CHAPITRE XXI
L’ÉTINCELLE DE VIE
Pendant dix minutes Billy s’enfonça aveuglément dans la tourmente. Il savait à peine la direction qu’il suivait, mais enfin il se retrouva sous le couvert de la forêt à se répéter sans cesse le nom d’Isabelle.
--Morte! morte!... gémissait-il. Elle est morte!... morte!...
Ensuite, voici que fondit sur lui, refoulant plus avant son premier chagrin, la pensée de la petite Isabelle. Elle était encore avec Mac Tabb, là-bas, à Petit-Castor. Dans le brouillard glacé de la tempête, il relut ce qu’il pouvait déchiffrer de la lettre de Rookie. Quelques mots du dernier paragraphe le frappèrent d’une frayeur mortelle.
«Dieu... ce mioche. Vous ne pouvez vous imaginer comme je l’aimais, Billy... j’ai dû la rendre...» Qu’est-ce que cela signifiait? Qu’est-ce que Mac Tabb lui avait dit dans cette partie de la lettre qui était effacée?
La réaction se produisit tandis qu’il remettait la lettre dans sa poche. Il revint rapidement sur ses pas jusqu’au bureau de l’inspecteur.
--Je vais descendre à Petit-Castor. Je vais partir aujourd’hui même, dit-il. Y a-t-il ici, à Churchill, quelqu’un que je puisse avoir pour m’accompagner?
Deux heures plus tard, Billy était sur le départ avec un Indien pour compagnon de route. On ne pouvait obtenir de chiens ni par promesse ni par argent, et ils s’en allèrent en raquettes avec approvisionnement de nourriture pour deux semaines, se dirigeant au Sud-Ouest. Le reste du jour et le jour suivant, ils voyagèrent sans quasiment se reposer. Chaque heure qui s’écoulait ajoutait à la folle impatience qu’avait Billy d’arriver à la cabane de Mac Tabb.
Au matin du second jour commença une de ces deux terribles tempêtes qui balayèrent toute la région septentrionale pendant cet hiver de famine et de mort. Malgré les conseils de l’Indien d’installer un campement fixe en attendant que la température se relevât, Billy insista pour continuer la route. La cinquième nuit, dans la région sauvage et inculte à l’ouest d’Estawey, son Indien omit d’alimenter le feu et, quand Billy examina son compagnon, il s’aperçut qu’il était à demi mourant d’une étrange maladie.
Il disposa l’abri de baumier de l’Indien de manière qu’il fût capable de résister à l’épreuve de la neige et du vent, coupa du bois et attendit. La température continua à s’abaisser et le froid devint excessif. Chaque jour les provisions diminuaient et, enfin, l’heure arriva où Billy vit qu’il allait se trouver face à face avec le grand danger. Il s’éloignait de plus en plus du camp à la recherche du gibier; même les passereaux de buissons et les pinsons des neiges avaient disparu.
Une fois il lui vint à l’idée qu’il pourrait emporter ce qui restait des provisions et de saisir l’infime chance qu’il avait encore de se sauver. Mais il ne mit pas cette idée à exécution. Le douzième jour l’Indien mourut. Ce fut une terrible journée. Il y avait encore de la nourriture pour vingt-quatre heures.
Billy l’empaqueta ensemble avec ses couvertures et quelques ustensiles de ferblanterie. Il se demandait si l’Indien était mort de maladie contagieuse. En tout cas, il songea à avertir les autres voyageurs qui pourraient passer par là et, au-dessus de l’abri de baumiers de son compagnon, il planta un jeune arbuste au bout duquel il attacha une bande de cotonnade rouge, le signe de la peste dans le Nord.
Alors, il s’en alla parmi la neige épaisse et les rafales sifflantes, sachant bien qu’il n’avait pas plus d’une chance sur mille devant lui et que son unique chance consistait à tourner le dos au vent.
Au soir de cette première journée de lutte, Billy dressa son campement à la corne d’un bois de buissons qui n’était guère plus qu’un fourré. Il avait remarqué que les futaies, les arbres et buissons qu’il avait dépassés depuis midi étaient dépouillés et morts du côté qui était tourné au Nord. Il fit cuire et mangea ses dernières provisions le jour suivant et continua sa route. Le petit bois se changea en broussailles et la broussaille elle-même en vastes étendues de neige que la tempête balayait sans répit.
Toute cette journée, il fut en quête de gibier, d’un battement d’ailes dénonçant une vie d’oiseau; il mâcha de l’écorce d’arbre, et, dans l’après-midi, une bouchée d’appât à renard qui lui enfla la gorge au point qu’il pouvait à peine respirer. A la nuit, il fit du thé, mais n’eut rien à se mettre sous la dent. Sa faim était aiguë et douloureuse. Ce fut de la torture le lendemain--le troisième jour--car le progrès de la faim est rapide dans ces contrées où déjà rien que les gens très bien portants ont besoin de quatre ou cinq repas quotidiens.
Il campa, bâtit un menu feu de broussailles à la nuit tombante et s’endormit. Il faillit presque ne pas s’éveiller le lendemain matin et quand il fut chancelant sur ses pieds, qu’il sentit encore les lanières de la tempête lui cingler le visage et qu’il entendit la lamentation sifflante des rafales au-dessus de la steppe, il n’ignora plus qu’enfin l’heure était venue de comparaître face à face devant le Tout-Puissant.
