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CHAPITRE PREMIER

LA PLUS TERRIBLE CHOSE DU MONDE

A pointe Fullerton, à des milliers de milles en droite ligne au nord des régions civilisées, le sergent William Mac Veigh écrivait, un bout de crayon entre les doigts, les derniers mots de son rapport semestriel au commissaire de la police royale montée du Nord-Ouest, à Régina. Il concluait:

«J’ai l’honneur de vous faire savoir que j’ai fait tout le possible pour poursuivre Scottie Deane, le meurtrier. Je n’ai pas abandonné l’espoir de le trouver, mais je crois qu’il a quitté mon district et qu’il est maintenant probablement quelque part dans la zone de patrouille de Fort Churchill. Nous avons battu le pays sur trois cents milles au sud, le long du rivage de la Baie d’Hudson jusqu’à la Pointe des Esquimaux et, au nord, jusqu’au canal Wagner. En trois mois, nous avons effectué trois patrouilles à l’ouest de la Baie, parcourant seize cents milles, sans trouver notre homme ni trace de lui. Je vous conseille respectueusement une étroite surveillance de la part des patrouilles au sud des terres désertes.»

--Voilà! dit Mac Veigh tout haut, en redressant avec un grognement de soulagement son dos arqué. C’est fait.

Sur son lit de camp, dans un coin de la petite cabane fouettée par vent et pluie, qui représentait la Loi, tout à l’extrémité de la terre, là-haut, le soldat Pelletier souleva péniblement la tête de sa couche de douleur et dit:

--J’en suis joliment content, Mac; maintenant, peut-être que vous me donnerez un verre d’eau pour combattre cet enrouement maudit qui m’empêche à tout moment de parler, comme si la mort était déjà près de moi.

--Agité? questionna Mac Veigh, étirant de nouveau sa jeune et robuste charpente avec un soupir de satisfaction. Que serait-ce si tu avais à écrire cela deux fois par an? Et il désigna du doigt son rapport.

--Ce n’est pas plus long que les lettres que vous écriviez à votre...

Pelletier s’arrêta net. Il y eut un moment de silence embarrassant. Puis le malade ajouta sans détour et une main tendue:

--Je vous demande pardon, Mac... C’est cette fièvre. J’ai oublié un moment que... que vous deux... aviez rompu.

--C’est bon! dit Mac Veigh, avec un tremblement dans la voix, tandis qu’il s’en allait chercher de l’eau.

--Vois-tu, ajouta-t-il en revenant avec un petit gobelet d’étain, le rapport c’est une autre affaire. Quand on écrit au Grand Mogol en personne, ça vous énerve. Et ça été une piètre année pour nous, Pelly. Nous avons raté Scottie et laissé filer les agresseurs du baleinier. Et... nom de Dieu! j’oubliais de mentionner les loups!

--Ajoutez un post-scriptum, insinua Pelletier.

--Un post-scriptum sur papier grand aigle! s’écria Mac Veigh, dévisageant d’un air incrédule son compagnon. Pas n’est besoin de te tâter encore le pouls, Pelly. La fièvre t’a repris; tu n’as plus la tête à toi.

Il parlait gaîment, s’efforçant d’amener un sourire sur le visage blême de l’autre. Pelletier se laissa retomber en soupirant.

--Non! il n’est pas nécessaire de me tâter le pouls, répéta-t-il. Ce n’est pas de la maladie, Mac... pas de la maladie ordinaire. C’est au cerveau... voilà où ça est... Pensez un peu... neuf mois qu’on est monté ici et jamais un regard d’un visage de blanc, sinon le vôtre! Neuf mois sans entendre le son d’une voix de femme! Neuf mois simplement de ce monde mort et gris, là, dehors, avec les lumières boréales qui sifflent vers nous toutes les nuits, comme des serpents, et les rocs noirs qui nous regardent comme ils ont regardé depuis des millions de siècles. Il peut y avoir de la magnificence là-dedans, mais c’est tout! Nous sommes des héros, très bien, mais nul ne le sait que nous et les six cent quarante-neuf autres hommes de la police montée. Mon Dieu! que donnerais-je pour voir un visage de jeune fille... pour toucher, rien qu’une seconde, sa main! Cela m’enlèverait cette fièvre, car c’est la fièvre de la solitude, Billy, une espèce de folie et qui fait éclater ma tête.

