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CHAPITRE V

BILLY SUIT ISABELLE

Dès l’abord, Billy put se rendre compte de la difficulté avec laquelle Deane et ses chiens avaient avancé parmi les tas de neige molle amoncelés par l’ouragan. Là où les arbres se raréfiaient, Deane avait piétiné péniblement en tête et tiré avec l’attelage. Une fois seulement, durant le premier mille, Isabelle était descendue du traîneau et c’était à un endroit où harnais, toboggan et attelage s’étaient complètement enchevêtrés dans les fourches couvertes de neige d’un arbre tombé.

Le fait que Deane avait obligé sa femme d’aller en traîneau ajoutait à la sympathie de Billy pour l’homme. Il était probable qu’Isabelle n’avait pas dormi du tout après sa rude épreuve dans la steppe, mais qu’elle était restée éveillée, faisant des projets avec son mari jusqu’à l’heure de leur fuite. Si Isabelle avait été capable de voyager avec des raquettes, Billy se disait que Deane aurait laissé les chiens derrière car, dans la neige haute et molle, il aurait eu moins rude trajet sans eux, et les empreintes de raquettes auraient été effacées par la tempête depuis plusieurs heures.

Toujours est-il qu’il ne pouvait les manquer. Il savait qu’il n’avait pas de temps à perdre, surtout s’il voulait devancer Bucky et ses hommes. Le méfiant caporal ne dormirait pas longtemps. Les raquettes de Billy, tandis qu’il avait l’avantage d’être relativement dispos, nivelaient et tassaient la piste, et les autres, s’ils suivaient, seraient à même de faire un mille ou deux de plus par heure.

Que Bucky voulût suivre, cela ne faisait aucun doute pour le moment. Le caporal était déjà à demi convaincu que Scottie Deane était parti du campement et que les cheveux qu’il avait trouvés accrochés à l’éclat du piquet de la tente appartenaient à la femme de l’outlaw. Et Scottie Deane était une proie trop importante pour la laisser échapper.

Billy réfléchissait à la situation, en même temps qu’il inclinait plus délibérément à la poursuite. Il savait qu’il y avait deux choses seulement que Bucky pouvait faire en la circonstance: ou il suivrait avec Walker et le conducteur, ou il viendrait seul. Si Walker et Conway l’accompagnaient, la lutte pour capturer Scottie Deane serait loyale, et l’homme qui mettrait le premier les menottes aux poignets du hors-la-loi serait vainqueur. Mais si Bucky laissait ses deux compagnons au campement et arrivait seul...

Cette pensée n’avait rien d’agréable. Mac Veigh regrettait presque de ne pas avoir pris le fusil de Walker. Si Bucky venait seul, il n’aurait qu’une idée en tête: s’assurer de Scottie Deane en lui réglant d’abord son compte à lui, Billy.

Il était certain d’avoir apprécié l’individu à sa juste valeur et qu’il n’hésiterait pas à satisfaire sa vieille menace en lui mettant une balle dans le corps à la première occasion favorable. La tempête cacherait toute besogne malpropre qu’il pourrait accomplir et sa récompense serait Scottie Deane... à moins que Deane ne fût trop beau joueur pour lui.

A la pensée de Scottie Deane, Billy se mit à rire intérieurement. Jusqu’alors, il ne s’en était qu’à peine préoccupé et, tout à coup, il lui apparut qu’il y avait une part de comique aussi bien que de tragique dans la situation. Il s’avoua gaîment que pendant longtemps Deane s’était montré plus habile que Bucky ou lui-même et que, somme toute, il était celui qui avait encore le meilleur jeu en mains, même à cette heure-là.

Il était bien armé. Il était aussi adroit qu’un renard et on ne le prendrait pas sans vert. Toutefois cette pensée remplissait Billy de contentement plutôt que de crainte. Deane serait plus qu’un égal pour Bucky seul, s’il ne réussissait pas à battre le caporal. Mais s’il le battait...

Les lèvres de Billy se serrèrent farouchement et il eut un éclair mauvais dans les yeux, tandis qu’il tournait la tête par-dessus son épaule et regardait derrière lui. Il ne le battrait pas seulement, mais il capturerait Scottie Deane. Ce serait une lutte de renard à renard et il l’emporterait; personne ne saurait jamais pourquoi il avait joué la partie comme il avait combiné de la jouer. Bucky ne le saurait jamais. Là-bas, au Quartier Général, on ne le saurait jamais. Et pourtant, au tréfonds de son cœur, il espérait et croyait qu’Isabelle devinerait et comprendrait.

