CHAPITRE XX
LA CHINE PROPREMENT DITE DEPUIS KALKANN JUSQU’A TCHAH-TAÔ
La campagne chinoise. -- Dernière hospitalité russe. -- Le palanquin. -- Les rues de Kalkann. -- Les sociétés secrètes. -- Comment l’ordre est maintenu sans armée. -- Origine de la tresse. -- Comment se perdent les titres de noblesse.
Nous reçûmes l’hospitalité dans une maison chinoise habitée par un russe, ami de M. Schévélof. -- Cette maison était merveilleusement située en dehors de la ville au delà du ruisseau dont j’ai parlé, et par conséquent en vue de la montagne que nous venions de descendre, et dont la crête est surmontée des festons de la grande muraille de la Chine.
Ce fut le dernier intérieur russe dans lequel il me fut donné de pénétrer; ce ne fut pas du reste le moins agréable. Dans la journée, j’allais au hasard contempler cet étrange pays et cette population plus étrange encore.
Je restais de longues heures assis sur le balcon de la maison où je recevais l’hospitalité, sans me lasser de regarder et de regarder encore. Je n’oublierai jamais ces journées de _far niente_ passées à Kalkann après ce long trajet du Gobi, sans relais et presque sans repos. Je touchais enfin au but de mon voyage, à cette ville de Pékin vers laquelle je marchais depuis bientôt sept mois. J’étais en Chine, bien en Chine; tout ce qui m’entourait l’attestait assez; aussi je ne quittais jamais mon observatoire qu’avec peine à la fin de la journée. Le soir nous nous retirions dans une chambre écartée. Wassili-Mikaëlowitch, ainsi qu’un jeune habitant de Tsien-tsin qui se trouvait par hasard à Kalkann, pinçaient de la guitare, et, au bercement de leurs tristes mélodies, j’entrevoyais les larges horizons de la steppe de Omsk, les gouffres du Baïkal, Madame Grant, Constantin, tout mon voyage en Sibérie qui déjà était une vieille histoire, un souvenir d’autant plus lointain que le printemps se faisait plus sentir, que les arbres étaient plus verts, que le soleil était plus chaud; mais un souvenir précieux comme celui d’une souffrance vaincue, et qui ne laisse après elle aucune suite fâcheuse. Malheureusement quelque cordiale que soit l’hospitalité, quelque fraîche et riante que soit l’oasis, la destinée du voyageur est de toujours partir, c’est le côté mélancolique et pénible de son existence, mais comme c’est son existence elle-même il ne peut s’affranchir de cette règle invariable.
Le 3 mai au matin, nous nous fîmes amener cinq palanquins. Ce sont des espèces de litières sans roues, munies de deux brancards à l’avant et de deux brancards à l’arrière, qui reposent sur des mulets. Le mulet de derrière ne s’attèle pas sans de grandes difficultés. Il répugne sans doute à ces animaux d’entrer entre deux brancards la tête la première. Généralement il faut leur bander les yeux pendant l’opération.
Le palanquin est le mode de locomotion le plus désagréable que j’aie jamais eu à employer.
D’abord il faut avoir soin de rester strictement dans le milieu, si l’on veut ne pas altérer l’équilibre du harnachement.
En second lieu les mulets ne se préoccupent nullement de marcher d’ensemble. Il en résulte des soubresauts, des cahotements, des mouvements précipités dans tous les sens, qui fatiguent et écœurent. Le palanquin indispose plus que la mer.
Notre hôte voulut nous accompagner jusqu’au delà de Kalkann; aussi commençâmes-nous notre voyage à pied en traversant la ville dans toute sa longueur. Nous pénétrons dans l’intérieur des fortifications, qui consistent en de hautes murailles crénelées solidement bâties, et nous pouvons jouir à notre aise de l’aspect de la rue.
Ce qui frappe tout d’abord, c’est le grouillement de la population: les bazars arabes les plus fréquentés ne peuvent donner l’idée d’une pareille circulation. Le bruit est en rapport avec la foule. Chaque boutiquier se croit obligé de faire à sa devanture l’éloge de sa marchandise. Il interpelle les passants pour les inviter à entrer chez lui; or, comme celui qui crie le plus est naturellement le plus entendu, on peut juger à quel diapason s’élèvent ces bagatelles de la porte.
