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CHAPITRE VII

LA CARAVANE AU COMPLET SUR LA ROUTE DE TUMEN.

Industrie d’Ékatérinembourg. -- Calendrier russe. -- La fête de Noël à Kamechlof. -- Grand gala dans un relai. -- Tumen. -- Sa position. -- Ses bohémiennes. -- Fruits conservés par la gelée.

Neuf ou dix heures après être entrés en Asie, nous arrivâmes à Ékatérinembourg. Cette ville devrait servir d’exemple à beaucoup d’autres villes russes. Ses habitants y sont industrieux, travailleurs. Ils savent profiter des richesses de leur sol. Ils utilisent le fer et plusieurs autres métaux. Ils taillent avec art des pierres transparentes et de toutes couleurs qui se trouvent en grande abondance dans la chaîne de l’Oural et en façonnent des objets pour ameublements d’un effet gracieux.

Le directeur de la manufacture où ces pierres sont si artistement employées me fit voir une garniture de cheminée d’un prix inestimable qui venait d’être terminée et qui était destinée à l’empereur. Je lui demandai à qui appartenait cet établissement. Il répondit: «A l’État. Et qui payerait une semblable merveille: L’État. L’État payera, me dit-il; l’Empereur recevra. Ce sera une des rares circonstances, et je doute qu’il y en ait beaucoup d’autres, où le tzar ne pourra pas dire: L’État, c’est moi.»

A Ékatérinembourg je rencontrai un compatriote. Il était directeur d’une importante fonderie de fer. Je la visitai en détail. Je n’en veux pas faire ici la description: je dirai seulement que le propriétaire, ne pouvant faire marcher son usine pendant l’hiver, désirait au moins ne jamais l’arrêter pendant la belle saison. Or, il n’avait qu’un très-faible cours d’eau à sa disposition. Il dirigea ce ruisseau vers une partie de ses propriétés situées en contre-bas et il créa un lac artificiel, c’est à peine croyable, de vingt lieues de tour, sans empiéter sur les terres de ses voisins.

Ce lac se vide en partie chaque été, mais la quantité d’eau qui s’y rassemble sous les glaces pendant l’hiver dépasse encore de beaucoup celle qui en a été enlevée.

Cette usine jouit d’un procédé pour oxyder la tôle et l’empêcher à jamais d’être attaquée par la rouille. Cette propriété s’obtient, paraît-il, par une cuisson tempérée de douze heures.

Depuis Moscou jusqu’à Pékin, je n’ai rencontré que trois Français: un à Kazan, le maître de l’usine d’Ékatérinembourg, et un dernier à Omsk. Au rebours de ce que sont malheureusement pour la plupart nos compatriotes à l’étranger, ceux-ci étaient non-seulement honorables, mais dignes d’admiration par l’application qu’ils faisaient de l’intelligence et de l’activité propres à notre race, aux intérêts de leur patrie d’adoption. Avant de quitter l’usine d’Ékatérinembourg, je me laissai aller pendant de longues heures à parler de notre chère France avec l’aimable directeur. Que le lecteur se rassure, je ne m’étendrai pas sur ce lieu commun du souvenir de la patrie absente. Mais si ce sentiment est banal à raconter, il n’est jamais banal à ressentir; et, comme l’a proclamé un célèbre orateur, il est des choses que l’on peut dire toujours sans se répéter jamais[7].

[7] Lacordaire.

Quand je rentrai chez moi, j’appris que M. Pfaffius venait d’arriver à Ékatérinembourg et qu’il désirait me voir. Je fus d’autant plus heureux de cette nouvelle que je ne m’y attendais pas, et je me rendis à la maison indiquée.

Je retrouvai l’homme aimable et distingué que j’avais quitté à Pétersbourg. «Comptez-vous repartir bientôt? me dit-il. -- Le plus tôt possible. -- Voulez-vous que nous voyagions ensemble? -- Bien volontiers -- C’est donc convenu.»

Pendant la conversation, deux femmes entrèrent dans la chambre du commissaire de Kiachta: l’une, de trente ans environ, grande et belle comme une statue antique; l’autre, beaucoup plus jeune et aussi plus petite. Les beaux cheveux blonds de cette dernière étaient dénoués et flottaient sur ses épaules. Sa figure respirait la fraîcheur, la jeunesse et la gaieté.

«Mon cher ami, me dit M. Pfaffius, permettez-moi de vous présenter à madame Grant et à miss Cömpbell. Ces dames vont aussi à Kiachta, et je pense que vous vous réjouirez comme moi d’une aussi agréable compagnie.»

