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CHAPITRE XIX

UN PÈLERINAGE A LA STEPPE

Le quatrième soir, après avoir quitté la cabane atteinte par le fléau, Billy était campé sur la rivière Loutre Boiteuse, à cent quatre-vingts milles de Fort Churchill, là-bas, sur la baie d’Hudson. Il avait fini son souper et fumait sa pipe.

Il faisait une soirée merveilleusement claire, le ciel flambant d’étoiles et de pleine lune. Plusieurs fois Billy avait regardé la lune. C’était la lune que les Indiens nomment la Lune sanglante, rouge comme du sang, aux bords déchiquetés et comme suintants. Dans la croyance indienne, elle signifiait malheur à qui ne la gardait point derrière soi. Pendant sept nuits consécutives, elle avait tracé son sillage pourpre à travers les cieux pendant cette terrible année d’épidémie où un quart de la population forestière du Nord avait péri. Depuis lors, elle était connue comme la Lune de la Peste.

Billy n’avait vu la lune ainsi que deux fois auparavant. Il n’était pas superstitieux mais, ce soir-là, il était rempli d’une bizarre sensation de malaise. Il se mit à rire d’un rire nerveux tandis qu’il fixait les flammes pétillantes du bouleau et il se demanda quelle nouvelle infortune pouvait bien lui être réservée. Et puis, lentement, une douceur parut venir vers lui du fond de la nuit admirable, comme une main lénifiante, pour apaiser son cœur broyé de douleur. Enfin, une fois de plus, il était dans son domaine. Car les solitudes balayées par les vents et les bois secoués avaient été sa demeure; plusieurs fois il s’était dit que la vie, loin d’eux, lui serait impossible. Plus intensément que jamais cette pensée le pénétrait cette nuit-là.

Il faisait partie d’eux et eux faisaient partie de lui. Et alors qu’il levait les yeux vers la lune rouge, sa vue ne lui causait plus d’inquiétude, mais un sentiment de joie singulière. Pendant une heure il resta là assis, méditatif, et le feu s’éteignit. Autour de lui le frémissement et le murmure de la solitude l’enserraient de plus en plus. C’était son monde; il respira plus longuement et il écouta. Solitaire et le cœur blessé, il sentit la vie, la sympathie et l’amour de la nature s’insinuer en lui, s’attrister de sa tristesse, le réchauffer de leur espoir, l’assurer de nouveau de l’amitié de ces arbres, de ces montagnes et de toute l’immensité vide qui l’environnait. Cent fois, dans cette étrange illusion qui naît de l’isolement dans l’extrême Nord, là-bas, il avait donné vie et forme aux ombres étoilées qui l’entouraient, aux ombres des hauts sapins, des arbustes tordus, des roches et même des montagnes.

Et maintenant ce n’était plus un jeu. A mesure que chaque heure s’écoulait, cette nuit-ci, à chaque jour et chaque nuit qui suivaient, ils devenaient plus réels pour Mac Veigh. Les feux qu’il allumait dans l’obscurité infinie lui représentaient des scènes comme ils ne l’avaient jamais fait jusqu’alors. Les arbres et les roches, les buissons rabougris le réconfortaient de plus en plus dans la solitude et lui donnaient l’illusion de la vie dans le mouvement de va-et-vient de leurs ombres. Partout, c’étaient les mêmes vieux amis fidèles, et sans changement. L’ombre des sapins qui, cette nuit, lui faisait signe à sa manière silencieuse était la même que celle qui lui avait fait signe la nuit précédente et des centaines de nuits auparavant; les étoiles étaient les mêmes, les vents qui chuchotaient au faîte des arbres étaient les mêmes; chaque chose était comme elle était la veille et comme elle était il y avait des années et des années. Il savait que dans ces choses--et dans ces choses seulement--il posséderait toujours Isabelle.

Elle retournerait vers la civilisation et les scènes changeantes de la vie, là-bas, feraient qu’elle oublierait bientôt, sans doute. Mais dans son monde à lui, il n’y avait pas de changement. Dans dix ans, il pourrait reparcourir leur ancienne route et y trouver encore des débris calcinés du feu de campement qu’il avait allumé pour elle, cette nuit-là, hors de la steppe.

La solitude garderait mémoire d’elle aussi longtemps qu’il en ferait lui-même partie et, maintenant qu’il approchait de Churchill, il savait qu’il en ferait toujours partie.

Trois semaines après avoir quitté la cabane de Croisset, Billy arriva à Fort Churchill. Un mois l’avait tellement changé que le facteur ne le reconnut pas tout d’abord. L’inspecteur de service le regarda deux fois et s’écria: «Mon Dieu! c’est vous, Mac Veigh?»

