CHAPITRE XVII
PREMIÈRE ÉTAPE EN MONGOLIE.
Les Mongols. -- Leurs tentes; leur vie; leur manière de ne pas se perdre dans le désert. -- La caravane. -- Un sacrilége. -- Le consul russe à Ourga. -- Le Koutoucta.
Le froid devint assez piquant à cette heure de la journée: le thermomètre marqua plusieurs degrés au-dessous de zéro. Aussi préférâmes-nous faire halte auprès d’un campement mongol, afin de nous réchauffer au foyer de cette famille. D’ailleurs, M. Marine, en véritable Russe, tenait à prendre le thé, et tous nos ustensiles pour dresser le fourneau étaient loin de nous, avec la caravane. Les tentes près desquelles notre iemschik arrêta sa troïka étaient pittoresquement placées sur le penchant d’un coteau, à la lisière d’un petit bois de sapins, derniers arbres qu’il me fut donné de contempler de longtemps. La nuit était claire et limpide. La lune faisait scintiller les plaques de neige qui avaient résisté au dégel des journées précédentes. Nous nous hâtâmes, M. Marine et moi, de descendre de la tarantass; nous sautâmes par-dessus la barrière de l’enclos mongol, et nous pénétrâmes sans crier gare dans la tente qui nous parut la plus vaste.
Ces tentes sont solidement construites en treillages de bois recouverts de plusieurs épaisseurs de peaux de mouton. Elles ont environ trois mètres de diamètre. Une ouverture étroite et basse, devant laquelle est suspendue aussi une peau de mouton, en forme l’unique entrée. En face de cette porte se trouve toujours une petite statuette ou un dessin représentant le dieu protecteur de la famille. Devant cette idole sont placés sept ou huit petits vases contenant du pain, du sel, des petits fragments de bois, des excréments de chameaux, du thé, tout ce dont ces pauvres gens ont besoin pour leur malheureuse existence: sublime prière en vérité, qu’il est curieux de trouver chez ces peuplades sauvages, dont le culte n’engendre que l’oisiveté, l’abrutissement et la misère.
La tente était habitée par deux hommes et une femme couchés autour du feu placé au milieu et qui seul éclairait ce taudis.
Nous nous aperçûmes bientôt que cette position était la seule supportable, l’abondance de la fumée rendant la respiration impossible à quatre-vingts centimètres au-dessus du sol. C’est pour cette raison que les Mongols paraissent presque nègres, ayant le visage recouvert d’une couche de suie dont ils ne cherchent jamais à se débarrasser. La femme, comme presque toutes les Mongoles de son sexe, était couverte de bijoux. Une demi-couronne en argent ornait son front; deux grandes épingles retenaient ses cheveux derrière les oreilles, à la manière des momies égyptiennes, et deux énormes broches, aussi en argent, ramenaient l’extrémité de ses cheveux sur la poitrine; le tout orné de pierres de différentes couleurs.
Ces trois êtres humains couchés à terre, immobiles autour d’un foyer d’excréments de chameaux dont la lueur faisait briller leurs joyaux et leurs yeux noirs, formaient un tableau d’un aspect diabolique. Une ouverture était pratiquée à la partie supérieure de la tente, et par cette ouverture on pouvait apercevoir la teinte douce et blanchâtre des astres de la nuit. Combien mon existence s’était transformée en quelques heures! Quand je n’aurai pas devant moi l’immensité du désert, voilà les seuls intérieurs dans lesquels je pourrai désormais pénétrer.
Notre cocher ne tarda pas à nous suivre, lui aussi, dans la tente. Comme il était Bouriatte, il lia conversation avec nos hôtes, qui parurent satisfaits de nous recevoir. Je tâchai de me faire comprendre de M. Marine, je n’ose pas dire en parlant russe.
La quasi-facilité avec laquelle j’y parvins me donna une haute idée de son intelligence. Les Mongols s’aperçurent bientôt que les signes tenaient une grande place dans notre conversation, et je fus, pour eux comme pour les Chinois de Maïmatchin, l’objet d’une grande curiosité. Seulement, je me gardai bien de me laisser toucher par qui que ce fût de cette race sale, puante, couverte de vermine et d’ulcères. Je suis sûr qu’il n’existe pas au monde une population plus dégoûtante que la population mongole. L’eau est dans ce pays trop précieuse pour qu’on l’emploie à un autre usage qu’à la boisson. Aussi, ces pauvres gens sont-ils couverts de plaies qui vont toujours augmentant. Quelquefois même, leurs membres se détachent et ils périssent, inspirant l’horreur à tous ceux qui les approchent, au milieu de souffrances inouïes.
