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CHAPITRE II

BILLY RENCONTRE LA FEMME

Du fond des ténèbres, un traîneau s’avançait lentement. Il se dessina enfin en ombre indécise et Mac Veigh comprit qu’il allait passer tout près de lui. Il discerna, tout à tour, une silhouette humaine, trois chiens et le toboggan. Il y avait quelque chose d’effrayant dans le calme de ce fantôme de vie sortant indistinct de la nuit.

Mac Veigh ne pouvait plus entendre le traîneau, bien qu’il fût à moins de cinquante pas de lui. La silhouette à l’avant marchait à pas lents et la tête baissée, et les chiens et le traîneau suivaient en ligne spectrale. Le conducteur ni les bêtes ne soupçonnaient la présence de Mac Veigh, silencieux et immobile dans la nuit blême. Ils furent en face de lui avant qu’il fît un mouvement.

Alors, il s’avança rapidement en poussant un grand holà! Au bruit de sa voix répondit un cri sourd, les chiens s’arrêtèrent dans leurs traits et la silhouette courut à l’arrière du traîneau. Mac Veigh saisit son revolver. En une demi-douzaine de vastes enjambées, il atteignit le traîneau. Un visage pâle le regardait dans la lumière frissonnante. Mac Veigh regarda à son tour avec le plus profond ahurissement, car les grands yeux noirs épouvantés qui le fixaient et le visage pâle étaient les yeux et le visage d’une femme.

Pendant une seconde, il fut incapable de bouger ou de parler. L’inconnue leva les mains et repoussa en arrière son capuchon de fourrure, de sorte qu’il vit luire ses cheveux dans la nuit d’étoiles.

C’était une femme blanche. Soudain, il vit dans son visage une expression qui le fit frémir et il baissa les yeux sur l’objet à portée de sa main. C’était une longue caisse grossière. Il se recula d’un pas.

--Bon Dieu! dit-il. Êtes-vous seule?

Elle inclina la tête et il entendit sa voix sangloter presque:

--Oui... toute seule!

Il s’approcha vivement d’elle.

--Je suis le sergent Mac Veigh, de la police royale montée, dit-il doucement. Dites-moi: où allez-vous, et comment se fait-il que vous êtes ici dans la steppe, toute seule?

Son capuchon était retombé sur ses épaules et elle releva la tête complètement vers Mac Veigh. Les étoiles brillaient dans ses yeux. C’étaient des yeux admirables et maintenant ils débordaient de douleur. Et son visage parut admirable à Mac Veigh qui n’avait pas vu visage de blanche depuis près d’un an. Elle était jeune, si jeune que, dans la pâle splendeur de la nuit, elle semblait presque une jeune fille. Et dans ses yeux et sa bouche et dans le retroussis de son menton, il y avait quelque chose de si semblable à l’autre visage dont il avait rêvé que Mac Veigh avança encore et prit ses deux mains hésitantes dans les siennes et demanda de nouveau:

--Où allez-vous et pourquoi êtes-vous ici, toute seule?

--Je vais là-bas, dit-elle, tournant la tête vers la lisière des bois. Je vais avec lui, mon mari.

Ses mots l’étouffaient et, dégageant tout à coup ses mains, elle recula jusqu’au traîneau où elle resta debout à l’affronter. Pendant un instant, elle eut une lueur de défiance dans les yeux, comme si elle le craignait et était résolue à combattre pour elle-même et son mort. Les chiens se glissèrent à ses pieds et Mac Veigh vit luire leurs crocs nus, à la clarté des étoiles.

--Il est mort voici trois jours, acheva-t-elle tranquillement, et je le ramène vers ma tribu, là-bas, au Petit Sceau.

--Cela fait deux cents milles, observa Mac Veigh, en la regardant comme si elle était folle. Vous mourrez à la tâche.

--J’ai voyagé pendant deux jours, répliqua la jeune femme. Je continue.

--Deux jours... à travers le barren!

Mac Veigh regarda la caisse, lugubre et effrayante dans le rayonnement spectral qui tombait sur elle. Puis il regarda la jeune femme. Elle avait incliné la tête sur sa poitrine et ses cheveux brillants retombaient épars et en désordre. Il vit le pathétique affaissement de ses épaules et comprit qu’elle pleurait.

En ce moment, une ardeur émouvante submergea chaque veine de son corps, et la magnificence de ce qui était venu à lui du fond de la steppe le rendit muet. Pour lui, cette femme était tout ce qu’il y avait de beau et de bon. L’impitoyable isolement de sa vie lui avait fait placer la femme tout près des anges dans la hiérarchie des êtres et, devant lui, maintenant, il voyait tout ce dont il avait rêvé en amour et fidélité chez la femme et l’épouse.

La frêle inconnue penchée devant lui bravait la mort pour l’homme qu’elle avait aimé et qui n’était plus. En un sens, Mac Veigh se disait qu’elle était folle. Et cependant, sa folie était la folie de l’adoration plus forte que la crainte, de la fidélité qui ne considère ni la tempête, ni le froid, ni la faim. Et il était plein du désir d’aller à elle, tandis qu’elle restait là courbée et épuisée contre le cercueil, de la serrer dans ses bras et de lui dire que d’avoir rêvé pour lui-même un tel amour l’avait gardé vivant dans sa solitude. Elle regardait, émue comme un enfant.

