CHAPITRE IV
LES CHASSEURS D’HOMMES
Comme quelqu’un éberlué par un soufflet, Billy relut une fois encore les mots qu’Isabelle Deane avait laissés pour lui. Il ne fit pas entendre un son de voix, après ce premier cri qui s’était échappé de ses lèvres, mais il resta là à regarder fixement les flammes pétillantes du feu, jusqu’à ce qu’un brusque coup de fouet du vent lui enlevât le billet des doigts et l’envoyât rouler au loin dans une tourmente blanche de neige menue.
La perte du billet le tira de sa torpeur. Il se mit à courir après le morceau de papier, puis il s’arrêta et éclata de rire. C’était un rire bref, sans joie, un de ces rires sous quoi un être fort dissimule son chagrin. De nouveau, il retourna à la tente et regarda à l’intérieur. Il releva le flanquet, afin que la lumière pût pénétrer et qu’il pût voir dans la caisse. Quelques heures plus tôt, ce cercueil avait caché Scottie Deane, le meurtrier. Et, elle, c’était sa femme!
Il revint auprès du feu et il aperçut de nouveau le pampre rouge suspendu au-dessus de l’entrée de sa tente et les mots qu’elle avait tracés du bout d’un bâton consumé: «En l’honneur du vivant!» C’était lui que ces mots désignaient. Une sorte de lourd sanglot oppressa sa gorge et une buée, qui ne venait ni de la neige ni du vent, emplit ses yeux. La jeune femme avait superbement lutté, et elle était victorieuse. Et il lui revint soudain à l’esprit que ce qu’elle avait dit dans son billet était exact et que Scottie Deane aurait pu aisément le tuer.
Ensuite, il se demanda pourquoi il ne l’avait point fait. Deane courait fameux risque en lui laissant la vie. Ils n’avaient sur lui qu’une avance de quelques heures et leur trace pouvait ne pas être complètement effacée par la tempête. Deane pourrait être embarrassé dans sa fuite par la présence de sa femme. Lui, Mac Veigh, pourrait encore les suivre et les rejoindre. Ils avaient enlevé ses armes; mais ce ne serait pas la première fois que, sans armes, il aurait poursuivi son homme.
Promptement, une réaction s’opéra en lui. Il courut de l’autre côté du feu dont il fit rapidement le tour jusqu’à ce qu’il arrivât à la trace laissée par le traîneau au départ. Elle était encore bien distincte. Plus avant dans la forêt on pourrait la suivre sans difficulté. Quelque chose voleta à ses pieds. C’était le billet d’Isabelle Deane.
Il le ramassa et de nouveau ses yeux tombèrent sur ces derniers mots qu’elle avait écrits: «Mais vous ne nous poursuivrez pas. Je le sais. Car vous savez ce que cela veut dire: aimer une femme. Et vous savez également ce que signifie vivre pour une femme qui aime.»
Voilà pourquoi Scottie Deane ne l’avait pas tué. C’était à cause de la jeune femme... et elle avait confiance en lui. Cette fois, il plia le billet et le mit dans sa poche là où avait été la fleur bleue. Puis il revint lentement près du feu.
--Je vous ai dit que je lui rendrais la vie si je le pouvais, murmura-t-il. Et je crois que je vais tenir parole.
Il retombait dans sa vieille habitude de soliloquer, une habitude qui vient facilement à n’importe qui dans les vastes solitudes. Et il se mit à rire, tandis qu’il se tenait debout devant le feu et bourrait sa pipe.
--Si ce n’était pour elle! ajouta-t-il en songeant à Scottie Deane. Dieu! si ce n’était pour elle!
Il finit de bourrer sa pipe et l’alluma, le regard perdu là-bas au profond de la forêt de sapins où Scottie Deane et sa femme avaient fui. Toutes les forces de police étaient sur pied en quête de Scottie Deane. Pendant plus d’un an il avait été aussi adroit à s’échapper que la petite hermine blanche des bois. Il avait roulé les meilleurs hommes en service et son nom était connu de tout le monde dans la police royale, de Calgary à l’île Herschel.
