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CHAPITRE XXIII

LA MÈRE ET L’ENFANT

Les longues journées et les longues nuits d’inaction que Billy avait passées au camp indien lui avaient fourni l’occasion de réfléchir plus tranquillement au drame qui était survenu dans sa vie et, ses forces renaissant, il s’était en partie dégagé du gouffre de désespoir où il avait sombré.

Deane était mort. Isabelle était morte. Mais le bébé d’Isabelle vivait toujours et, dans l’espoir de la retrouver et de la réclamer comme sienne, Billy forgeait d’autres rêves des cendres de tout le bonheur qui lui avait échappé.

Il pensait qu’il rencontrerait Mac Tabb à la cabane et qu’il y trouverait l’enfant. Il avait tellement cru qu’Isabelle survivrait qu’il n’avait point parlé à Mac Tabb de l’oncle qui l’avait chassée de la vieille maison de Montréal. Il était content d’avoir gardé devers lui ce secret, car il n’y avait nulle chance dès lors que Rookie eût trouvé des parents de la fillette et Mac Veigh résolut de ne point abandonner la petite Isabelle. Il la garderait pour lui.

Il retournerait vers les régions civilisées, car il lui faudrait y vivre dans l’intérêt de l’enfant. Il fonderait pour elle un foyer avec un jardin, des chiens, des oiseaux et des fleurs. Grâce au produit de sa mine d’argent, il disposerait de quinze mille dollars, et l’enfant ne connaîtrait jamais la pauvreté. Il ferait son éducation, lui achèterait un piano et elle ne manquerait ni de jolies toilettes, ni des objets qui en feraient une lady. Ils seraient ensemble et inséparables toujours. Et quand elle serait grande, il priait, du fond de l’âme, qu’elle ressemblât à l’autre Isabelle... sa mère.

Son chagrin était immense. Il savait qu’il ne parviendrait jamais à oublier; que les vieux souvenirs de la solitude et de la femme qu’il avait aimée s’imposeraient à lui, des années après des années, avec leur vieux chagrin. Mais ces pensées nouvelles et ces plans d’avenir pour l’enfant rendaient sa douleur moins poignante.

Ce fut tard dans l’après-midi d’un jour ensoleillé et plein de tiédeur printanière, qu’il arriva au Petit Castor, à peu de distance de la cabane de Mac Tabb. Il courut quasiment de là jusqu’à la clairière et le soleil se couchait précisément derrière la forêt, à l’Ouest, lorsqu’il s’arrêta à la lisière de la cavée et aperçut la cabane. C’était de cet endroit qu’il avait vu la petite Isabelle pour la dernière fois. Le buisson derrière lequel il s’était dissimulé était à moins de douze pas de là. Il le remarqua, ensuite il observa des choses qui firent passer dans son cœur un frisson glacial.

Un sentier conduisait dans la forêt de l’endroit où il se trouvait. Ce sentier était presque recouvert déjà par un enchevêtrement de hautes herbes et de plantes de l’année précédente. Rookie devait avoir frayé un nouveau sentier, pensa-t-il.

Puis, craintivement, il parcourut des yeux la clairière et enfin regarda la cabane. Partout, un air de désolation. Nulle fumée ne s’échappait de la cheminée. La porte était close. Nulle apparence de vie aux alentours. Nul bruit de chiens, ni éclat de rire, ni son de voix pour rompre le mortel silence.

Respirant à peine, Billy avança, le cœur de plus en plus angoissé par la crainte qui l’étreignait. La porte de la cabane n’était pas barricadée. Il l’ouvrit, Rien à l’intérieur. Le vieux fourneau était brisé. Les lits dégarnis n’avaient pas servi depuis des mois, depuis deux ans peut-être. Comme Billy avançait encore d’un pas dans la hutte, une hermine s’enfuit devant lui. Il entendit, un moment après, le cri aigu pareil à un cri de souris de sa nichée, sous le plancher de sapin. Il retourna à la porte et resta debout sur le seuil.

--Mon Dieu! gémit-il.

Il regarda du côté de la cabane de Croisset où Isabelle était morte. Avait-il quelque chance de trouver par là? Il se le demandait. Il ne restait que peu d’espoir, mais il partit en hâte, en suivant le vieux sentier. L’obscurité du soir tombait rapidement autour de lui. Il faisait presque noir lorsqu’il arriva à l’autre clairière. Et de nouveau il poussa un cri d’angoisse. Ici, plus de cabane. Mac Tabb y avait mis le feu après l’épidémie.

