CHAPITRE III
«EN L’HONNEUR DU VIVANT»
Pendant quelques instants, après avoir prononcé ces paroles, Billy demeura silencieux, l’oreille tendue à un bruit qui n’était pas la lamentation basse du vent venu du barren. Il était certain d’avoir bien entendu... quelque chose tout près, presque à ses pieds et cependant c’était un bruit qu’il ne pouvait ni situer ni définir. Il regarda la jeune femme. Elle le considérait attentivement.
--J’ai entendu, cette fois, dit-elle. C’est le vent. Il m’a effrayée... Il a une voix si terrible parfois en passant sur la plaine déserte. Il n’y a qu’un moment... j’ai cru... que j’entendais... des pleurs d’enfant.
Billy la vit porter la main à sa gorge et il y avait tout ensemble de l’effroi et de la douleur dans ses yeux qui n’avaient pas quitté les siens un instant. Il comprit. Elle était quasiment sur le point de céder au terrible épouvantement de la steppe. Il lui sourit et lui parla avec la voix qu’il aurait prise pour s’adresser à un petit enfant.
--Vous êtes fatiguée, petite...?
--Oui... Oui... je suis fatiguée.
--Et vous avez faim et froid?
--Oui.
--Alors, nous allons camper sous la futaie.
Ils poursuivirent leur route jusqu’à ce qu’ils parvinssent à un bouquet de sapins si touffu qu’il formait un abri à la fois contre la neige et le vent, avec un épais tapis d’aiguilles à leurs pieds. On ne voyait plus les étoiles et, dans l’obscurité, Mac Veigh se mit à siffloter gaiement. Il déboucla son paquetage, étendit une de ses couvertures près de la caisse et enroula l’autre autour des épaules de la jeune femme.
--Vous allez vous asseoir là, pendant que je vais faire du feu, dit-il.
Il amassa des aiguilles de pin sèches par-dessus un précieux morceau d’écorce de bouleau et les alluma. A la vive lueur de ce feu, il trouva d’autres combustibles qu’il y ajouta jusqu’à ce que la flambée s’élevât aussi haut que sa tête. La jeune femme avait caché son visage et on eût dit qu’elle était tombée de sommeil dans la chaleur du brasier. Pendant une demi-heure, Mac Veigh ramassa du bois jusqu’à ce qu’il en eut un grand tas à sa portée.
Alors, il enleva avec un bâton une couche épaisse de charbons brûlants et bientôt l’odeur du café et du bacon frit fit se redresser sa compagne. Elle leva la tête et rejeta la couverture dont il avait recouvert ses épaules. Il faisait chaud là où elle était assise et elle rabattit son capuchon, tandis que Mac Veigh lui souriait en camarade par-dessus le feu. Sa chevelure d’un brun roux retombait autour de ses épaules, ondulante et brillante dans la gloire du foyer et, durant quelques minutes, elle demeura avec ses cheveux épars autour d’elle, les yeux fixés sur Mac Veigh. Puis elle les rassembla entre ses doigts et Billy l’observait pendant qu’elle les divisait en deux bandeaux lustrés et les tressait en une large natte.
--Le souper est prêt, dit-il. Voulez-vous manger là?
Elle fit un signe d’assentiment et, pour la première fois, elle lui sourit. Il apporta du bacon, du pain et du café, ainsi que d’autres choses retirées de son havresac et les déposa sur une couverture pliée entre eux. Il s’assit en face d’elle, les jambes croisées. Pour la première fois, il remarqua que ses yeux étaient bleus et qu’une rougeur colorait ses joues. Elle rougit plus fort comme il la regardait et elle lui sourit de nouveau.
Ce sourire, la langueur passagère de ses yeux firent bondir le cœur de Mac Veigh et, perdant une minute, il n’eut plus conscience du goût des aliments. Il lui parla de son poste tout là-haut, à Pointe Fullerton, et de Pelletier qui se mourait d’isolement.
--Il y a longtemps que je n’avais vu une femme comme vous, avoua-t-il. Et c’est comme le paradis! Vous ne pouvez savoir comme je suis esseulé! Sa voix tremblait. «Je voudrais que Pelletier pût vous voir, rien qu’un moment», ajouta-t-il. «Cela lui rendrait la vie.»
Quelque chose dans le doux éclat de ses yeux l’incitait à prononcer d’autres paroles.
