CHAPITRE II
LA SOCIÉTÉ DE SAINT-PÉTERSBOURG.
Comment nous sommes jugés dans la capitale russe. -- Recommandations pour la Sibérie. -- M. Pfaffius, commissaire de la frontière à Kiachta. -- Musique russe. -- Opéra de Glinka: _La vie pour le Tzar_. -- Arrivée à Moscou.
Pendant mon séjour à Pétersbourg, j’allai certes plus d’une fois admirer les curiosités dont cette ville est remplie. Je ne me lassai pas de voir la richesse des églises, l’immensité des palais, et je passai surtout de longues heures devant les magnifiques toiles espagnoles et hollandaises du musée de l’Ermitage. Mais un assez grand nombre d’autres auteurs plus habiles se sont chargés de faire la description de tous ces chefs-d’œuvre pour que je n’en dise rien. Il ne me fallait pas oublier que j’étais parti pour un plus long voyage et que ma principale occupation à Pétersbourg devait être de trouver un compagnon. Pour cela j’usai de toutes les lettres de recommandation dont je m’étais approvisionné à Paris, espérant m’adjoindre soit un touriste, soit un fonctionnaire se rendant à son poste dans la Sibérie orientale.
Quand on est Français et qu’on est reçu dans la société de Pétersbourg, on est surpris de voir à quel point la France y est à la mode. Dans cette société, on parle notre langue, on mange notre cuisine, on lit nos journaux et nos livres; on s’occupe de ce qui se fait chez nous; on suit la coupe de nos vêtements; on applaudit nos pièces de théâtre jouées par des Parisiens. Ce triomphe de nos habitudes est d’autant plus flatteur, qu’à Pétersbourg la mode domine toutes choses; les affections, les liens de famille, les goûts, presque les intérêts. Un Français qui arrive est donc accueilli, pour peu qu’il apporte l’apparence d’une recommandation: on le fête, on le gâte, on l’écoute, on l’imite. Aussi, tous ceux qui ont été dans la capitale russe ne tarissent-ils pas d’éloges sur les salons où ils ont été enivrés de compliments moins facilement accordés à Paris, et où ils ont goûté des satisfactions d’amour-propre plus exceptionnelles chez nous. Certes, je suis loin de reprocher ici à la société de Pétersbourg sa grâce et son engouement hospitalier pour mes compatriotes, ce serait d’abord manquer de gratitude, mais elle permettra à un ami sincère une courte remarque sur la façon dont elle nous juge:
Observateurs de nos faits publics, sans trop se rendre compte de leurs circonstances et de leurs causes; à l’affût de nos productions théâtrales ou littéraires sans toujours apprécier le degré d’importance que nous leur donnons, les Russes s’assimilent tout, retiennent tout, par la seule raison que c’est français, confondant l’ancien et le moderne, le classique et le bouffon avec une facilité que j’admire, mais avec une légèreté que je déplore.
J’ai rencontré peu de personnes dans cette séduisante société qui, pendant leur séjour à Paris, eussent été à la Comédie française, et qui sussent que nous regardons chez nous comme secondaires les artistes du Gymnase ou du Vaudeville qui vont se faire applaudir à Pétersbourg avec tant de frénésie.
Quand je suis arrivé dans la capitale russe, la _Fille de Madame Angot_ tenait l’affiche de trois grands théâtres. Lorsque j’affirmai qu’à Paris cette pièce n’avait été représentée que sur une scène de troisième ou quatrième ordre, on avait peine à me croire. Hélas! l’Europe a le droit de ne juger que sur les apparences; elle ne connaît que ce qui paraît davantage et, par conséquent, voit surtout en France d’agréables sauteurs.
Ceci explique pourquoi les personnages les plus haut placés, le soir même de leur arrivée à Paris, lors de l’exposition de 1867, allèrent entendre aux Variétés la _Grande-Duchesse de Gérolstein_. Ils crurent certainement faire preuve de courtoisie en applaudissant d’abord ce qu’ils pensaient être nos chefs-d’œuvre préférés.
Dans les premières réunions où j’eus l’honneur d’être invité, je ne manquai jamais de parler de mes projets de voyages, espérant trouver un compagnon; mais je voyais alors mes interlocuteurs froncer le sourcil et tourner le dos.
C’est qu’il n’est pas de bon goût à Pétersbourg de voyager dans une autre direction que celle de l’Ouest. Les habitants de cette cité de plaisir semblent regretter leur origine; cette société si délicate et si raffinée paraît craindre vraiment d’être prise encore par une horde barbare. Des femmes de la distinction la plus exquise m’ont dit quelquefois: «J’aurai beau faire, vous penserez toujours de moi, c’est une Cosaque.» Tout ce qui rappelle l’Asie est en défaveur; et peut-être les exagérés céderaient-ils volontiers la Sibérie au gouvernement chinois pour n’avoir plus rien de commun avec l’Orient. Comme je l’ai dit plus haut, il faut d’abord parler français. Il est encore de meilleur ton d’arriver de Paris, de Trouville ou de Luchon. Enfin l’extrême élégance, c’est d’avoir eu ses entrées dans nos coulisses parlementaires ou de rapporter les plus frais cancans de nos boudoirs à la mode.