A l’endroit où la hutte s’était élevée se dressait maintenant un décombre noirci et calciné, déjà en partie recouvert par la verdure de la solitude. Billy serra les poings farouchement et s’éloigna, fouillant du regard les alentours. Quelques pas plus loin, il trouva ce que Mac Tabb lui avait dit qu’il trouverait: un tertre et une croix de bois. Et alors, malgré la force de volonté qu’il portait en lui, il se laissa tomber sur la tombe d’Isabelle et un grand sanglot le secoua.

Quand il leva la tête, longtemps après, les étoiles brillaient au ciel. Il faisait une nuit admirablement calme et tout ce qu’il pouvait entendre c’était le bouillonnement et la chanson des eaux printanières du Petit Castor. Il se leva en silence et resta un moment debout sur la tombe, aussi immobile qu’une statue. Ensuite, il s’en alla par le vieux sentier qui l’avait amené. A l’extrémité de la clairière, il se retourna et murmura pour lui-même et pour _Elle_.

--Je reviendrai, Isabelle, je reviendrai.

A la cabane de Mac Tabb, il avait laissé son sac. Il en passa les courroies à ses épaules et repartit dans la direction du Sud. Il n’y avait plus pour lui qu’une seule chance à tenter désormais. On connaissait Mac Tabb au fort Le Pas. Il s’y ravitaillait et y vendait ses fourrures. Quelqu’un pourrait savoir où il était parti avec le bébé Isabelle.

Ce ne fut qu’après s’être éloigné de plusieurs milles de la scène de mort et de ses espoirs anéantis qu’il étendit ses couvertures et se coucha pour la nuit. Il était debout et avait déjeuné dès l’aube. Le quatrième jour de marche, il arrivait au petit poste extrême de la solitude--le terminus de la voie ferrée--dans le Saskatchewan. En moins d’une heure, il apprit que Rookie Mac Tabb n’était pas venu au poste Le Pas depuis près de deux ans. Personne ne l’avait vu accompagné d’un enfant.

Cette même nuit, un convoi de construction partait pour Etomamie, là-bas, sur la ligne principale, et Billy ne perdit pas de temps à décider ce qu’il ferait. Il irait à Montréal. Si la petite Isabelle n’était pas là, elle était encore quelque part dans la région sauvage avec Mac Tabb. Alors Billy y retournerait et il trouverait, dût-il y consacrer sa vie.

Des jours et des nuits de voyage suivirent et, pendant ces jours et ces nuits, Mac Veigh souhaita ne point trouver l’enfant à Montréal. Si par hasard Mac Tabb avait découvert la famille de la fillette, si Isabelle lui avait révélé son secret avant de mourir, son dernier espoir en ce monde s’évanouissait. Il ne s’attarda pas à chercher de nouveaux vêtements. Cela aurait signifié manquer le train.

Il portait encore son équipement de trappeur, y compris sa casquette de fourrure. A mesure qu’il avançait plus à l’Est, on commençait à le dévisager avec curiosité. Il se fit raser la barbe par le conducteur du train, mais ses cheveux étaient longs, ses mocassins et ses chaussettes allemandes étaient en guenilles et usées, il y avait des déchirures dans sa casaque de caribou et sa chemise grossière en flanelle de la baie d’Hudson. Les fatigues endurées avaient creusé leurs rides sur son visage. Il y avait quelque chose autour de lui, en dehors de son étrange accoutrement, qui firent que les hommes le regardèrent plus d’une fois. Les femmes, plus fines observatrices que les hommes, soupçonnaient le grand chagrin installé à l’arrière-plan de ses yeux. Comme il approchait de Montréal, il se tint de plus en plus à l’écart des autres voyageurs. Lorsqu’enfin le train s’en alla stopper à la grande gare, au cœur de la cité, Billy franchit les grilles et grimpa rapidement la côte vers le mont Royal.

