CHAPITRE VI
LA FUITE
Il y avait un sourire pour Deane aux lèvres d’Isabelle, tandis qu’elle se dépêtrait parmi les sapineaux, enfoncée jusqu’aux genoux dans la neige, les chiens remorquant le traîneau à sa suite. Alors, tout à coup, elle aperçut Mac Veigh et le sourire se figea sur sa figure en un regard d’horreur. Elle n’était point à vingt pas lorsqu’elle déboucha dans la petite clairière, et Billy entendit le cri déchirant sa poitrine. Elle s’arrêta et appuya les mains sur son cœur.
Deane s’était soulevé à demi, son visage blême et émacié lui souriant d’un air encourageant. En poussant un cri sauvage, Isabelle se précipita vers lui et se laissa tomber à genoux à son côté, les mains agrippant d’un geste farouche les menottes d’acier aux poignets de son mari. Billy s’éloigna.
Il pouvait l’entendre sangloter et il pouvait entendre la voix sourde et consolante du blessé. Un gémissement d’angoisse s’échappa des lèvres de Mac Veigh et il serra les poings plus fort, redoutant le terrible instant où il lui faudrait supporter le regard de la femme qu’il aimait par-dessus tout au monde.
Ce fut sa voix qui le ramena auprès d’eux. Elle s’était relevée et se tenait debout devant lui, pantelante comme une bête aux abois. Et Billy lut sur son visage ce qu’il avait redouté plus que l’aiguillon de la mort. Ses yeux bleus n’étaient plus remplis de la douceur ni de la foi de l’ange qui était venu à lui du fond de la steppe. Ils étaient durs et effrayants; ils débordaient d’une telle démence qu’il crut qu’elle allait se précipiter sur lui.
Dans ces yeux-là, dans le frisson de sa gorge nue, dans un sanglot qui secouait sa poitrine, il y avait de la colère, du chagrin, et l’épouvante de quelqu’un dont la confiance était devenue tout à coup la plus mortelle des désillusions. Et Billy resta devant elle sans prononcer un mot, le visage aussi froid et aussi blême que la neige à ses pieds.
--Alors vous... vous avez suivi... après... cela!
Ce fut tout ce qu’elle dit et cependant sa voix, le sens de ses mots étranglés le blessaient plus que si elle l’avait frappé. Il n’y avait en eux rien de la passion et des récriminations auxquelles il s’était attendu. Proférés avec calme, presque avec douceur, ils le perçaient jusqu’à l’âme. Il s’était proposé de lui dire ce qu’il avait dit à Deane... davantage même. Mais l’âpreté de la solitude l’avait rendu peu apte à s’exprimer et, tandis que son cœur appelait des mots à son aide, Isabelle se détourna et alla vers son mari. Et alors se produisit ce à quoi il s’attendait.
Au bas de la crête roula une avalanche de neige parmi des aboiements de chiens. Billy enleva le revolver de sa gaine et il était prêt lorsque Bucky Smith, devançant ses hommes de quelques pas, accourut au campement. A la vue de son adversaire partagé entre la fureur et la déception, tout le vieux sang-froid de Billy le reconquit.
D’un bond Bucky fut au côté de Scottie Deane. Il regarda les mains enchaînées de l’homme, puis la femme qui les étreignait dans les siennes, ensuite il courut à Billy.
--Vous êtes un menteur et un hypocrite, haleta-t-il. Vous aurez à répondre de tout cela au Quartier Général. Je comprends maintenant pourquoi vous les avez laissés partir. C’était elle! Elle s’est acquittée envers vous; elle s’est acquittée à sa manière... pour le rendre libre. Mais, désormais, elle ne fera plus...
A ces mots, Deane s’était redressé comme piqué par un taon. Billy vit le pâle visage d’Isabelle. Le sens des paroles de Bucky avait pénétré en elle aussi vif qu’une traînée de poudre et, l’espace d’une minute, ses regards se tournèrent vers lui.