En causant quelques minutes avec ces voyageuses, j’appris que madame Grant n’était pas Anglaise, mais Russe, qu’elle avait épousé M. Grant à Kiachta; que celui-ci ayant eu besoin de retourner en Angleterre pour deux ou trois ans, elle l’avait conduit dans sa brumeuse patrie et qu’elle revenait maintenant à Kiachta, son pays natal, pour y attendre son mari, en emmenant avec elle mademoiselle Cömpbell.

Celle-ci, un peu aventureuse comme beaucoup de ses compatriotes, était partie aussi facilement et aussi gaiement qu’elle serait restée, s’amusait de cette vie errante, bien qu’elle ne pût en prévoir ni la fin ni les conséquences, et s’enfonçait tous les jours en Asie, heureuse de courir, de voir, d’apprendre. «Êtes-vous fatiguées de la route? dis-je à ces dames. -- Jamais! monsieur, répondirent-elles, un peu blessées de la question en vraies Anglaises qu’elles étaient, soit en réalité, soit par alliance. -- Passerez-vous par Omsk pour aller à Kiachta? -- Ce serait faire un détour inutile, et nous irons directement à Tomsk. -- Vous voyagez donc vite? -- Autant que nous le pouvons. -- Je préfère beaucoup au contraire voyager lentement. -- Tiens! nous ne l’aurions pas cru. -- Pourquoi cela? -- On dit que vous avez une habileté exceptionnelle pour obtenir des chevaux partout.» Cette réponse me fit ouvrir les yeux, et j’ajoutai: «Même aux dépens des dames? -- Peut-être bien. -- Vous en connaissez donc quelqu’une qui ait eu à souffrir de ma précipitation dans certain relai? -- C’est possible.» Je ne reconnus la vérité que lorsqu’elle me fut absolument affirmée. Je ne pouvais croire que les toilettes si élégantes que j’avais sous les yeux recouvraient les mêmes personnes que j’avais vues entre Kazan et Perm, si encapuchonnées, si monstrueusement bondées de fourrures, si imparfaitement débarbouillées, qu’on n’eût pu soupçonner ni leurs charmes, ni leur distinction, ni même presque leur sexe.

O Sibérie! comme ton climat doit être rigoureux pour anéantir à ce point toutes les vanités féminines!

Je me fis pardonner ma conduite; j’implorai la grâce de Constantin, et le lendemain nous glissions dans trois traîneaux différents à la file les uns des autres sur la route de Tumen, heureux de causer à chaque relai, riant des embarras des chefs de poste auxquels M. Pfaffius ne permettait aucune observation, supportant gaiement le froid ou la neige, ces deux ennemis avec lesquels en Sibérie il faut toujours lutter et dont on ne parle jamais.

On sait que la Russie n’a pas accepté les réformes apportées au calendrier par le pape Grégoire. Rester fidèle à ses traditions religieuses au point de rejeter l’application d’une démonstration mathématique, c’est pousser le parti pris jusqu’au sublime; c’est une abnégation plus méritoire en son genre que le martyre même, puisque c’est sacrifier volontairement la raison pour rester fidèle à une erreur. Un homme a démontré aux yeux de l’univers que deux et deux font quatre; mais cet homme n’appartenait pas à mon culte; je le nierai donc malgré tout: tel a été le langage de la Russie. Si l’adoption de cette vérité mathématique eût pu servir à la construction de mes canons, à la direction de mes vaisseaux, au rétablissement de mes finances, peut-être me fussé-je soumise au prix d’un ou deux paragraphes de mon _Credo_ orthodoxe. Mais comme il importe peu à mes intérêts de me croire au 1er janvier, quand tout le monde date le 12, j’aime mieux paraître ne rien comprendre à une opération mathématique qu’adhérer, même en matière scientifique, à une vérité émanée de Rome.

Cette digression expliquera au lecteur comment notre petite caravane arrivant à Caméchlof en réalité le 6 janvier 1874, devait pourtant se croire par ordre supérieur au 25 décembre 1873, c’est-à-dire à la fête de la Nativité.

Nous arrivâmes dans cette petite ville au lever du jour. Nous étions tranquillement attablés pour prendre le thé, comme tout bon voyageur russe doit le faire à chaque relai, quand cinq ou six petits enfants entrèrent dans la chambre en chantant la naissance du Sauveur des hommes.