Il pouvait être une heure après dîner et il n’avait rien mangé depuis le matin. Mais il ne pensait pas à sa faim. Vingt minutes plus tard, il était au bas de la rue qu’Isabelle avait habitée. L’une après l’autre, il dépassa les antiques maisons de briques et de pierre cachées derrière leurs solides murailles. Nul changement depuis des années qu’il était venu là. A mi-chemin, entre la côte et le bas de la montagne, il aperçut un vieux jardinier qui émondait du lierre autour d’un ancien canon, au bord de l’avenue.

Il s’arrêta et demanda:

--Pouvez-vous m’indiquer où habite Henri Lecours?

Le vieux jardinier le dévisagea curieusement pendant une minute et répondit:

--Lecours? Henri Lecours? Voilà sa maison, là-haut, derrière le mur de grès rouge... Est-ce la maison que vous voulez voir ou Lecours?

--Les deux, fit Billy.

--Henri Lecours est mort il y a trois ans, répliqua le jardinier. Êtes-vous un de ses parents?

--Non! non! s’écria Billy, s’efforçant de garder de la fermeté à sa voix, tandis qu’il questionnait encore.

--Y a-t-il là d’autres personnes? Et qui est-ce?

Le vieillard secoua la tête.

--Je ne sais pas trop... Il y a une petite fille, quatre ou cinq ans, avec des cheveux blonds... Elle jouait dans le jardin quand je suis passé tout à l’heure... Je l’ai entendue avec le chien.

Billy n’attendit pas d’en savoir davantage. Remerciant son informateur, il gravit rapidement la montée jusqu’au mur de grès rouge. Avant d’arriver à la grille de fer rouillée, lui aussi entendit un rire d’enfant et son cœur se mit à battre furieusement. C’était juste de l’autre côté de la muraille. Dans sa précipitation, il posa le bord de son pied chaussé de mocassin entre deux pierres disjointes et se hissa jusqu’à la crête. Il plongea le regard dans un vaste jardin et, à une douzaine de pas, tout près d’un massif touffu d’arbustes, il vit un enfant qui jouait avec un toutou. Le soleil luisait sur les cheveux dorés de la fillette. Billy entendit un joyeux éclat de rire et puis, pendant une minute, le joli minois se tourna vers lui.

En ce moment, Billy oublia tout et, jetant un cri de bonheur, il prit son élan et sauta de l’autre côté de la muraille.

--Isabelle, Isabelle, ma petite Isabelle.

Il était près d’elle, à genoux. Il la tenait, comme un affamé, dans ses bras et, l’espace d’une seconde, l’enfant fut si effrayée qu’elle retint son souffle et le regarda sans dire un mot.

--Ne me reconnaissez-vous pas? Ne me reconnaissez-vous pas? sanglotait-il. Petite Mystère, Isabelle!

Il entendit du bruit, un cri étrange, étranglé, et il leva les yeux. De derrière le massif était venue une jeune femme et elle regardait Billy Mac Veigh, le visage aussi pâle que la mort. Il se releva chancelant et il crut qu’enfin il était devenu fou. Car c’était Isabelle Deane qu’il voyait là et ses yeux bleus le regardaient comme ils l’avaient regardé un instant, cette nuit d’il y avait si longtemps, à la lisière de la steppe.

Il ne pouvait parler. Et alors, comme il reculait d’un pas, en titubant, vers le mur, il tendit ses bras en loques sans savoir au juste ce qu’il faisait et il murmura son nom à elle, comme il l’avait murmuré des centaines de fois, le soir, à côté de son feu de campement solitaire. La faim, la misère, les semaines de maladie et sa lutte presque surhumaine pour atteindre la cabane de Mac Tabb et ensuite son retour à la vie civilisée avaient dompté ses dernières énergies. Pendant des jours il avait vécu sur les réserves de force de ses nerfs qui l’abandonnaient maintenant, le laissant hébété et chavirant. Il tenta de surmonter la faiblesse qui semblait avoir consumé la suprême parcelle de vigueur de son corps épuisé, mais, en dépit de ses plus rudes efforts, le jardin ensoleillé s’assombrit tout à coup à ses yeux.

En cet instant, la vision devint une réalité et comme il se retournait vers la muraille, Isabelle Deane l’appela par son nom. L’instant d’après elle était près de lui, le saisissant presque farouchement par les bras et l’appelant encore et encore par son nom. Faiblesse et étourdissement l’abandonnèrent sur-le-champ, mais, en ce moment, il se rendit compte qu’il devait partir, sauter par-dessus la muraille.