Des muletiers, des conducteurs de palanquins, des cochers ou des porteurs de mandarins crient aussi à tue-tête pour se faire faire place. Des faiseurs de tours, des équilibristes sont établis en plein air, tout le long des rues, et appellent les passants en frappant sur des tambours ou en soufflant dans des bambous. Ajoutez encore les cris des enfants qu’on bat, des personnes qu’on écrase, des marchands rivaux qui se disputent; et de temps en temps le grondement des tam-tam qui indiquent l’heure ou le cours de la bourse, et vous aurez une idée exacte du brouhaha des villes chinoises. Pendant la traversée de Kalkann qui dura environ une heure, M. Schévélof se retourna plusieurs fois de mon côté et s’écria: «Ah! Mongolie, calme du désert, combien tu m’es chère et combien je te regrette!» Nous arrivâmes enfin de l’autre côté de la ville, nous franchîmes une autre porte et nous nous retrouvâmes à la campagne, ce qui n’est pas du tout, en Chine, synonyme de solitude et de silence. Nous prîmes congé de notre hôte, et un quart d’heure après nous étions balancés dans nos cinq palanquins, jetant çà et là un coup d’œil sur ce qui nous paraissait intéressant, mais fermant nos rideaux, suivant la recommandation de M. Schévélof, et tâchant de passer partout le plus inaperçus possible.
Quand la nuit fut tout à fait tombée, j’ouvris les trois fenêtres de mon palanquin, l’une à droite, l’autre à gauche et la dernière devant moi, et je contemplai à mon aise la splendide nature au milieu de laquelle nous voyagions.
Nous étions entrés dans un défilé étroit et abrupt. Il était parfois tellement resserré que les palanquins trouvaient justement assez de largeur pour passer.
D’énormes rochers à pic nous dominaient de tous côtés.
Nous étions certainement encore sur la crête d’une montagne, car des échancrures subites nous laissaient parfois apercevoir des précipices à donner le vertige. Il faisait ce soir-là un vent impétueux.
Des nuages passaient et repassaient devant la lune et, en diversifiant brusquement la clarté, donnaient à cette nature un aspect plus fantastique encore.
Nous rencontrons une seconde muraille, construite en pierre comme la première, mais mieux conservée; nous voyageons quelque temps sur cette muraille, et nos mulets, en s’approchant du bord, nous font souvent frémir. C’est surtout le mulet de derrière qui inquiète le novice voyageur. Cet animal, obligé de suivre aveuglément l’impulsion de son collègue de devant, mais ne pouvant, comme celui-ci, mesurer les difficultés de la route, n’apercevant le terrain qu’au moment d’y poser le pied, pourrait facilement faire un faux pas et tout entraîner dans l’abîme. Dans plusieurs endroits, la grande muraille sur le haut de laquelle nous voyagions ce soir-là, formait des coudes à angles droits. Or, comme nos mulets avaient la détestable habitude, ainsi que ceux des Alpes, de suivre toujours le bord du précipice, il s’ensuivait qu’à ces brusques tournants ils eussent dû à un certain moment marcher dans deux directions perpendiculaires l’une à l’autre.
Comme la chose est impossible à cause de la rigidité du palanquin, une lutte s’engageait entre les deux animaux, et à la pointe extrême de l’angle droit le pauvre voyageur se trouvait toujours suspendu au-dessus du gouffre.
Après avoir parcouru soixante lies, c’est-à-dire trente kilomètres environ, non sans émotion, mais aussi en contemplant une nature d’un genre peut-être unique au monde, nous arrivâmes à Suen-oua-fou. A peine avions-nous franchi les fortifications de ce village que nos muletiers commencèrent à pousser un certain cri étrange et constamment répété. Aucun pays n’est plus infesté de sociétés secrètes que la Chine. Tout habitant de ce pays se croirait déshonoré s’il n’était membre d’une ou deux de ces sociétés. Les cris poussés par nos muletiers étaient le ralliement de celle dont ils faisaient partie. Je me suis demandé et je me demande encore quel était le but de cet avertissement. Il n’est pas étonnant que ce but reste secret, mais je serais curieux de savoir si vraiment il existe.
