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CHAPITRE XV

SUR L’INDÉPENDANCE DE LA SIBÉRIE ORIENTALE ET SUR QUELQUES INDIGÈNES.

Rêve des habitants de la Sibérie orientale. -- Ce qui pourrait arriver. -- Les raisons qui amèneraient une indépendance. -- Exemple des Chinois. -- Un mot sur les Iakoutes et sur les habitants du Kamtchatka.

Le lendemain, en déjeunant à Verchni-Oudinsk, j’entendis une curieuse conversation entre trois hommes qui étaient nés probablement dans ces parages, car ils se disaient plus attachés à la Sibérie orientale qu’à la Russie proprement dite. Ils me rappelaient les habitants de Vannes ou de Saint-Brieux qui prétendent mieux aimer la Bretagne que la France. Certes, si la mère patrie avait été en danger, si le trône du tzar avait été menacé, je suis sûr que ces hommes eussent fait leur devoir, et peut-être mieux que bien d’autres; mais on voyait qu’au fond de leurs cœurs, c’était cette portion de l’empire dite Sibérie orientale qui avait toutes leurs préférences. «Quel beau pays! disaient-ils; quelle fertilité! Non-seulement le blé, les céréales peuvent y être récoltés, mais quel bon vin produirait la vallée de l’Issoury! Je ne comprends pas notre empereur de rester à Saint-Pétersbourg. Vous verrez qu’un jour notre capitale actuelle, qui est si malsaine, sera abandonnée, et que la cour viendra s’établir sur les bords de la mer d’Okhotsk.»

Je ne pense pas que ce rêve vaille la peine d’être examiné; mais ce qui pourrait être plus sérieux dans un certain nombre d’années, ce serait l’existence d’un besoin d’indépendance nationale fortement prononcé chez les riverains du fleuve Amour. Il n’y a pas très-longtemps que le côté septentrional de ce fleuve a été annexé à l’empire russe, et comme tout ce pays était complétement désert avant cette annexion, il n’est pas étonnant qu’il soit encore très-peu peuplé.

Le fleuve Amour a un cours de mille lieues au moins, et, je tiens de la bouche du général-gouverneur d’Irkoutsk que sur cette immense étendue, y compris les fonctionnaires et les soldats, il y a en tout vingt-six mille habitants. De plus, ces habitants étant presque tous des colons, étant nés sur l’ancien territoire, il n’est pas étonnant qu’ils se regardent encore un peu là comme en pays étranger et qu’ils restent attachés par le cœur à leur première patrie et à leur empereur. Mais au bout de plusieurs générations, les riverains du fleuve Amour ne manqueront pas de s’apercevoir qu’en se rendant indépendants, ils acquerront la richesse, et alors quels efforts ne tenteront-ils pas dans ce but!

En effet, les blés de Sibérie sont achetés très-souvent par les habitants de la Russie septentrionale, de préférence aux blés d’Odessa. Les riverains du fleuve Amour pourraient donc, quant aux céréales, non-seulement se suffire à eux-mêmes, mais encore profiter de l’exportation. La vallée de l’Issoury, qui produirait non-seulement du vin, mais tous les fruits du Midi, tels que les oranges et les bananes, serait une source de grands revenus. Les habitants de cette contrée ne seraient plus obligés d’envoyer à Saint-Pétersbourg tout l’or qu’ils tirent des entrailles de la terre. Ils pourraient profiter largement des autres richesses de leur sol, de l’immense quantité de fer qu’il renferme; du graphite, puisque la fameuse mine Alibert se trouve dans ces parages; du terrain propre à la fabrication de la porcelaine, des forêts, et enfin, du charbon de l’île de Tarakaï. De plus, la mer d’Okhotsk leur donnerait un débouché facile sur le monde entier, tandis que les bateaux russes qui se trouvent à Pétersbourg ne peuvent gagner l’Océan que si c’est le bon plaisir de la Prusse, du Danemark, de la Suède, voire même de l’Angleterre et de la Hollande.

On peut facilement être persuadé, après ce qu’on vient de lire, que ce coin relativement petit de l’empire russe, mais qui ne mesure pas moins de mille à douze cents lieues de longueur sur huit à neuf cents lieues de largeur, a toutes les ressources nécessaires pour faire non-seulement un État indépendant, mais un des États les plus riches du monde entier. Il n’est pas possible que d’ici à quelques années, les habitants de ce pays, un peu frustrés jusqu’ici par le tzar, ne s’aperçoivent pas de la vérité de ce que j’affirme et ne cherchent pas à conquérir leur indépendance au prix de tous les sacrifices.