Par une raison bizarre, il ne s’effraya point de sa situation. Il s’aperçut que, même aux endroits unis, il pouvait à peine mouvoir ses raquettes, mais ceci avait cessé de l’inquiéter comme il s’en était d’abord inquiété. Il continua d’avancer, heure après heure, de plus en plus faible. Au dedans de lui-même il y avait encore de la vie; il faisait ce raisonnement que, si la mort devait venir, elle ne pourrait prendre meilleur chemin. Elle promettait du moins d’être sans souffrance, agréable même. La douleur aiguë et lancinante de la faim, pareille à de petits couteaux électriques qui le transperçaient, était finie et il n’éprouvait plus la sensation de froid extrême. Il avait l’impression qu’il pourrait s’étendre dans la neige amoncelée et s’endormir paisiblement.
Il savait ce que cela serait: un sommeil sans fin, avec les renards polaires pour ronger ensuite ses os; aussi résistait-il à la tentation et s’obligeait-il à marcher encore. La tempête se précipitait toujours de la baie d’Hudson directement vers l’Ouest, lançant ses éternelles giboulées d’une neige ronde et dure comme de la grenaille de plomb; de la neige qui avait paru d’abord pénétrer sa chair, qui crissait sous ses pieds comme si elle essayait de le faire trébucher et qui s’amassait en remblais et en montagnes sur sa route. S’il pouvait seulement rencontrer un bois, un abri! C’est ce vers quoi il tendait maintenant son énergie.
Lorsqu’il avait consulté sa montre la dernière fois, il était neuf heures du matin. Maintenant il était tard dans l’après-midi. Il pouvait aussi bien être nuit. Depuis longtemps, l’ouragan avait à moitié aveuglé Billy. Il ne pouvait voir à plus d’une douzaine de pas devant lui. Mais la petite flamme de vie qu’il portait en lui résistait toujours bravement. C’était une héroïque étincelle de vie, une étincelle qui s’obstinait, et dure à s’éteindre. Elle lui disait que lorsqu’il arriverait à un abri, il pourrait au moins le _sentir_ et qu’il fallait lutter jusqu’au bout. Le paquet à son dos n’avait plus de sens ni de poids pour Billy. Il aurait pu faire un mille ou dix par heure. Cela n’avait pas d’importance qu’il se hâtât, cela n’aurait rien changé à sa situation présente.
Beaucoup se seraient couchés parmi la neige et seraient morts en paix, faisant les rêves agréables qui viennent comme une sorte de récompense aux infortunés qui périssent de faim et de froid. Mais l’étincelle qui résistait ordonnait à Billy de mourir debout, s’il devait mourir. Ce fut cette étincelle qui le conduisit à la fin vers un simulacre de bois assez touffu pour lui fournir un abri contre le vent et la neige; elle brûla alors un peu plus fort, sa flamme monta plus haut et lui rendit une sorte de vue nouvelle.
Et alors, pour la première fois, il constata qu’il devait être nuit car une lueur brillait devant lui et tout le reste était obscur. Sa première pensée fut que c’était un feu de campement à des milles et à des milles, au loin. Puis cette lueur se rapprocha, si bien qu’il sut que c’était une lumière à la fenêtre d’une cabane. Il se traîna de ce côté-là et, quand il fut à la porte, il essaya d’appeler; mais aucun son ne sortait de ses lèvres tuméfiées. Il lui sembla passer au moins une heure avant de pouvoir dégager ses pieds de ses raquettes. Pais il tâtonna après un loquet, poussa contre la porte et s’élança à l’intérieur de la hutte.
Ce qu’il vit ressemblait à un tableau qui se serait brusquement révélé à la lueur d’un éclair. Dans la cabane, il y avait quatre hommes. Deux étaient assis à une table juste devant lui. L’un de ceux-là tenait un cornet levé et avait tourné vers lui un visage rude et barbu. L’autre était un tout jeune homme et, en ce moment, Billy fut frappé de ce fait bizarre que l’individu en question serrait dans ses mains une boîte de conserve. Une troisième personne le dévisageait de l’endroit où elle était en train de suivre le jeu des deux autres.
Lorsque Billy entra, l’homme retirait justement de ses lèvres une bouteille à demi remplie. La quatrième personne était assise au bord d’un lit de camp avec un visage si blême et si amaigri qu’on l’aurait prise pour un cadavre, n’eût été le regard sombre de ses yeux caves. Billy respira l’odeur du whisky; il flaira de la nourriture. Il ne vit aucun signe de bienvenue sur les visages tournés vers lui, mais il avança quand même, marmottant des paroles incohérentes. Et alors, l’étincelle, l’étincelle de vitalité qui s’obstinait en lui s’éteignit subitement et il s’écroula sur le plancher. Il entendit une voix qui venait à lui apparemment de très, très loin et qui disait:
--Qui diable est-ce là?
Ensuite, après, lui sembla-t-il, un long temps, il entendit la même voix qui disait.
--Foutez-le dehors!
Après quoi, il perdit connaissance. Mais en ce dernier instant, entre la lumière et les ténèbres, il éprouva un étrange frisson qui lui donna l’envie de se remettre debout, car il lui semblait avoir reconnu la voix brutale qui avait dit: «Foutez-le dehors!»