Pour sauver Deane, pour sauver Isabelle, il fallait les défendre des mains de Bucky Smith et agir de telle façon qu’il pût, lui Billy, en faire ses prisonniers. Ce serait pour commencer une terrible épreuve. Une image d’Isabelle surgit devant lui; sa foi et sa confiance anéanties, son visage blême et ravagé par le chagrin et le désespoir, ses yeux bleus dardés sur lui, haineux. Mais il sentait maintenant qu’il pourrait supporter cela. Un moment, le dernier moment, quand elle comprendrait et connaîtrait qu’il était resté sincère, le dédommagerait de tout ce qu’il aurait pu souffrir.

Il chemina rapidement pendant une heure, puis s’arrêta pour prendre sa direction à un endroit où la piste, en partie recouverte, plongeait dans un marais gelé. Là, Isabelle était descendue du traîneau et avait suivi dans le sillage du toboggan. Par places, où les sapins et les baumiers formaient une voûte épaisse au-dessus de sa tête, Billy pouvait distinguer les empreintes des mocassins de la jeune femme. Deane avait guidé les chiens dans les ténèbres de la tempête et, deux fois, Billy trouva des bouts d’allumettes brûlées, là où le fugitif s’était arrêté pour consulter sa boussole. Il avait fait route presque plein ouest.

A la pointe extrême du marais, la piste aboutissait à un étang et Deane avait mené son attelage droit au travers. Le gros de la tempête était maintenant passé. Le vent avait lentement tourné au sud-est et la neige grenue et dure avait fait place à une chute de flocons plus épaisse et plus molle. Billy frissonna à la pensée de ce que cet étang avait été quelques heures auparavant, quand Deane et Isabelle l’avaient traversé dans l’obscurité profonde de la trombe glaciale qui l’avait balayé comme un cyclone.

L’étang avait un demi-mille de traversée et, dès cinquante mètres du bord, la piste était complètement effacée. Billy ne perdit pas de temps à s’efforcer d’en retrouver trace, mais il se dirigea directement sur la ligne de futaie en face et obliqua sous le couvert de la forêt de broussailles. Il retrouva facilement la piste. Une demi-heure plus tard, il s’arrêta encore. Sapins et baumiers croissaient touffus autour de lui, brisant ce qui restait de vent. Là, Scottie Deane s’était arrêté lui aussi pour faire du feu. Auprès des cendres, il y avait un tas de rameaux de baumiers sur lesquels Isabelle s’était reposée. Scottie Deane avait fait bouillir un pot de thé et en avait jeté les résidus sur la neige.

Les corps chauds des chiens avaient creusé des trous ronds dans la neige fondue et Billy s’imagina que les fugitifs s’étaient reposés pendant une couple d’heures. Ils avaient fait huit milles au milieu de la tourmente, sans feu, et son cœur s’emplit de pitié à la pensée d’Isabelle Deane et des souffrances dont il était cause. Et, durant quelques instants, il éprouva une véritable aversion pour ce qui l’amenait là... la Loi.

Plus d’une fois dans son service, il avait réfléchi que les châtiments de la loi étaient disproportionnés aux fautes. Isabelle avait souffert--et souffrait encore--bien plus que si Deane avait été capturé une année auparavant et pendu. Et Deane lui-même avait été bien plus cruellement puni que s’il était mort, à être témoin de la souffrance de la femme qui lui était demeurée fidèle. Du cœur de Billy s’échappa un cri étouffé de compassion pour ces malheureux, à regarder le lit de baumiers et les débris noircis du feu.

Il souhaita leur rendre vie, liberté et bonheur, et ses poings se crispèrent plus fort en songeant qu’il était disposé à renoncer à tout, même à l’honneur, pour la femme qu’il aimait.

Un quart d’heure après avoir atteint le refuge du campement, il était de nouveau en chasse. Son sang circula un peu plus vif dans ses veines quand il s’aperçut que la piste de Scottie Deane était maintenant presque aussi droite que si elle avait été tirée au cordeau et que le traîneau ne s’empêtrait plus dans les arbres tombés et les buissons invisibles. C’était la preuve qu’il faisait jour quand Deane et Isabelle avaient quitté leur campement. Isabelle allait maintenant à pied et leur traîneau avançait plus vite. Billy hâta le pas et, franchies deux ou trois clairières, il tomba dans un long sillage tortueux. La trace était relativement récente et, au bout d’une heure encore, il était sûr que les fugitifs ne pouvaient être bien loin devant lui. Il les avait suivis à travers un marais étroit et il avait escaladé le sommet d’une hauteur escarpée, lorsqu’il s’arrêta. Isabelle avait atteint la crête du coteau dénudé, épuisée.