On objectera peut-être que toute révolution est trop loin de voir le jour en Russie pour que pareille chose arrive; que la religion y est trop respectée et que la personne de l’empereur y est trop sacrée pour qu’on ose s’attaquer à elle. Cela est vrai, et ce que j’ai raconté des rapports entre les Polonais et les assassins dans la prison d’Irkoutsk prouve certainement le poids d’une pareille objection. Mais en Russie, il faut bien le dire, contrairement à ce qui arrive chez nous, le respect de la religion va diminuant à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale. Or, après le respect de la religion, celui de l’autorité disparaît bien vite; et comme dans la Sibérie orientale tout le monde cherche à acquérir la fortune et l’acquiert presque toujours, je pense que dans ce pays le temps pourra venir où le tzar perdra le prestige ou plutôt le fétichisme inouï dont il jouit en ce moment. Le peuple tout entier aura peut-être un jour là-bas, sur toutes les choses regardées comme saintes, le parler aussi franc que l’ont aujourd’hui certains hommes de la classe élevée.

En effet, je demandais à l’un des personnages les plus riches et le mieux placés d’Irkoutsk si les prêtres étaient généralement d’anciens paysans. «Non, me dit-il. -- Ils appartiennent donc à la classe élevée? -- Pas davantage. -- Mais alors où les recrute-t-on? -- Dieu sait ce que c’est», répondit-il, avec un air de dédain que nous montrerions à peine pour des gens sans aveu et dignes du plus complet mépris.

Un autre habitant d’Irkoutsk, plus haut placé encore que celui dont je viens de parler, me demanda un jour à quoi j’avais employé mon dimanche. -- Entre autres occupations, je lui racontai que j’avais été le matin à la messe, dite par l’archimandrite, et le soir au théâtre entendre _Orphée aux enfers_. (Mes lecteurs ne se figuraient peut-être pas qu’on jouât de la musique d’Offenbach au fond de la Sibérie.) «Alors, m’ajouta mon interlocuteur, vous avez assisté aujourd’hui à deux représentations bouffes.»

Je ne prétends pas que tous les membres de l’aristocratie russe parlent aussi grossièrement de leur religion et de leurs popes; mais voilà certainement deux réponses qu’aucun catholique n’aurait osé faire, même dans notre pays sans foi et sans respect apparent pour tout ce qui est religion et autorité.

Il n’y a pas une aussi grande distance en Sibérie qu’en Russie entre le peuple et la classe riche. Les paysans s’apercevront certainement un jour de la manière dont on traite en haut lieu les croyances devant lesquelles ils ont été habitués à fléchir le genou, et ne tarderont pas alors à partager l’émancipation qu’ils auront découverte chez ceux qui devraient leur montrer l’exemple.

Ce qui pourra retarder cette émancipation, dira-t-on peut-être encore, c’est le caractère peu entreprenant du peuple russe et l’éloignement où se trouvent les Sibériens orientaux de toute nation civilisée qui pourrait leur donner l’exemple et appuyer un élan général en faveur de leur indépendance.

Les Russes, il est vrai, sont si habitués à l’état de souffrance dans lequel ils vivent; leur résignation se fait tellement sentir dans leurs actes, dans leurs coutumes de politesse qui frisent la servilité, dans leur musique, et jusque dans leurs plaisirs, qu’il semble impossible de voir naître au milieu d’eux un homme capable de prendre une grande initiative. Les Chinois, leurs voisins, vivent sous un régime peut-être moins désirable encore, et par conséquent ces deux peuples semblent ne pouvoir jamais sortir de l’esclavage où ils se trouvent en ce moment.

