauffage. La chaleur se transmet par le contact et uniformément depuis le plancher jusqu’au plafond. Ce procédé n’a pas le même inconvénient que nos calorifères et ne porte pas à la tête en remplissant les appartements d’une vapeur plus ou moins carbonique. Chez les paysans, les murs en bois ne permettent pas d’agir de même. On établit au milieu de la maison une construction carrée en pierre ou en terre chauffée au centre et transmettant aussi sa chaleur par contact.
Les femmes sortent très-peu; aussi, dans leurs maisons, n’ont-elles pas d’autre vêtement qu’un grand peignoir en toile à la manière des indigènes de la basse Égypte. Cette quasi-nudité fait un étrange contraste avec la neige que l’on voit au dehors. Quand on ouvre la porte il se produit, à cause de la différence de température entre l’intérieur et l’extérieur, une vapeur épaisse qui enveloppe complétement pendant quelques secondes le visiteur, et empêche de le reconnaître. Il apparaît, comme dans les contes des _Mille et une nuits_, au milieu du nuage qui semble l’avoir apporté, et qui se dissipe après avoir accompli sa mission. A l’un des relais où je m’arrêtai entre Krasnoiarsk et Irkoutsk, la chaleur était telle dans la chambre de poste, que, malgré la saison, un papillon, des mouches et des moustiques y voltigeaient en pleine vigueur.
J’appris que, dans cette portion de la Sibérie, les moustiques règnent en maîtres. Constantin me raconta que pendant l’été il faut se cacher la tête dans un sac et que, malgré cette précaution, on est souvent victime de ces affreux insectes. Madame de Bourboulon, qui a passé là au mois de juillet, fait mention de ces petits animaux. Elle raconte que des voyageurs et même des chevaux ont péri des suites de leurs piqûres.
Après avoir voyagé pendant huit jours et pendant huit nuits sans nous arrêter, nous pénétrâmes enfin dans la vallée de l’Angara. Cette rivière sort du lac Baïkal, arrose Irkoutsk et va ensuite se perdre dans l’Iénisseï. Comme la différence de niveau entre Irkoutsk et le lac Baïkal est considérable, bien que la distance ne soit que de quinze lieues, le courant de l’Angara est extrêmement rapide. Le froid par conséquent ne parvient à l’arrêter que fort tard et après de longs efforts. Nulle part ailleurs en Sibérie, cette lutte dont j’ai parlé déjà entre un cours d’eau et les rigueurs de l’hiver ne produit de pareils effets. Pour se rendre maître de son adversaire, le froid l’attaque tout d’abord par dessous. C’est dans le fond de l’Angara et attenant à la rive, que l’on voit apparaître les premières solidifications. En même temps qu’elles augmentent, des glaçons se font charrier à la surface. Ces deux attaques simultanées combinent leurs effets et tendent à se rejoindre. La rivière, menacée dans son cours, lutte avec acharnement. Resserrée et rétrécie, elle précipite fiévreusement sa course. Si elle pouvait ainsi détacher et entraîner les glaçons inférieurs, elle serait peut-être victorieuse. Mais ceux-ci ne cèdent point et grossissent au contraire, rétrécissant à chaque heure le courant. Alors l’Angara a recours à une dernière ressource: elle change son cours ordinaire, elle bondit en dehors de son lit, inonde toute la vallée, et, semblable à une victime affolée, se porte jusqu’à des distances énormes, comme pour chercher à fuir son implacable ennemi. C’est alors que la victoire est assurée. Les eaux qui ont débordé, gèlent à l’instant à cause du peu d’épaisseur, et celles qui sont demeurées dans le lit du fleuve, diminuées d’autant, cèdent bientôt à leur tour après une lutte qui a duré généralement huit à dix jours.