Sa tête était mise à prix et c’était la gloire assurée pour qui le capturerait. Ceux qui rêvaient d’avancement rêvaient aussi de Scottie Deane. Et tandis que Billy songeait à cela, quelque chose surgit en lui qui n’était pas l’instinct du chasseur d’hommes et son sang s’embrasa d’un étrange sentiment de fraternité. Scottie Deane était pour lui désormais plus qu’un hors-la-loi, plus qu’un homme simplement. Traqué comme un fauve, pourchassé de place en place, il fallait qu’il fût mieux qu’un misérable pour qu’une femme comme Isabelle ne l’eût point abandonné. Mac Veigh se rappelait la douceur de sa voix, la grâce de son visage, la tendresse de ses yeux et, pour la première fois, la pensée lui vint qu’une telle femme n’aurait pu aimer un homme qui n’aurait pas été foncièrement bon.
Et elle l’aimait. Une douleur lancinante s’empara de Billy à cette certitude, douleur unie pourtant à un frisson de joie. Sa loyauté à elle était un triomphe même pour lui. Elle était venue à lui comme un ange du fond de la tourmente et elle l’avait quitté comme un ange. Il était content. Une réalité vivante et palpitante s’était substituée dans son cœur à la vision des rêves: une femme en chair et en os, qui était aussi sincère et aussi belle que la fleur bleue qu’il avait portée contre sa poitrine.
En ce moment, il aurait aimé serrer la main de Scottie Deane, parce qu’il était son mari et parce qu’il était assez homme pour se faire aimer d’elle! Peut-être était-ce Deane qui avait suspendu la couronne de pampre à sa tente et qui avait griffonné les mots au charbon. Et Deane, bien sûr, connaissait le billet que sa femme avait écrit. Le sentiment de fraternité devenait de plus en plus fort en Billy, et la pensée de leur confiance en lui l’emplissait d’un étrange orgueil.
Le feu baissait et il se retourna pour y ajouter des broussailles. Ses yeux tombèrent sur la caisse dans la tente et il la tira au dehors. Il fut sur le point de la jeter dans les flammes, mais il se ravisa et l’examina plus attentivement. De quels lointains horizons venaient-ils, il se le demandait. Ils devaient venir de par delà les terres désertes car Deane avait façonné cette caisse afin de protéger Isabelle contre les vents farouches de la steppe.
Elle était construite d’un bois léger et dur taillé à la hachette et les coins en étaient assujettis avec une courroie babiche faite de peau de caribou, au lieu de l’être avec des clous. Les branchages de balsamiers qui avaient été mis à l’intérieur s’y trouvaient encore et le cœur de Billy battit un peu plus vite alors qu’il les enlevait. Ç’avait été le lit d’Isabelle. Il pouvait voir, à l’endroit où le balsamier était plus épais, la place où avait reposé sa tête. Brusquement, en poussant un cri terrible, il lança la caisse dans le feu.
Il n’avait pas faim, mais il se fit un pot de café et le but. Jusqu’alors, il n’avait pas remarqué que l’ouragan devenait peu à peu plus furieux. La sapinière touffue aux rameaux bas en brisait la violence. Au delà de l’abri de la forêt, il pouvait entendre le mugissement de la tempête, tandis qu’elle balayait les maigres buissons et l’étendue déserte à l’orée de la steppe. Cela ramena sa pensée une fois de plus vers Pelletier.
Dans l’excitation de la présence d’Isabelle, dans la secousse et le désespoir qui avaient suivi sa fuite, il avait le sentiment d’avoir un peu oublié Pelletier.
Jusqu’au moment où il arriverait aux igloos des Esquimaux, cela ferait deux journées perdues. Ces deux journées pouvaient signifier bien des choses pour son camarade malade. Il se leva, tâta dans sa poche afin de constater que les lettres s’y trouvaient bien, et se mit à faire son paquetage. A travers les arbres lui arrivait maintenant un menu et blanc grésil qui picotait sa peau. On aurait dit du sucre granulé très fin.
Une soudaine rafale de cette neige lui cingla les yeux et, abandonnant tente et paquetage, il se dirigea soucieux vers la pleine futaie et la brousse.
A quelques centaines de mètres de son campement, il fut contraint de baisser la tête sous les giboulées de neige et de rabattre sur ses joues et ses oreilles les larges oreillettes de sa casquette. Une centaine de mètres encore, il s’arrêta, s’abrita derrière un banskian noueux et rabougri. Il regarda vers l’orée de la plaine. C’était un blanc et mouvant chaos où ses yeux ne pouvaient voir au delà de la portée d’une balle de pistolet. Les igloos des Esquimaux étaient à vingt milles dans la steppe et le cœur de Billy se serra. Il ne pourrait accomplir ce trajet.