[Illustration: Une rue à Ourga.]
Quand nous fûmes rassasiés, M. Marine et moi, nous nous hâtâmes de sortir de la tente et nous nous étendîmes dans notre tarantass pour nous y endormir.
Quand les chevaux furent suffisamment reposés, nous nous remîmes en route; il était environ trois heures du matin.
Pendant ce voyage, nous nous vîmes plusieurs fois entourés subitement par des cavaliers mongols aux vestes jaunes et aux culottes rouges, qui, ayant aperçu un attelage russe, étaient accourus de toute la vitesse de leurs chevaux pour jouir de la vue de deux étrangers. De longues perches, assez lourdes, étaient attachées à leurs montures, et traînaient derrière eux, marquant dans le sable la trace de leur passage.
Ce sillon précieux, jouant le rôle des cailloux blancs du petit Poucet, les empêche de se perdre et les ramène infailliblement chez eux après plusieurs jours de course effrénée dans le désert et de vagabondage. Armés de pied en cap, tantôt d’un arc avec quantité de flèches, tantôt d’un fusil garni d’une fourche en fer en guise de baïonnette, et toujours d’un énorme couteau, ces indigènes à l’air sauvage étaient loin d’être rassurants.
Après nous avoir escortés pendant quelques minutes et s’être enquis auprès de notre cocher de tous les renseignements désirables, ils s’éloignaient ventre à terre, tantôt debout sur leurs étriers, tantôt courbés sur leurs montures, semblant ne faire qu’un avec leur coursier rapide.
Les Mongols chez lesquels nous fîmes halte le lendemain ressemblaient trop à ceux de la veille pour que je les décrive ici. Seulement, il me fut impossible de séjourner sous leurs tentes dès que je me fus rendu compte du genre de repas auquel les malheureux se livraient. Un chameau mort gisait à terre, à quelques pas de leur habitation. Depuis combien de mois cet animal était-il là?...
Le froid avait sans doute aidé à sa conservation, mais non pas d’une manière suffisante pour l’empêcher de répandre dans l’air une odeur épouvantable.
Les pauvres Mongols en déchiquetaient chaque jour une petite partie, espérant utiliser cette charogne longtemps encore pour leur subsistance. Quand je pénétrai sous leur toit noirci par une fumée abondante (car le bois ne se mêlait plus dans leur foyer, comme dans celui de la veille, à l’excrément séché des chameaux), ils avalaient avec avidité cette viande repoussante, bouillie dans une eau fétide, sans le moindre assaisonnement, sans sel et sans pain!
Nous nous gardâmes bien, M. Marine et moi, de préparer du thé dans cette marmite. Nous déjeunâmes de saucisson de mouton que j’avais eu soin d’emporter avec moi. J’allai ensuite faire ma toilette avec de la neige, bonheur insigne dont je fus privé peu de jours après, et j’attendis, en m’étendant à terre, que notre troïka eût repris des forces suffisantes pour continuer la route.
Pendant ma rêverie, je vis un des Mongols sortir de la tente, monter sur un chameau, et disparaître au détour de la vallée en fredonnant une chanson. Après cela, philosophes, cherchez d’où vient la joie! Quant à moi, je préférerais être tout, et sans aucune restriction tout, homme ou bête, que d’être ce Mongol, qui cependant chantait!...
Notre grande distraction du lendemain fut de scruter l’horizon pour tâcher d’apercevoir notre caravane. Pour aller de Kiachta à Ourga, il n’y a pas de route marquée. On suit simplement la direction du sud, mais les obstacles divers que l’on rencontre d’ordinaire peuvent faire dévier de plusieurs kilomètres.
Nous examinions avec attention, à l’aide de nos lorgnettes, les campements de Mongols, les troupeaux de chameaux, toutes les ombres portées. Nous fîmes plusieurs fois de longs détours pour nous rapprocher de chimères éloignées, dont l’aspect nous avait semblé pareil à celui d’une suite de voitures et de chameaux. Que de fois notre attente fut déçue!
Enfin, deux pavillons flottant au vent, en tête d’une caravane clairement et distinctement visible, ne nous laissèrent plus aucun doute.