A Pelletier seul, qui l’attendait, Billy raconta tout ce qui s’était passé là-bas, sur le Petit Castor. Plusieurs lettres étaient arrivées pour lui à Churchill et l’une d’elles l’informait qu’une mine d’argent dans laquelle il avait des intérêts, du côté de Cobalt, avait prospéré et que ses actions dans la vente lui rapportaient aux alentours de dix mille dollars.

Il se servit de cette bonne fortune inattendue comme excuse près de l’inspecteur, quand il refusa de rengager. Une semaine après son retour à Churchill. Bucky Smith était honteusement chassé du service.

Il y avait plusieurs personnes près d’eux, quand Bucky, un sourire aux lèvres, vint à Billy et s’offrit à lui serrer la main.

--Je ne vous garde pas rancune, Billy, déclara-t-il assez haut pour que les autres pussent entendre. Seulement vous avez commis une grave erreur.

Puis en quelques mots, pour les oreilles de Billy seulement, il ajouta: «Souvenez-vous de ce que je vous ai promis. Je vous tuerai à cause de ce que vous avez fait, dussé-je vous poursuivre jusqu’au bout du monde!»

Quelques jours après, Pelletier partit aux dernières fontes des neiges afin d’essayer d’arriver à Nelson House pendant que les transports en traîneau étaient encore possibles.

--J’espérais que vous viendriez avec moi, Billy, suppliait-il pour la centième fois. Ma fiancée aurait aimé vous voir venir et vous savez comme je le désirais!

Mais Billy ne se laissa point ébranler.

--J’irai te voir un jour... quand vous aurez un mioche, promit-il, en s’efforçant de rire, tandis qu’il serrait pour la dernière fois la main de son vieux camarade.

Il demeura au poste encore trois jours après le départ de Pelletier. Au matin du quatrième jour, sac au dos et sans chiens, il partit vers le Nord-Ouest.

--Je crois que je vais passer l’hiver prochain à Fond du Lac, dit-il à l’inspecteur. S’il y avait de la correspondance pour moi, vous pouvez l’envoyer là-bas, si vous en trouvez l’occasion. Et si je ne suis pas à Fond du Lac, on la retournera à Fort Churchill.

Il disait Fond du Lac, parce que la tombe de Deane se trouvait entre Churchill et le vieux poste de la Compagnie de la baie d’Hudson, par là-bas, dans la région d’Athabasca. Les steppes étaient les seuls endroits qui l’attiraient désormais, les seules choses auxquelles il osât répondre. Il garderait la promesse faite à Isabelle et visiterait la tombe de Scottie. Du moins il s’efforça de penser qu’il accomplissait une promesse. Mais au tréfonds de lui-même, il y avait un sentiment intime qu’il n’aurait pu expliquer.

C’était comme si, parfois, un esprit l’accompagnait, marchant à son côté et qui rôdait autour de ses feux de campement la nuit; lorsqu’il se laissait aller à la bonne humeur, il sentait que c’était dû à la présence de Deane. Il croyait à la robuste amitié, mais il n’avait jamais cru à l’amour d’un homme pour un homme. Il n’avait jamais pensé que pareil sentiment pût exister, sauf peut-être de père à fils. Pour lui, dans tous les châteaux irréels qu’il avait bâtis et dans tous les rêves qu’il avait faits, l’alpha et l’oméga de l’amour se limitaient à la femme. Pour la première fois il comprenait ce que cela voulait dire: aimer un homme, la mémoire d’un homme.

Quelque chose le retint de confier le secret de sa mission à Churchill, même à Pelletier. Le soir avant son départ, il avait caché en fraude une cognée à la corne de la forêt et le second jour il en fit usage. Il se rendit à un gros bouleau d’une seule venue, de dix-huit pouces de diamètre, et il installa sa tente à cinquante pas de là. Avant de se rouler dans ses couvertures, cette nuit-là, il avait abattu l’arbre. Le jour suivant il en équarrit le pied, et avant la tombée du soir, le lendemain, il y avait taillé une plaque épaisse de deux pouces, large d’un pied, et longue de trois. Quand il reprit sa marche le lendemain matin vers le Nord-Ouest, il abandonna sa cognée derrière lui. La quatrième nuit, il travailla avec son couteau de chasse et sa hachette de ceinture, amincissant la planchette vers le bas, l’aplanissant et l’égalisant. Il passa la cinquième nuit et la sixième nuit à faire rougir au feu l’extrémité d’une baguette de fer et à graver dans le bois, par ce moyen, les trois premières lettres de l’épitaphe de Deane. Un moment, il hésita, se demandant s’il inscrirait Scottie comme prénom ou David. Il se décida pour David.

Il voyageait sans se presser, car pour lui le printemps était la plus belle de toutes les saisons de la solitude. Les neiges fondues chantaient entre les coteaux et se précipitaient dans les vallons. Les bourgeons des peupliers se gonflaient prêts à éclater et les vignes-lierres étaient rouges comme du sang dans la gloire de leur vie nouvelle.