Pendant les vingt derniers mètres il pouvait voir que Deane l’avait aidée; ensuite elle s’était affalée dans la neige et il avait placé une couverture sous elle. Ils avaient bu du thé noirâtre et il s’en était répandu un peu sur la neige. Il ne s’était pas encore formé de glace. Instinctivement, Billy se glissa derrière une roche et regarda à ses pieds dans la vallée boisée. Au bout de quelques minutes, il se mit à descendre.

Il était presque parvenu au bas de la crête lorsqu’il s’arrêta net, en étouffant un cri d’horreur. Il avait atteint un endroit où le flanc de la hauteur semblait s’être écroulé, faisant place à une paroi à pic. En un éclair, il se rendit compte de ce qui était arrivé. Deane et Isabelle étaient descendus dans un amas de neige qui s’était effondré sous leur poids, les précipitant sur les roches en dessous d’eux.

Il ne resta que le temps de souffler et à ce moment, de très loin derrière lui, lui parvint un bruit qui le traversa d’un étrange frisson. C’était le hurlement d’un chien. Bucky et ses hommes le talonnaient de près et ils voyageaient avec l’attelage.

Il obliqua un peu sur la gauche afin d’éviter l’extrémité du traquenard et fonça témérairement au beau milieu. Ce ne fut qu’après avoir vu par où Scottie Deane et son attelage s’étaient tirés de l’éboulement de neige qu’il put respirer de nouveau. Il essuya la sueur froide de son visage lorsqu’il aperçut les empreintes des mocassins d’Isabelle, à l’endroit où Deane avait redressé le traîneau. Et alors, pour la première fois, il remarqua plusieurs petites taches rougeâtres dans la neige: Isabelle ou Deane s’étaient blessés dans leur chute, légèrement peut-être. A cent mètres de l’éboulement, le traîneau s’était arrêté de nouveau et, à partir de là, c’était Deane qui avait été voituré et Isabelle qui allait à pied.

Billy suivit dès lors avec plus de précautions; encore une centaine de mètres et il s’arrêta pour flairer le vent. Devant lui, sapins et baumiers croissaient drus et touffus et, de cet abri, il était certain que quelque chose lui arrivait dans l’air. D’abord il crut que c’était l’odeur des balsamiers. Bientôt il reconnut que c’était celle de la fumée.

La force de l’habitude lui fit porter pour la vingtième fois la main à l’étui vide de son revolver. De le savoir vide ajoutait à la circonspection avec laquelle il s’approcha des sapins et des baumiers touffus devant lui. Profitant d’un tas de buissons bas chargés de neige, il coupa la piste à angle droit et se mit à décrire un vaste détour. Il se dépêchait. En moins d’une demi-heure ou trois quarts d’heure, Bucky aurait atteint la crête. Et lui, quoi qu’il fît, il devait l’avoir fait avant ce moment-là. Cinq minutes après avoir quitté la piste, il aperçut enfin de la fumée et commença à se diriger du côté du feu.

Le calme d’alentour l’oppressait. Il se rapprochait de plus en plus, cependant il n’entendait aucun bruit de voix, aucun bruit de chiens. Enfin, il parvint à un endroit d’où il pouvait regarder, caché par un jeune plant de sapins, et apercevoir le feu. Il ne s’en trouvait pas à plus de trente pieds. Il retint son souffle, au spectacle qu’il avait sous les yeux. Sur une couverture étendue près du feu était couché Scottie Deane, la tête appuyée à un havresac. Nul indice d’Isabelle, ni du traîneau, ni des chiens. Le cœur de Billy se mit à cogner dans sa poitrine, tandis qu’il se relevait. Il ne s’attarda point à se demander où Isabelle et les chiens étaient partis.

Deane était seul et couché le dos tourné vers lui. Le sort ne pouvait lui fournir occasion meilleure et les pieds de Mac Veigh, chaussés de mocassins, s’enfoncèrent vivement et doucement dans la neige. Il était à moins de six pas de Scottie Deane avant que le blessé l’entendît et ce dernier avait à peine fait un mouvement qu’il se trouvait sur lui. Il fut surpris de la facilité avec laquelle il empoigna Deane et lui passa les menottes aux poignets. L’opération n’était pas plutôt terminée qu’il comprit. Un lambeau d’étoffe était noué autour de la tête de Deane et teint de sang. Les bras et le corps de l’homme étaient sans force. Il regarda Billy avec des yeux égarés, puis, se rendant compte lentement de ce qui arrivait, un gémissement sourd s’échappa de ses lèvres.