Nul homme n’aurait survécu au milieu de la tourmente qui descendait en trombe du pôle arctique et il retourna vers son campement. Billy s’était à peine remis en marche qu’il tressaillit à un bruit étrange qu’apportait le vent. Il fit face de nouveau à l’assaut blanc, une main saisissant l’étui vide de son revolver. Le bruit lui parvint de nouveau et, cette fois, il l’identifia. C’était un cri, une voix d’homme. Instantanément sa pensée se reporta sur Deane et Isabelle. Quel miracle pouvait les ramener vers lui?
Une ombre sortit de la tourmente tourbillonnante de la tempête. Elle se décomposa aussitôt en parties distinctes: un attelage de chiens, un traîneau, trois hommes. Une minute encore et les chiens s’arrêtèrent pêle-mêle en grognant à la vue de Billy. Billy fit un pas en avant.
Presque au même moment, il trouvait un revolver braqué sur sa poitrine.
--Rengaine ça, Bucky Smith! s’écria-t-il. Si tu cherches un homme tu as trouvé celui qu’il ne fallait pas.
L’autre s’approcha. Ses yeux étaient rouges et fixes. Son pistolet s’abaissa, tandis qu’il arrivait à un mètre de Billy.
--Nom de Dieu! c’est vous, c’est vous, Billy Mac Veigh! s’exclama-t-il.
Son rire sonnait discordant et désagréable. Bucky était un caporal du service et, quand Billy en avait entendu parler la dernière fois, il était stationné à Nelson House. Pendant un an, les deux hommes avaient fait partie de la même patrouille et il y avait une vilaine histoire entre eux. Billy n’avait jamais parlé de certaine affaire survenue à Norway, qui, si elle eût été connue au Quartier Général, aurait signifié pour Bucky un renvoi déshonorant du service. Mais il avait provoqué Bucky en un duel loyal et l’avait laissé sur le terrain à deux doigts de la mort.
La vieille haine flambait dans les yeux du caporal tandis qu’il fixait Billy. Billy dédaigna ce regard et donna une poignée de mains aux autres hommes. L’un d’eux était un conducteur de la compagnie de la Baie d’Hudson et l’autre, l’agent Walker, de Churchill.
--Nous pensions qu’on n’arriverait jamais vivants à un abri, haleta Walker tandis qu’ils se serraient les mains. Nous sommes à la poursuite de Scottie Deane et nous n’allons pas perdre une minute. Nous allons l’attraper d’ailleurs. Sa trace est si chaude qu’on peut la sentir... Mon Dieu! mais je suis pareil à un buisson, fit-il.
Les chiens, leur conducteur en tête, se disposaient déjà à camper. Billy, tandis qu’ils suivaient, ricana vers le caporal:
--Quelle chance de me tenir, hein, Bucky, si tu avais été seul? fit-il d’un ton que Walker ne pouvait entendre. Vois-tu, je n’ai pas oublié ta menace.
Il y avait une dureté métallique dans son rire. Il savait que Bucky Smith était un gredin qui avait la bonne fortune de ne jamais avoir été pris sur le fait. En un éclair, il retourna, en pensée, à ce jour, à Norway, où Rousseau, le demi-Français, était venu à lui, de son lit de douleur, lui dire que Bucky avait mis à mal sa jeune femme. Rousseau, qui aurait dû rester couché, ayant la fièvre, mourut deux jours plus tard.
Billy entendait toujours l’insulte dans la voix de Bucky, quand il l’avait acculé à l’accusation de Rousseau, puis le combat qui s’en était suivi. La pensée que cet homme était maintenant aux talons d’Isabelle et de Deane le remplissait d’une sorte de rage et, pendant que Walker prenait les devants, il mit une main sur le bras du caporal:
--J’ai pensé à toi dernièrement, Bucky, dit-il. J’ai réfléchi beaucoup à cette affaire de là-bas, à Norway, et je m’en suis voulu de ne pas avoir fait mon rapport. Je suis sur le point de le faire... à moins que tu ne changes de direction. Je suis moi-même à la poursuite de Scottie Deane...
Tout aussitôt, il se serait coupé la langue pour avoir prononcé ces paroles. Un éclair de triomphe brilla dans les yeux de Bucky.
--Je pensais bien que nous avions raison, dit-il. Nous venions de perdre la piste dans la tempête. Content de vous avoir rencontré pour nous remettre dans le bon chemin. Sont-ils à grande distance de nous, lui et cette _squaw_ qui voyage avec lui?