Les montagnes de glace atteignent sur cette rivière de hautes proportions. Elles s’élèvent contournées, contorsionnées, soutenant des blocs énormes: véritables prodiges d’équilibre. Toute la largeur de la vallée semble être, à cause de l’inondation, le lit tourmenté d’un fleuve immense. Quand ce spectacle m’apparut, le soleil, tantôt se montrant derrière le glaçon le plus élevé d’une montagne, donnait à celle-ci l’apparence d’un splendide phare naturel, tantôt se réfractant à travers des glaçons accumulés, reproduisait les nuances de l’arc-en-ciel; et comme si la nature avait voulu, ce jour-là, se parer de tous ses joyaux, de petits cristaux de vapeur d’eau scintillaient dans l’atmosphère et, se groupant en masses brillantes, figuraient aux côtés du soleil deux colonnes lumineuses se perdant dans les hauteurs du ciel. Il me survint une réminiscence de ce palais du soleil chanté par Ovide et soutenu, dit-il, par des colonnes éclatantes; le poëte, lorsqu’il décrivait ces merveilles, avait-il déjà connu les amertumes de l’exil aux pays hyperboréens; avait-il comme moi contemplé cet étrange phénomène sous les mêmes latitudes? Mon arrivée à Irkoutsk fut accompagnée de ces grandes féeries de lumière plus belles assurément que celles de l’équateur.
Cette ville est bâtie au confluent de trois rivières: l’Angara, l’Irkout et la Küda. Au lieu d’être perchée sur une hauteur, comme presque toutes ses sœurs, elle est au contraire placée au centre d’un cirque de montagnes, qui n’est interrompu que dans le sens de la vallée de l’Angara. Irkoutsk est habitée par des représentants d’une quantité de races différentes, qui y conservent non-seulement leur type, mais aussi leur costume et leurs habitudes; l’aspect des rues est donc extrêmement pittoresque. On croise à chaque instant des Bouriattes, des Toungouses, des Samoyèdes; on y voit aussi des Chinois, des Mongols, des Mantchous et même des Kirghiz, qui ont obtenu du gouverneur de Omsk de quitter leur district. Mais je veux d’abord présenter à mes lecteurs la société russe d’Irkoutsk et les déportés polonais.
La société russe peut s’y partager en trois catégories: les fonctionnaires, les chercheurs d’or et le clergé.
A la tête des premiers se trouve le général-gouverneur. Il représente directement l’empereur dans toute la Sibérie orientale; il a du reste tous les pouvoirs, et ses actes ne sont contrôlés que par le tzar lui-même. Cette appellation de général-gouverneur pourrait faire supposer que cette suprême dignité doit toujours être donnée à un militaire. Il n’en est rien. En Russie, dans chaque département du fonctionnarisme, des grades, que j’appellerai civils, correspondent aux grades de l’armée et avec les mêmes désignations. Dans le corps des ingénieurs, par exemple, on peut être capitaine, colonel, général. Donc cette appellation de général-gouverneur indique simplement que le titulaire occupe dans sa hiérarchie le grade correspondant au titre de général. Lors de mon passage, ces hautes fonctions étaient occupées par M. Silegnikof. Je lui présentai mes recommandations de Pétersbourg. Il me reçut avec toute la largesse habituelle des fonctionnaires russes et la courtoisie des grands seigneurs de ce pays. Il désigna un des jeunes gens attachés à sa mission pour m’accompagner partout où je voudrais, et me faire ouvrir toutes les portes.
Immédiatement après le général-gouverneur vient dans la hiérarchie le gouverneur militaire. Il a le commandement suprême des troupes; c’est en quelque sorte le ministre de la guerre de la Sibérie orientale. M. Solachnikof, qui était honoré de ce commandement, était avant tout un homme d’esprit. Connaissant à fond Paris, la société parisienne, tous les agréments sérieux et légers de notre capitale, il en parlait volontiers et avec un entrain tout français. Il m’a semblé plusieurs fois qu’il eût volontiers quitté son palais d’Irkoutsk, pour un entre-sol du boulevard Haussmann. O flâneurs parisiens, qui souvent bâillez en trouvant le temps long et la vie ennuyeuse, vous ne connaissez pas assez votre bonheur, vous ne savez pas par qui vous êtes enviés!