Bucky n’acheva pas sa phrase. Avant qu’il eût pu ajouter un autre mot, Billy s’était précipité sur le caporal. Il fonça du poing, une fois, deux fois, et les coups qui s’abattaient envoyèrent Bucky s’écraser contre le feu. Billy n’attendit point qu’il se remît sur pieds. Un rouge éclair brilla devant ses yeux. Il oublia la présence de Deane, de Walker et de Conway. Son unique pensée était que le voyou qu’il venait de terrasser avait lancé à Isabelle la plus mortelle injure qu’un homme pût jeter à une femme et, avant que Walker ou Conway eussent pu faire un mouvement, il se ruait sur Bucky.
Il ne sut pas pendant combien de temps ni combien de fois il frappa; mais lorsqu’enfin Conway et Walker réussirent à l’emmener, Bucky était étendu sur le dos dans la neige, le sang lui giclant par la bouche et par le nez. Walker courut à lui. A bout de souffle, Billy se retourna vers Isabelle et Deane. Il sanglotait presque. Il n’essaya point de parler. Mais il vit que ce qu’il avait redouté n’existait plus.
Isabelle le regardait de nouveau et l’ancienne confiance avait reparu dans ses yeux. Enfin, elle comprenait!... Les poings ligotés de Deane étaient crispés. La lueur de fraternité brilla dans ses yeux et, alors qu’il y avait eu auparavant douleur et détresse au cœur de Billy, il y sentait maintenant une flamme de joie réconfortante: ils avaient encore confiance en lui.
Walker avait relevé Bucky; il l’avait assis et il étanchait le sang de sa figure lorsque Billy vint à eux. La main du caporal fit un léger mouvement vers son revolver. D’un coup sec, Billy l’écarta et s’empara de l’arme.
Puis il s’adressa à Walker.
--Vous n’ignorez nullement que j’ai dans le service le grade de sergent, n’est-ce pas Walker? demanda-t-il.
Son ton n’était plus celui de la camaraderie. Il avait l’accent de l’autorité, Walker fut prompt à le comprendre.
--Nullement, Monsieur.
--Et vous êtes bien au courant de nos règlements au sujet de l’insubordination et de l’outrage à un officier en service?
Walker fit un signe d’affirmation.
--Alors, comme officier supérieur, et au nom de Sa Majesté le Roi, je mets en état d’arrestation le caporal Bucky Smith et vous charge, sous la foi du serment requis, de le mener sous votre garde à Churchill, avec la lettre que je vous donnerai pour l’officier qui s’y trouve en fonctions. Je déposerai contre Smith un peu plus tard pour prouver qu’il doit être cassé. Mettez-lui les menottes.
Étonné par le brusque changement de la situation, Walker obéit sans mot dire. Billy se tourna vers Conway, le conducteur.
--Deane est trop grièvement blessé pour voyager, expliqua-t-il. Dressez votre tente pour lui et pour sa femme auprès du feu. Vous pourrez prendre la mienne en échange quand vous retournerez.
Il alla à son bagage et prit un crayon et du papier. Un quart d’heure plus tard, il remettait à Walker la lettre dans laquelle il détaillait à l’officier commandant à Churchill certaines choses qu’il savait devoir retenir Bucky prisonnier jusqu’à ce qu’il vînt témoigner contre lui. Pendant ce temps, Conway avait dressé la tente et aidé Deane à y entrer. Isabelle l’y avait rejoint.
Billy s’entretint alors confidentiellement cinq minutes avec Walker et lorsque le constable donna ordre à Conway de tenir les chiens prêts pour le trajet du retour, il avait dans les yeux une dureté résolue en regardant Bucky. Pendant ces cinq minutes, il avait appris l’histoire de Rousseau, le jeune Français de Norway-House, là-bas, et de la femme dont l’infidélité l’avait tué. En outre, il détestait Smith comme tout le monde! Billy était sûr qu’il pouvait s’en remettre à lui.
Tant que chiens et traîneau ne furent pas prêts, Bucky n’avait pas dit un mot. La terrible raclée qu’il avait reçue l’avait étourdi pendant quelques minutes; alors, il se leva sans attendre l’ordre de Walker et s’avança, à grands pas, tout près de Billy. Un regard de vengeance passait sur son visage ensanglanté, ses yeux luisaient d’un éclat farouche, mais sa voix était si sourde que Conway et Walker n’en pouvaient entendre qu’un murmure. Ses paroles n’étaient que pour Billy seul.