Mais les Chinois, on doit le reconnaître, sont loin d’accepter leur sort avec autant de résignation que leurs voisins du septentrion. Habitués jusqu’ici à regarder les frontières de leur empire comme les limites du monde, il n’est pas étonnant qu’ils se soient soumis à une autorité qui s’est imposée primitivement à eux par la force et à laquelle il leur semblait impossible de pouvoir se soustraire. Pour changer complétement d’opinions, ils n’ont qu’à nous connaître, et peu à peu cette science se répand chez eux. Ils ne nous aiment pas encore, mais nous les étonnons et ils nous étudient. Ils apprécieront bientôt la différence de condition des nations européennes et du peuple de l’Empire Céleste; ils viendront chez nous pour s’instruire davantage; et comme les Chinois sont essentiellement intelligents et logiques, qu’ils ne font rien superficiellement, ils appliqueront chez eux celles de nos institutions qui leur auront paru justes, propres à assurer le bonheur et la richesse d’un peuple.

L’exemple sera suivi dans la riche et malheureuse Sibérie; c’est au moins fort probable.

Les trois hommes que j’ai présentés au lecteur déjeunant à Verchni-Oudinsk, et qui semblaient si convaincus du brillant avenir de la Sibérie orientale, ne tardèrent pas à lier conversation avec nous. Pablo saisit l’occasion de peindre les angoisses qu’il avait éprouvées sur le lac Baïkal. Il le fit avec emphase, ne passant aucun détail, et parsemant son récit de quelques traits de courage dont j’avais eu le malheur de ne pas m’apercevoir. Certes, j’aurais coupé court à un divertissement aussi fastidieux et aussi prolongé, si je n’avais vu cet homme tirer de mes provisions une bouteille d’esprit-de-vin, dont j’avais compté faire un tout autre usage, en remplir son verre et ceux de ses interlocuteurs; puis boire, tout en causant, comme si c’eût été du kirsch ou de l’anisette.

Est-ce le froid qui permet aux Sibériens d’avaler de telles liqueurs? C’est probable, car Pablo n’avait pas de pareilles habitudes à Constantinople, et je l’ai vu plusieurs fois absorber à jeun une quantité assez grande de cette boisson quand, disait-il, il se sentait la tête lourde et pas d’appétit. Ce garçon, en satisfaisant ce goût singulier, avait un usage superstitieux non moins bizarre: il prenait une pincée de terre, dans une sorte de tabatière qu’il avait toujours dans sa poche, la mêlait à l’esprit-de-vin et avalait le tout ensemble.

Quand je lui demandai l’explication d’une pareille pratique: «Cette terre, me répondit-il, a été prise dans mon pays natal. Si j’en avale ainsi de temps en temps une petite quantité, je suis sûr d’éviter toutes les maladies qui règnent à l’état d’épidémie dans les contrées que je traverse. Si vous aviez su cela avant de quitter la France, vous n’eussiez pas été malade à votre arrivée à Irkoutsk.»

Pablo, on peut le voir, était un type accompli. La bonté et le dévouement étaient portés chez lui à un si haut degré que je m’applaudis bien des fois de l’avoir emmené, mais il faudrait des volumes pour raconter toutes les excentricités de cet homme maniaque, superstitieux et enfantin.

Avant de partir de Verchni-Oudinsk, et de gagner le territoire chinois, je dois dire un mot de quelques peuplades qui habitent la Sibérie orientale et dont il m’a été donné de voir plusieurs échantillons avant de quitter le territoire sibérien.

Les Iakoutes ont la peau cuivrée et portent de longs cheveux noirs. Leurs femmes sont regardées avec mépris. Elles sont toujours couvertes d’ornements généralement en fer, mais artistement travaillés. Les Iakoutes sont bons, hospitaliers, honnêtes. Ils poussent leurs croyances religieuses jusqu’à la superstition et l’idolâtrie. Leurs prêtres sont des sorciers qui exercent sur eux une grande influence par les tours de magie qu’ils savent exécuter.