--Je ne serais pas venu... mais je... je vous croyais morte, dit-il. On m’avait dit que vous étiez morte... Je suis content, content, mais je ne serais pas venu...

Elle sentit peser une minute tout le poids de son corps sur ses bras. Elle voyait ce que trahissait ce visage: la misère, le chagrin, les stigmates du ravage laissé par la fièvre.

Et, pendant ces minutes-là, Billy ne voyait plus l’admirable regard qui se révélait dans les yeux d’Isabelle, il n’en voyait plus le merveilleux éclat.

--C’est la mère de Joë l’Indien qui est morte, l’entendit-il dire. Et depuis lors, nous avons attendu, attendu, attendu, la petite Isabelle et moi. J’ai été là-bas, sur la tombe de David et j’ai vu ce que vous avez fait, ce que vous avez écrit au fer rouge sur la croix. Un jour, je le savais, vous reviendriez vers moi. Et nous vous attendions...

Sa voix n’était qu’un murmure à peine, mais Billy l’entendit et tout aussitôt son vertige cessa. Il vit le soleil briller sur les beaux cheveux d’Isabelle et le regard de ses yeux.

--Je suis désolée, désolée, si désolée d’avoir parlé comme je l’ai fait... d’avoir dit que vous l’aviez tué, continuait-elle. Vous vous rappelez, j’ai dit que si je guérissais...

--Oui.

--Et vous avez cru que je voulais dire que si je guérissais, vous deviez partir et vous l’avez promis... et vous avez tenu votre promesse. Mais je ne pouvais pas achever. Cela ne me semblait pas bien alors. Je voulais vous dire, en outre, que j’étais désolée et que... si je guérissais, vous pourriez revenir... un jour... quelque part et puis...

--Isabelle!

--Et maintenant, vous pouvez me redire ce que vous m’avez dit là-bas, au sortir de la steppe, il y a si longtemps...

--Isabelle! Isabelle!

--Vous comprenez, dit-elle doucement. Vous comprenez... ce n’est pas possible tout de suite... peut-être pas l’an prochain encore... Mais maintenant...

Elle se rapprocha davantage.

--Vous pouvez m’embrasser, dit-elle, et il faut embrasser aussi la petite Isabelle. Il ne faut plus partir bien loin ensuite... C’est si triste d’être seule, si terriblement triste d’être seule avec ses pensées, dans une ville. Et nous sommes heureuses que vous soyez venu, si heureuses...

Le murmure de sa voix se brisa en un sanglot. Et tandis que Billy ouvrait tout grands ses bras en loques et la serrait contre lui, il l’entendit soupirer encore et encore:

--Nous sommes heureuses, heureuses, heureuses que vous soyez revenu près de nous.

--Et est-ce que je puis rester?

Elle leva vers lui un regard illuminé pour l’accueillir.

--Si vous me désirez toujours, murmura-t-elle, vous pouvez rester.

Enfin, il ne douta plus. Mais il ne pouvait prononcer une parole. Il pencha son visage contre celui d’Isabelle et, pendant un moment, ils restèrent ainsi, tandis que du fond du jardin, là-bas, montait le bruit joyeux d’un éclat de rire enfantin.

TABLE DES MATIÈRES

Pages I.--La plus terrible chose du monde 1 II.--Billy rencontre la femme 12 III.--«En l’honneur du vivant» 19 IV.--Les chasseurs d’homme 33 V.--Billy suit Isabelle 47 VI.--La fuite 59 VII.--La folie de Pelletier 69 VIII.--Petite Mystère 80 IX.--Le secret du mort 90 X.--Au mépris de la loi 101 XI.--La nuit de danger 113 XII.--Petite Mystère retrouve son père 121 XIII.--Les deux dieux 134 XIV.--Le bonhomme de neige 143 XV.--La mort rouge et Isabelle 148 XVI.--La loi homicide 159 XVII.--Isabelle affronte l’abîme 171 XVIII.--L’accomplissement d’une promesse 181 XIX.--Un pélerinage à la steppe 192 XX.--La lettre 203 XXI.--L’étincelle de vie 209 XXII.--Famine 216 XXIII.--La mère et l’enfant 229

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 23 AVRIL MIL NEUF CENT VINGT-SIX PAR L’IMPRIMERIE FLOCH A MAYENNE POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie