CHAPITRE VIII
PETITE MYSTÈRE
Pelletier suivit de tout près le rivage pris par les glaces. Il voyageait lentement, montrant la route à Kazan qui tendait tous les muscles de son vieux corps pour tirer le traîneau. Pendant un moment l’énervement de ce qui s’était passé donna à Pelletier une vigueur qui bientôt commença à décliner. Mais sa faiblesse ancienne ne le reconquit pas complètement. Il s’aperçut que la plus sérieuse difficulté provenait de ses yeux.
Des semaines de fièvre avaient affaibli sa vue au point que le monde autour de lui paraissait neuf et étrange. Il ne pouvait voir qu’à quelques centaines de pas devant lui et, au delà de cet horizon restreint, tout devenait gris et noir. Assez bizarrement, il fut frappé du côté comique de sa situation. Il y avait quelque chose de risible dans ce fait que Kazan était borgne et que lui-même était quasi aveugle. Il se mit à rire à part soi et à parler au chien.
--Ça me fait penser au jeu de colin-maillard qu’on avait coutume de jouer quand on était des gosses, mon vieux, dit-il. Elle nouait son mouchoir de poche sur mes yeux et puis je la poursuivais à travers le vieux verger et lorsque je l’attrapais, c’était une règle du jeu qu’elle devait me laisser l’embrasser. Une fois j’ai été me heurter à un pommier.
La pointe de sa raquette se prit dans un tas de glaçons et l’envoya rouler le visage dans la neige. Il se releva et continua:
--Nous jouions à ce jeu que nous étions déjà grands, mon vieux. La dernière fois qu’on a joué, elle avait dix-sept ans. Elle avait les cheveux nattés en une lourde tresse qui se défit complètement, de sorte que lorsque je l’attrapai et que j’enlevai mon bandeau je pouvais à peine apercevoir ses yeux et sa bouche qui se moquait de moi. Et c’est cette fois-là que je l’ai embrassée plus fort que jamais et que je lui dis que j’allais construire un foyer pour nous deux. Puis, je suis venu par ici.
Il s’arrêta, se frotta les yeux et, durant une heure ensuite, tandis qu’il avançait péniblement, il marmottait des paroles que ni Kazan, ni aucun être vivant n’aurait pu comprendre. Mais, bien que le délire s’exprimât dans sa voix, l’étincelle de volonté dans son cerveau restait saine et intacte. L’igloo et la femme affamée que Blake avait abandonnée formaient l’unique image vivante qu’il n’oubliait pas un moment. Il devait trouver l’igloo et l’igloo était près de la mer. Il ne pouvait ne pas le trouver, s’il vivait assez pour parcourir trente milles. Il ne lui venait pas à l’esprit que Blake pouvait avoir menti, que l’igloo pouvait être plus loin qu’il n’avait dit ou peut-être beaucoup plus près.
Il était deux heures, lorsqu’il s’arrêta pour faire du thé. Il s’imaginait qu’il avait couvert au moins dix-huit milles; en fait, il n’avait parcouru qu’un peu plus de la moitié de cette distance. Il n’avait pas faim et ne mangea rien, mais de bon cœur il gava Kazan de viande. Le thé chaud renforcé d’un peu de whisky, le ravigota sur le moment mieux que n’aurait fait la nourriture.
--Douze milles encore pour le moins, fit-il à Kazan. Nous en viendrons à bout. Dieu merci, nous en viendrons à bout!
S’il avait eu de meilleurs yeux, il aurait aperçu et reconnu l’énorme rocher recouvert de neige nommé l’Esquimau Aveugle qui se trouvait tout juste à neuf milles de la cabane. Quoi qu’il en soit, il continua plein d’espoir. Il éprouvait maintenant des douleurs aiguës dans la tête et ses jambes fléchissaient. Le jour s’achevait un peu après deux heures mais, en cette saison, il n’y avait pas grand changement du jour à la nuit et Pelletier remarqua à peine la différence. A la fin, l’image de l’igloo et de la femme agonisante s’agita fiévreusement dans son cerveau. Il y eut comme des trous sombres. L’étincelle de volonté l’abandonnait peu à peu et finalement Pelletier s’affala sur le traîneau.