M. Müller avait désiré voir une prêtresse qui, au dire des Iakoutes, se plongeait un poignard dans le ventre sans en mourir. Une première fois, paraît-il, l’opération avait mal réussi, mais le lendemain la cérémonie recommença, et le coup de couteau fut mieux asséné que la veille. Elle se plongea réellement la lame dans le ventre, et la retira pleine de sang. «Je tâtai la plaie, dit Müller, je l’en vis retirer un morceau de chair qu’elle se coupa, fit griller sur le charbon et mangea. Elle mit ensuite sur la plaie un emplâtre de résine de mélèze avec de l’écorce de bouleau, et se banda le corps avec des chiffons. Mais ce qu’il y eut de plus curieux, c’est qu’on lui fit signer une espèce de procès-verbal, par lequel elle déclara qu’elle ne s’était jamais enfoncé le couteau dans le corps avant d’avoir travaillé devant nous; que sa première intention même n’était pas d’aller jusque-là; qu’elle s’était seulement proposé de nous tromper aussi bien que les Iakoutes, en faisant glisser adroitement le couteau entre la peau et la robe; que les Iakoutes n’avaient jamais douté de la vérité du prestige, mais que nous l’avions trop bien observée; qu’au reste, elle avait entendu dire à des gens du métier que quand on se donnerait effectivement un coup de couteau, on n’en mourrait pas, pour peu que l’on mangeât un petit morceau de sa propre graisse; que maintenant qu’on l’engageait à dire amiablement la vérité, elle ne pouvait cacher que jusqu’alors elle avait trompé les Iakoutes. La plaie, qu’elle ne pansa que deux fois, fut entièrement guérie le dixième jour, et vraisemblablement sa jeunesse contribua beaucoup à cette prompte guérison.»

La ville de Iakoutsk, située au milieu du territoire habité par les Iakoutes, est regardée comme la ville la plus froide de toute la Sibérie. Elle sert de lieu de déportation. On m’a souvent parlé d’un pauvre poëte qui était condamné à vivre indéfiniment dans cette ville, après avoir fait deux ans de prison préventive, pour avoir écrit un petit livre que j’ai lu et qui m’a semblé bien peu dangereux pour le gouvernement russe. Ce livre est intitulé: _Que faire?_ (_Sto délaïti_).

Les habitants du Kamtchatka se divisent en trois peuples, qui diffèrent entre eux par les mœurs et aussi par la langue:

Les Koriaks au nord, les Kamtchadales au centre et les Kouriles au sud.

Parmi les Koriaks[14], les uns sont errants, les autres sédentaires.

[14] KRACHENNINIKOV.

Les Koriaks errants ont le visage arabe et de petits yeux ombragés sous des sourcils épais. Ils sont moins grands et moins gros que les Koriaks fixes.

Ceux-ci sont plus robustes et même plus courageux.

Cependant les Koriaks errants méprisent les sédentaires comme des esclaves et ceux-ci acceptent cette sorte de servilité. Quand un Koriak errant va chez un sédentaire, celui-ci court au-devant de lui, le comble de présents et supporte sans mot dire le mépris et les injures de son hôte.

Les Koriaks errants sont jaloux de leurs femmes. Ils les tuent quand ils les surprennent en flagrant délit d’adultère, et souvent même sur un simple soupçon d’infidélité. Tout leur fait ombrage. Il faut qu’elles soient malpropres, dans la crainte d’irriter leurs maris. Jamais elles ne se lavent; jamais elles ne peignent leurs cheveux; jamais elles n’ont de rouge sur le visage. «Pourquoi se farderaient-elles, disent leurs maîtres, si ce n’est pour plaire aux autres?» Aussi portent-elles quelquefois de beaux vêtements sous de véritables haillons.

Les Koriaks fixes ont des mœurs tout à fait différentes. Ils accueillent les étrangers, comme le raconte Bernardin de Saint-Pierre à propos des Lapons, et ils tueraient l’hôte qui refuserait de prendre place dans le lit conjugal.

Les Koriaks errants ou fixes, comme tous les habitants du Kamtchatka, n’ont aucune religion. «Un chef de ces peuplades, dit Krachenninikov, avec lequel j’eus l’occasion de converser n’avait aucune idée de la divinité.» Cependant les Koriaks craignent un esprit du mal et lui immolent quelquefois un renne, mais sans se rendre compte si ce sacrifice doit leur rapporter un bien ou les préserver d’un mal.

Pourrait-on donner le nom de culte à une coutume superstitieuse très-répandue chez les Koriaks fixes, qui consiste à donner une place dans le lit conjugal à des pierres habillées? «Un habitant d’Oukinka avait deux de ces pierres: l’une grande, qu’il appelait sa femme; l’autre petite, qu’il appelait son fils. Je lui demandai, dit le même auteur, la raison de cette étrange singularité. Il me dit qu’un jour, à une époque où il avait le corps tout couvert de pustules, il avait trouvé sa grande pierre sur le bord d’une rivière; qu’ayant voulu la prendre, elle avait soufflé sur lui comme aurait pu faire un homme, et que de peur il l’avait jetée dans la rivière. Dès ce moment son mal empira, jusqu’à ce qu’au bout d’un an, ayant cherché sa pierre dans l’endroit où il l’avait jetée, il fut étonné de la retrouver à quelque distance de ce lieu sur une grande pierre plate avec une autre petite à côté. Il prit les deux, les porta dans son habitation, les habilla, et bientôt après sa maladie cessa. Depuis ce temps là, dit-il, je porte toujours la petite pierre avec moi, et j’aime ma femme de pierre plus que ma véritable épouse.»