Dès que les froids arrivèrent, je m’occupai d’organiser mon voyage. Je fus aidé dans cette tâche difficile par M. Bartholdy, alors chargé d’affaires à l’ambassade française. Compatriote obligeant et gracieux, il obtint du gouvernement de me faire traverser la Sibérie d’une manière en quelque sorte officielle. Les ministères me donnèrent des lettres de recommandation pour les gouverneurs des différents pays que je devais traverser.
J’obtins aussi de M. Michaelof, concessionnaire des relais de poste depuis Nijni-Novgorod jusqu’à Tumen, une injonction-circulaire, prescrivant à chaque maître de poste de me donner les meilleurs chevaux et le plus promptement possible.
Plusieurs personnes m’adressèrent à leurs amis de Sibérie. En moins de quinze jours, je fus muni de trente-deux recommandations, mais je n’avais encore trouvé aucun compagnon ou serviteur.
Cependant le froid devenait chaque jour plus intense. Le thermomètre variait entre dix et douze degrés au-dessous de zéro[1].
[1] Dans le cours de ce travail, je donnerai toujours les températures du thermomètre centigrade, bien que les Russes ne se servent que du thermomètre Réaumur: je crois ainsi mieux me conformer aux habitudes de mes lecteurs.
Le canal de la Moïka sur lequel donnaient mes fenêtres était déjà à moitié gelé; la Néva charriait d’énormes glaçons; la neige, bien que peu épaisse encore, tombait assez souvent pour faire espérer prochainement un traînage suffisant; j’allais me décider à partir seul pour Moscou, quand je reçus une lettre du directeur du gouvernement asiatique.
Cette lettre m’annonçait que le commissaire de la frontière russe à Kiachta, M. Pfaffius, se trouvait à Pétersbourg, à l’hôtel Démouth, et devait prochainement rejoindre son poste.
Je ne perds pas une minute; je me munis de toutes mes lettres dont je ne pouvais même pas lire les adresses, et je cours à l’hôtel Démouth.
Je ne savais pas encore ce qu’est le voyage de Sibérie; je ne me doutais nullement de tout ce qu’il exige; aussi fus-je assez surpris à mon entrée dans l’appartement de M. Pfaffius. Au milieu de la chambre gisait à terre un amas d’oreillers, de fourrures, de matelas, de couvertures et de cordes. On y voyait aussi un pain de sucre, des bottes de feutre, une bouteille d’eau-de-vie, des sacs de toute forme et de toute grandeur.
Le fonctionnaire, portant au second doigt de la main droite une bague d’or, signe de sa dignité, était à table et déjeunait. A ses côtés, un domestique bouriate, aux traits demi-mongols et demi-tartares, vêtu d’une touloupe puante, épiait ses moindres gestes et satisfaisait ses moindres désirs. Quand je parus, monsieur le commissaire ordonna qu’on me fît asseoir; mais il n’y avait (est-ce par hasard?) aucune chaise dans la chambre, il fallut en aller chercher ailleurs. Je dus attendre debout quelques minutes. Aussitôt la colère monta au visage de mon hôte, dont j’aurai pourtant plus tard à vanter la douceur. Il devint rouge, puis blanc; il débita très-haut au Bouriate des paroles presque inarticulées, mais dont le sens n’était pas équivoque; puis enfin, s’approchant de cet homme, leva la main sur lui.
Habitué aux mœurs orientales, je devinai la scène qui allait se passer et je n’y prenais même pas garde, quand, à mon grand étonnement, le domestique relevant la tête et regardant fixement le commissaire, lui adressa ces simples paroles: «Vous oubliez donc, monsieur, que je suis sujet de l’Empereur?»
Cet homme savait qu’un article du décret qui a affranchi les serfs interdit aux propriétaires et aux fonctionnaires, sous peine de disgrâce et même de prison, de recourir à des voies de fait contre un sujet quelconque de l’Empereur, fût-il naturalisé Russe, fût-il indigène d’un pays conquis comme les Kirghis, les Bouriates ou les Samoyèdes.
Ces paroles suffirent en effet pour faire retomber dans le vide le bras du fonctionnaire. Quelle est en Russie la passion, fût-elle poussée au paroxysme, qui oserait transgresser les volontés du tzar?