--En avant, Kazan! cria-t-il d’une voix faible. Dépêche-toi! Va donc!
Kazan, la gueule béante, tira de toutes ses forces et la tête de Pelletier glissa sur le sac rempli de provisions.
Ce que Kazan entendit, ce fut un gémissement. Il s’arrêta, regarda derrière lui et poussa une faible plainte. Pendant un moment, il s’assit sur son derrière, reniflant quelque chose qui lui arrivait dans l’air. Puis, il se remit en marche, tirant le traîneau un peu plus vite et toujours gémissant. Si Pelletier n’avait pas été évanoui, il l’aurait poussé tout droit devant lui, mais le vieux Kazan s’écartait de la mer. Par deux fois, pendant les dix minutes qui suivirent, il s’arrêta et prit le vent et, chaque fois, il modifia légèrement la direction de sa course. Une demi-heure plus tard, il arriva à un monticule blanc qui surgissait de l’étendue désolée plane de la neige; alors il se réinstalla sur son derrière, leva sa tête broussailleuse vers le ciel de la nuit profonde et, pour la deuxième fois ce jour-là, il poussa le fatal, l’épouvantable hurlement d’agonie.
Cela réveilla Pelletier. Il se mit sur son séant, se frotta les yeux, se leva et aperçut le monticule à une douzaine de pas devant lui. Le sommeil avait de nouveau calmé sa fièvre. Il comprit que c’était un igloo. Il aperçut l’entrée et, saisissant sa lanterne, il s’y dirigea en titubant. Il gaspilla une demi-douzaine d’allumettes avant de pouvoir s’éclairer. Puis il rampa à l’intérieur avec Kazan, toujours attelé, sur ses talons.
Une odeur nauséabonde de renfermé stagnait dans la maison de neige. Nul bruit, nul mouvement. La lanterne éclairait l’étroit intérieur et, sur le sol, Pelletier discerna un tas de couvertures et une peau d’ours. Pas un être vivant. D’instinct, il abaissa les regards sur Kazan. La tête du chien était tendue vers les couvertures, les oreilles dressées, les yeux dardés farouchement. Un sourd et plaintif «groulement» roulait dans sa gorge.
Pelletier regarda de nouveau les couvertures et s’avança lentement de ce côté. Il repoussa la peau d’ours et trouva ce que Blake lui avait dit qu’il trouverait: une femme. Pendant un moment il la considéra, puis un cri sourd s’échappa de ses lèvres tandis qu’il tombait à genoux. Blake n’avait pas menti, car c’était une Esquimaude. Elle était morte. Elle n’était pas morte de faim. Blake l’avait tuée!
Pelletier se releva et regarda autour de lui. Somme toute, ce cheveu doré, ce cheveu de femme blanche signifiait-il quelque chose? Qu’est-ce qu’il y avait? Il se rejeta vivement vers Kazan, ses nerfs affaiblis agacés par un bruit et un mouvement qui venaient du fond le plus éloigné et le plus obscur de l’igloo. Kazan tirait sur ses traits, haletant et gémissant, retenu en arrière par le traîneau calé dans l’ouverture de la porte. Le bruit se fit entendre de nouveau: un cri sanglotant, lamentable, humain.
Sa lanterne en main, Pelletier se précipita vers l’endroit d’où partait ce cri. Il y avait à terre un autre tas de couvertures et, tandis qu’il regardait, il vit le paquet remuer. Il ne lui fallut qu’un instant pour tomber à genoux à côté, comme il s’était agenouillé près de l’autre tas et, tandis qu’il enlevait la couverture extérieure, humide et en partie gelée, son cœur sursauta à l’étouffer.