L’hôtel où nous nous arrêtâmes était distribué comme les maisons de Maïmatchin dont j’ai parlé; il y avait seulement entre les deux toute la différence qu’il y a chez nous entre une auberge et un palais. Une chose que je dois remarquer cependant, c’est que partout en Chine, même dans les demeures les plus simples, on retrouve l’art, non-seulement dans l’arrangement général, mais jusque dans les plus petits détails. Les tables qui sont placées sur l’estrade de chaque pièce, les escabeaux, les petites tasses dans lesquelles on boit l’eau-de-vie de riz et les théières, les bâtons mêmes avec lesquels on mange, ont une forme étudiée. C’est souvent étrange; on constate même parfois une recherche un peu forcée, mais on trouve toujours une idée artistique, et chaque objet est intéressant à examiner. Après le repas, véritable repas de gargote cette fois et peu en rapport avec les habitudes de l’estomac européen, nous ne tardâmes pas à nous endormir, étendus comme de vrais Chinois sur l’estrade où nous venions de dîner.
Le lendemain, 4 mai, nous traversâmes un pays d’un aspect riant; la plus jolie contrée que j’aie peut-être jamais vue après les sites du Japon. Nous longions constamment une petite rivière, large de quelques mètres seulement, baignant le pied d’un rocher à pic au haut duquel étaient plantés de grands arbres qui formaient berceau au-dessus de la rivière et d’où pendaient des lianes touffues et vertes qui venaient baiser la surface de l’eau. Nous parcourûmes encore soixante lies au milieu de cette nature charmante et nous arrivâmes dans un immense village appelé Ti-mih-gnih, vers onze heures du matin, pour déjeuner. Ce village, fortifié comme tous les villages chinois, avait été s’agrandissant, car il possède à l’intérieur plusieurs enceintes. Il peut rivaliser de grandeur avec Toun-cheh-ouh, peuplé de 400,000 âmes; nous mîmes près d’une heure à le traverser.
Le lecteur se demandera peut-être comment l’ordre est maintenu dans de si grandes agglomérations, et quel nombre fabuleux de soldats l’Empereur doit entretenir pour sauvegarder son trône et sa dynastie. L’ordre est maintenu presque sans armée, au moyen d’une police secrète et de l’application rigoureuse de la loi des responsables. -- Le père de famille répond sur sa tête de la conduite de ses enfants; -- le mandarin de troisième classe de la conduite de son district, etc... Par contre, le père de famille a droit de vie et de mort sur ses enfants; le mandarin sur tout son district. Qu’arrive-t-il alors en cas de conspiration? Le père de famille, craignant la répression du mandarin, immole ses enfants dès qu’il les sait coupables. -- Avant que la révolution parvienne jusqu’au palais impérial, il faudrait que tous les membres de la hiérarchie administrative y eussent trempé les mains, tout en sachant qu’ils exposent leur vie. Le cas est à peine vraisemblable. C’est pour cela que les voyageurs ont souvent dit dans leurs relations avoir assisté à des exécutions de vingt-cinq ou trente Chinois à la fois. C’est que si un mandarin averti d’un délit grave ménage un seul complice, il en est responsable vis-à-vis son supérieur; il préfère donc généralement sacrifier quelques innocents plutôt que d’oublier un seul coupable.
On comprend aisément, avec de tels procédés, pourquoi le gouvernement chinois désire que les Européens ne pénètrent pas dans son empire.
Peuple imbécile qui a la sottise de partager à notre égard la haine de son gouvernement et qui immole les missionnaires au lieu de s’en servir pour obtenir sa liberté!
En sortant de Ti-mih-gnih la vallée s’élargit sensiblement. Un vent s’éleva si violent, qu’il poussait nos mulets et les entraînait parfois de côté au point de manquer de les faire tomber dans la rivière. Après une troisième marche de soixante lies nous arrivâmes à Chah-tchen. La soirée se passa tristement. Le voyage en palanquin, doublé de la cuisine chinoise, nous avait fort indisposés. MM. Schévélof, Wassili-Michaëlowitch et Pablo ne sortirent même pas de leurs palanquins. Nous ne couchâmes que deux, M. Marine et moi, sur l’estrade de l’auberge.
Nous fûmes réveillés en sursaut au milieu de la nuit par une décharge d’arme à feu dans la cour.
Nous nous levons précipitamment, convaincus que l’un de nos compagnons et surtout le jeune Kousnietzof, propriétaire de deux fusils et d’un revolver, avait dû être victime d’un accident. Quel n’est pas notre étonnement et notre joie de voir nos amis dormir du plus profond sommeil! Le coup de feu avait sans doute retenti dans la rue. Un Chinois ou une Chinoise l’avait peut-être reçu en pleine poitrine, mais cela importait peu.