--Bah! bah! fit Mac Veigh, en prenant la main de son compagnon. Ressaisis-toi, Pelly! pense à ce qui vient. Encore quelques mois seulement de cette vie et nous changerons. Et alors, pense dans quel paradis tu vas entrer. Tu en jouiras plus que les autres camarades, car ils n’auront jamais eu ce ciel-ci. Et je vais te rapporter une lettre... de la petite fiancée...

Le visage de Pelletier rayonna.

--Dieu la bénisse! s’écria-t-il. Il y aura des lettres d’elle, une douzaine. Elle m’a attendu longtemps et c’est une vraie petite «Tommy» au fond du cœur. Vous avez mis ma lettre de côté?

--Oui.

Mac Veigh retourna à la petite table grossière et ajouta encore quelques lignes à son rapport au commissaire de la police royale, dans les termes suivants:

«Pelletier est malade: des troubles bizarres au cerveau. Parfois, j’ai eu peur de le voir devenir fou, et je conseille, s’il vit, de le transférer dans le Sud au plus tôt. Je pars pour Fort Churchill deux semaines avant la date habituelle, afin de rapporter des médicaments. Je désire aussi ajouter un mot à ce que j’ai dit des loups dans mon dernier rapport.

«Nous les avons vus fréquemment par bandes de cinquante à un millier. L’automne dernier, une bande a attaqué un vaste troupeau de caribous migrateurs qui passaient à quinze milles de la Baie et nous avons compté les débris de cent soixante de ces bêtes, tuées sur un espace de moins de trois milles. Mon opinion, c’est que les loups tuent au moins cinq mille caribous par an dans ce district.

«J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre obéissant serviteur

«William Mac Veigh,

«_Sergent, chef de détachement._»

Il plia le rapport, le plaça avec d’autres objets précieux dans la pochette de caoutchouc imperméable qu’il portait toujours dans son paquetage et retourna auprès de Pelletier.

--Je n’aime pas te laisser seul, Pelly, dit-il. Mais je vais aller très vite... quatre cent cinquante milles à travers les glaces et je ferai le trajet en dix jours ou je crèverai. Puis dix jours pour revenir, peut-être deux semaines, et tu auras les médicaments et les lettres. Hurrah!

--Hurrah! s’écria Pelletier.

Mac Veigh se retourna vers la muraille. Quelque chose montait à sa gorge et l’étouffait, tandis qu’il étreignait la main de Pelletier.

--Mon Dieu! Billy, est-ce le soleil? s’écria tout à coup ce dernier.

Mac Veigh se retourna du côté de l’unique fenêtre de la cabane. Le malade sauta en bas de son lit de camp. Ensemble ils se tinrent un moment debout à la fenêtre, regardant là-bas, au sud-est, où un faible cercle d’or rougeâtre perçait le ciel de plomb.

--C’est le soleil! dit Mac Veigh comme on prononce une prière.

--La première fois en quatre mois! soupira Pelletier.

Comme des affamés, tous deux regardaient par la fenêtre. La lueur d’or languit quelques instants et puis s’évanouit. Pelletier regagna son lit de camp.

Une demi-heure plus tard, quatre chiens, un traîneau et un homme s’avançaient rapidement à travers la mélancolie de silence et de mort du jour arctique. Le sergent Mac Veigh faisait route pour Fort Churchill, à plus de quatre cents milles en deçà.

C’est le plus solitaire voyage du monde, ce trajet depuis la petite cabane isolée battue de vent à Pointe Fullerton jusqu’au Fort Churchill. Cette hutte n’avait qu’une rivale dans tous le pays septentrional, l’autre hutte à l’île Herschel, à l’embouchure de la Firth, où vingt et une croix de bois marquent vingt et une tombes de blancs. Mais les baleiniers vont à Herschel. Sauf par accident ou en violation des lois, ils ne vont jamais dans le voisinage de Fullerton. C’est à Fullerton que les hommes meurent de la plus terrible chose au monde: l’isolement. Dans la petite cabane, des hommes étaient devenus fous.

Une obscure vérité oppressait Mac Veigh tandis qu’il guidait l’attelage à travers les glaces, vers le Sud. Il avait peur pour Pelletier. Il priait que Pelletier pût voir le soleil de temps en temps. Le deuxième jour, il s’arrêta à une cache de poisson qu’il avait faite, l’automne précédent, pour la nourriture des chiens. Il s’arrêta à une seconde cache le cinquième jour et passa la sixième nuit à un _igloo_ d’Esquimaux à la pointe de l’Esquimau Aveugle. Sur la fin du neuvième jour, il parvint à Fort Churchill, avec une moyenne de cinquante milles par jour à son actif.

