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CHAPITRE XX

LA LETTRE

Des jours, des semaines et des mois d’un isolement comme Billy n’en avait jamais connu de pareil auparavant suivirent ce pèlerinage à la tombe de Deane. C’était plus que de l’isolement. Il avait connu l’isolement, le chagrin et le besoin d’être seul parmi le chaos noir et silencieux de la nuit polaire; il en était presque devenu fou et il avait vu Pelletier sur le point de mourir pour un rayon de soleil et un bruit de voix.

Mais cette fois-ci c’était autre chose. C’était une morsure plus profonde, de jour en jour, de nuit en nuit, dans son âme. Il avait cru que la pensée d’Isabelle et son souvenir l’auraient rendu plus heureux, même s’il ne devait plus jamais la revoir. Mais en cela il s’était trompé. La solitude n’incite pas à l’oubli. Chaque jour la voix de la jeune femme semblait plus proche et plus réelle pour Billy; elle faisait de plus en plus partie de ses pensées et d’une façon plus pressante. Il ne se passait pas une heure de la journée qu’il ne se demandât où était Isabelle.

Il espérait qu’elle et le bébé étaient retournées à la vieille maison de Montréal où elle trouverait certainement des amis pour veiller sur elle. Et pourtant, il avait peur qu’elle fût demeurée dans la solitude, que son amour pour Deane l’eût retenue là et qu’elle eût trouvé un emploi de femme dans quelque poste entre les terres supérieures et la steppe.

Parfois un désir irrésistible le possédait de retourner à la cabane de Mac Tabb et d’apprendre où elle était partie. Mais il luttait contre ce désir, comme un homme lutte contre la mort. Il savait qu’une fois qu’il aurait cédé à la tentation de se rapprocher d’elle de nouveau, il perdrait tout ce qu’il avait conquis dans son combat intérieur pendant les journées d’épidémie à la cabane de Croisset.

De sorte que ses pieds l’emportaient sans répit vers l’Ouest, alors que d’invisibles mains le retenaient en arrière. Il n’alla pas directement à Fond du Lac, mais passa presque trois semaines avec un trappeur qu’il avait rencontré près de la rivière Pipestone. On était en juin quand il parvint à Fond du Lac. Il y demeura un mois. Il avait plus qu’à demi escompté y passer l’hiver, mais le facteur du poste se montra peu complaisant; en outre, Billy n’aimait pas le pays. Aussi, dès le début de juillet, s’enfonça-t-il plus avant vers l’Ouest, dans la région d’Athabasca; il suivit le rivage nord du Grand Lac et, deux mois plus tard, arriva à Fort Chipewyan, près de l’embouchure de la rivière de l’Esclave.

Il arriva à Chipewyan à un moment propice. Un géologue du gouvernement et une mission de géographes se disposaient justement à en partir pour la _Terre inconnue_ située entre le Grand Esclave et le Grand Ours. Les trois hommes qui étaient arrivés d’Ottawa pressèrent Billy de se joindre à eux. Il profita de l’occasion et demeura avec eux jusqu’à ce que la mission retournât à la rivière Mackenzie par la route de Fort Providence, cinq mois plus tard. Il resta à Fort Providence presque jusqu’à la fin du printemps, puis descendit à Fort Wrigley où il comptait plusieurs amis en service.

Quinze mois de courses vagabondes avaient produit leur effet sur lui. Il ne pouvait plus résister à l’appel du trimardage qui le chassait d’un endroit dans un autre. Et, de plus en plus irrésistible chez lui, croissait le désir de retourner à l’ancienne région, le long du rivage de la grande baie, là-bas, à l’Est. Il avait en partie combiné de rejoindre les constructeurs de voies ferrées du nouveau Transcontinental dans les montagnes de la Colombie britannique; mais en août, au lieu de se trouver à Edmonton ou à Tête Jaune Cache, il était à Prince Albert à trois cent cinquante milles à l’Est.

De cet endroit, il se dirigea vers le Nord, en compagnie d’une caravane de gens qui se rendaient dans la région du Lac La Rouge, et en octobre, obliqua vers l’Ouest, tout seul, par les canaux du Sissipuk et du Bois Brûlé, jusqu’à Nelson House. Il continua vers le Nord, après une semaine de repos, et, le 18 décembre, la première des deux grandes tempêtes qui firent de l’hiver 1909-1910 un des plus tragiques dans l’histoire des peuplades septentrionales, le surprit à trente milles de la Factorerie d’York. Il lui fallut cinq jours pour parvenir au poste, où il fut retenu pendant plusieurs semaines.

Ce furent les premières de ces terribles semaines de famine et de froid intense pendant lesquelles plus de quinze cents personnes périrent dans la région du Nord. Depuis les Terres désertes jusqu’au pied des versants du Sud, la terre était couverte de quatre à cinq pieds de neige et, de la mi-décembre à la fin de janvier, la température ne s’éleva pas à plus de quarante degrés sous zéro et descendit la plupart du temps entre cinquante et soixante.