--Peut-être ne savez-vous pas ce que cela représente de ne pas voir une femme blanche pendant... pendant... tout ce laps de temps, continua-t-il. Vous n’allez pas croire que je deviens fou, n’est-ce pas? Ou que je dis ou fais quelque chose qui n’est pas bien? J’essaie de me retenir, mais je sens que je voudrais crier tellement je suis content. Si Pelletier pouvait vous voir...
Il mit tout à coup la main à sa poche et en retira le précieux paquet de lettres.
--Il a une maîtresse, là-bas au Sud... qui vous ressemble précisément, dit-il. Ça vient d’elle. Si je les rapporte à temps, elles le remettront sur pied. Ce n’est pas de médicaments qu’il a besoin, mais d’une femme, juste la voir, l’entendre et lui toucher la main.
Elle tendit le bras et prit les lettres; à la clarté du feu il vit que sa main tremblait.
--Sont-ils mariés? demanda-t-elle.
--Non, mais sur le point de l’être, s’écria-t-il triomphalement. C’est la plus belle créature du monde après...
Il s’arrêta et elle acheva pour lui:
--Après une autre jeune fille... qui est votre amie.
--Non, je n’allais pas dire ça. Vous n’allez pas croire que je pense à mal, n’est-ce pas? si je vous le dis. J’allais dire: après... vous. Car vous êtes sortie de la trombe glaciale comme un ange, pour me donner un nouvel espoir. J’étais une sorte de ruine quand vous êtes arrivée, si vous disparaissiez désormais et si je ne devais plus vous revoir jamais, je m’en irais user au loin le reste de mes jours et rêver du passé enchanteur. Mon Dieu, savez-vous, un homme doit venir où nous sommes pour savoir que la vie n’est pas le soleil, ni la lune, ni les étoiles, ni l’air qu’on respire. C’est une femme simplement, une femme...
Il remettait les lettres dans sa poche. La voix de la jeune femme était limpide et douce. Pour Billy, elle montait comme la plus délicieuse musique au-dessus du crépitement du feu et du murmure du vent au faîte des sapins.
--Des hommes tels que vous... devraient avoir une femme pour prendre soin d’eux, dit-elle... Il était comme ça.
--Vous voulez dire... Et ses yeux désignèrent la longue caisse sombre.
--Oui... il était comme ça.
--Je comprends ce que vous ressentez, dit-il. Et pendant un moment, il ne la regarda plus. «J’ai passé par là... un tas de fois. Père et mère, et une sœur. Ma mère est restée la dernière et je n’étais pas beaucoup plus qu’un enfant, dix-huit ans, je crois... Mais on dirait que c’est d’hier. Quand on est là-haut et qu’on ne voit le soleil pendant des mois, ni un visage de blanc pendant une année ou davantage, cela rapproche toutes choses assez bien, comme si elles n’étaient arrivées que voici peu de temps.
--Tous sont... morts? interrogea-t-elle.
--Tous, sauf une personne. Elle m’a écrit pendant longtemps et je pensais qu’elle me gardait sa foi. Pelly--c’est-à-dire Pelletier--pense que nous avons eu un simple malentendu et qu’elle écrira de nouveau. Je ne lui ai pas dit qu’elle m’avait quitté pour épouser un autre camarade. Je n’avais pas à lui faire penser des choses désagréables à propos de sa maîtresse à lui. On est porté à ça, lorsqu’on meurt quasiment de solitude.
Les yeux de la jeune femme brillaient. Elle se pencha un peu vers lui.
--Vous devriez être content, dit-elle. Si elle vous a abandonné... elle n’aurait pas été digne de vous... plus tard. Ce n’était pas une femme sincère. Si elle avait été sincère, son amour ne se serait pas refroidi parce que vous étiez loin. Cela ne doit pas détruire votre foi, parce que cette foi est belle.
Il avait mis de nouveau une main dans sa poche et il en retirait maintenant un menu paquet enveloppé d’une peau de daim. Son visage était comme celui d’un adolescent.
--Il aurait pu en être ainsi... si je ne vous avais pas rencontrée, dit-il. J’aimerais vous laisser savoir, de toute manière, ce que vous avez fait pour moi. Vous... et ceci.
Il avait déplié la peau de daim et la lui tendait. Elle renfermait les larges pétales bleus et le pédoncule desséché d’une fleur bleue.
--Une fleur bleue! dit-elle.
--Oui. Vous savez ce qu’elle signifie. Les Indiens la nomment _I-O-Waka_ ou quelque chose d’approchant, parce qu’ils croient que c’est l’âme fleur de l’être le plus pur et le plus beau au monde. Je l’ai appelée: femme.