Les hommes arrivent de Fullerton plus près de mourir que de vivre, quand ils courent le risque du trajet en hiver; le visage de Mac Veigh était gercé des morsures du vent. Ses yeux étaient sanguinolents. Il avait une attaque de lumbago. Il dormit vingt-quatre heures dans un lit chaud sans broncher. Quand il s’éveilla, il s’emporta contre l’officier commandant le baraquement pour l’avoir laissé dormir si longtemps; il mangea trois repas en un seul et expédia ses affaires en hâte.

Son cœur bondit de joie lorsqu’il tira de son courrier neuf lettres pour Pelletier, toutes écrites de la même petite écriture de jeune fille. Il n’y en avait aucune pour lui, aucune du genre de celles que Pelletier recevait et l’isolement navré qu’il en ressentit devint presque du malaise.

Il sourit doucement comme s’il enfreignait une consigne. Il ouvrit une des lettres de Pelletier, la dernière écrite et, tranquillement, se mit à la lire. Elle débordait de la délicate tendresse d’un amour de jeune fille et des larmes vinrent à ses yeux rougis.

Puis il s’assit pour y répondre. Il parla de Pelletier à la jeune fille et lui avoua qu’il avait ouvert sa dernière lettre.

Ce qu’il lui dit surtout, c’est que ce serait une agréable surprise pour un homme qui devenait fou--mais il employa le mot neurasthénie au lieu de folie--si elle venait à Churchill, au printemps prochain, pour s’y marier. Il lui dit qu’il avait ouvert sa lettre parce qu’il aimait Pelletier mieux que la plupart des hommes n’aiment leurs frères. Puis il recacheta la lettre, remit son courrier à l’inspecteur, empaqueta ses médicaments et ses provisions et se disposa à repartir.

Le même jour arriva à Churchill un métis qui avait chassé le renard blanc près de l’Esquimau Aveugle et qui de temps à autre faisait office d’éclaireur dans ce ressort. Il apportait la nouvelle qu’il avait aperçu un blanc et une blanche à dix milles au sud de la rivière Maguse. Le renseignement fit frissonner Mac Veigh.

--Je m’arrêterai au camp de l’Esquimau, dit-il à l’intendant. Voilà qui vaut d’être éclairci, car je n’ai jamais connu de femme blanche au nord du soixantième degré dans ce pays. Ce pourrait être Scottie Deane.

--Ce n’est pas très vraisemblable, repartit l’intendant. Scottie est grand, droit et fort. Coujag dit que l’homme n’était pas plus haut que lui et marchait comme un bossu. Mais s’il y a des blancs par là, leur histoire mérite d’être connue.

Le lendemain matin, Mac Veigh partit pour le Nord. Il atteignit la demi-douzaine d’_igloos_ qui composaient le village d’Esquimaux, tard le troisième jour. Bye-Bye, le chef, ne se montrant pas du tout encourageant, Mac Veigh lui donna une livre de _bacon_ et, en retour de ce magnifique présent, Bye-Bye déclara n’avoir vu aucun blanc.

Mac Veigh lui donna une autre livre de bacon et Bye-Bye ajouta qu’il n’avait entendu parler d’aucun blanc. Il écouta avec le regard sans âme d’un morse, tandis que Mac Veigh lui faisait comprendre qu’il irait à l’intérieur de la contrée, le lendemain matin, à la recherche d’un blanc qu’on lui avait dit se trouver par là. Cette même nuit, pendant une aveuglante bourrasque de neige, Bye-Bye disparut du camp.

Mac Veigh laissa ses chiens au repos dans le village d’_igloos_ et s’élança vers le Nord-Ouest, sur des raquettes, dès l’aube de l’aurore arctique qui n’était guère mieux que la nuit elle-même. Il projetait de continuer dans cette direction jusqu’à ce qu’il atteignît la steppe, puis de patrouiller dans un large rayon qui le ramènerait au camp des Esquimaux la nuit suivante.