L’un de ces pavillons portait les aigles russes, l’autre contenait une prière, et avait été placé là par le guide mongol pour protéger notre voyage. Je revis avec plaisir le pauvre Pablo, qui déjà avait maigri de plusieurs livres. Il me fit un grand éloge de mes autres compagnons de route, avec lesquels il avait déjà fait ample connaissance. Je leur serrai la main. Je les assurai que ma présence ne leur causerait, par ma faute, aucun désagrément; je caressai le bœuf qui traînait ma voiture vide, et je continuai ma route.
Quelques heures après, à la tombée de la nuit, nous vîmes se dresser devant nous une silhouette étrange. En nous approchant, nous reconnûmes une idole en plein air, représentant probablement le dieu des voyageurs. Elle était en pain compressé et recouvert d’une sorte de bitume. Elle était placée sur un cheval de même matière, et tenait en main une lance à la manière du don Quichotte espagnol. Sa figure était horrible à voir, et sa tête était surmontée d’une véritable chevelure. Des dons en grand nombre étaient répandus à terre autour de l’idole. Cinq ou six personnages, aussi en pain, se tenaient devant elle dans l’attitude de la prière.
Nous sondâmes l’horizon, M. Marine et moi, et, malgré les supplications de notre cocher craintif, nous fîmes un ample butin.
Nous saisîmes d’abord plusieurs offrandes, nous nous emparâmes de quelques adorateurs; enfin, ne connaissant plus d’obstacle, j’arrachai la tête du dieu lui-même, et je la mis dans mon sac. Nous nous éloignâmes grand train de cet autel mutilé. Je ne tardai pas, du reste, à regretter mon sacrilége: la tête du dieu se désagrégea aux secousses de la voiture, et devint méconnaissable. Le lendemain matin, nous fûmes réveillés par la folle allure que prirent soudain nos chevaux. Le cocher s’était endormi et avait laissé tomber les guides à terre. Les bêtes, effrayées, avaient pris le galop et, ne se sentant pas retenues, couraient droit devant elles, sans considération des fossés, des monticules, des obstacles de tout genre qui pouvaient se présenter. Les appels les plus convaincants, les trémolos les plus expressifs n’eurent sur elles aucune influence: nous filions toujours avec la même rapidité.
Notre cocher alors, en vrai sujet de l’empereur de Russie qu’il était, ne craignit pas d’exposer sa vie, du moment qu’il s’agissait de conserver celle de deux autres sujets du même empereur. Tandis que nous le soutenions par les pieds entre la voiture et la troïka, il réussit à ramasser les guides, qui déjà étaient embarrassées dans les jambes d’un des chevaux. Une ruade, le moindre incident pendant cette délicate opération, eût pu fracasser la tête de ce brave homme, dont la seule faute, en somme, avait été d’être harassé de fatigue, et que nous ne manquâmes pas de récompenser largement à notre arrivée à Ourga.
Malheureusement, nous nous étions écartés de la bonne direction.
Depuis combien de temps étions-nous à la merci de notre attelage? nul de nous ne pouvait le savoir. Après avoir erré un peu au hasard, ne se guidant que par la direction du soleil, notre Bouriatte désespéra de retrouver le bon chemin. Nous adoptâmes alors le parti qui nous restait à prendre: gravir une haute montagne et sonder l’horizon. Comme nous ignorions complétement, M. Marine et moi, la configuration du pays, ce fut notre cocher qui se chargea de l’ascension. Cette série d’incidents nous fit perdre un jour entier. Il redescendit heureusement, certain de la route à suivre, et nous repartîmes dans les mêmes dispositions que le pigeon de la fable: croyant pour le coup que nos malheurs finiraient par cette aventure.
Mais un fripon de cours d’eau vint encore apporter un obstacle à la continuation de notre voyage. Nous supposions son manteau de glace trop mince pour nous porter, et d’autre part cette couche, quelle qu’elle fût, ne permettait pas de sonder. Après les péripéties de mon passage du lac Baïkal, j’affirme que je me serais confié à cette glace sans la moindre émotion; mais voyant les grandes hésitations de M. Marine et du cocher, je finis par partager leurs craintes.
Nous descendîmes de la tarantass, mon compagnon et moi, et nous passâmes d’abord à pied; puis l’iemschik nous suivit en lançant ses chevaux à fond de train. La résistance de la glace fut tout juste suffisante, et le lendemain peut-être nous n’eussions pu passer, car sous le poids de la voiture la glace se fendit dans toute son épaisseur, et l’eau derrière elle bondit à la surface, comme un vaincu qui reprend ses droits.