Les poings emmitouflés de Billy se serrèrent de colère. Il ne répondit pas, mais s’en alla rapidement rejoindre Walker. Et son cerveau combinait des plans en hâte. Lorsqu’il arriva près du feu, il vit que les chiens s’étaient déjà couchés dans leurs harnais et qu’ils étaient exténués. Le visage de Walker était congestionné, ses yeux boursouflés par les piqûres de la neige.
Le conducteur était à demi allongé hors de son traîneau, les pieds au feu. D’un coup d’œil, Billy eut la certitude que tous, bêtes et gens, avaient supporté dans la tourmente un long et pénible combat.
Il regarda Bucky et, cette fois, il n’y avait plus ni ressentiment ni menace dans sa voix quand il parla:
--Camarades, vous avez eu un rude temps, dit-il. Faites comme chez vous. Je ne suis pas surchargé de victuailles, mais si vous voulez retirer de vos sacs quelques-unes de vos rations, je les préparerai pendant que vous dégelez.
Bucky considérait curieusement les deux tentes.
--Qui est avec vous? demanda-t-il.
Billy haussa les épaules. Sa voix fut presque affable.
--Je n’aime pas beaucoup te dire qui était avec moi, Bucky, fit-il en riant. Je suis arrivé ici tard la nuit dernière, à demi mort et j’ai trouvé un métis campé là, sous cette tente de soie. C’était tout à fait un copain, un fort chic compagnon. Un tout jeune homme, d’ailleurs, presque un enfant. Quand je me suis levé ce matin--Billy haussa de nouveau les épaules et désigna du doigt son étui vide--tout avait disparu: chiens, traîneau, tente supplémentaire, même mon fusil et mon automatique. L’individu n’était pas tout à fait méchant pourtant, car il m’a laissé mes victuailles. C’était un drôle d’oiseau, d’ailleurs. Regardez donc ça, il désigna la couronne de pampre qui rendait devant sa tente. «En l’honneur du vivant», lut-il à voix haute. Une manière délicate de me rappeler qu’il aurait pu me casser la caboche d’un coup de gourdin, s’il l’avait voulu.
Il se rapprocha de Bucky et dit sur un ton enjoué:
--J’espère que tu peux me battre cette fois, Bucky. Scottie Deane est joliment en sécurité avec moi, où qu’il se trouve. Je n’ai même pas une carabine.
--Il doit avoir laissé sa trace, observa Bucky, en le regardant du coin de l’œil avec malice.
--Oui, par là.
Alors que Bucky allait examiner ce qui restait de la trace, Billy remerciait le ciel que Deane eût placé Isabelle sur le traîneau avant de quitter le campement. Il n’y avait rien qui trahît sa présence. Walker avait déficelé leur équipement et Billy était occupé à préparer à manger quand Bucky revint. Il avait un rictus aux lèvres.
--Saviez-vous que c’était facile? dit-il. Je me demande pourquoi il n’a pas emporté sa tente? une fort jolie tente; pas vrai?
Il y entra. Une minute plus tard, il apparaissait à l’ouverture et appelait Billy.
--Regardez donc! dit-il. Et sa voix tremblait d’émotion. Ses yeux brillaient d’une joie mauvaise. «Votre métis avait rudement de longs cheveux, hé!»
Il désignait un éclat de bois sur l’un des pieux minces de la tente. Le cœur de Billy sursauta.
Une boucle de la longue chevelure dénouée d’Isabelle s’était accrochée à cet éclat et une douzaine de cheveux d’or brun étaient restés là pour la trahir. Pendant un instant, il oublia que Smith l’observait.
Il revit Isabelle alors qu’elle pénétrait pour la dernière fois dans la tente, sa superbe chevelure répandue autour d’elle dans la gloire de la clarté du feu, ses yeux encore emplis de tendre gratitude. Une fois de plus il sentit la chaleur de ses lèvres, le contact de sa main, le frisson de sa présence auprès de lui. Peut-être ces émotions cachèrent-elles quelque mouvement de méfiance ou quelque parole qui, sans cela, l’auraient trahi. Le temps de les éprouver il s’était ressaisi et se retournant vers son compagnon en riant d’un rire forcé:
--Ce sont parfaitement des cheveux de femme, Bucky. Il m’a raconté des tas d’histoires gentilles à propos d’une jeune fille restée chez lui. Ça devait être vrai.
Les regards des deux hommes se rencontrèrent sans broncher. Il y avait du sarcasme aux lèvres de Bucky, Billy souriait.