Il se mit à rire. Et il y avait dans son rire une sonorité joyeuse.
--Vous allez me croire un peu fou, fit-il, mais vous plairait-il que je vous parle un peu de cette fleur bleue?
La jeune femme fit un signe d’assentiment. Un léger frisson émut sa gorge que Billy ne vit point.
--J’étais là-haut, sur le Grand Ours, dit-il et pendant dix jours et dix nuits, je fus à camper--seul--forcé de garder le lit à cause d’une cheville foulée. C’était un endroit sauvage et triste, encaissé par les hauteurs abruptes de la steppe, avec de noirs sapins rabougris tout autour, et ces sapins étaient hantés de hiboux qui me glaçaient le sang la nuit. Le deuxième jour, je trouvai compagnie. Ce fut une fleur bleue. Elle poussait auprès de ma tente aussi haut que mes genoux et, durant la journée, je pris l’habitude d’étendre au dehors ma couverture auprès de cette plante, de me coucher là et de fumer. Et la fleur bleue semblait se balancer sur sa frêle tige, s’abaisser vers moi et me parler par une mimique que je m’imaginais comprendre.
«Parfois, elle était si comique et si animée que je me mettais à rire: il me semblait qu’elle m’invitait à danser. Et puis, d’autres fois, elle était simplement belle et tranquille, avait l’air d’écouter ce que disait la forêt... et, une fois ou deux, j’ai pensé qu’elle pouvait être en prière. La solitude rend un individu un peu fou, vous savez. Au coucher du soleil, ma fleur bleue repliait toujours ses pétales et s’endormait comme un petit enfant fatigué des jeux de la journée. Et alors, je me sentais terriblement seul.
«Mais elle était toujours réveillée quand je me traînais au dehors, le matin. Enfin arriva le moment où je fus assez bien pour partir en permission. Le neuvième soir, je regardai ma fleur bleue s’endormir pour la dernière fois. Puis, je fis mon paquetage. Le soleil était levé quand je partis le lendemain matin, et, à quelque distance, je me retournai pour regarder derrière moi. Je suppose que j’étais un peu fou et faible pour un homme, mais j’avais comme envie de pleurer. La fleur bleue m’avait appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas auparavant. Cela me faisait réfléchir. Et lorsque je regardai derrière moi, elle se trouvait dans un lac de lumière, me faisant signe.
«Il me sembla qu’elle m’appelait, qu’elle me rappelait... et je courus à elle... et je la coupais au pied... et elle ne m’a jamais quitté depuis cette heure-là. Elle a été ma Bible et ma compagne et j’ai su qu’elle était l’âme de l’être le plus pur et le plus beau au monde: une femme. Sa voix hésita un peu. Je... je peux être un peu bébête, mais cela me ferait plaisir si vous l’acceptiez et la gardiez... toujours... à cause de moi...»
Il pouvait voir maintenant frémir les lèvres de l’inconnue, tandis qu’il la regardait.
--Oui, je vais la prendre, dit-elle. Je vais la prendre et le garder... toujours.
--Je l’avais conservée... pour une femme d’ailleurs, dit-il. Drôle d’idée, n’est-ce pas? Et je vous ai raconté tout ça, alors que je désirais savoir ce qui vous était arrivé et ce que vous allez faire quand vous serez chez vos gens. Cela vous fait-il quelque chose de me le dire?
--Il est mort, voilà tout, répliqua-t-elle. J’ai promis de le ramener dans ma tribu. Et quand je serai là, je ne sais pas... ce que je ferai.
Elle soupira. Un sanglot étouffé s’arrêta sur ses lèvres.
--Vous ne savez pas... ce que vous allez faire?
La voix de Billy avait un son étrange, même pour lui. Il se leva et baissa les yeux sur le visage tourné vers lui, il serra les poings, le corps frémissant du combat intérieur qu’il se livrait. Des mots vinrent à ses lèvres qu’il refoula... des mots qui avaient presque réussi à redire qu’elle était venue à lui, du profond de la steppe, comme un ange; que pendant ce court espace de temps, depuis leur rencontre, il avait vécu une vie entière et qu’il l’aimait comme un homme n’avait jamais aimé une femme avant lui. Les yeux bleus de la jeune femme le regardaient, interrogateurs, tandis qu’il restait là, penché vers elle.