Nous avions encore une montagne à franchir avant d’arriver à Ourga. Nos chevaux fatigués la gravirent avec peine. Pour faciliter leur marche, nous descendîmes de la tarantass et nous suivîmes l’attelage à pied. Le site était pittoresque. A mesure que nous montions, les vallées qui nous entouraient paraissaient plus sombres et plus étroites; les cimes des hautes montagnes qui nous dominaient resplendissaient aux ardeurs d’un beau soleil levant. Mon esprit se reporta à mes anciennes excursions dans les Alpes et dans les Pyrénées. Oubliant volontiers pendant quelques heures mon éloignement, les dangers d’un voyage aussi considérable, je cherchais autour de moi la cime neigeuse du Mont Blanc ou de la Maladetta. Deux ou trois tentes de Mongols que j’aperçus au sommet du col que nous avions à traverser me rappelèrent subitement à ma véritable situation. Nous reprîmes la voiture. La descente de la montagne à travers les fondrières, en l’absence de tout chemin frayé, ne s’accomplit pas sans émotions. La vallée dans laquelle nous pénétrâmes était jonchée de grosses pierres. Nous ne pouvions y avancer qu’au pas; encore éprouvions-nous des secousses effroyables. Cette locomotion fatigante dura cinq à six heures. M. Marine en était exténué. Son visage avait pris une telle expression de souffrance que j’en fus effrayé. Nous aperçûmes vers une heure de l’après-midi une grande lamaserie, élégamment piquée sur le flanc d’une montagne, et une heure après environ, nous arrivâmes à Ourga, la capitale mongole.
Le consul russe pour qui j’avais une lettre de recommandation n’habite pas dans la ville; le lecteur saura bientôt pourquoi. Son gouvernement lui a fait construire à trois kilomètres environ une grande maison à la sibérienne. Il vit là depuis vingt ans avec sa femme, protégé par deux compagnies de gendarmes russes, logeant les rares voyageurs qui peuvent se présenter, et n’ayant en dehors de cela pour toute distraction que le voisinage de la ville, où je prie le lecteur de vouloir bien pénétrer avec moi.
Les rues sont bordées de deux rangées de troncs d’arbre, plantés verticalement et fortement liés ensemble. Des portes, aussi en troncs d’arbres, sont ménagées dans ce double alignement, et donnent accès dans des cours où se dressent des tentes absolument semblables à celles que j’ai décrites précédemment. Le Mongol est essentiellement nomade, et même en ville ne se plairait pas dans une autre habitation. Le gouverneur mongol, le grand lama, les plus hauts dignitaires habitent aussi à Ourga sous la tente. La lamaserie, le palais du Koutoukta et la prison dominent seuls cette ville bizarre; mais comme ces trois constructions stables sont faites aussi de bûches superposées, elles rompent peu l’aspect monotone.
La lamaserie renferme d’assez grandes richesses. Le dieu principal, placé au milieu, est fondu en cuivre et a soixante pieds de haut. Autour de lui sont placés beaucoup d’autres personnages en cuivre. De petites niches sont ménagées dans les murs, et renferment chacune un petit dieu aussi en cuivre. J’en ai compté douze cents. Des drapeaux et des banderoles en étoffes de prix et brochées d’or tapissent cette église, et empêchent d’en embrasser d’un coup d’œil l’effet général. A la droite du dieu principal se trouve l’estrade où prend place le Koutoukta pendant les cérémonies.
[Illustration: Le Grand Lama de Mongolie.]
Ce Koutoukta est le dieu préféré des Mongols. C’est un enfant que le grand lama d’Ourga va chercher en pompe au Thibet, où il est désigné sans doute par les lamas du pays. L’enfant vit retiré dans le fond de cette maison, que l’on décore ici du nom pompeux de palais. Par une fatalité bizarre, mais toujours renouvelée, ce dieu vivant ne dépasse jamais l’âge de dix-huit à vingt ans. La cause de ce destin impitoyable pourrait se trouver, je pense, dans les appréhensions du gouvernement de Pékin, jaloux de l’influence nuisible à ses intérêts que le Koutoukta pourrait exercer, à partir de cet âge, sur la population mongole. Quant à la prison, elle est formée de deux enceintes hautes de quatre mètres environ, aussi en troncs d’arbres.