En un instant, Billy fut à genoux à côté de lui. Il avait vu Deane deux fois auparavant, par là, à Churchill, mais c’était la première fois qu’il eût jamais regardé de près son visage. Ce visage était usé par les fatigues et la torture intérieure. Les joues étalent hâves et les yeux d’acier gris levés vers ceux de Billy étaient rougis par des semaines et des mois de lutte contre la rafale. C’était le visage, non point d’un criminel, mais d’un homme à moustache blonde en qui Billy aurait eu confiance, d’un homme sans peur et marqué de cette volonté bien affirmée qui s’associe à l’honnêteté et à la franchise.

Il poussa de nouveau un rude soupir et Billy comprit parfaitement pourquoi cet homme ne l’avait pas tué quand il en avait eu l’occasion. Deane n’était pas de ceux qui attaquent dans l’ombre ou par derrière. Il avait laissé la vie à Billy parce qu’il croyait encore à l’humanité de l’homme et la pensée d’avoir répondu à la confiance que Deane avait eue en lui, en se précipitant sur Deane lorsqu’il était étendu par terre et blessé, remplit Billy d’amertume et de honte. Il serra une des mains de Deane dans les siennes.

--Je déteste de faire ça, mon vieux! s’écria-t-il vivement. C’est infernal de mettre les poucettes à un éclopé. Mais je dois le faire... Je n’avais pas l’intention de venir... Non! Dieu m’en est témoin, je n’en avais pas l’intention, si Bucky Smith et deux autres n’avaient pas surpris ta piste au départ de l’ancien campement. Ils t’auraient pris... c’est certain. Et elle n’aurait pas été en sécurité avec eux. Comprends-tu? Elle n’aurait pas été en sécurité! Aussi je me suis mis en tête d’arriver le premier et de t’arrêter moi-même.

«Il faut que tu comprennes. Et tu saisis, je pense. Tu dois avoir entendu, car j’ai cru que tu étais sûrement mort dans la caisse, et j’en jure le ciel que je pensais tout ce que j’ai dit alors. Je ne serais pas venu. J’étais content que vous étiez partis tous les deux. Mais ce Bucky est un lâche et un vaurien. Et peut-être, si je m’assure de toi, pourrais-je t’aider plus tard... Ils seront ici dans quelques minutes.

Il parlait vite, sa voix frémissant de l’émotion qui dictait ses paroles, et pas un instant Scottie Deane ne détourna ses regards du visage de Billy. Quand Billy se tut, il le regarda encore un moment, jugeant de la vérité des mots qu’il venait d’entendre, par ce qu’il lisait dans le regard de l’autre. Alors Billy sentit que, pendant une minute, sa main serrait plus fort la sienne.

--Je suppose que vous agissez très honnêtement, Mac Veigh, dit-il, et je suppose que cela devait arriver tôt ou tard, d’ailleurs. Je ne suis pas désolé que ce soit vous... et je sais que vous prendrez soin d’elle.

--Je le ferai... même s’il faut combattre... et tuer!

Billy avait dégagé sa main et serrait les poings. Dans les yeux de Deane brilla un éclair soudain.

--C’est ce que j’ai fait! soupira-t-il, en serrant lui aussi les poings énergiquement. J’ai tué... à cause d’elle. C’était un lâche et un vaurien aussi. Et vous auriez fait de même!

Il regarda de nouveau Billy.

--Je suis content que vous ayez dit ce que vous feriez... quand j’étais dans le coffre, ajouta-t-il. Si elle n’était pas aussi pure et aussi douce que les étoiles, j’aurais agi autrement. Mais j’ai été intimement persuadé que vous la traiteriez comme un frère. Je n’ai pas eu confiance en beaucoup d’hommes. Mais j’ai eu confiance en vous.

Billy se pencha sur le blessé. Son visage était pourpre et sa voix tremblait.

--Dieu te bénisse pour cela, Scottie! dit-il.

Un bruit venu de la forêt fit se retourner les deux hommes.

--Elle a emmené les chiens et s’est un peu écartée par là pour charger du bois, fit Deane. Elle revient.

Billy s’était redressé, le visage tendu du côté de la crête. Lui aussi avait perçu du bruit, un autre bruit dans une autre direction. Il se mit à rire, d’un rire sardonique, en se retournant vers Deane.

--Et ils viennent aussi, Scottie! répondit-il. Ils escaladent la hauteur. Je vais prendre tes armes, mon vieux! Il est fort possible qu’il y ait lutte.

Il glissa le revolver de Deane dans son étui à lui et rapidement vida le barillet du fusil qui était auprès.

--Où sont mes armes? demanda-t-il.

--Je les ai jetées, fit Deane. Ce sont là toutes les armes de l’équipement.

Et Billy attendait, cependant qu’Isabelle arrivait, à travers la sapinière aux branches basses, avec ses chiens.