Le premier établissement que je visitai à Irkoutsk fut le lycée. Une seule chose y est à signaler, surtout dans ces temps où la question de l’enseignement gratuit est à l’ordre du jour. Il n’y a pas de carrières en Russie qui puissent être appelées des carrières libérales. Non-seulement les militaires, les marins, les ingénieurs sont comme chez nous des fonctionnaires, mais aussi les avocats et les médecins. Le gouvernement leur donne des appointements selon leur grade, comme à tous ses autres serviteurs. Les gens riches ont, il est vrai, l’habitude de payer les soins qu’ils en ont reçus; mais un malade pauvre peut appeler à son chevet tel médecin qu’il lui plaît sans lui devoir en réalité aucune rétribution. Or, le gouvernement, contrairement à l’opinion générale, est désireux de répandre l’instruction. Cependant, craignant les inconvénients de l’éducation absolument gratuite, il contracte avec ses jeunes sujets qui désirent s’instruire une sorte de marché d’après lequel il donne d’abord à l’étudiant l’enseignement, et celui-ci doit ensuite à l’État dans la carrière qu’il a embrassée cinq années de service gratuit. Si le jeune homme ne parvient pas à passer ses examens, il est alors forcé d’entrer dans l’armée pour acquitter sa dette de cinq ans. Voilà, ce me semble, une organisation fort ingénieuse, et qui permet à tous d’embrasser toutes les carrières. Comment une pareille institution n’a-t-elle pas encore été réclamée par nos réformateurs. O France qu’on prétend républicaine, que de progrès à faire encore pour devenir seulement libérale!
Je visitai la prison; en y allant, mon cœur se serrait. Être non-seulement à Irkoutsk, mais en prison à Irkoutsk, cela me faisait frémir. Quand j’eus contemplé ces physionomies d’assassins et de voleurs, ces visages qui n’ont plus rien d’humain, où, à la place de l’intelligence et de la sensibilité, on ne lit plus que rage et désir de sang, ma commisération se fondit bientôt. Je déplorai seulement là plus qu’ailleurs cette mauvaise habitude sibérienne de ne jamais ouvrir aucune fenêtre; certaines chambres de cette prison étaient habitées par soixante-dix ou quatre-vingts détenus sans être jamais aérées.
Mon conducteur me fit voir avant de quitter ce triste établissement la chambre des prisonniers politiques. Il s’y trouvait une quinzaine d’hommes environ, presque tous fort jeunes, jetés là sans jugement et peut-être pour longtemps. Laissons tomber un voile sur de pareilles infortunes. Loin de moi la pensée d’une diatribe contre le tzar: en raison de l’énorme responsabilité qui lui incombe, il faut qu’il sache prendre parfois des décisions cruelles, pour assurer la tranquillité et le bonheur de tout un peuple; mais cependant, je frémis en songeant aux victimes de ces sévérités souveraines, à ces jeunes illuminés semblables à ceux que de coupables meneurs illuminent chez nous et qui s’imaginent, est-ce bien leur faute? que la vraie liberté se trouve ailleurs que dans le respect des lois. Hélas! hélas! si la justice définitive était de ce monde, je sais bien quelle nation enverrait le plus de représentants à la prison d’Irkoutsk.
Les femmes de ces prisonniers peuvent suivre leur mari en Sibérie; elles sont même nourries aux frais de l’État, mais elles sont soumises à un règlement sévère, d’après lequel elles doivent renoncer d’abord à tous les droits qu’elles tiennent de leur naissance, et à tous les priviléges qui appartiennent à leur classe sociale. En second lieu, elles ne peuvent ni recevoir ni envoyer lettres ou argent que par les mains des autorités. Elles ne voient en outre leur mari que dans les temps et dans les lieux fixés. Si leur mari est exilé à perpétuité, elles ne peuvent plus sous aucun prétexte retourner en Europe. L’administration locale est en droit d’exiger d’elles les services les plus humbles, tels que le lavage des planchers.
En sortant de là, je suis entré dans une caserne de pompiers. Ce corps qui, dans tous les pays, est, après celui de la gendarmerie, le plus honnête et le plus constamment utile, sert plus encore en Sibérie, où toutes les villes sont construites en bois. Un observatoire domine chacune des quatre casernes de pompiers qui se trouvent à Irkoutsk, et un factionnaire y veille constamment pour signaler immédiatement le commencement d’un incendie. Mon guide pria le commandant de me donner le spectacle du branle-bas le plus important. Celui-ci agita aussitôt une clochette, et fit hisser certaines couleurs au sommet de l’observatoire. En deux minutes, ni plus ni moins, seize chevaux étaient attelés à une pompe et à ses accessoires, et venaient se ranger dans la cour de la caserne où je me trouvais. Cinq minutes après, les trois pompes des autres casernes arrivaient dans la même cour. La rapidité avec laquelle la flamme se répandrait dans ces constructions en bois exige qu’une parfaite organisation facilite une prompte lutte contre les incendies; ce but est largement atteint puisqu’on peut atteler soixante-quatre chevaux, et concentrer au même lieu en cinq minutes quatre équipes complètes.