CHAPITRE XVI
KIACHTA. -- MAIMATCHIN.
La Tarantass. -- Les marchands de thé. -- Leur concurrence. -- Le Sienzy. -- Aspect de Maïmatchin. -- Un dîner chez le gouverneur chinois. -- Préparatifs pour la traversée du désert de Gobi.
Quelques heures après notre départ de Verchni-Oudinsk, le traîneau ne trouvait plus une couche de neige suffisante pour son poids, et ses patins, rencontrant de temps en temps la terre, avaient subitement à vaincre un frottement beaucoup plus dur. Cet état de choses occasionnait des soubresauts tels, que nous dûmes au relai suivant abandonner notre traîneau et prendre une tarantass. Cette voiture, dans laquelle les Russes voyagent pendant l’été, a pour tout ressort quatre troncs de bouleaux placés entre deux systèmes de roues. Je ne connais pas de mode de locomotion, sauf le palanquin à mulets chinois, dont je parlerai dans la suite, plus désagréable que la tarantass. J’éprouvai cependant une vive satisfaction quand je montai pour la première fois dans cette voiture. La neige recouvrait bien encore la plus grande partie du pays que je traversais, mais çà et là je pouvais apercevoir la terre, la terre toute nue, la terre que j’avais perdue de vue depuis Pétersbourg; la terre de Sibérie enfin, que je n’avais pu contempler encore, bien que j’aie parcouru quinze cents lieues dans ce pays; c’est une terre grasse qui semble favorable à l’agriculture, mais de teinte sombre, qui donne aux villages pendant l’été un aspect sévère et plus lugubre encore que le grand linceul de neige.
A mesure que nous avancions, nous voyions une population plus bizarre et plus véritablement orientale: les habitants des villages, les iemschiks, les chefs de poste même étaient presque tous des Bouriattes. Nous croisions souvent des Chinois dans des voitures ou dans des palanquins, vêtus d’étoffe de soie bleue, rouge, de toutes couleurs; plus souvent encore des Mongols sur des chameaux ou sur de petits chevaux fringants, coiffés tous uniformément d’un bonnet jaune doublé de fourrure et enveloppés d’un grand manteau de peau de cerf blanc du désert de Gobi, croisé sur la poitrine. Enfin, le 27 mars, à neuf heures du matin, j’aperçus du haut d’une colline le village de Kiachta à l’extrémité duquel se dressent deux énormes poteaux peints en jaune qui marquent la frontière du Céleste Empire et l’entrée de la ville de Maïmatchin.
J’allai tout droit chez M. Pfaffius. «Je ne pensais pas, me dit-il, que vous mettriez tant de temps pour venir d’Irkoutsk.» Je lui contai mes aventures du Baïkal. «La petite caravane de marchands de thé à laquelle vous deviez vous joindre est partie hier matin. Mais rien n’est perdu; une autre caravane doit nous quitter dans huit jours. Vous aurez ainsi tout le temps de faire vos préparatifs pour vous rendre avec elle à Pékin, et nous aurons le plaisir de vous garder ici toute une semaine.» J’allai annoncer cette nouvelle à Ivan Michaëlovitch Nemptchinof, qui en montra une telle joie et m’offrit l’hospitalité dans la maison de son père avec une si grande grâce, que je ne pourrai jamais en perdre le souvenir.
Le père d’Ivan Michaëlovitch[20], chez qui je logeai à Kiachta, est cousin du Nemptchinof dont j’ai parlé plus haut, l’un des trois propriétaires de la plus fructueuse mine d’or de la Transbaïkalie. Craignant les risques souvent si désastreux de la recherche de l’or, il a préféré se livrer au commerce du thé et a acquis une immense fortune.
[20] Le lecteur ne sait peut-être pas pourquoi je fais toujours précéder de deux noms de baptême le nom de famille de toutes les personnes dont je parle. C’est que la manière la plus courtoise en Russie de dénommer quelqu’un consiste à faire suivre son nom de baptême du nom de baptême de son père, auquel on ajoute la terminaison _owitch_. Ainsi Iwan Michaëlowitch Nemptchinof signifie Iwan fils de Michaël Nemptchinof. Cette double appellation, non-seulement polie, mais aussi la plus respectueuse de toutes, surtout quand on n’y joint pas le nom de famille, est si rigoureusement exigée par l’usage que l’empereur, dans les actes publics, est désigné Alexandre Nicolaëwitch, et qu’il n’est pas d’injure plus grossière que d’appeler quelqu’un par son seul nom de baptême comme nous le faisons dans l’intimité: il semble qu’en ne rappelant pas à son interlocuteur le nom de son père on veuille insinuer qu’il n’en a point eu et qu’il est enfant naturel.