[Illustration: Mon palanquin.]
Le lendemain, de bonne heure, nous nous mîmes en route, et après avoir parcouru cinquante lies dans un pays dénué d’intérêt, nous nous arrêtâmes pour déjeuner à Hrouaé-laeh-sien.
De même que les villes arabes, les villes chinoises se ressemblent beaucoup. Je ne me lassais pas cependant de regarder à chaque halte ce mouvement vraiment exceptionnel et inconnu dans nos villes occidentales même les plus commerçantes, telles que Londres, San Francisco ou New-York. Que de types aussi je voyais en réalité, que j’avais considérés autrefois dans des albums ou sur des paravents! Le portefaix balançant sur son épaule une perche d’une longueur démesurée, aux extrémités de laquelle étaient suspendus des cartons ronds et couverts de dragons ou de chimères; les enfants au gros ventre avec la tête rasée et ne conservant que trois petites mèches; une au-dessus du front et deux près des oreilles. Cette coupe, prolongée jusqu’à l’âge de douze à quinze ans, donne aux cheveux de la nuque, qu’on laisse plus tard pousser pour former la queue, une vigueur extraordinaire.
Cette habitude des adultes de ne conserver qu’une longue tresse par derrière ne date que de la conquête des Tartares et de l’établissement de la dynastie actuelle. Les vainqueurs étant mahométans et par conséquent fanatiques, tentèrent d’imposer le Coran à la Chine tout entière. Ils n’y parvinrent pas, mais un édit que l’Empereur avait promulgué, de se raser la tête à la manière des Arabes, en ne conservant qu’une petite touffe de cheveux sur le sommet de la tête, appelée communément le _mahomet_, resta en vigueur. Seulement comme les Chinois sont artistes dans tout ce qu’ils font, ils transformèrent la petite mèche ridicule des Arabes en une longue natte épaisse et soyeuse. Cette coiffure est du reste parfaitement conforme au climat et à la nature du sol. Voici comment: la poussière est si fine, et par conséquent soulevée en si grande abondance par le moindre souffle de vent, qu’il est impossible après le plus petit voyage et après une simple promenade même dans les rues de Pékin, de ne pas se mettre au bain en rentrant chez soi. Or tous les Chinois, sans exception, ont une chevelure extrêmement abondante: s’ils la conservaient, dans quel état les hommes du peuple qui, par leur métier, sont obligés de rester tout le jour dehors auraient-ils donc la tête?
Ils peuvent facilement au contraire garantir la queue de la poussière, soit en la cachant sous un bonnet, soit plutôt en la laissant pendre sous les habits. Les paysans, qui en été doivent travailler la terre en plein soleil, se servent de cette queue pour attacher sur leur tête de grandes serviettes mouillées qui entretiennent la fraîcheur.
On est étonné du reste en entrant en Chine, pays que nous avons trop longtemps en France traité de ridicule, on est étonné, dis-je, de voir à quel point ses habitants sont industrieux dans tout ce qu’ils font et surtout dans leur agriculture qui, favorisée, il est vrai, par la richesse du sol, n’en doit pas moins sa grande prospérité à l’industrie des indigènes.
Je citerai à ce propos une organisation sociale vraiment digne d’être remarquée. Quand un Chinois a mérité par ses services un titre de noblesse, son fils n’a le droit et n’aura jamais le droit de porter que le titre immédiatement inférieur et la noblesse va ainsi diminuant dans la famille, de génération en génération, jusqu’à s’éteindre complétement, à moins que l’un de ses membres ne rende à son pays un service signalé et ne reconquière ainsi le titre primitivement accordé à son aïeul. Certes, personne n’a une plus profonde vénération que moi pour les anciens noms français et les vieux titres; mais je voudrais pouvoir toujours éprouver envers les hommes qui en sont honorés une estime égale à mon respect pour leurs noms et pour leurs titres eux-mêmes. L’ingénieuse combinaison chinoise donne à la noblesse une émulation toujours croissante, un désir d’autant plus grand de rendre service au pays, que le titre de la famille va diminuant, parce qu’il est plus déshonorant de voir s’éteindre cet héritage entre ses mains que de ne l’avoir jamais possédé.