--A cause de ceci, je te tuerai, Mac Veigh, dit-il. Et, malgré son mépris pour cet homme, cette voix sourde était telle que Billy sentit un frisson le traverser: «Tu peux me faire casser, mais tu mourras pour l’avoir fait.»
Billy ne répondit pas et Bucky n’en attendait point de riposte. Il partit en avant du traîneau avec Conway à un pas derrière, Billy suivit avec Walker jusqu’au pied de la crête.
Là ils se serrèrent les mains et Billy resta debout à les regarder jusqu’à ce qu’ils eurent dépassé le sommet de la crête.
Il retourna à pas lents vers le campement. Deane était sorti de la tente, appuyé sur Isabelle. Ils l’attendaient et sur le visage de Deane il revit l’expression qu’il y avait remarquée après avoir abattu Bucky Smith. Pendant un moment il n’osa lever les yeux sur Isabelle. Elle s’aperçut de ce changement et ses joues s’empourprèrent. Deane aurait tendu les mains, mais elle les tenait étroitement dans les siennes.
--Tu ferais mieux d’aller sous la tente et de rester tranquille, conseilla Billy. Je n’ai pas encore eu le temps de voir si tu es grièvement blessé.
--Ce n’est pas grave, assura Deane. J’ai cogné contre une roche en dégringolant au bas de la crête et suis demeuré évanoui quelques minutes.
Billy savait que les regards d’Isabelle étaient fixés sur lui et il sentait presque leur muette supplique. Il se mit à prendre du bois sur le traîneau qu’elle avait chargé et à en jeter dans le feu. Il souhaitait que Scottie et elle fussent demeurés sous la tente un peu plus longtemps. Son visage s’enflamma et son sang brûla comme flamme, en apercevant les menottes d’acier aux poignets de Deane. A travers la fumée, il voyait Isabelle étreignant toujours son mari. Il pouvait voir une de ses petites mains agrippée à la chaîne de fer. Brusquement, il se précipita vers eux et les regarda, ne redoutant plus de rencontrer les yeux d’Isabelle ou de Deane. Maintenant son visage rayonnait d’une joie magnifique et il tendit à demi les bras vers eux, tandis qu’il parlait comme s’il eût voulu les presser tous deux contre lui en ce moment de sacrifice et de renoncement, à l’aube d’une vie nouvelle.
--Vous savez, vous savez tous les deux pourquoi j’ai fait ça, s’écria-t-il. Tu as entendu ce que je disais là-bas, Deane, lorsque tu étais dans la caisse. Et tout ce que j’ai dit était sincère. Elle est venue à moi du milieu de la tempête comme un ange, et je penserai à elle comme à un ange, toute ma vie. Je ne sais pas grand’chose de Dieu... pas le Dieu qu’ils servent ici-bas où l’on rend œil pour œil, dent pour dent et où l’on tue parce que quelqu’un d’autre a tué. Mais il y a quelque chose là-haut, dans l’immensité, quelque chose qui fait qu’on pense et qui fait qu’on a besoin de bien et honnêtement agir et elle a tout ce que j’ai appris de Dieu dans ma petite Bible à moi: la fleur bleue.
Je lui ai donné la fleur bleue; désormais, et pour toujours, elle est ma Fleur bleue. Et je n’ai pas honte de te le dire, Deane, parce que tu me l’as entendu dire déjà et que tu sais que je ne pense pas cela d’un cœur coupable. Cela me soutiendra de voir son visage, d’entendre sa voix et de savoir qu’il existe un amour tel que le vôtre, quand vous serez partis. Car je vais te laisser partir Deane, mon vieux! C’est pourquoi je suis venu... pour te sauver des autres et te rendre à elle. J’espère que tu comprends sans doute, maintenant que je sens...
Ses paroles l’étranglaient. Les yeux superbes d’Isabelle pénétraient son âme; il sonda jusqu’au fond ces yeux-là et il y vit toute sa récompense. Il fit un pas vers Deane. Sa clef cliqueta dans les cadenas des menottes et, pendant qu’elles tombaient dans la neige, les mains des deux hommes s’étreignirent. Dans leurs rudes visages passa la plus rare de toutes les choses: l’amour d’un homme pour un autre homme.