J’ai rarement vu une composition plus adorable que ce petit groupe de têtes blondes, célébrant avec la voix élevée et pure du premier âge la plus poétique des histoires. Est-il aussi un jour où l’on doive plus chanter! J’ai toujours pensé que, si Dieu écartait un instant pour nous le voile du surnaturel, nous verrions, le jour de Noël, passer dans les airs une quantité d’enfants autour desquels résonnerait une musique suave inspirant aux hommes la paix et la confiance. Les petits enfants qui nous surprirent de si bonne heure à Caméchlof me firent l’effet d’un essaim égaré de cette multitude céleste. Tout l’aurait prouvé, jusqu’à la brièveté de leur séjour auprès de nous. Il faut être d’une essence purement spirituelle pour annoncer en aussi peu de temps une aussi grande nouvelle.

Cette vision s’était à peine évanouie que nous vîmes arriver d’un autre côté, du côté de la terre cette fois, une femme accompagnée d’un jeune homme et d’une nourrice portant un tout petit enfant. «Ivan Michaëlovitch! s’écria Constantin. -- Madame Nemptchinof!» dit madame Grant. Et là-dessus des poignées de main, des embrassades; nous étions de nouveau en pays de connaissance.

Cette madame Nemptchinof était la femme d’un marchand de thé de Kiachta qui, malgré une grossesse avancée, était allée voir une de ses filles en pension à Moscou; son fils l’avait accompagnée, et il lui était né pendant le voyage un petit enfant qu’elle ramenait à Kiachta.

Certes chez nous peu de femmes se seraient senties la force de faire un tel voyage, surtout dans de semblables conditions: en Russie, pareille entreprise ne semble pas extraordinaire.

Notre thé n’était pas terminé lorsqu’une seconde troupe d’enfants entra pour nous annoncer de nouveau la grande nouvelle. Je me souviens du désappointement de Xavier de Maistre quand, après avoir fait dans son expédition nocturne cinq ou six pages de réflexions sur une horloge qui sonne minuit, il en entend une autre qui, en retard sur la première, sonne à son tour cette heure des crimes, des extrêmes souffrances et des suprêmes bonheurs. Mon impression fut semblable à celle du grand écrivain, quand je vis ce nouveau groupe nous redire sur le même ton la même chanson que son devancier. Au lieu de considérer cette fois ces enfants comme de purs esprits, je ne remarquai que la saleté de leurs vêtements, la puanteur de leurs fourrures et l’expression niaise de leur visage.

Nous ne tardâmes pas à nous remettre en route.

Le cheval placé au milieu de la troïka sibérienne a toujours l’encolure surmontée d’un arceau qui sert de ressort pour écarter les deux brancards qu’une corde serrée tendrait au contraire à rapprocher. Le collier reposant par le bas sur cette corde et soutenu en haut par l’arceau ne pèse plus sur le cou du cheval, dont la fatigue est ainsi diminuée. Ce système d’attelage est réellement ingénieux. On suspend généralement à l’arceau cinq ou six clochettes dont le rôle principal est de rompre par leur tintement la monotonie d’un long voyage.

Notre départ de Caméchlof fut donc bruyant, grâce aux quatre traîneaux de notre caravane et à leurs nombreuses clochettes. M. Pfaffius et son domestique ouvraient la marche; puis dans un second traîneau suivaient madame Grant et miss Cömpbell. J’occupais avec Constantin le troisième traîneau, et enfin madame Nemptchinof et sa smalah terminaient la caravane dans un énorme traîneau fermé et attelé de quatre chevaux.

Cette partie du voyage fut, sinon la plus intéressante, au moins la plus agréable.

Le dîner que nous fîmes le soir, véritable gala de sept couverts, fut rempli de gaieté. Le menu, du reste, y prêtait largement. Nous produisîmes chacun nos réserves: du pain gelé, du caviar gelé, des confitures gelées, des saucissons qu’on n’aurait pas pu plier même contre le genou en employant toute sa force.

Qu’on se figure sans rire le tableau de sept pauvres affamés, ainsi attablés devant trente mets contre lesquels ils se casseraient infailliblement toutes les dents, s’ils n’avaient pas la patience d’attendre l’action de la chaleur. Peu à peu, à mesure que chaque aliment se ramollit, les figures s’épanouissent, et quand enfin la pointe d’un couteau a pu pénétrer quelque part, ce sont des cris de triomphe qui annoncent le commencement du repas.

Les sujets de conversation ne manquèrent pas non plus ce soir-là, et voilà vraiment une qualité charmante des Russes et d’un prix inestimable pour les étrangers; par la seule raison que j’étais là, on parla français et on ne parla que français.