--J’ai l’intention de suivre ce Français, quand nous aurons pris un peu de repos, dit le caporal en s’efforçant de déguiser un accent de nervosité et de satisfaction dans sa voix. Il y a une femme qui voyage avec Scottie Deane, n’est-ce pas?... une blanche... et il n’y en a qu’une autre au nord de Churchill. Naturellement, vous désirez rentrer en possession de votre équipement volé.
--Tu parles, si je le désire! s’écria Billy, dissimulant l’effet que le coup droit de Bucky venait de lui porter. Je ne suis pas autrement content à l’idée de m’avouer dépouillé de la sorte. Le métis se sera arrêté pour se mettre à couvert et il ne sera pas difficile de suivre sa piste.
Il vit que Bucky était un peu attrapé par son acquiescement immédiat et, avant que l’autre eût pu répondre, il se hâta de se joindre à Walker dans l’organisation du déjeuner. Il prépara un gallon[1] de thé, fit frire du bacon, apporta et fit griller son gâteau d’avoine gelé. Il prépara une deuxième bouillotte de thé tandis que les autres mangeaient et étendit les couvertures dans sa propre tente. Walker lui avait dit qu’ils avaient marché presque toute la nuit.
[1] 4 litres 500.
--Il vaudrait mieux dormir une heure ou deux avant de continuer, engagea Billy.
Le conducteur, qui s’appelait Conway, fut le premier à accepter. Lorsqu’il eut fini de manger, Walker le suivit sous la tente. Eux partis, Bucky regarda durement Billy.
--Quel est votre jeu? demanda-t-il.
--Franc jeu, voilà tout, répliqua Billy en présentant son tabac. Le métis m’a traité loyalement et m’a fait plaisir, même s’il s’est payé par la suite. Je fais de même.
--Et qu’est-ce que vous espérez obtenir... ensuite?
Les yeux de Billy clignèrent tandis qu’il fixait l’autre, à son tour, d’un regard scrutateur.
--Bucky, je ne te crois pas tout à fait sot, dit-il. Tu as tout de même un peu de pudeur dans la peau, n’est-ce pas? Un homme peut aussi bien être en prison que je suis ici sans fusil. J’espère que tu vas m’en fournir un quand tu poursuivras le métis, toi ou Walker. Il le fera, si tu ne veux pas. Va plutôt avec les autres. Je vais veiller au feu.
Bucky se leva d’un air maussade. Il avait encore des doutes sur l’hospitalité de Billy, mais en même temps il comprenait la force de l’argumentation de Mac Veigh et l’importance du prix qu’il demandait.
Il rejoignit Walker et Conway.
Un quart d’heure plus tard, Billy s’approcha de la tente et regarda à l’intérieur. Les trois hommes étaient profondément endormis d’épuisement. La manière d’agir de Billy changea aussitôt. Il avait jeté son sac sur le côté de la tente pour faire plus de place, et il y glissa rapidement une couverture de réserve et ses provisions. Puis, il entra dans l’autre tente. Une rougeur monta à ses joues et il sentit son sang bouillonner.
--Tu es peut-être un idiot, Billy Mac Veigh, dit-il en souriant. Tu fais peut-être une sottise mais, voilà, on va la faire!
Doucement il détacha les longs fils de soie d’or bruni du piquet de la tente. Il entortilla les cheveux autour de ses doigts et en fit un anneau doux et brillant. C’était tout ce qu’il posséderait jamais d’Isabelle Deane et son cœur battit plus fort tandis qu’il les pressait un instant contre son rude visage battu par la tempête. Il les mit dans sa poche soigneusement enveloppés dans le billet d’Isabelle et, une fois encore, il retourna à la tente où dormaient les trois hommes. Ils n’avaient pas bougé.
L’étui à revolver de Walker était à portée de sa main. Une minute il fut violemment tenté de le prendre, d’enlever l’arme. Il s’éloigna. Il voulait vaincre dans cette lutte avec Bucky aussi sûrement qu’il avait vaincu dans l’autre et il voulait vaincre sans fraude. Vivement il jeta son sac sur ses épaules et suivit la trace laissée par Deane dans sa fuite. Sur ses raquettes, il la suivit d’un long pas rapide. A cent mètres du campement, il regarda derrière lui un moment. Puis il se retourna et son visage était fier et grave.
--Si vous devez être pris, ce ne sera pas grâce à l’équipement qui est là, monsieur Scottie Deane! se dit-il. C’est bien assez du vôtre, vraiment. Et Billy Mac Veigh est homme à tenir le coup, n’aurait-il pas de carabine!