Dix-sept jours après avoir quitté Churchill, il parvint à la bordure de l’immense steppe. Pendant deux jours il obliqua à l’Ouest et, de bonne heure dans la matinée du troisième jour, il parcourut du regard la grise étendue, mouchetée de caribous en course, que Pelletier, lui et la petite Isabelle avaient traversée lorsqu’ils fuyaient les Esquimaux. Il se rendit d’abord à la cabane où il entra. Il était évident que personne n’y était venu depuis qu’il l’avait quittée. Sur le lit de camp où Deane était mort, il trouva une des mitaines de la petite Isabelle. Il s’était demandé où elle l’avait perdue et il en avait fait une autre de peau de lynx en se rendant à la hutte de Croisset.

Le petit lit qu’il avait installé pour l’enfant sur le plancher était encore comme elle y avait dormi la dernière fois et, sur le bout de couverture qui avait servi d’oreiller, se voyait encore l’empreinte de sa tête. Au mur pendait une paire de vieux pantalons que Deane avait portés. Billy considérait ces objets, immobile et silencieux, son paquet à ses pieds. Il y avait dans la cabane une atmosphère qui l’étouffait, l’angoissait, et il luttait pour maîtriser cette ambiance, en sifflotant. Ses lèvres semblaient inertes. Enfin, il sortit et se dirigea vers la tombe.

Les renards avaient passé par là et avaient un peu fouillé autour de la croix de bois. A part quoi, nul changement. Pendant le reste de l’avant midi, Billy abattit un plant plus épais et en enfonça le gros bout à trois pieds de profondeur dans la terre à demi gelée, au chevet de la tombe. Puis, avec de longues pointes qu’il avait apportées, il y cloua la planchette. Il pensait que personne ne saurait jamais ce que signifiaient les mots de l’épitaphe, personne sinon lui et l’esprit de Scottie Deane. De l’extrémité de la baguette rougie au feu, il avait gravé dans le bois ceci:

David Deane Décédé le 27 Février 1908. Aimé par Isabelle et celui Qui voudrait pouvoir prendre Votre place et vous rendre à Elle.

W. M. 15 Avril 1908.

Il ne s’arrêta point quand vint l’heure du dîner, mais d’une crête située à quelques centaines de mètres de là, il apporta des pierres et construisit un monticule de quatre pieds de haut, tout autour du jeune plant, afin que ni tempêtes mi bêtes sauvages ne pussent l’abattre. Puis il se mit à chercher dans les endroits les plus chauds et les plus ensoleillés de la forêt où les sommités verdoyantes de la vie végétale commençaient à se révéler. Il trouva des perce-neiges, des silènes roses, de la vigne pourpre et les déterra racine par racine; enfin, en regardant entre deux rocs, il découvrit la tige élancée d’une fleur bleue. Il planta la vigne-lierre autour du tumulus et la fleur bleue au chevet de la tombe.

Midi était passé depuis longtemps quand retourna à la cabane et, une fois de plus, il y fut accablé par l’effrayante solitude qui s’en dégageait. Il ne s’était pas imaginé cela. L’esprit de Deane et son occulte présence lui avaient paru plus près de lui à côté des feux de campement et parmi les bois. Billy fit cuire de la viande sur le fourneau, mais la flambée lui sembla bizarre et anormale dans la chambre déserte.

Même l’air qu’il y respirait était lourd, saturé d’une oppression de mort et d’espoirs anéantis. Il pouvait à peine avaler la nourriture qu’il venait de préparer, bien qu’il n’eût rien mangé depuis le matin. Quand il eut fini, il regarda sa montre. Elle marquait quatre heures. Le soleil septentrional s’était évanoui derrière les forêts lointaines, suivi aussitôt par la lumière défaillante du rapide crépuscule. Un moment, Billy resta sans bouger hors de la cabane. Derrière lui, un hibou poussa son hululement solitaire. Au-dessus de sa tête, un passereau de buisson gazouilla. C’était justement l’heure de la fin du jour et le commencement de la nuit, lorsque la solitude retient son souffle et que le calme s’étend.

Billy croisa les bras et écouta. Hors du silence, là-bas, et des ténèbres accrues, quelque chose l’appelait, l’appelait loin de la cabane, loin de la tombe et de la grise immensité de la steppe. Il retourna dans la hutte et empaqueta ses affaires. Il prit la petite moufle pour la conserver avec les autres trésors, ensuite il sortit et ferma la porte derrière lui. Il passa près de la tombe et, pour la dernière fois, regarda l’endroit où Deane gisait inanimé.

--Au revoir, mon vieux! murmura-t-il, au revoir!

Le hibou hulula plus fort, tandis que Billy se tournait vers l’Ouest. Ce cri le fit frissonner et il pressa le pas dans le désert sans limite qui s’étendait des centaines de milles entre lui et le poste de Fond du Lac.