Et alors, il vit la chose que, pendant un moment, il avait oubliée: la longue caisse grossière derrière la jeune femme. Ses doigts s’enfoncèrent plus profondément dans ses paumes et, en poussant un gros soupir, il s’éloigna.
A une centaine de pas de là, sous les sapins, il avait trouvé un rocher tout recouvert de vigne pourpre. Avec son couteau il en coupa une brassée et, quand il revint dans la lueur du feu, le pampre brillait comme une corbeille de fleurs rouges. La jeune femme s’était levée et le regardait sans dire mot, tandis qu’il éparpillait ce pampre sur le cercueil.
Il se retourna vers elle et dit simplement:
«En l’honneur du mort!»
Elle était pâle, mais ses yeux brillaient comme des étoiles. Billy avança vers elle les mains tendues. Mais tout à coup il s’arrêta et se mit à écouter. Au bout d’un moment, il se retourna et demanda de nouveau:
--Qu’est-ce que c’était?
--J’ai entendu les chiens et le vent, répondit-elle.
--Il y a quelque chose de fêlé dans ma tête, je pense, dit Mac Veigh. Cela m’avait l’air de...
Il se passa une main sur le front et regarda les chiens enfouis dans un profond sommeil à côté du traîneau. La jeune femme ne vit pas le frisson qui le secoua. Il se mit à rire gaîment et saisit sa cognée.
--Maintenant, le campement! annonça-t-il. Nous aurons la tempête dans moins d’une heure.
Sur la caisse, la jeune femme apporta une petite tente et il la dressa près du feu, remplissant l’intérieur de deux pieds épais de rameaux de cèdre et de baumier. Sa propre tente de service en soie, il l’installa en arrière dans les ombres plus denses de la sapinière. Quand il eut fini, il regarda la jeune femme d’un air interrogateur, puis il regarda le cercueil.
--S’il y a place, je voudrais l’avoir là avec moi, dit-elle. Et tandis qu’elle se tenait debout devant le feu, Mac Veigh tira la lourde caisse sous la tente. Ensuite, il entassa du nouveau combustible sur la flamme et il alla souhaiter bonne nuit à la jeune femme. Son visage était blême et hagard maintenant, mais elle lui sourit et pour Mac Veigh elle était la plus merveilleuse créature du monde. En son for intérieur, il lui semblait la connaître depuis des ans et des ans; il lui prit les mains, plongea son regard jusqu’au fond de ses yeux bleus et lui dit presque dans un murmure:
--Voulez-vous me pardonner si je n’agis pas comme il faut? Vous ne pouvez savoir combien j’ai été esseulé et comme je le suis encore... et ce que cela veut dire pour moi de regarder encore un visage de femme. Je ne veux pas vous blesser et je voudrais... je voudrais (sa voix était un peu haletante)... je voudrais lui rendre la vie si je le pouvais parce que précisément je vous ai vue, que je vous connais et... que je vous aime.
Elle sursauta et poussa un âpre et prompt soupir qui s’acheva presque en un cri étouffé.
--Pardonnez-moi, petite, continua-t-il. Je dois être un peu fou. Je crois bien que je le suis. Mais je mourrais pour vous et je vais voir à vous conduire en sécurité près de vos gens et... et... je me demande... je me demande si vous voudrez m’embrasser pour me souhaiter bonne nuit.
Ses yeux à elle n’avaient pas cessé de le regarder. Ils étaient d’un bleu éblouissant à la lueur du feu. Lentement, en le regardant toujours droit dans les yeux, elle dégagea ses mains qu’il tenait encore, puis elle les posa sur chacun de ses bras et leva son visage vers lui. Avec respect, il se pencha et baisa ses lèvres.
--Dieu vous garde! murmura-t-il.
Pendant des heures ensuite, il demeura assis auprès du feu. Le vent monta plus violent à travers la steppe, l’ouragan se déchaîna de nouveau du Nord; les sapins et les balsamiers se lamentaient au-dessus de sa tête et il pouvait entendre les gémissements de la trombe glacée traîner lugubrement à travers les espaces dénudés. Mais ces bruits lui arrivaient maintenant comme une sorte de nouvelle harmonie; son cœur palpitait et son âme débordait de joie, tandis qu’il regardait la petite tente où dormait la femme qu’il aimait.
Il sentait encore la chaleur de ses lèvres, il revoyait sans cesse l’attendrissement bleu qui avait un instant passé dans ses yeux et il remerciait Dieu de ce miraculeux bonheur qui lui était advenu. Car la douceur des lèvres de la jeune femme et la douceur encore plus grande de ses yeux bleus lui disaient ce que la vie lui réservait désormais.