Pour commencer, il fut retardé par l’ouragan. Il perdit les traces des raquettes de Bye-Bye à cent mètres des igloos. Toute la journée il chercha dans les endroits abrités les indices d’un campement ou d’une piste. Dans l’après-midi le vent tomba, le ciel s’éclaircit et, à la suite de ce calme, le froid devint si intense que les arbres craquaient avec bruit comme des coups de revolver.

Mac Veigh s’arrêta pour dresser un feu de broussailles et manger son souper à la lisière de la steppe, juste comme la lueur glacée des étoiles commençait à briller au-dessus de sa tête. Il faisait une nuit immaculée et calme. La bordure des bois du Sud s’étendait là-bas, derrière lui, et, au Nord, il n’y avait pas de futaies sur au moins trois cents milles. Entre ces deux limites, rien de vivant et, par conséquent, aucun bruit. A l’Est, le barren s’enfonçait comme un doigt immense, large de dix milles, que Mac Veigh devrait traverser pour arriver à atteindre la contrée boisée au delà.

Et c’était au delà qu’il avait le plus grand espoir de découvrir une piste. Quand il eut fini son souper, il bourra sa pipe et s’assit à croupetons auprès de son feu, regardant au lointain par delà la steppe. Puis, on ne sait pour quel motif, il se sentit envahi d’une étrange et bizarre émotion et regretta de ne pas avoir emmené un de ses chiens fatigués pour lui tenir compagnie.

Il était accoutumé à la solitude; il s’était moqué des choses qui avaient rendu fous d’autres hommes. Mais, ce soir, il lui semblait qu’il était environné d’un mystère qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant, de quelque chose qui s’insinuait soudain au tréfonds de son âme et qui précipitait les battements de son cœur.

Il pensa à Pelletier sur son lit de fièvre, à Scottie Deane, puis à lui-même. Après tout, y avait-il beaucoup à choisir entre leur sort, à eux trois?

Une vision surgit lentement devant lui du feu de broussailles et il y vit l’image de Scottie, l’homme réduit aux abois par l’homme et menant le grand combat pour se garder d’être pendu par le cou jusqu’à ce que la mort s’ensuivît; puis il vit Pelletier mourant d’une maladie née de la solitude et, derrière ces deux-là, comme un pâle camée sortant une seconde de l’obscurité, il vit se dessiner un visage. Et c’était un visage de jeune fille et l’image s’en évanouit sur-le-champ. Il avait espéré contre tout espoir qu’elle lui aurait écrit de nouveau. Mais elle l’avait abandonné.

Il se redressa en ricanant, un peu de joie et un peu de douleur aussi, tandis qu’il songeait au cœur loyal qui attendait Pelletier. Il attacha ses raquettes et s’élança à travers la steppe. Il avançait rapidement, regardant d’un regard aigu, droit devant lui. La nuit se faisait plus claire, les étoiles plus brillantes. Le _zip, zip, zip_ des pointes de ses raquettes était l’unique bruit qu’il entendît, en dehors du premier son faible et sifflant de l’aurore boréale dans le ciel du Nord qui lui arrivait comme le glissement frissonnant des meules d’acier d’un traîneau sur la neige durcie.

Au lieu de bruits, la nuit autour de lui commençait à s’emplir d’une vie spectrale. Son ombre lui faisait signe et grimaçait devant lui; les halliers rabougris semblaient bouger. Ses yeux étaient vigilants et aux aguets. A part soi, il se disait bien qu’il ne verrait rien et pourtant un instinct insolite l’incitait à la prudence. A intervalles réguliers, il s’arrêtait pour écouter et flairer dans l’air une odeur de fumée. De plus en plus, il devenait pareil à une bête de proie. Il laissa le dernier buisson derrière lui. Devant lui aucune ombre ne brisait désormais l’étendue de la nuit étoilée. Des murmures sinistres arrivaient avec le vent qui s’enflait du nord.

Tout à coup, Mac Veigh s’arrêta et passa son fusil au creux de son bras. Quelque chose qui n’était pas le vent montait du profond de la nuit. Il souleva de ses oreilles sa casquette de fourrure et écouta. Il entendit de nouveau, faiblement, le chant glacial des meules d’un traîneau.

Le traîneau se rapprochait, venant de la steppe, et Mac Veigh se prépara à la rencontre. Il enleva ses grosses moufles de fourrure, les accrocha à son ceinturon et les remplaça par des gants d’ordonnance plus légers. Il examina son revolver pour voir si le barillet n’était pas gelé. Puis, debout, silencieux, il attendit.