Le jeune Nemptchinof, qui avait peu quitté Kiachta, était le moins ferré sur notre langue. D’ailleurs, possédant à fond le chinois et le mongol, il lui eût été bien permis d’ignorer les langues occidentales. Pour exprimer tout ce qui est contentement, satisfaction, agrément, il connaissait un seul mot: «très-gai», et il ne le prononçait qu’avec une grande difficulté. Son accent ajoutait encore à la bizarrerie de l’expression. «Si vous voulez bien m’apprendre l’anglais, disait-il, à miss Cömpbell, je serai très-gai.» Cette jeune fille surtout, sachant très-bien le français, épiait pour se divertir chaque phrase du jeune homme; mais avant la fin du repas il me sembla qu’elle ne regardait plus avec autant de joyeuse indifférence cette jeune tête si blonde, si langoureuse, si maladive et qui respirait tant de savoir et tant de volonté.

Les impressions à ce sujet furent, paraît-il, bien différentes, car, en remontant en traîneau, madame Grant me dit à l’oreille: «Je suis sûre que votre Constantin est amoureux de ma miss anglaise. Vous ne le déciderez jamais à passer par Omsk; je vois que vous serez des nôtres jusqu’à Irkoutsk. -- Constantin et l’amour, lui répondis-je, me paraissent trop dissemblables pour pouvoir être jamais réunis. Il faudra bien en tout cas qu’il m’accompagne à Omsk. Vous ne serez pas pour cela privée d’un roman, car si j’ai bien vu, votre miss en regardant le jeune Ivan paraît aussi très-gaie; qu’en pensez-vous? -- Nous verrons bien.» Le lendemain nous étions à Tumen.

Cette ville, comme presque toutes celles de l’empire, domine une rivière, la Toura, de toute la hauteur d’un grand coteau. Sa seule particularité est d’être bâtie au confluent d’une autre petite rivière qui est regardée ici comme un ruisseau, dont l’existence même est ignorée des géographes, mais qui n’en est pas moins large comme la Seine à Paris et qui a creusé dans la colline de Tumen une profonde déchirure pour atteindre la Toura où elle se perd.

On a construit un pont sur cette rivière, mais il est au fond du ravin. On n’a pas pris soin d’adoucir la pente très-roide des deux talus, de telle sorte que pour gravir le second de ces talus, il faut descendre le premier avec une extrême rapidité et garder son élan sur toute la longueur du pont.

Les traîneaux accomplissent au galop cette double opération. Quant aux passants, ils descendent ordinairement les talus autrement que sur les pieds et plus vite qu’ils ne voudraient. Les bestiaux, si lents d’ordinaire, dégringolent en quelques secondes comme dans le jeu des montagnes russes. Tout y prend une allure vertigineuse. La ville offre d’ailleurs peu d’intérêt. On y reconnaît seulement le voisinage de l’Orient: des bazars en plein air, malgré les rigueurs du climat, rappellent de loin ceux de Syrie ou d’Afrique.

Dans les cafés, des femmes se revêtent à certaines heures d’étoffes de soie et se mettent en devoir, tout en conservant leurs jupons sales, de chanter et de danser pour le plaisir des consommateurs.

On accepte en Afrique les beuglements des almées arabes par amour de la couleur locale et parce qu’on n’a pas autre chose à entendre; mais en Russie, le pays des mélodies suaves et mystiques, je ne comprends pas comment ces bohémiennes repoussantes osent élever la voix. Ceux qui ont vanté les bohémiennes de Pétersbourg et de Moscou n’ont pas eu absolument tort: là, elles sont civilisées, instruites et en quelque sorte dénationalisées. Mais à Tumen elles sont dans leur vrai milieu. J’ai eu le malheur de pénétrer dans un de ces intérieurs, mais je me suis empressé d’en sortir. J’ai retrouvé avec plaisir mes compagnons de voyage.

A la fin du repas du soir nous mangeâmes des fruits excellents, conservés par la gelée. Ce procédé de conservation est tout particulier à la Sibérie. Dès que les grands froids se font sentir, on expose ces fruits dehors et de préférence au nord, afin que le soleil ne puisse pas les atteindre: ils gèlent entièrement et se conservent ainsi comme la viande et comme tous les aliments de Sibérie en général.

Ces fruits gardent même leur saveur, malgré l’état solide par où ils ont passé. Quand on les sert, ils sont durs comme du bois; leur chute à terre produit le même son que celle d’un corps solide et résistant.

Peu à peu ils se ramollissent à la chaleur et reprennent leur forme primitive. J’ai mangé à Tumen une poire dont la maturité était trop avancée, mais dont la conservation par la gelée avait parfaitement réussi malgré cet état défavorable.

A Tumen s’arrêtent en été les bateaux à vapeur qui viennent de Tomsk par le Tom, l’Obi, le Tobol et la Toura. Cette ville est donc un grand entrepôt de marchandises. C’est, je pense, la raison de son existence, car elle n’a ni charme ni industrie.