Après cette petite scène, M. Pfaffius redevint lui-même, c’est-à-dire parfait homme du monde. Je lui montrai mes lettres de recommandation. Dès qu’il aperçut le cachet du ministère (c’était plus qu’il n’en fallait pour un fonctionnaire russe), il me donna les marques de la plus haute considération. Une de ces lettres lui était personnellement adressée: dès lors je fus son ami et nous résolûmes de voyager ensemble.
Le lecteur verra dans la suite que ce projet ne se réalisa qu’en partie; une rencontre que je fis plus tard à Moscou en fut la cause. Ne pouvant à ce moment-là prévoir ma richesse future, je regardai mon commissaire comme un véritable trésor. Il devait aller à Kiew avant l’organisation du traînage. Je ne le laissai partir qu’après de bien positives conventions sur notre rendez-vous, et, tout rempli d’enthousiasme, je commençai mes visites d’adieux.
Je ne parlerai que de l’une d’elles qui eut lieu dans une loge de l’Opéra russe; non pas tant en considération des aimables personnes qui m’avaient invité à venir les y voir qu’à cause de la représentation dont je fus témoin. On donnait une audition du chef-d’œuvre de Glinka, intitulé: _la Vie pour le Tzar_.
Les Russes, qui ne sont pas inventifs, ont pourtant une musique nationale d’un genre particulier et original.
Ceux qui apprécient les opéras français même sérieux trouveraient peu de charme à entendre les longues lamentations et les mélodies plaintives qui font le cachet de cette musique.
Elle peut cependant émotionner beaucoup les amateurs de musique grave, surtout dans le pays qui l’a vue naître.
Aussi uniformes que la nature russe, aussi profondes que ses horizons, les phrases de l’opéra de Glinka se succèdent tristes et lugubres, un peu monotones peut-être, mais aussi fiévreuses et maladives, car elles n’atteignent jamais une solution. Au moment où l’oreille impatiente croit enfin se reposer sur la note fondamentale, un nouveau cri de douleur surgit à l’improviste, et la phrase se prolonge sans changer de caractère. Je ne peux mieux comparer les inspirations de Glinka qu’aux efforts permanents de la mer pour reprendre son niveau et à laquelle l’incessante succession des lames semblent refuser un repos si désiré. Aussi cette musique n’a-t-elle pas les attraits de la gaieté et ne procure-t-elle pas, à cause de son uniformité, les émotions d’une passion vive, mais elle a tout le charme de la mélancolie, de la rêverie, du vague.
L’âme se perd, s’oublie et s’énerve dans le bercement prolongé de cette mélodie sans terminaison. Tout le passé revient à la mémoire, et quand la dernière note s’éteint, on se réveille comme après un beau rêve avec une larme de souvenir dans les yeux.
Quand j’étais dans la capitale russe, je retardais de jour en jour mon départ malgré la neige qui tombait et le froid qui m’appelait.
De même ici je me prends à parler encore de Pétersbourg, bien que j’aie depuis longtemps annoncé mon départ. On préfère sans doute la réalité d’une grande satisfaction au souvenir qui lui survit, et cependant peut-être se sépare-t-on plus difficilement de ce souvenir que de cette réalité, parce qu’on sent qu’il est le prolongement dernier de la jouissance après lequel il faut revenir à la vie ordinaire.
Je partis enfin le 20 novembre, et le 21, à dix heures du matin, par vingt-quatre degrés de froid, je faisais mon entrée dans la ville sainte de Moscou.
La température que j’eus à supporter ce jour-là était très-modérée relativement à celles que je trouvai plus tard en Sibérie; cependant je pus avoir déjà une idée de quelques-uns des effets produits par un froid très-intense. On sent que tout se rapetisse, se resserre, se rétrécit. Les chevaux qui transpirent à cause de la rapidité qu’on donne à leurs allures ont le corps couvert d’une sueur gelée qui les fait ressembler à une pétrification. La figure des cochers est enflée, spongieuse, horrible. Le soleil profite de l’absence des nuages et seul paraît se réjouir. Sous ses claires caresses, les maisons aux couleurs variées prennent un aspect joyeux et enluminé qui contraste singulièrement avec l’encapuchonnage des passants. Je pris immédiatement soin de me procurer les vêtements habituels des Russes pendant l’hiver. J’achetai des galoches pour marcher dans la neige sans en sentir le froid ni l’humidité; un bachelique, sorte de capuchon en poil de chameau pour se garantir le cou et les oreilles; enfin une pelisse en iénotte, fourrure relativement peu coûteuse et cependant élégante.
Le choix de la fourrure est important surtout à Moscou, où l’on apprécie la valeur d’un homme à la peau de l’animal dont il est vêtu. Il y a bien un proverbe russe qui semble démentir cette observation: «On vous reçoit selon votre habit, et l’on vous reconduit selon votre esprit.» Mais le proverbe trouve peu d’application dans une société au caractère essentiellement vaniteux, fermée à l’homme le plus spirituel, s’il n’est pas affublé de la peau de certaines bêtes.