Ce récit de Krachenninikov prouve jusqu’à quelles folies le besoin de la divinité peut pousser l’homme quand son esprit n’est ni instruit ni dirigé.

Les Kamtchadales ont le teint basané, le visage large et plat, le nez écrasé[15]. Ils sentent le poisson, exhalent aussi une forte odeur d’oiseau de mer et quelquefois de musc à force de manger, sans préparation, de l’animal qui le contient[16]?

[15] STELLER.

[16] Abbé CHAPPE.

Les Kamtchadales cependant se nourrissent surtout de poissons qu’ils préparent de différentes manières. La plus usitée consiste à découper plusieurs saumons en six parties. Ils en font pourrir la tête dans des fosses, sécher le dos et le ventre à la fumée, la queue et les côtes à l’air. Ils pilent le tout ensemble, et dessèchent ensuite cette espèce de pâte qui leur sert d’aliments presque journaliers.

Ce peuple n’a que l’eau pour boisson.

Autrefois, pour s’égayer, il y faisait infuser des champignons. Depuis la conquête des Russes, il connaît l’eau-de-vie et en absorbe une grande quantité.

Les Kamtchadales ont toujours aimé passionnément la toilette. Un costume d’homme riche était fabriqué autrefois avec du renne, du renard, du chien, de la marmotte, du bélier sauvage, des pattes d’ours et de loups, beaucoup de phoques et de plumes d’oiseaux. Il ne fallait pas écorcher moins de vingt bêtes pour habiller un Kamtchadale. Leur commerce se faisait uniquement par des échanges. Un costume complet valait environ cent martres ou cent renards[17].

[17] MULLER.

Aujourd’hui cette curieuse nation a emprunté aux Russes le goût et quelque peu la coupe des vêtements. Les femmes ont même des raffinements bizarres: elles se teignent le visage avec du blanc et du rouge. Elles ne se montrent surtout jamais à un étranger sans s’être de nouveau lavées, enluminées et parées.

Les Kamtchadales, pour faire du feu, tournent entre les mains avec beaucoup de rapidité un bâton sec et rond, passé dans une planche percée. Une herbe sèche et broyée leur sert de mèche. Les Kamtchadales ont des mœurs grossières. Leurs inclinations ne diffèrent point de l’instinct des bêtes. Ils font consister le souverain bonheur dans les plaisirs corporels. Ils n’ont aucune idée de la spiritualité de l’âme[18]. D’ailleurs, ils n’ont aucune religion. Une seule fête, dite des Purifications, longuement décrite par Krachenninikov, consiste tellement plus en danses et en fêtes qu’en prières et en sacrifices, qu’il serait, je crois, erroné de la regarder comme faisant partie d’un culte religieux.

[18] STELLER.

Les Kouriles habitent les îles du même nom, qui s’étendent à la suite les unes des autres, entre la pointe du Kamtchatka et le Japon. Ce peuple ressent l’influence de la nation civilisée dont il est voisin, mais cependant tient beaucoup plus du Kamtchadale que du Japonais. Il loge dans des tentes comme ses voisins du nord et se nourrit de poissons.

Les Kamtchadales et les Kouriles diffèrent cependant sur plusieurs points. Une femme kourile infidèle occasionne à son mari la perte de l’honneur. Celui-ci appelle son adversaire en duel et ils se battent au bâton.

Celui qui fait le défi reçoit le premier sur le dos trois coups d’une massue grosse comme le bras. Ensuite il les rend à son ennemi. Le combat continue ainsi jusqu’à ce que l’un des deux demande grâce ou succombe sous le nombre et la force des coups[19].

[19] Abbé CHAPPE.

Les femmes kouriles ont un usage cruel.

Quand elles accouchent de deux enfants, elles en font périr un. Cependant ce peuple est doux et humain. Il respecte les vieillards; il chérit les liens du sang; il connaît l’amitié.