La prospérité du commerce du thé par caravane tient à deux causes: 1º à la grande consommation de thé qui se fait en Sibérie et en Russie, la boisson faite avec cet arbuste formant le fond de la nourriture des Russes; 2º à la gratuité de l’importation que le tzar a accordée à ses sujets de la Sibérie orientale. Comme au contraire les droits de douane sont élevés pour l’importation du thé par Odessa, il s’ensuit que presque tout le thé que l’on boit en Russie a passé par les mains des marchands de Kiachta, non sans y laisser beaucoup de roubles.
Ces marchands sont en ce moment effrayés par l’apparition d’une concurrence dont le succès, il est vrai, discutable encore, leur causerait une ruine complète. Cette concurrence dirigerait son thé par mer, de l’embouchure du Yang-Sé vers le port de Vladivostok, et l’apporterait de là à Irkoutsk par la rivière de l’Issouri et le fleuve Amour. -- Les communications par cette voie une fois établies, il n’est pas douteux que le thé puisse se vendre beaucoup meilleur marché, car la traversée de la Mongolie et du désert de Gobi est extrêmement coûteuse; mais les instigateurs du nouveau projet vont être obligés de faire dès le principe des dépenses si considérables qu’il est à craindre de voir sombrer leur entreprise avant qu’ils aient fait arriver à Irkoutsk un seul ballot de marchandises. Pour rendre le transport aussi bon marché que possible ils voudraient embarquer le thé à Haïn-Ko, grand centre des plantations de la Chine méridionale, sur les bords du Yang-Sé, et ne le débarquer qu’à Nertchinsk, sur la Schilka, en plein gouvernement d’Irkoutsk. Mais pour cela il faudrait creuser un canal entre Vladivostok et le lac Hinko où l’Issouri prend sa source, région extrêmement montagneuse, et de plus construire des bateaux à vapeur assez petits pour passer dans un canal et d’un tonnage assez grand pour résister aux flots constamment soulevés des mers de Chine. L’idée est certainement ingénieuse et même grandiose; le succès n’est pas douteux si le capital de la nouvelle société est assez important pour suffire à la construction de cette route maritime. En tout cas, la lutte est fort intéressante, et je ne doute pas que mes lecteurs, maintenant instruits de cette déclaration de guerre commerciale, ne cherchent plus tard à en connaître les résultats.
Les Chinois qui habitent Maïmatchin ne tardèrent pas à savoir que M. Nemptchinof logeait chez lui un Sienzy, c’est-à-dire un homme de l’extrême Occident. Comme l’espèce en est rare dans la Chine septentrionale, et que la curiosité de toutes les femmes du monde réunies n’égale pas celle d’un seul Chinois, tous les habitants de Maïmatchin désirèrent me voir.
Suivant la mode russe, les fenêtres de la maison où je me trouvais étaient mastiquées, bien que les froids aient presque entièrement disparu, mais les portes étaient ouvertes à deux battants: je ne pouvais donc m’opposer à ce flot de Chinois montant et toujours renouvelé. Ils étaient constamment quarante ou cinquante dans les trois petites chambres qui formaient mon appartement. Ils épiaient mes moindres gestes, s’emparaient de toutes mes écritures, tâtaient ma barbe qui leur semblait une monstruosité, car ils ne sont habitués à voir pousser sur leur visage et même ordinairement sur celui des Sibériens autre chose que des moustaches, et me demandaient de parler ma langue. Plusieurs fois, énervé par leur persistante indiscrétion, je leur débitai les formules les plus grossières; ils ne les en trouvaient pas moins harmonieuses et me priaient souvent de les répéter aux nouveaux arrivants.