A une journée de marche au Sud, il y avait un camp d’Indiens. Il l’y mènerait, et il louerait des coureurs pour porter à Pelletier médicaments et lettres. Alors, lui, continuerait sa route avec la jeune femme. Il se mit à sourire doucement et joyeusement à l’idée des bonnes nouvelles qu’il rapporterait à Pelletier un peu plus tard. Car le baiser brûlait ses lèvres, les yeux bleus lui souriaient toujours du fond de l’obscurité étoilée et il ne connaissait plus que l’espoir.
Il était tard, presque minuit, quand il s’alla coucher. Avec la tempête qui se lamentait et tourbillonnait autour de lui, il s’endormit et il était tard quand il s’éveilla. La forêt était pleine d’un long gémissement. Le feu était tombé. Derrière le feu, le flanquet de la tente de la jeune femme était encore rabattu et, sans bruit pour ne pas l’éveiller, il alimenta de nouveau combustible les charbons à demi consumés. Il regarda sa montre et s’aperçut qu’il avait dormi tout près de sept heures. Ensuite, il retourna à sa propre tente, afin d’y prendre le nécessaire pour le déjeuner. A une douzaine de pas de l’entrée, il s’arrêta, brusquement ahuri.
Suspendu à sa tente comme une immense guirlande, il y avait le pampre rouge qu’il avait coupé le soir précédent et, au-dessus, griffonnés au charbon sur la soie, se détachaient devant lui ces mots grossièrement tracés:
«En l’honneur du vivant».
En poussant un cri sourd, il courut vers l’autre tente et alors, prompte comme la pensée, lui apparut la signification de la couronne. La jeune femme lui disait ce que ses paroles n’avaient pu exprimer. Elle était sortie pendant la nuit tandis qu’il dormait et avait suspendu la couronne pour qu’il la vît, au matin.
Le sang chanta chaud et joyeux dans ses veines et avec quelque chose qui n’était pas un rire, mais qui était un soupir triomphant de son âme elle-même, il se redressa et sa main se porta, par une vieille habitude, sur son étui à revolver. Il était vide.
Il enleva ses couvertures, mais l’arme ne se trouvait pas au milieu. Il regarda dans le coin où il avait placé son fusil, le fusil aussi était disparu. Sa figure se contracta et pâlit, tandis qu’il marchait lentement de l’autre côté du feu jusqu’à la tente de la jeune femme. L’oreille à l’ouverture, il écouta. Point de bruit à l’intérieur. Ni bruit de mouvement ni de vie, ni respiration de dormeur. Et comme quelqu’un qui redoute de contempler un triste spectacle, il souleva la portière. Le lit de baumier qu’il avait fait pour la jeune femme était vide et, au travers, on avait tiré la grande caisse grossière. Mac Veigh avança d’un pas à l’intérieur. La caisse était ouverte... et vide. Elle ne contenait qu’une brassée de rameaux de balsamier brisés et tassés. En un instant la vérité se fit jour avec toute sa force dans l’esprit de Mac Veigh. Le cercueil avait renfermé de la vie et la femme...
Un objet à côté de la caisse attira son regard. C’était un bout de papier plié attaché bien en vue. Il l’enleva et retourna, chancelant, à la lueur du jour. Un cri sourd et douloureux s’échappa de ses lèvres en lisant ce que la jeune femme avait écrit pour lui.
«Que Dieu vous récompense d’avoir été bon pour moi! Pendant l’ouragan, nous sommes partis mon mari et moi. Nous avions appris que vous étiez à notre poursuite et nous avions aperçu votre feu hors de la steppe. Mon mari avait fabriqué cette caisse pour moi afin de me préserver du froid et de la tempête. Lorsque nous vous avons vu, nous avons interverti les rôles, et c’est ainsi que vous m’avez rencontrée avec mon mort. Il aurait pu vous tuer... une douzaine de fois. Mais vous avez été bon pour moi et c’est pourquoi vous êtes vivant. Que Dieu vous donne un jour une femme excellente qui vous aime comme j’aime mon mari! Il a tué un homme. Mais tuer ce n’est pas toujours assassiner. Nous avons pris vos armes et la tempête recouvrira notre trace. Mais vous ne nous suivrez pas. Je le sais. Car vous savez ce que cela veut dire: aimer une femme, et vous savez également ce que vivre signifie pour une femme, lorsqu’elle aime.
«Isabelle Deane.»