La clarté de la lanterne tombait d’aplomb sur le visage blême et émacié et sur la tête dorée d’un tout petit enfant. Une paire de grands yeux effrayés était levée vers lui et, pendant qu’il s’agenouillait là n’ayant plus le courage de faire un geste ou de parler en présence de ce miracle, les yeux se refermèrent et il entendit de nouveau l’appel lamentable, l’appel de famine que Kazan avait d’abord entendu, alors qu’ils approchaient l’igloo. Pelletier enleva la couverture et prit l’enfant dans ses bras.
--C’est une fille, une petite fille! hurla-t-il quasiment à Kazan. Vite, mon vieux, sors, sors!
Il déposa l’enfant sur les autres couvertures et entraîna Kazan en arrière. Il lui semblait tout à coup posséder la force de deux hommes, tandis qu’il arrachait ses propres couvertures et renversait le contenu de son paquetage sur la neige.
--Elle nous a envoyés, mon vieux! cria-t-il, le souffle entrecoupé de sanglots. Où est le lait?... Et le réchaud?...
Dix secondes encore et il rentrait dans l’igloo avec une boîte de lait condensé, une casserole et une lampe à alcool. Ses doigts tremblaient tellement il avait du mal à allumer la mèche et, tandis qu’il enlevait le couvercle de la boîte à l’aide de son couteau, il vit les yeux de l’enfant s’ouvrir tout grands un instant, puis se refermer.
--Juste une minute... une demi-minute, supplia-t-il, en versant la crème dans la casserole. On a faim, hein! petite? On a faim? On meurt de faim?
Il tenait la casserole au-dessus de la flamme bleue et considérait, épouvanté, le petit visage blême auprès de lui. Sa maigreur et son calme l’effrayaient. Il mit un doigt dans la crème et la trouva chaude.
--Une tasse, Kazan! Pourquoi n’ai-je pas apporté une tasse?
Il se précipita dehors de nouveau et revint avec un gobelet. L’instant d’après, l’enfant était dans ses bras et il lui versait de force quelques gouttes de lait entre ses lèvres serrées. Et ses yeux s’ouvrirent tout soudain. La vie semblait s’élancer dans son petit corps et elle but avec avidité, une de ses mains mignonnes agrippée au poignet de Pelletier.
Le contact, le bruit, la sensation de vie contre lui le firent frissonner. Il donna la moitié du contenu de la casserole à l’enfant, ensuite il l’enveloppa complètement et chaudement dans sa lourde couverture d’ordonnance, de sorte qu’elle était cachée tout entière, à l’exception de son visage et de ses beaux cheveux d’or emmêlés. Il la tint un moment tout près de la lanterne. L’enfant le regardait maintenant de ses yeux grands ouverts et ébahis, mais nullement effrayés.
--Dieu vous bénisse, chère petite âme! s’écria Pelletier de plus en plus étonné. Qui êtes-vous et d’où venez-vous? Vous n’avez pas plus de trois ans. Où est votre maman? Et votre papa?
Il la recoucha sur les couvertures.
--Maintenant du feu, Kazan, dit-il.
Il leva la lanterne au-dessus de sa tête et découvrit l’étroite ouverture que Blake avait forée à travers la paroi de neige et de glace pour l’échappement de la fumée. Puis il sortit chercher du combustible, dételant Kazan en passant. Et, quelques minutes plus tard, une petite flamme légère de bois de mélèze presque sans fumée éclairait vivement et réchauffait l’intérieur de l’igloo. A sa grande surprise, Pelletier trouva l’enfant endormie lorsqu’il revint auprès d’elle. Il la déplaça doucement et porta le cadavre de la petite Esquimaude à travers le couloir et à cinquante pas de l’igloo. Ce ne fut qu’au moment où il s’arrêta, qu’il s’émerveilla de la vigueur qui lui était revenue. Il se détendit les bras au-dessus de sa tête et aspira profondément l’air froid. Il lui semblait que quelque chose s’était relâché en dedans de lui, qu’un poids écrasant s’était détaché de ses yeux. Kazan l’avait suivi et il abaissa son regard sur le chien.