De tous les points de la solitude, des nouvelles de famine et de mort arrivaient au poste de la Compagnie. On ne pouvait relever les lignes de pièges à cause du froid intense. Élans, caribous et les bêtes à fourrures elles-mêmes s’étaient ensevelis sous la neige. Les Indiens et les Métis s’amenaient dans les postes. Deux fois, à la Factorerie d’York, Billy vit des mères apporter dans leurs bras leurs bébés morts. Un jour, un trappeur blanc arriva, avec ses chiens et son traîneau et, sur le traîneau, enveloppée dans une peau d’ours, il y avait sa femme qui était morte à cinquante milles, en arrière, dans les forêts.

Pendant ces terribles semaines, Billy ne put s’empêcher jour et nuit de penser à Isabelle et au bébé d’Isabelle. Il s’effrayait à l’idée que, quelque part, dans la solitude, elles souffraient comme souffraient les autres. Il devint à ce point obsédé par cette pensée qu’il fit, une nuit, un rêve effrayant. Dans ce rêve, le visage de la petite Isabelle lui apparut avec un masque pareil à celui de la mort, blême et froid et amaigri par les privations.

Cette vision le décida. Il partirait à Fort Churchill et, si Mac Tabb n’était point là, il se rendrait à sa cabane, par là-bas, du côté du Petit Castor et apprendrait ce qu’il était advenu d’Isabelle et de la petite fille. Quelques jours plus tard, vers le 27 janvier, la température se releva brusquement et Billy se prépara aussitôt à profiter du changement. Un métis en route pour Churchill l’accompagnait et ils partirent le matin suivant. Le 20 février, ils arrivaient à Fort Churchill.

Billy se rendit immédiatement au cantonnement du détachement. Il y avait eu, en deux ans, plusieurs mutations et il ne restait plus qu’un homme de l’ancien corps pour lui serrer la main. Sa première question fut au sujet de Mac Tabb et d’Isabelle Deane. Ni l’un ni l’autre ne se trouvaient à Churchill et n’y avaient été vus depuis l’arrivée du nouvel officier de service.

Mais il y avait du courrier pour Billy: trois lettres. Il y en avait eu une demi-douzaine d’autres, mais on les avait fait suivre à d’anciennes adresses quelque part, là-bas, dans la solitude. Ces trois-là avaient été retournées dernièrement de Fond du Lac. L’une était de Pelletier, la quatrième qu’il avait écrite, disait-il, sans recevoir de réponse. Le gosse était arrivé: une fille, et il se demandait si Billy était mort. La seconde lettre était de son associé de Cobalt.

La troisième, il la tourna et retourna plusieurs fois avant de l’ouvrir. Elle n’avait pas beaucoup l’air d’une lettre. Elle était usée, déchirée aux coins, si salie et tannée d’eau que la suscription en était presque illisible. Elle était allée à Fond du Lac et, de là, avait suivi à Fort Chipewyan. Il l’ouvrit et vit que l’écriture à l’intérieur était à peine plus lisible que l’adresse de l’enveloppe. Les derniers mots étaient tout à fait distincts et il poussa un cri étouffé en reconnaissant que cela venait de Rookie Mac Tabb.

Billy s’approcha d’une fenêtre et s’efforça de déchiffrer ce que Mac Tabb avait écrit. Par place, quand l’eau n’avait pas effacé l’écriture, il pouvait lire une ligne ou quelques mots. Presque tout était disparu, sauf le dernier paragraphe et, lorsque Billy y arriva et en lut les premiers mots, son cœur sembla tout aussitôt mourir en lui et il ne pouvait plus y voir. Mot à mot, il déchiffra ensuite ce qui restait et, quand il eut fini, il tourna son visage pétrifié vers le blanc tourbillon de l’ouragan qui faisait rage de l’autre côté de la fenêtre, les lèvres sèches comme s’il avait traversé une période de fièvre.

Une partie de ce dernier paragraphe était illisible. Mais il en restait assez pour lui faire savoir ce qui s’était passé à la cabane du Petit Castor, là-bas. Mac Tabb avait écrit:

«Nous pensions qu’elle était guérie... Elle retomba malade... Tout ce qu’on a pu, mais cela ne faisait aucun bien... mourut juste cinq semaines jour pour jour après votre départ. Nous l’avons enterrée exactement derrière la cabane... Dieu... ce mioche. Vous ne pouvez vous imaginer comme je l’aimais, Billy... J’ai dû la rendre...»

Il y avait encore une douzaine de lignes ensuite, mais toutes détrempées et incompréhensibles.

Billy froissa la lettre et le nouvel inspecteur se demandait quelles mauvaises nouvelles cet homme avait reçues, tandis qu’il sortait dans le chaos aveuglant de la tempête.