Le gouverneur ne résista pas au courant général. Sa visite m’intéressa. Il était vêtu d’une robe de drap d’or. Son bonnet était surmonté d’une boule bleue, marque de sa dignité. Deux énormes plumes de paon étaient attachées à ce bonnet et pendaient par derrière. Ce gouverneur était accompagné de deux dignitaires chinois et d’un prince mongol. Celui-ci était vêtu comme tous ceux de sa race; sa poitrine seulement disparaissait sous une profusion d’ornements et d’amulettes en argent et en corail. Un cousin d’Ivan Mikaëlowitch, M. Solomanof, me servit d’interprète. «Légalement, me dit le gouverneur, je devrais m’opposer à votre entrée en Chine; les Russes seuls ont le droit de pénétrer par terre dans le Céleste Empire. Cependant je fermerai les yeux. Demandez seulement à M. Pfaffius un passe-port de marchand de thé, sujet russe, pour le cas où vous auriez des difficultés avec les autorités chinoises que vous pourrez rencontrer sur votre route.» Il termina l’entretien en m’invitant à dîner pour le lendemain. J’acceptai avec plaisir, et nous nous quittâmes comme de vieux amis.
Maïmatchin est une ville peut-être unique au monde, en ce sens qu’elle n’est peuplée que d’hommes. Non-seulement, en effet, les femmes chinoises ne peuvent pas sortir de leur territoire, mais il leur est même défendu de franchir la grande muraille de Kalkann et d’entrer en Mongolie. Cette règle empêchera la nation chinoise de se modifier encore de longtemps. Quelque nombreuses que soient les émigrations, l’influence étrangère ne sera jamais très-grande sur des hommes nés en territoire chinois et élevés jusqu’à leur âge mûr avec les habitudes et les préjugés de leur orgueilleuse patrie. Donc tous les Chinois de cette première ville sont exclusivement commerçants. Ils jouissent d’une certaine aisance jusqu’au jour où leur négoce avec l’Europe par la Sibérie leur aura procuré une fortune suffisante pour regagner leur ville natale à l’intérieur et y vivre en famille.
Leurs habitations se ressentent de leur bien-être. Elles sont, il est vrai, séparées de la rue par un mur en terre assez laid, mais dans la cour intérieure s’élève d’ordinaire une maison gracieuse et élégante, devant laquelle jouent ces roquets grassouillets, pourvus d’yeux énormes, tels que nous les montrent assez fidèlement les images des potiches et des paravents. Souvent les objets ainsi reproduits par les images chinoises et qui nous semblent de grotesques caricatures, représentent en réalité et plutôt avec des erreurs de perspective qu’avec des infidélités de dessin les objets du pays.
La pièce principale des maisons de Maïmatchin se divise en deux parties. Celle qui est plus au fond est surélevée. Des brasiers sont entretenus sous cette vaste estrade, qui est couverte de nattes et qui sert de siége pendant la journée, de lit pendant la nuit.
En face de la porte se trouve d’ordinaire une niche voilée par un store ornementé dans laquelle se prélassent les idoles domestiques.
Les parois de la salle sont laquées en rouge ou en noir, ou bien encore tendues de soie brochée selon la richesse et le goût du propriétaire. Celle qui donne sur la cour est ordinairement en bois léger, travaillé et taillé à jour. Sur ces découpures est tendu et collé du papier de couleur. La lumière doucement tamisée dessine sur ce léger transparent la partie pleine des ornements en bois et simule ainsi une sorte de gracieux vitrail.
On comprend que ces intérieurs si riants et si nouveaux pour moi m’attirassent de longues heures. Je passais de l’un à l’autre appelé par d’obligeantes hospitalités et partout bourré de confitures et de pâtisseries.
C’est par suite d’une erreur que nous confondons généralement en Europe l’édifice consacré au culte avec la tour élevée et isolée qui domine d’ordinaire les villages. Ces tours n’ont aucun caractère religieux; elles servent seulement de point de repère dans les vastes plaines de la Chine centrale. Aussi ne les trouve-t-on point dans les contrées montagneuses, à Maïmatchin par exemple.
Le temple idolâtre de cette ville est situé à côté de la maison du gouverneur. Il est précédé de trois cours environnées de galeries en bois fouillé et peint de diverses couleurs. Dans la première se dressent trois petits édicules recouvrant un gigantesque tam-tam et deux monstres dorés. Dans la deuxième s’élève un théâtre disposé de telle manière que, les portes du temple étant ouvertes, l’idole puisse contempler la représentation, laquelle m’a paru constituer une partie essentielle du rite religieux. La troisième cour est couverte et sert de vestibule au temple proprement dit, dont les idoles sont véritablement grotesques. La porte est charmante, en bois doré et sculpté à jour. Les sanctuaires sont au nombre de trois. Celui du milieu est consacré à une énorme idole aux traits monstrueux. Je remarquai l’air féroce de cette statue aux yeux menaçants. Sa barbe, faite de poils véritables, descendait jusqu’à la ceinture. Elle était vêtue d’une robe de soie jaune. Douze statues dans l’attitude de la prière s’inclinaient devant elle. Une grande quantité d’ornements de toute nature encombraient ce sanctuaire: d’immenses chandeliers de fer forgé, des épées, des lances dorées, des cierges et des lanternes allumés. Le dieu qui est à gauche de celui-ci se distingue par trois yeux et par une robe écarlate; c’est celui qui scrute les plus secrètes pensées. Aussi n’avait-on pas allumé de cierge devant lui, afin peut-être de ne pas favoriser sa clairvoyance. Le dieu de droite portait une robe verte.
Je n’eus garde d’oublier l’invitation que m’avait adressée le gouverneur chinois. A l’heure marquée je me présentai chez lui. J’y retrouvai bon nombre de personnes de connaissance et surtout mes anciens compagnons de voyage habitant Kiachta, auxquels il avait eu le bon goût de me réunir. Nous prîmes place sur l’estrade que j’ai décrite, accroupis par groupes de trois ou quatre autour de plusieurs tables basses.
Le couvert se compose pour chacun d’une petite assiette, d’une tasse microscopique et de deux bâtons. La petite assiette n’a pas pour usage de recevoir en bloc toute la portion du plat que chacun s’adjuge. Elle contient seulement du vinaigre chaud et noir sans cesse renouvelé par les serviteurs, sauce indispensable, dans laquelle on trempe chaque bouchée après l’avoir directement saisie dans le plat à l’aide des deux bâtons.
Quand la bouchée ainsi arrosée a été portée à la bouche, les deux petits bâtons s’en vont piquer à droite et à gauche quelque assaisonnement dans les soucoupes annexes qui entourent le plat. Ce sont principalement des plantes marines, des champignons noirs poussés sur les bouleaux, des herbes odoriférantes, des œufs conservés et manipulés de telle sorte que l’albumine en est devenue noire, de petits reptiles ouvragés, artistement taillés en spirale.
Je me souviens aussi que dans une autre occasion et dans un lieu plus voisin de la mer, l’un de ces hors-d’œuvre était un bol de crevettes servies dans une sauce savante qui les assaisonne sans les tuer: on les mange ainsi toutes vives, en saisissant de préférence celles dont les bonds sont les plus vigoureux.
L’unique boisson servie dans des tasses petites comme des dés à coudre est de l’eau-de-vie de riz chaude.
Ces petites préparations minutieuses, ces petits ustensiles gracieux, cette variété de petits plats font penser à une dînette d’enfants.
C’est bien là la table de cette race efféminée, à la main délicate et aux pieds fins, race ignorante des grands efforts et des grands appétits, qui n’accomplit les œuvres considérables que par la persévérance dans les petits moyens. Les bouchées sont préparées et coupées d’avance dans les plats, et chacun d’eux est surmonté d’une amande rouge pour indiquer que personne n’y a encore touché.
La procession des vingt-cinq ou trente plats qui composaient le repas du gouverneur de Maïmatchin commençait, selon l’usage chinois, par les viandes, se continuait par les soupes et les sucreries, et se terminait par un plat de riz cuit simplement à l’eau, que l’on présente toujours aux convives à la fin des repas, sans que personne y touche, et dont l’offre signifie, paraît-il: «Je vous ai donné tout ce qui se trouvait chez moi; je serais obligé maintenant pour continuer, d’avoir recours aux aliments les plus communs.»
Le jour du départ de la caravane approchait. Je songeai à faire mes préparatifs pour la traversée du désert de Gobi.
Les marchands de thé avec lesquels je devais traverser la Mongolie et la Chine septentrionale se chargèrent de pourvoir à notre locomotion et de traiter avec un guide mongol pour nous conduire jusqu’à la grande muraille. -- Ce trajet s’effectue en petites voitures chinoises, sortes de coffres où l’on peut être couché et dont l’arrière repose sur deux roues uniques, tandis que l’avant est soutenu par un chameau de trait.