--Je suis content que tu le saches, dit Billy doucement. Ce ne serait pas beau autrement, Scottie. Je puis penser à elle maintenant, et cela ne sera ni méprisable ni bas. Et si tu as jamais besoin d’aide, quand tu seras dans l’Amérique du Sud, ou en Afrique, n’importe où... je viendrai, sur un mot de toi. Il vaudrait mieux aller dans l’Amérique du Sud. C’est un endroit excellent. J’enverrai un rapport au Quartier Général comme quoi tu es mort... de ta chute. Ce sera mentir, mais la fleur bleue le ferait et je le ferai, moi aussi. Parfois, n’est-ce pas? l’ami qui ment est le seul ami qui soit sincère... et elle l’a fait cent fois, pour toi.
--Et pour vous, murmura Isabelle.
Elle tendit les mains, ses yeux bleus noyés de larmes de bonheur et, pendant un moment, Billy ayant pris une de ces mains la garda dans les siennes. Il regardait au loin, tandis qu’elle parlait.
--Dieu vous bénira à cause de cela... quelque jour, dit-elle, et sa voix se brisa dans un sanglot. Il vous apportera le bonheur, le bonheur dont vous avez rêvé. Vous rencontrerez une fleur bleue, douce, pure et loyale, et alors vous connaîtrez plus complètement encore, si possible, ce que la vie signifie pour moi, et avec lui.
Elle se tut, sanglotant comme un enfant et, le visage caché dans ses mains, elle retourna sous la tente.
--Dieu! murmura Billy en poussant un profond soupir.
Il regards Deane dans les yeux et Deane lui sourit d’un rare et précieux sourire.
Pendant un quart d’heure ils s’entretinrent sans témoin, puis Billy tira une bourse de sa poche.
--Tu auras besoin d’argent, Scottie, dit-il. Il ne faut pas perdre une minute pour quitter le pays. Va à Vancouver. Voici trois cents dollars. Tu vas les accepter ou je te tire dessus.
Il mit vivement l’argent entre les mains de Deane, tandis qu’Isabelle sortait de la tente. Ses yeux étaient rouges, mais elle souriait et elle tenait quelque chose à la main. Elle le montra aux deux hommes. C’était la fleur bleue que Billy lui avait donnée. Mais maintenant les pétales en étaient séparés et elle en avait neuf au creux de la main.
--Cela ne peut être pour un seul, dit-elle doucement. Et le sourire s’évanouit sur ses lèvres. «Il y a neuf pétales, trois pour chacun de nous.»
Elle en donna trois à son mari, trois à Billy et, durant un instant, les deux hommes considérèrent ces pétales au creux de leurs rudes mains calleuses. Puis Billy sortit le morceau de peau de daim où il avait placé les cheveux d’Isabelle et y joignit les pétales bleus. Deane avait tiré de sa poche une enveloppe usée et Billy parla à voix basse à Scottie.
--J’ai besoin d’être seul un moment, jusqu’à l’heure du dîner. Veux-tu aller sous la tente avec elle?
Quand ils furent partis, Billy se dirigea vers l’endroit où il avait abandonné son paquetage avant de ramper jusqu’à Deane. Il ramassa son sac, l’assura sur ses épaules et se mit en route. Il retournait d’un pas rapide par l’ancienne piste et, cette fois, il avait le cœur lourd d’une immense et affreuse solitude. Quand il atteignit la crête, il essaya de siffloter, mais ses lèvres semblaient scellées et il y avait dans sa gorge quelque chose qui l’étouffait. Du haut de la crête, il regarda à ses pieds. Un mince brouillard de fumée s’élevait de la sapinière. Il sentit ses yeux se mouiller et un sanglot étouffa dans ses pleurs contenus le nom d’Isabelle. Alors, une fois de plus, il retourna dans la solitude et la désolation de sa vie passée.
--J’arrive, Pelly, fit-il en riant d’un rire âpre et forcé. Je n’ai pas été bien exact avec toi, mon pauvre ami, mais je vais en mettre pour rattraper le temps perdu!
Le vent recommençait à se lamenter à la cime des sapins. Mac Veigh en fut heureux. Cela annonçait une tempête. Et une tempête recouvrirait toutes les traces.