--Venez, petite, dit-il. Nous irons là-bas. Je veillerai à votre sécurité pendant votre route vers le Petit Sceau. Vous ne pouvez aller seule. Vous n’arriveriez jamais vivante chez vos gens. Mon Dieu! si j’étais...

Il s’arrêta devant le regard épouvanté du visage qu’elle levait sur lui.

--Quoi? demanda-t-elle.

--Rien... seulement il est dur pour un homme de mourir et de perdre une femme comme vous, dit Mac Veigh. Là, laissez-moi vous installer sur la caisse.

--Les chiens ne pourront traîner ce fardeau, objecta-t-elle. Je les ai aidés...

--S’ils ne peuvent, je le puis, dit-il, en souriant.

Et, d’un mouvement rapide, il la souleva de terre et l’assit sur le traîneau. Il se débarrassa de son paquetage et le plaça derrière elle; ensuite, il lui donna son fusil à tenir. La jeune femme le regarda bien en face avec un visage contracté et plus blême, pendant qu’elle déposait l’arme sur ses genoux.

--Vous pouvez tirer sur moi, si je ne fais pas bien mon service, dit Mac Veigh.

Il s’efforçait de cacher la joie qui lui venait de la compagnie d’une femme, mais cette joie tremblait dans sa voix.

Il s’arrêta tout à coup, l’oreille aux écoutes.

--Qu’est-ce que c’est?

--Je n’ai rien entendu, dit la jeune femme.

Son visage était d’une pâleur de mort. Ses yeux étaient sombres.

Mac Veigh se retourna et, d’un mot, encouragea les chiens.

Il ramassa le bout de la corde de babiche avec laquelle la femme les avait aidés à tirer leur fardeau et il s’élança à travers la plaine désolée. La présence d’un mort lui avait toujours été pénible, mais, cette nuit-ci, il en allait autrement. Sa fatigue de la journée était disparue et, malgré le poids qu’il tirait après lui, il était envahi par un bizarre transport... il se trouvait en présence d’une femme.

De temps à autre, il détournait la tête pour la regarder. Il pouvait la sentir derrière lui et l’accent de sa voix sourde, quand elle parlait aux chiens, lui semblait une musique. Il désirait chanter la chanson sauvage par laquelle Pelletier et lui avaient remonté leur courage dans la petite cabane, mais il contint son désir et, au lieu de chanter, il se mit à siffloter. Il se demandait comment la jeune femme et les chiens avaient tiré le traîneau qui enfonçait profondément dans la neige molle amoncelée et exigeait toute sa vigueur à lui. De temps en temps il s’arrêtait pour se reposer et, enfin, la jeune femme sauta au bas du traîneau et vint à son côté.

--Je vais marcher, dit-elle, le poids est trop lourd.

--La neige est molle, répondit Mac Veigh. Venez.

Il lui tendit la main et, avec le même étrange regard dans son visage blême, la jeune femme lui tendit la sienne. Elle regarda derrière elle, inquiète, du côté du cercueil, et Mac Veigh comprit. Il pressa ses doigts menus un peu plus fort et l’attira plus près de lui. La main dans la main, ils reprirent leur route à travers l’immensité déserte et nue.

Mac Veigh ne parlait pas, mais son sang courait comme du feu dans ses veines. La petite main qu’il tenait était tremblante et remuait anxieuse. Une ou deux fois elle essaya de se dégager et il la tint plus étroitement. Après quoi, elle demeura soumise dans la sienne, chaude et frémissante. En baissant les yeux, Mac Veigh pouvait apercevoir le profil de la jeune femme.

Une longue boucle de ses cheveux brillants s’était échappée du capuchon et le vent léger la souleva, de sorte qu’elle retomba sur le bras de Mac Veigh. Comme un voleur, il la porta jusqu’à ses lèvres tandis que l’inconnue regardait droit devant elle, tout là-bas, où la ligne des futaies commençait à dessiner un mince trait noir. Ses joues brûlaient, moitié de honte, moitié de joie tumultueuse. Puis il redressa ses épaules et secoua de son bras la mèche flottante.

Trois quarts d’heure après, ils arrivaient au premier bois. Il la tenait toujours par la main. Il la tenait encore ainsi, la claire nuit stellaire tombant sur eux, lorsqu’il leva de nouveau le menton, vigilant et combatif, et demanda doucement.

--Qu’est-ce qu’on a entendu?

--Rien, répondit la jeune femme. Je n’ai rien entendu que le vent dans les arbres.

Elle s’écarta de lui. Les chiens gémirent et se glissèrent plus près de la caisse. A travers la steppe passa un souffle de vent sourd et lamentable.

--La tempête recommence, dit Billy. Ça doit être le vent que j’ai entendu.