Chaque véhicule ne peut contenir qu’un voyageur. Les chameaux qui supportent de si considérables fatigues (comme le lecteur pourra l’apprécier par la suite) ne peuvent gravir aucune côte. On ne peut donc pas se servir de ces animaux dans la première partie de la route de Mongolie, entre Kiachta et Ourga, parce qu’il faut traverser une chaîne de montagnes d’un accès difficile. Pendant cette première période, les petites voitures dont j’ai parlé sont traînées par des bœufs. La lenteur de leur pas, et aussi le désir de devancer la caravane à Ourga pour y séjourner quelque peu, me décidèrent à ne pas m’associer dès Kiachta au sort de mes compagnons, et à continuer mon voyage jusqu’à Ourga dans une tarantass. Je laissai donc mon bagage et Pablo à la lente caravane, et j’offris place dans ma voiture russe à M. Marine, l’un des marchands de thé qui devait traverser avec moi le désert de Gobi.
On ne peut se douter de la quantité d’objets, de vivres, d’agrès et d’accessoires dont l’homme doit se munir quand il va rester plus d’un mois au désert séparé de ses semblables. Il faut qu’il songe non-seulement aux aliments nécessaires, mais aux outils de réparation pour les voitures, aux préservatifs et aux remèdes contre tout accident de la route, tant pour les hommes que pour les chameaux, aux présents nécessaires pour se faire des amis parmi les indigènes, et surtout à l’étrange monnaie qui a cours parmi les Mongols, et dont il faut faire provision.
Ces Orientaux méprisent l’or et l’argent; leur commerce se fait exclusivement par des échanges. Un thé, d’une qualité ordinaire, appelé thé de brique, à cause de la forme qui lui est donnée par la compression, est la denrée la plus appréciée et servant le plus souvent de monnaie. Une de ces briques représente environ dix à douze francs.
Les aiguilles enfilées, le sucre et l’eau-de-vie ont aussi une grande valeur d’échange. Je dus me pourvoir de plusieurs objets dans un village voisin de Kiachta, à Troïsky-Sawsk, où j’eus l’occasion de visiter la rare collection de M. Popoff.
Ce savant a étudié les mœurs de tous les insectes de la province transbaïkalienne. J’ai remarqué parmi ses lépidoptères un papillon d’une espèce extrêmement rare, qu’il appelle _Liparis Ochropoda_, et qui pond des œufs fécondés sans accouplement préalable. Les expériences fort curieuses qui l’ont amené à cette affirmation ont été répétées par lui au gymnase d’Irkoutsk et à Troïsky-Sawsk avec un plein succès.
Il a vu se produire sans accouplement jusqu’à trois générations successives dont la dernière n’était composée que de mâles[21].
[21] Le même fait a été signalé par Blanchard (_Animaux articulés_, Paris, 1846), et par Lacordaire (_Introduction à l’entomologie_, tome III, page 383).
Nous quittâmes Kiachta, M. Marine et moi, dans notre tarantass trois jours après le départ de la caravane. Nous comptions non-seulement la rejoindre, mais encore la dépasser, comme je l’ai dit plus haut, et séjourner plusieurs jours à Ourga en attendant son arrivée dans cette ville.
Madame Grant, miss Cömpbell et Iwan Mikaëlowitch m’accompagnèrent vingt kilomètres, chacun dans une petite voiture différente. Nous traversâmes Maïmatchin et nous entrâmes en Mongolie. A la vérité, il y a peu de différence entre ce pays et le désert. Seulement, à de rares intervalles, on aperçoit un campement d’indigènes, composé d’une ou deux tentes entourées d’une enceinte, dans laquelle se trouvent un chameau, un cheval et quelques moutons.
Quand le jour commença à baisser, les trois petites voitures qui accompagnaient ma tarantass pensèrent à rebrousser chemin. Je dois avouer à ma honte que je n’avais nullement songé à apporter avec moi du vin de Champagne pour le répandre à terre, suivant la coutume russe. J’étais trop sincèrement triste. D’ailleurs, l’aspect du pays, la perspective d’être privé de tout compagnon parlant français (car M. Marine ne savait pas un mot de notre langue), le commencement d’une existence toute nouvelle n’ajoutaient pas peu à l’émotion et à la peine que me causait une telle séparation.
Je baisai la main des deux belles dames, je serrai dans mes bras le jeune Nemptchinof, et je continuai ma route vers le sud, tandis que mes trois amis, craignant de ne pas arriver à Kiachta avant la fin du jour, imposaient à leurs chevaux une allure vertigineuse.
Un nuage de la poussière fine du désert, soulevé par les roues de leurs voitures, les enveloppa bientôt, et ils disparurent à mes yeux: mon voyage en Sibérie était complétement terminé.