--C’est fini, Kazan, s’écria-t-il d’une voix sourde, encore incrédule. Je ne me sens plus malade du tout. C’est elle...
Il rentra dans l’igloo. La lanterne et la flambée épandaient à l’intérieur une joyeuse clarté et il commençait à y faire chaud. Il enleva sa lourde casaque, traîna la peau d’ours devant le feu et s’assit dessus, avec l’enfant dans les bras. Elle dormait toujours. Comme un affamé, Pelletier regardait le petit visage amaigri.
Doucement ses doigts épais caressaient les boucles dorées. Il sourit. Ses yeux brillèrent. Sa tête se pencha un peu plus, encore un peu plus, lentement, et comme craintive. Enfin ses lèvres touchèrent les joues du bébé. Puis son rude visage boucané par le vent, la tempête et le froid intense, se nicha contre le menu visage de la nouvelle et mystérieuse vie qu’il avait trouvée tout au bout du monde.
Kazan écouta pendant un moment, accroupi sur son arrière-train. Puis, il se roula en boule près du feu et s’endormit. Et pendant longtemps Pelletier se contenta de se dodeliner doucement, traversé d’un frisson de bonheur, de minute en minute plus profond et plus fort. Il sentait le léger battement du cœur de la petite contre sa poitrine, il sentait sa respiration contre sa joue. Une des menottes de l’enfant l’avait agrippé par le pouce.
Cent questions assaillaient maintenant son esprit. Qui était ce mioche abandonné? Qui étaient ses père et mère et où étaient-ils? Comment se trouvait-elle avec la femme esquimaude et Blake? Blake n’était pas son père, l’Esquimaude n’était pas sa mère. Quel drame l’avait amenée là?
Quoi qu’il en soit, il éprouvait un sentiment de joie à se dire qu’il ne pourrait jamais répondre à ces questions. Elle lui appartenait. Il l’avait trouvée. Personne ne viendrait jamais la lui reprendre. Sans éveiller l’enfant, il mit une main dans la poche intérieure de son gilet et en retira la photo de la jeune fille au doux visage qui serait sa femme. Il ne lui vint pas à la pensée qu’il pourrait mourir. L’ancienne peur et l’ancienne faiblesse avaient disparu. Il savait qu’il vivrait.
--C’est toi, soupira-t-il doucement, c’est toi qui as fait cela et je sais que tu seras contente quand je te la ramènerai.
Et à la petite fille endormie:
--Et puisque vous n’avez pas de nom, je suppose, je vais vous appeler Mystère... n’est-ce pas? ma petite Mystère.
Quand il détacha ses yeux du portrait, les yeux de Petite Mystère étaient ouverts et le regardaient. Il posa la photo et se pencha vers la casserole de lait qui chauffait devant le feu. L’enfant but aussi avidement que la première fois, tandis que Pelletier babillait aux oreilles du bébé des choses incohérentes. Quand elle eut fini, il ramassa la photo, poussé par une soudaine et folle inspiration qu’elle pourrait comprendre:
--Regardez, s’écria-t-il, jolie!
A son grand étonnement et à sa grande joie, Petite Mystère avança une main et mit le bout de son doigt mignon sur la figure de la jeune fille. Puis elle leva les regards vers les yeux de Pelletier.
--Maman, balbutia-t-elle.
Pelletier essaya de parler mais quelque chose le prit à la gorge qui l’étrangla. Une flamme traversa aussitôt son corps tout entier, la joie de ce seul mot l’aveugla de larmes brûlantes. Lorsqu’il put enfin parler, sa voix était brisée comme celle d’une femme qui sanglote.
--C’est cela, dit-il. Vous avez raison, petite. C’est votre maman.